Synthèse des débats
p. 257-258
Texte intégral
1La discussion s’engage d’abord sur la question du financement du coup d’État de Brumaire. Jean Tulard rappelle que le coup d'État n'a sans doute pas coûté très cher, mais que Talleyrand aurait emprunté pour cela 2 millions de francs. Mais à qui ? Matthieu de Oliveira évoque les banquiers Lecoulteux et Perregaux, dont on peut supposer qu'ils se sont engagés pour Bonaparte contre la promesse d'une rapide mise en œuvre de la Banque de France. Quant aux munitionnaires comme Collot souvent cité, il n'existe à son sujet aucune preuve et il n'obtient pas la place de Conseiller d'État qu'il demande au nom des financements consentis. C'est tout ce que l'on peut dire. À un autre munitionnaire, Simons, Bonaparte répond : « je ne veux pas avoir dans le Conseil d'État un marchand de viande ». Si certains ont mis de l'argent dans l'affaire, les respectables y ont gagné, les moins respectables n'en ont pas forcément tiré parti. Jean Tulard ajoute qu'en tous cas, à la fin de 1799, les caisses de l’État sont vides et qu'il est bien probable que certains financiers ont payé après plutôt qu'avant.
2Mais c’est l’attitude du négoce vis-à-vis du Consulat qui retient le plus longuement l’attention des intervenants. Bernard Gainot demande si les marchands des ports n’ont pas cherché rapidement à se mettre d’accord avec le pouvoir nouveau pour rétablir leurs assises coloniales ? Yves Bénot souligne la complexité des comportements. Dans les semaines qui suivent Brumaire, il n'y a pas trace, dans les archives, d'interventions de ces milieux. Ils visent surtout le retour au système de l’Exclusif et redisent leur hostilité au traité de commerce avec l'Angleterre. Par ailleurs, leurs préoccupations sont différentes selon les aires maritimes ; si les Antilles et les Mascareignes suscitent encore de vifs appétits de profits, par contre le secteur des Indes orientales paraît abandonné.
3La question des attitudes en matière d’esclavage est reprise par Claude Mazauric qui dit sa perplexité sur l'engagement immédiat de Bonaparte en faveur de son rétablissement ; l'argument de la non-abolition en Égypte lui paraît faible et il indique que Bonaparte lui-même n'a rien écrit à ce sujet. En revanche, citant Claude Wanquet, il évoque l'existence, dans l’entourage de Bonaparte, d'un conflit entre un clan, dont fait partie l’amiral Truguet et de nombreux officiers de marine, hostile à l’esclavage dans les colonies, et un autre, visible entre autres à Rouen et au Havre, qui y est très favorable ; le Premier Consul paraît éviter de se prononcer personnellement. À cet argument, Yves Bénot rétorque que Truguet est en fait très isolé et que le groupe des abolitionnistes ne semble guère avoir d'influence. En revanche plusieurs rapports indiquent qu'on ne fera rien contre l'accord des colons, ce qui revient à pencher pour le rétablissement de l'esclavage.
4François Antoine résume l'esprit de plusieurs interventions en soulignant que la plupart des négociants sont avant tout prudents vis-à-vis de tout régime nouveau. Ils veulent d’abord faire des affaires et comme le montre avec force l’exemple belge, quelles que soient les autorités en place, le souci politique essentiel est d'éviter certains « retours de manivelle » trop brutaux ; aux Pays-Bas du Sud par exemple, c'est la domination autrichienne que l'on craint. A une remarque de Claude Mazauric sur le rôle de la rente, Matthieu de Oliveira répond qu'en France certains, comme Lecouteulx, soutiennent les Brumairiens à la fois pour renforcer la rente dont ils possèdent des centaines de milliers de francs - et la rente effectivement remonte vite dans les 5 ans après 1799 - et, il faut le redire, parce qu’ils espèrent que sera, après les atermoiements du Directoire, créée une grande banque nationale essentiellement privée.
5La question des relations de travail suscite aussi plusieurs interventions. François Antoine suggère que la volonté de voir organiser le négoce contraste avec la crainte d'assister au retour des associations corporatistes de travailleurs ; il relève les projets, chez les entrepreneurs bruxellois, de faire appel à des journaliers et paysans des campagnes pour empêcher ces rétablissements. À quoi Gérard Gayot oppose la nécessité d'une appréciation plus nuancée de la manière de régler les conflits, notamment mise sur pied par Chaptal, visant à rétablir des lieux et des institutions de régulation ; cette politique là les négociants l'acceptent.
6Jean-Pierre Jessenne voit dans cette remarque nuancée le résumé d'un des apports significatifs de cette journée consacrée au nouvel ordre : d'une part, l'événement-matrice, la captation du pouvoir en Brumaire, n'est pas joué d'avance et il met en mouvement des dynamiques très diverses, notamment si on l'examine sous l'angle des réactions locales, d'autre part, l'ordre consulaire n'est pas univoque. il est à la fois épreuve de forces, contraintes et mise en œuvre de formes nouvelles de transactions.
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