Synthèse des débats
p. 145-146
Texte intégral
La longue durée et le circonstanciel politique ou guerrier
1Jean-Pierre Jessenne remarque des contradictions et des ruptures dans la construction des rapports à l'étranger. D’une part le caractère de l'étrangeté est peu fixé dans la longue durée historique et, d'autre part, au moment de la Révolution française le leitmotiv du « complot de l’étranger » imprime brutalement sa marque à l’opinion publique. À cet égard, Jean-Pierre Jessenne se déclare plus nuancé que Laurent Petit dans l’appréciation de la genèse de cette phobie : certes, elle est pour une part un argument forgé pour les luttes politiques intérieures, notamment au temps de l’affrontement des « factions » en l’an II, mais elle n’est pas pour autant complètement factice car la coalition existe bien et l’inquiétude face aux dangers qui menacent la Révolution constitue une donnée profonde de cette période. À ce sujet, Jean-François Dubost suggère de relier le thème du complot de l’étranger aux phobies de l’Ancien Régime et à la Grande Peur ; il observe qu’à l’époque révolutionnaire, s'opère un élargissement à tout le territoire national des peurs limitées jusqu'alors au cadre local. Jean-Pierre Jessenne acquiesce à cette suggestion et y ajoute l'idée d'une espèce de coagulation d'éléments venus d'un passé plus ou moins lointain, de motivations opportunistes liées aux luttes pour le pouvoir et de combats pour des principes qui vont devenir constitutifs des enjeux du XIXe siècle.
2Dans une perspective voisine, la communication d’Annie Crépin ayant posé le problème des relations entre la citoyenneté et la nationalité quant au service militaire, Bernard Ménager lui demande si le cas du service militaire n'est pas spécifique des relations avec la Belgique. Pour Annie Crépin, ce sont bien tous les députés concernés (y compris dans des départements du sud de la France) qui se montrent des partisans du droit du sol. L’élément essentiel c'est vraiment la présence, les mœurs, les habitudes, l’instruction, qui fondent la citoyenneté.
Le choc des guerres contemporaines
3Annette Becker fait remarquer que les guerres du XIXe et du XXe siècle sont bien caractérisées par une poussée d'espionnite qui laisse percer les angoisses collectives décrites par Marc Bloch pour la Grande Guerre. John Home précise cependant qu'il lui semble exister une nouveauté de portée considérable en 1914, qui se retrouvera en 1939 : d'une part un certain nombre d'étrangers quittent le territoire national, quand ils le peuvent, d'autre part le gouvernement a prévu des camps d'internement : il est prêt à « prendre en charge » de cette manière les étrangers.
4Bernard Cottret revient à Marc Bloch et à ses fausses nouvelles ; il propose que l'on tente de fixer une typologie des stéréotypes concernant l'étranger : inceste, cannibalisme... Cette typologie ne révèle-t-elle pas que l’Autre est de plus en plus tiré du côté de l'animalité ? A l’appui de cette idée, John Horne rappelle l'image du Boche comme cochon et Annette Becker celle des viols de guerre, réels ou mentaux. Tous les deux ajoutent le racisme contre les soldats coloniaux et la façon dont il a été utilisé par les Allemands pour contrer la propagande sur les « atrocités ». Les vrais Barbares n'étaient-ils pas ceux qui utilisaient des peuples barbares au combat et ne pouvaient « réfréner leurs instincts » ?
5Bernard Ménager trouve très frappant ce découplage entre la notion de civilisation et celle de haine.
6Jean-François Chanet pense cependant qu’il y a une alternative à la répulsion, la fascination. Comment traiter ces Allemands qui ont un tel sens de l'ordre ? Que faire du dialecte des Alsaciens ? Ne faut-il pas utiliser malgré tout la langue allemande pour surveiller cette région-frontière ?1
Notes de bas de page
1 À la fin de cette demi-journée de travail consacrée à l’étranger dans le Nord au temps des guerres, Étienne DEJONGHE nous avait préparé un montage audiovisuel sur l'image de l'étranger dans le cinéma français. Cf. Étienne DEJONGHE, La société française à travers le cinéma de fiction. Commentaires de montages et de films vidéo. Lille, CHRN, 1993, 87 p.
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