Quelles élites nouvelles ? Quelle nouvelle société ?
Texte intégral
1946, le soleil s’est levé mais des nuages encombrent toujours le ciel…
1La gravure qui illustre le programme de cette XIe session apporte un éclairage symbolique sur les sensibilités en France, moins de 18 mois après la libération de Paris. Avec Maurice Chevalier, les Français ont pu chanter « C’est la fête au pays », applaudir à l’annonce de la capitulation allemande, et danser le boogie-woogie. Mais six années de guerre ont accumulé des ruines qu’il est nécessaire et urgent de relever.
2Pour organiser la sortie de guerre, la Résistance dispose du programme d’action du Conseil national de la Résistance, adopté au printemps 1944. Afin de rassembler une nation dont l’unité a été bousculée pendant quatre années d’occupation, cette charte comprend deux séries de propositions. Si le premier volet – les mesures à prendre pour libérer le pays – est accompli, pour l’essentiel, au début du premier trimestre 1945, le second volet – construire une démocratie politique, économique et sociale – implique de mettre en œuvre une forte ambition de transformation des institutions politiques et des structures économiques et sociales. Reconnue par la Résistance comme le gouvernement légitime du pays, l’équipe gouvernementale dirigée par Charles de Gaulle, se doit de prendre les mesures nécessaires pour assurer la libération du pays, tout en s’efforçant de répondre aux besoins immédiats de la population, particulièrement celui du ravitaillement. Pourtant le CNR – dont on devrait commémorer le 80e anniversaire en mars 2024 – entend toujours inspirer la politique à mener. C’est pourquoi, ses membres multiplient les interventions pour mobiliser la population et imaginent de reproduire les procédures exploitées en 1789 : faire rédiger des cahiers de doléances et tenir « Les États généraux de la renaissance française », en juillet 1945. En s’efforçant de mobiliser la pression populaire sur une explicitation détaillée de « la Charte du CNR », ces Résistants veulent continuer à peser sur les choix gouvernementaux. Si les organisations résistantes maintiennent, généralement, leur confiance à de Gaulle pendant plusieurs mois, le chef du gouvernement entend assumer toutes ses responsabilités et notamment utiliser les ordonnances pour définir les priorités qui ne sont pas toujours celles des mouvements résistants. Une querelle de légitimité est en germe.
3Pour les résistants, le passé de l’occupation impose l’exigence et l’urgence d’une « France neuve ». Mais de quel renouvellement s’agit-il ? Les éditorialistes de la « nouvelle presse » issue des mouvements, sont unanimes pour revendiquer la légitimité de la Résistance à bâtir la France nouvelle. Un quotidien tel que Franc-Tireur répète ce slogan à l’envie. Par ailleurs, dans les jours qui suivent la libération de Paris, le terme de révolution se diffuse rapidement. Ainsi, Robert Salmon, rédacteur en chef de Défense de la France, exprime sa conviction que la réussite de l’insurrection populaire d’août 1944 apporte la preuve que la révolution est en marche et qu’il est pertinent de prolonger la Résistance en révolution. Franc-Tireur insiste, comme Albert Camus, rédacteur en chef de Combat, sur la mise en œuvre d’un programme d’ambition révolutionnaire. Ces objectifs n’ont rien d’improvisé. Les organisations de Résistance ont fait le choix, dans la clandestinité, d’un projet de cette nature. Combat, dès l’été 1942, a affiché ces objectifs et s’est donné pour sous-titre, à la veille de la Libération, de la Résistance à la Révolution. Pour tous, la « révolution matérielle » est indispensable pour assurer la reconstruction du pays et lui rendre son prestige, sans doute, mais surtout la « révolution sociale et morale » doit mener à la « libération totale » c’est-à-dire à la victoire militaire et à la construction « d’un modèle » susceptible d’extension à toute l’Europe. Révolution qui doit répondre aux promesses de l’engagement résistant et assurer la permanence de « l’esprit de la Résistance » c’est-à-dire accepter de prendre des risques pour construire un avenir meilleur. Cet objectif initial scande les prises de position pendant de très longs mois au cours desquels, d’ailleurs, on s’informe et on observe les politiques menées au Royaume-Uni et même en Belgique.
4La perspective révolutionnaire n’inquiète pas les membres d’une résistance qui, en s’affirmant « spirituelle », n’a pas participé à la lutte armée. Ainsi, dans les semaines qui suivent le débarquement en Normandie, les équipes de Témoignage chrétien développent un programme « d’espoir pour le peuple » qui décline les modalités d’une révolution devenue indispensable.
5L’expression de cette aspiration révolutionnaire prend sans doute des formes et des tonalités variables. Paradoxalement, ce n’est pas la mouvance communiste qui l’exprime avec le plus de force. En effet, les communistes insistent plutôt sur les mesures immédiates capables de réussir la libération de tout le pays et répondre aux besoins d’une population qui, après avoir souffert de l’Occupation, ne voit pas, à la Libération, de rapide amélioration de ses conditions de vie. La priorité est celle de la reconstruction et donc de la production. Leur influence effective leur permet de sauvegarder, un temps, la stratégie du Front national, c’est-à-dire celle de l’union de « tous les patriotes » autour de Charles de Gaulle. Stratégie de plus en plus difficile à tenir car les difficultés quotidiennes font progresser l’impatience populaire. Pour leur part, les résistants issus des courants modérés se résignent ou ne désapprouvent pas publiquement la référence révolutionnaire tout en lui fixant des limites telles que la loi et l’ordre. François Mauriac, Georges Duhamel, dans Le Figaro, s’en font les interprètes. Dans cette conjoncture, Le Monde, le nouveau quotidien imposé par de Gaulle, soulève l’indignation quand il affirme que la société française s’éloigne de la Résistance et rejette une grande partie du programme du CNR.
6Le propos de Charles de Gaulle évolue sensiblement. Dans les premières années de la Résistance, au moment notamment où le chef de la France Libre cherche à mobiliser les volontaires et négocie le ralliement des organisations de Résistance intérieure à la France Combattante, en 1942 et 1943, la révolution est un objectif souhaitable à atteindre. En effet, le chef de la France libre pense avoir engagé une guerre de libération nationale qui nécessairement sollicite le peuple dans sa diversité et permet de renouer avec l’esprit de la « nation en armes » de 1792. Mais la perspective de la victoire, la nécessité de garder un contact étroit avec les Alliés, la direction du gouvernement, le rassemblement nécessaire de la nation, l’encouragent à modérer son discours et à proposer plutôt une « rénovation », puis une « reconstruction ». Les voyages qu’il effectue, à l’automne 1944, dans les territoires libérés, lui offrent l’opportunité de marteler ce projet qui réduit les ambitions initiales. Le discours qu’il prononce à Lille, en octobre 1944, ne laisse aucun doute sur ses priorités : poursuivre la guerre jusqu’à la victoire et engager rapidement la reconstruction en prenant en charge des réformes qu’il juge utiles pour l’État.
7Le choix des mots n’est pas anodin. En effet, pour les organisations de résistance, la « révolution » qu’elles proposent disqualifie définitivement Vichy et la « révolution nationale ». Une véritable refondation s’impose pour elles qui incarnent la légitimité de la volonté et de la souveraineté populaires dont le gouvernement provisoire, ne serait que le mandataire. En revanche, de Gaulle définit des objectifs plus immédiats et plus pragmatiques – la victoire d’abord – quitte à assumer certaines des revendications émises par les mouvements de résistance au sein du CNR.
8Le contenu de cette révolution à venir est clair. D’abord, il faut abroger la législation politique et sociale de Vichy. Dès le mois d’août 1944, à l’instar de ses confrères, A. Camus définit, dans un éditorial de Combat Ce que nous voulons. Il décline « une libération totale » et l’instauration d’une « démocratie » qu’il n’hésite pas à qualifier de « populaire et ouvrière ». Pour Combat, il faut prolonger la révolution politique de 1789 en une révolution économique qui éradique la toute-puissance du capitalisme financier. La Charte du CNR, les Manifestes du Mouvement de Libération nationale ou de l’Union démocratique et socialiste de la Résistance, en 1945, les conclusions des États généraux, les projets communistes, précisent les mêmes lignes de force : la souveraineté populaire, la restauration de toutes les libertés, la justice sociale, l’indépendance nationale que complètent des mesures plus immédiates comme l’épuration des « traîtres » et des cadres du Vichysme, l’élimination des trusts et des féodalités économiques et financières, le contrôle de l’État républicain sur l’économie à travers le plan, un programme complet de sécurité sociale, afin de construire une véritable démocratie sociale. Néanmoins, comme le soulignent la plupart des résistants, la possibilité de cette Révolution repose sur la loi démocratique et non pas sur la violence insurrectionnelle.
9Ces perspectives très progressistes, qui récusent bien des politiques du passé, impliquent de profondes réformes de structure qui s’inspirent du socialisme et prolongent les décisions prises par le Front Populaire de 1936. Elles font écho à des revendications anciennes telles que la lutte contre les « 200 familles » ou « le mur d’argent » et s’inscrivent donc dans la tradition de combat pour une démocratie plus effective. Pour la plupart des résistants, communistes mis à part, l’heure est venue de construire une voie intermédiaire entre la société communiste et le capitalisme, voie intermédiaire imprégnée du « socialisme humaniste » tel que le définit l’ancien président du Conseil, Léon Blum et qui s’ébauche au Royaume-Uni avec l’arrivée au pouvoir du parti travailliste. Le socialisme esquissé impose la liberté.
10Le chef du gouvernement provisoire souscrit à nombre de ces projets peut être moins par souci de « démocratie économique et sociale » que par volonté de reconstruire la paix à l’intérieur et redonner son prestige et son rang à la France.
11Qui pour mener cette transformation profonde ? Depuis 1940, pour les « rebelles » que sont les résistants, les catégories sociales dirigeantes d’avant-guerre ont fait faillite parce qu’elles ont trahi l’honneur de tout un peuple. Ainsi, l’universitaire Marc Bloch, ancien combattant de 1914-1918 et de 1939-1940, résistant au sein du mouvement Franc-Tireur, fusillé par les Allemands en juin 1944, dénonce-t-il, dans L’Étrange défaite, le haut commandement militaire mais aussi la grande bourgeoisie qui a préféré son confort social, politique et culturel et n’a pas préparé la société française aux épreuves de la guerre. Léon Blum, le chef du gouvernement de Front populaire, énonce dans le livre qu’il écrit clandestinement dans sa prison, À l’échelle humaine, des propos très voisins. Il fustige « la décrépitude des cadres de la bourgeoisie qui ont préféré Hitler au Front populaire » et qui n’ont rien fait pour permettre à l’État républicain de prendre les mesures nécessaires dans la crise internationale. Ni l’un ni l’autre ne sous estiment une responsabilité plus collective et préconisent une profonde réforme de la formation des élites. Charles de Gaulle, dont la carrière précédant la guerre doit beaucoup aux élites traditionnelles, notamment militaires et catholiques, découvre vraiment le peuple pendant la guerre. Les dénonciations répétées des « sépulcres blanchis », militaires, politiciens, préfets, industriels, banquiers, académiciens, sont formelles. Au fil de ses discours, entre 1942 et 1944, il développe et précise cette condamnation. Au total, pour les Résistants, il ne fait aucun doute que la faillite des classes dirigeantes et leur soumission à un pouvoir collaborateur, les disqualifie à jamais et implique une transformation profonde des procédures de remplacement. Mais personne ne met en cause la nécessité pour le pays de disposer d’élites compétentes.
12Dans l’immédiat, il faut châtier les coupables de trahison et engager une politique d’épuration rapide par la voie de la justice. Les Résistants, du fait de leur refus, de leurs initiatives, de leur courage, doivent donc se substituer à tous ceux qui ont failli, parce qu’ils constituent désormais « les élites révolutionnaire » et qu’ils sont mus par une volonté de profondes transformations. Certes, leur nombre restreint implique le recours à « des hommes nouveaux » recrutés dans le peuple de la manière la plus démocratique possible mais qui n’ont pas été influencés par les puissances d’argent. Il faudra donc mettre en œuvre une politique éducative plus efficace et plus démocratique pour que les élites soient recrutées selon leur mérite effectif et leurs capacités propres. La réforme du système éducatif est donc la condition d’un progrès de la démocratie sociale. Car c’est de la masse du peuple que doivent surgir les nouvelles élites, notamment parmi les jeunes.
13Pour sa part, le gouvernement provisoire est confronté à la disponibilité, au nombre, aux compétences des résistants susceptibles de remplacer les épurés et de fournir les cadres dans les entreprises transformées. Dès lors, de Gaulle s’efforce de faire admettre que le fonctionnement de l’État impose de faire appel aux moins compromis avec Vichy ou à ceux qui admettent s’être trompés. Ainsi de l’armée, de la fonction publique ou des entreprises dont certaines vont être contrôlées par l’État. Cependant, qu’il s’agisse des ministres et de leurs proches collaborateurs, ou de l’entourage de de Gaulle, ou encore des membres de l’Assemblée consultative, le « visa résistant » s’impose toujours. En revanche, l’affaiblissement rapide du Conseil national de la Résistance, qui voulait se poser en gardien vigilant des ambitions dessinées dans la clandestinité, et les divisions de plus en plus visibles au sein des mouvements résistants, permettent au gouvernement d’imposer ses choix et de mener la synthèse sociale à laquelle il tient. Synthèse sociale dont le recrutement des membres de l’Ordre de la Libération ou des médaillés de la Résistance montre les limites. Synthèse sociale qui n’écarte pas le principe de la promotion ouvrière à la condition que l’autorité dans les entreprises ne soit pas mise en cause. Promotion ouvrière attendue par les syndicats de salariés qui revendiquent la progression de leur sort respectif.
14Ces Résistants évoquent peu le rôle des femmes dans le renouvellement des élites. Le CNR, qui n’accueille aucune femme, ne fait pas de leur accès à la citoyenneté une de ses priorités. Si l’ordonnance signée par de Gaulle en avril 1944, après l’adoption d’un amendement voté par l’Assemblée consultative d’Alger, leur attribue le droit de vote et d’éligibilité dans les mêmes conditions que les homme, elle n’exprime pas la volonté unanime des Résistants. Le préambule de la Constitution de 1946 garantit à la femme dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme mais les résistantes, notamment celles issues de l’Union des Femmes Françaises animée par des militantes proches du parti communiste, peuvent s’interroger sur l’effectivité de ces droits politiques, économiques, sociaux et culturels. Sans doute, « le soleil s’est levé » mais peut-on affirmer, avec de nombreux Résistants, que la Libération marque « l’avènement des femmes » ?
15C’est à l’aune de la refondation démocratique et du progrès social que les Résistants évaluent la politique engagée depuis la Libération. Comme chef du gouvernement, de Gaulle insiste, jusqu’à la fin de la guerre, sur l’exigence de l’effort pour produire et rappelle qu’innover ne signifie pas tout balayer. Après la capitulation de l’Allemagne, le 8 mai 1945, des initiatives sociales sont mises à l’ordre du jour et adoptées. Si les résistants toujours actifs admettent la nécessité de l’effort, ils attendent des contreparties effectives contenues dans la Charte du CNR ou dans le « Serment des États généraux ». Cependant, il n’est pas rare qu’une sélection se fasse dans les ambitions car les Résistants se dispersent progressivement. La démission de de Gaulle en janvier 1946, ne met pas un terme à cette volonté réformatrice puisque l’Assemblée Constituante, élue à l’automne 1945, prolonge et élargit les mesures précédentes sur les nationalisations, le travail, la sécurité sociale et finit par adopter une Constitution dont le préambule annonce que la République est démocratique et sociale et reconnaît les droits des travailleurs, notamment le droit syndical et le droit de grève. Elles n’empêchent pas la progression du mécontentement populaire et des grèves ni l’expression de nombreuses déceptions ni celle de divergences de plus en plus profondes au sein des gouvernements et de la société dans son ensemble.
16Les mois passant, la « Révolution » tend à devenir une incongruité tandis que « les élites révolutionnaires » qui gardent leur référence au projet initial, doivent soit se résigner à l’abandon progressif de « l’esprit de la Résistance » soit contester « la grande pénitence » que l’on annonce. Le retour du vote des citoyens, unanimement revendiqué par les Résistants, consolide la renaissance des partis politiques dont certains sont éloignés de la Résistance, tout en confirmant la rupture de l’illusion unitaire de la Résistance et l’effacement de son ambition d’autonomie. Dans cette conjoncture de désunion, des reclassements politiques s’effectuent qui poussent le parti communiste dans l’opposition et bénéficient aux partisans de l’ordre rassemblés autour de Charles de Gaulle d’autant plus que les tensions internationales s’aggravent avec la guerre froide. Paradoxalement, dès 1947, une grande part des anciens Résistants se résout à combattre, en compagnie de non Résistants, non plus un occupant, mais les « néo-gaullistes » et le parti communiste pour construire une « Troisième Force » divisée souvent sur les objectifs à atteindre.
17Le désenchantement gagne. Par leur puissance politique et sociale, le parti communiste et la CGT ont privilégié la « classe ouvrière ». Ce faisant, ils ont entraîné la contestation de groupes professionnels et sociaux, tels que le patronat et les cadres, qui revendiquent leur rôle dans la société mais également celle des non-salariés qui opèrent une sélection dans la politique sociale. Pour bien des Résistants, l’espoir d’une société pacifiée, moins inégalitaire, s’éloigne et cette désillusion nourrit l’impression ou d’une œuvre inachevée ou d’une « révolution entravée » d’autant plus que les débats sur les nouvelles institutions aggravent les discordes politiques. Leur déception est d’autant plus profonde que l’action gouvernementale ne semble plus préparer ni « des lendemains qui chantent » ni des « jours heureux ».
18Ces appréciations sont-elles fondées ? Le projet résistant aurait-il échoué ? L’ambition de modernisation et de progrès social se serait-elle heurtée à des obstacles mal-estimés qui auraient conduit à la « restauration » que dénoncent, alors, bien des Résistants ? Ou bien, ces Résistants déçus auraient-ils sous-estimé leur audace ? Car, non seulement, ils affirmaient des principes et des objectifs forts, sinon toujours originaux, mais s’efforçaient de construire une France renouvelée dans un pays ruiné ?
Auteur
-
Robert Vandenbussche
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vandenbussche.robert@wanadoo.fr
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