Le Père tranquille ou la Résistance « mine de rien »
Texte intégral
1Le 10 octobre 1946, deux salles de cinéma parisiennes, appartenant au plus grand réseau de distribution français, Gaumont-Rex, commencent la diffusion du film « Le Père tranquille » qui a fait partie de la sélection française de six films lors de la première édition du festival du cinéma tenue à Cannes entre le 20 septembre et le 5 octobre. Les organisateurs de la compétition l’ont présenté à l’occasion d’une journée consacrée à la Résistance alors que La bataille du rail de René Clément ou Patrie de Louis Daquin – qui illustrent également la Résistance – ont été projetés auparavant. À l’évidence, Le Père tranquille imaginé par Noël-Noël et réalisé sous les conseils techniques de René Clément occupe une place originale dans la filmographie française de la Résistance.
Fig. 1 : Affiche du film Le Père tranquille

Collection privée
Représenter la vie d’une famille française sous l’occupation
2Tel est le sous-titre que le film porte. C’est également ce thème que développe la bande annonces.
3En s’inspirant des récits de presse concernant un horticulteur lorrain, résistant discret, mais également d’informations personnelles, Noël-Noël écrit un scénario qui, souvent, donne l’impression de juxtaposer des sketches inégalement construits1. À Moissan, bourgade fictive de la France de l’Ouest – le film situe une scène à Angoulême – vit la famille Martin qui a toutes les apparences de la bourgeoisie moyenne. En effet, elle peut s’offrir les services d’une employée de maison qui gère le quotidien et parvient sans trop difficultés à faire face au rationnement et au ravitaillement aléatoire. Le père, Édouard, courtier en assurances quinquagénaire, ancien combattant de la « Grande Guerre », commandant de réserve, interprété par Noël-Noël, mène, aussi bien en public qu’au privé, une vie très paisible et très ordonnée : son métier sans doute, ses responsabilités de chef de famille jovial et bonhomme, les parties de cartes avec des partenaires qui se réunissent au cabaret proche, l’apéritif quotidien avec des amis, mais surtout la passion de la culture des orchidées. Certes, il peut s’absenter, la nuit tombée, ou se montrer soucieux mais rien ne semble indiquer qu’il exerce une activité clandestine d’autant plus qu’il déplore les surnoms donnés aux Allemands – boches, fridolins – et tance ses proches d’imprudence, particulièrement son fils Pierre qui veut écouter la radio de Londres ou faire entendre, sur son phonographe, des marches militaires. Tout laisse penser qu’il est « un père tranquille », qui se résigne à l’occupation allemande et qui, selon les propos d’un officier allemand, donne l’impression de préférer cultiver des fleurs plutôt que de sauver son pays. Marié à Madeleine, une épouse très classique dans la France de l’époque – très attentionnée, elle entretient la maison et veille à la bonne tenue de toute la famille – il est le père de deux enfants, Pierre donc et Monique, sa fille. Il ne rate pas une occasion de faire respecter, de manière bonhomme, son autorité. Monique, déjà jeune femme, joue du piano, au tennis, songe au mariage et cache mal l’intérêt qu’elle porte à Peltier, un collaborateur de son père. Très proche de son père, elle le soupçonne, progressivement, de mener une activité non conforme aux apparences. Pierre va au collège. C’est un adolescent fougueux sinon exalté qui dénonce l’inertie de son père voire même une certaine germanophilie et ne cache pas son hostilité à l’occupant allemand. Il finit par rejoindre le maquis. Au total, cette famille assez conventionnelle, pour l’époque, dénuée en apparence de tensions internes graves, semble s’accommoder de l’occupation d’autant plus qu’elle parvient à se protéger de bien des difficultés du quotidien et des horreurs de la guerre.
Fig. 2 : Extrait du film Le Père tranquille

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4Autour de cette famille, gravitent des personnages secondaires, peu consistants, faire valoir effectif de Noël-Noël, dont les plus proches connaissent l’activité clandestine de leur chef puisqu’ils y participent. Mais au contact de Mme Martin et des enfants, les échanges demeurent énigmatiques car le langage est souvent codé. Au total, Édouard Martin vit dans un environnement social imprégné d’esprit résistant qu’il s’agisse des clients ou du patron du café, de la population qui se résigne aux contrôles des policiers allemands tout en frondant ou des commerçants dont les magasins servent de boîtes à lettres. Si un traître ou un collaborateur cherche à pénétrer cette société locale – de manière très malhabile –, il est rapidement démasqué car, étranger au pays, il suscite une grande méfiance chez « ces petits bourgeois plan-plan » qui l’éliminent promptement.
5Les occupants allemands sont visibles sans occuper de longues séquences. Ils ne suscitent évidemment aucune sympathie et sont donc tenus à distance parce qu’ils inquiètent plus encore s’ils sont gestapistes, qu’officiers de l’armée d’occupation. Cependant le film n’échappe pas à quelques poncifs, fréquents dans les œuvres consacrées à la guerre, ceux de soudards vociférant des ordres ou de soldats falots, faciles à berner. Ainsi, dans un premier épisode, des officiers viennent visiter les serres d’Édouard Martin pour apprécier la beauté et le parfum des orchidées. Ils remercient l’hôte en prenant congé et ne donnent pas l’impression d’une grande perspicacité. Dans une autre scène, ils s’expriment devant le père tranquille sur des sujets militaires confidentiels. Il faut attendre les dernières séquences pour que les mêmes officiers, finalement lucides, concluent au double jeu de l’homme tranquille. Les policiers de la Gestapo, portant chapeau et sanglés dans leur capote de cuir, offrent un visage plus menaçant : tout à leur recherche sur la mort de l’un des leurs, ils contiennent mal leur comportement fruste et brutal et se vantent de « savoir faire parler ».
6La description de la famille et de son environnement, de l’occupation, prend le plus souvent une forme documentaire. Par de multiples détails, le repas familial, les relations parents-enfants, le rôle secondaire des femmes, spectatrices plus qu’actrices, scénario et mise en scène illustrent le mode de vie d’une famille de bourgeoisie provinciale assez aisée. Mais à l’évidence, Noël-Noël qui interprète le rôle d’Édouard Martin impose sa prééminence et, avec elle, le rôle du faux tranquille.
7En revendiquant la responsabilité du scénario et des dialogues, Noël-Noël propose un regard distancié et refuse le tragique de la guerre et de l’occupation. Caricaturiste de presse dans les années 1920, chansonnier réputé dans les cabarets parisiens puis à la radio, il impose le ton et le comportement de l’acteur comique devenu très populaire grâce à des sketches radiodiffusés comme La famille Duraton ou à des films tels que Ademai au Moyen Âge, Adémai aviateur, Ademai bandit d’honneur où il joue un personnage de petit bourgeois décalé. Cette activité cinématographique l’incite à vouloir devenir réalisateur, ce qui est en grande partie sa fonction dans La Cage aux rossignols, tourné avant Le Père tranquille, fonction qu’il entend imposer à René Clément dans le nouveau film qui va s’appeler Le Père tranquille.
8La réalisation du film n’est pas simple. Selon un témoignage de Noël-Noël, le projet de réaliser un film sur l’activité d’un réseau de résistance, lui est propre. La lecture d’articles de presse le convainc de la pertinence d’un tel choix2. Un contrat est signé avec René Clément, jeune réalisateur auquel La bataille du rail apporte une grande notoriété. Il prévoit que l’acteur écrira le scénario et jouera le rôle principal tandis que la mise en scène et la réalisation reviendront à René Clément qui semble intéressé par la comédie. Les relations se tendent entre les deux artistes – la presse spécialisée en rend compte – car les nombreuses modifications du scénario poussent le metteur en scène, avec l’accord de la production, à limiter son intervention en tant que « conseiller à la réalisation technique »3. Par ailleurs, le regard plus grave et le style épique de René Clément, ne correspondent pas à ceux de Noël-Noël même si le thème du « double jeu » intéresse beaucoup le « conseiller »4. La direction du cinéma, qui, sous la tutelle du Conseil national de la Résistance et du Comité de la libération du cinéma français, accorde les autorisations de tournage, à son tour, demande des infléchissements au scénario du film. Le générique annonce l’intervention de Pierre Alekan comme conseiller à l’action clandestine mais Noël-Noël ne modifie que les propos les moins conformes à l’image traditionnelle de l’héroïsme résistant5. Enfin, si l’on suit les informations données par plusieurs organes de de presse, la recherche d’un producteur a été malaisée. Cinq producteurs auraient été sollicités en vain avant que le Bureau cinématographique et musical n’assure le financement6. Par ailleurs, le budget semble avoir eu ses limites même si le budget consacré aux fleurs est très élevé.
Une réception en apparence bienveillante
9Le tournage du film commence, à la fin de l’hiver 1945-1946, en Charente, en Vendée, en Normandie, et également en studio à Paris. Il se termine au milieu du printemps 1946.
10La conjoncture est compliquée. En 1946, il est toujours difficile de réaliser un film car les conditions matérielles demeurent délicates. Le ravitaillement en pellicules et la fourniture de l’électricité ne sont pas simples. D’autre part, la crainte de l’influence américaine est forte et encourage bien des réalisateurs ou des scénaristes, à l’instar de Julien Duvivier ou d’Henri Jeanson, à y faire face en suggérant de produire des « films français ». Car en ce domaine également, le sentiment national est blessé. Par ailleurs, des critiques tels que Georges Altman dans Franc-Tireur juge que le temps est venu, avec le recul, de montrer au cinéma comme en littérature ce qu’ont été les années d’enfer de la guerre tandis d’autres voix se font entendre pour dénoncer les dangers de l’inflation des films de guerre et de Résistance7. C’est ainsi qu’un hebdomadaire populaire comme Cinévie, où officient France Roche, François Chalais et Georges Charensol, déplore « une mode devenue internationale qui, pour des raisons commerciales, multiplie les productions répétitives et inauthentiques ». « Véritable blasphème de ceux qui ont combattu et ont donc souffert » conclut la revue8. Si Combat, où écrit Denis Marion, partage un point de vue assez voisin, Jean Fayard dans Opéra souhaite au contraire que le cinéma, qui a besoin de sujets accessibles, retienne la Résistance pour thème en ne tombant pas dans des travers fréquents quand l’héroïsme impose son image ni dans « l’inflation de nos vertus et la dérision de l’adversaire »9. Dès lors, André Bazin, qui publie des chroniques dans l’hebdomadaire socialiste Gavroche, met en garde : les films sur la Résistance ne peuvent souffrir la médiocrité car les cicatrices laissées par la guerre sont trop douloureuses pour admettre des approximations10.
11Pour ces chroniqueurs, tout film sur la Résistance implique donc d’être vrai et de refuser toute propagande simpliste. C’est à l’aune de cette exigence que se livrent les appréciations. La plupart des critiques cinématographiques partage cette ambition. Presse communiste, presse gaulliste, quotidiens issus des mouvements de Résistance, inscrivent leurs jugements dans cette optique. Ainsi Georges Altman dans Franc-Tireur se félicite que le cinéma sache représenter les années d’enfer que les hommes et les femmes ont vécues entre 1939 et 1945 et que le festival de Cannes puisse proposer « des images mondiales de la Résistance »11. Cependant, le grand nombre des critiques attend un regard neuf car la répétition des films de Résistance peut lasser les spectateurs. À cet égard, la projection de La Bataille du rail a créé un véritable choc d’authenticité et devient la référence du film de Résistance12.
12L’initiative de Noël-Noël présente donc des risques sérieux car son image de chansonnier pèse sur le jugement des critiques qui n’oublient ni La famille Duraton ni Ademaï.
13Le scénariste auteur-acteur se décide d’imiter la démarche de son réalisateur technique. De même que La Bataille du rail a donné lieu à un gala de présentation à Paris, sous la présidence du général de Gaulle, de même la production du Père tranquille organise, à Paris, une première sous la présidence du colonel Rémy qui vient de publier le premier tome de ses mémoires. Ce gala est dédié aux prisonniers de guerre et aux déportés. Peu d’informations filtrent à ce propos car quelques jours plus tard le film est présenté au festival de Cannes13.
14La projection du film n’emporte pas l’enthousiasme du jury qui ne lui accorde aucune récompense. Dans cette première compétition internationale qui doit mettre en valeur les pays représentés, les jurés attendent des chefs-d’œuvre. Même si les résultats sont parfois décevants, dès avant l’ouverture du festival de nombreux critiques français s’interrogeaient sur le bien-fondé de la sélection de ce film « mignonnet » qui n’a ni le souffle de La Bataille du rail ni la délicatesse de La Symphonie pastorale. Néanmoins, la presse rend largement compte du film qui rencontre, plus tard, un large écho même dans une partie de l’empire colonial, le Maroc, la Tunisie, l’Afrique occidentale. Les chroniqueurs retiennent le ton léger, souvent ironique, la fantaisie, la capacité d’observer et de séduire dans la banalité qui caractérisent le comédien Noël-Noël et rendent vraisemblable l’incarnation « d’un petit bourgeois en pantoufles » même si les lieux communs ne manquent pas. Ils vantent surtout un style français marqué par l’efficacité cinématographique des détails14. Ces qualités sont d’autant mieux appréciées que le festival s’est déroulé dans un climat morose marqué par les tensions visibles entre les grands pays – États Unis, URSS –. Le jeu de Noël-Noël, ses dialogues, ses mimiques, ses réparties, emportent souvent l’adhésion au point que les partenaires du comédien passent pour de simples faire-valoir. Dans cette configuration, le rôle de René Clément, conseiller à la réalisation, est inégalement perçu même si certaines prises de vue entraînent la conviction que le réalisateur de La bataille du rail n’est pas absent15. Pour la plupart des critiques, il est probable que le film est appelé à un grand succès populaire, dans un genre spécifique, sans doute mineur, celui du divertissement. Succès durable ? Nul ne prévoit l’avenir même si l’accord se réalise sur la popularité de Noël-Noël. Néanmoins, quelques voix expriment un propos divergeant à l’instar des critiques de Regards – un hebdomadaire proche du parti communiste – ou de Réforme – l’organe du protestantisme – qui estiment, pour le premier que « Le Père tranquille, c’est du guignol » et pour le second, que ce film sera oublié dans moins de dix ans16.
15Les journalistes, à l’exception de Denis Marion dans Combat, s’interrogent peu sur la qualification de « film sur la Résistance » mais sur le parti pris de faire sourire avec un thème qui se prête plutôt au drame ou à l’épopée et qui a été traité de la sorte depuis plusieurs mois. Sans atteindre l’unanimité, le plus grand nombre des journaux souligne que le recours à l’humour, « même s’il est risqué », peut emporter l’adhésion. Si Henry Magnan, dans Le Monde juge que c’est une gageure cinématographique de vouloir mettre en scène, en demi-teintes, un tel sujet17, dans Cinévie, France Roche, saluant le premier héros comique inventé depuis la Libération et constatant que la bonhomie du personnage va plaire et détendre les spectateurs, s’interroge sur l’exploitation ultérieure des « gaîtés de la Résistance » et craint la multiplication du nombre des copistes qui exploiteront la veine comique18. Dans Les Lettres françaises, Georges Sadoul note, pour sa part, que la vie de Résistant n’était pas exempte de drôlerie ni de gaîté et que Charlie Chaplin a réalisé des chefs d’œuvre tels que Charlot soldat – sur la première guerre mondiale ou Le dictateur – sur le nazisme et le fascisme – en recourant à un humour mordant19. Sans comparer Noël-Noël à Charlie Chaplin, André Lang dans France Soir, Charles Ford dans L’Ordre, Jeander dans Libération ou même René Jeanne dans La France combattante, estiment que ce film comique est non seulement une « réussite mais également une bonne action » parce qu’il « rappelle ou révèle ce que fut la Résistance sous une de ses formes les plus authentiques »20.
16Pour la critique cinématographique, Le Père tranquille ne renouvelle pas la thématique de la Résistance. Mais, en refusant l’épopée et la grandiloquence, en écartant les trémolos patriotiques, le « côté Déroulède » de bien des productions, comme le note Jean Fayard dans Opéra, « en traitant de la Résistance presque clandestinement, un doigt sur la bouche », selon Jacqueline Lenoir qui écrit dans Gavroche21, Le Père tranquille semble répondre au besoin d’un regard différent. Les critiques sont d’autant moins tentés de le contester que Noël-Noël exploite l’action clandestine effective de cet horticulteur mosellan devenu célèbre grâce à des articles de presse ou celle authentique d’un ami charentais. De même, le rôle discret mais réel de Noël-Noël dans la Résistance n’est pas ignoré, à Paris ou dans son manoir charentais22. Que le portrait d’Édouard Martin, dessiné par Noël-Noël, soit celui d’un petit bourgeois ne déplait pas à la majorité des commentateurs puisque la société française se compose toujours d’un nombre élevé de rentiers, de boutiquiers, d’artisans ou de petits commerçants. Mais surtout, ce petit bourgeois résistant témoigne, selon Armand Macé, dans La Dépêche de Paris, de ce que les Résistants, dans leur très grande majorité, n’ont pas été des aventuriers refoulés mais des citoyens épris de liberté23. Ils deviennent dès lors des héros de la lutte clandestine tout en demeurant obscurs comme Louis Chauvet le souligne dans Le Figaro24.
17Néanmoins, l’approbation n’est pas unanime. Pour certains critiques, à l’instar d’Irène Allier dans Franc-Tireur, il ne faut pas surinterpréter Le Père tranquille. Si le film De Noël-Noël et René Clément appartient au cinéma de la Résistance, il ne peut incarner toute la Résistance même si bien des Résistants, « peu doués pour le sublime », ressemblent à Édouard Martin25. D’autres, comme Claude Schnerb dans Paysage, tout en rappelant que Noël-Noël n’a jamais envisagé qu’une historiette, regrette que l’auteur du scenario ait « amenuisé » ses sujets et trop cédé au « conformisme petit bourgeois » moqué d’ailleurs par l’occupant dont les sarcasmes flétrissent ces Français qui préfèrent leurs fleurs au salut de leur pays26. D’autres encore, comme Jean Fayard dans Opéra, tout en louant le charme du film, regrette que ses auteurs n’aient pas échappé à certains poncifs trop fréquents dans le cinéma de la Résistance. Ainsi, Le Père tranquille n’hésite pas à montrer des occupants peu lucides ou niais. Une femme de ménage les trompe aisément puisqu’elle peut consulter, sans surveillance, des dossiers militaires tandis que la construction de sous-marins de poche, à proximité de la maison du héros, ne donne lieu à aucune précaution particulière27.
18La presse communiste ou proche du parti communiste développe une critique au double visage. Dans son ensemble, elle émet des appréciations favorables car le portrait de cette Résistance provinciale, pratiquée par « les braves gens » lui semble bien venue. Aucun chroniqueur, qu’il s’agisse de Georges Sadoul dans Les Lettres françaises, de Gilbert Badia dans La Marseillaise ou de Guy Leclerc dans L’Humanité, ne met en doute la sincérité des auteurs28. Mais les réserves deviennent plus sérieuses quand elles évaluent les modalités de réception du film. Pour tous ces critiques, le film risque de laisser croire en une Résistance somme doute facile, conduite par des petits bourgeois peu préparés à la vie clandestine, alors que la clandestinité a coûté cher à celles et ceux qui la pratiquaient. Georges Sadoul note qu’il vaut mieux situer l’action du Père tranquille en juillet 1944 car plus tôt, Édouard Martin se serait retrouvé, au mieux, à Dachau29. Tout en regrettant que la composante prolétarienne des mouvements et réseaux de Résistance ait été totalement occultée, ces critiques avertissent que Le Père tranquille ne doit pas laisser croire que les « amateurs d’orchidées et les joueurs de belote ont, seuls sauvé la France ». Bon film de Noël-Noël, un acteur populaire, associé à René Clément au talent reconnu, Le Père tranquille ne peut passer pour « une fresque destinée à faire connaître le noble visage de la France résistante », selon les mots de Georges Sadoul. Pour Regards, un hebdomadaire communiste plus sévère, malgré les qualités du film et le talent des acteurs, il faut demeurer vigilant car la Résistance exige autre chose que de la « guimauve ou de la tisane réchauffée »30.
19Des réserves sur la pertinence des choix rencontrent un écho non négligeable dans la presse non communiste. Selon le journal L’Aube, organe de la démocratie chrétienne, le risque du malentendu est réel car le spectateur va s’émouvoir difficilement sur les dangers courus par les Résistants et s’attarder, au contraire, sur les mauvais tours joués à l’occupant »31. De même, dans La Gazette des Lettres, Jean Vagne craint un autre malentendu : la construction du film sur l’acteur Noël-Noël, encourage le spectateur à se distraire principalement de la performance comique et la vie familiale32. Pour sa part, le chroniqueur de l’hebdomadaire protestant Réforme, Michel Braspart, alias Roland Laudenbach, regrette que les auteurs du film aient manqué de courage. Il met en doute le choix de réaliser, un nouveau film sur une minorité de Français, celle des résistants, en leur déniant lyrisme et épopée. Tout en admettant « que toute sortie de guerre permet de succomber aux charmes de l’héroïsme », il pense que l’humour et la fantaisie auraient été plus pertinents pour dessiner le portrait de ceux qui n’ont pas choisi le risque et qui composent la majorité de la population33.
20A contrario, dans La Bataille, Bernard Zimmer, à la suite de Palesne dans Syndicalisme, estime que le film vient à son heure car le regard sur la Résistance a évolué. Le public s’est lassé des films de propagande « car trop de gens intéressés ont soufflé dans les beaux sentiments comme dans des baudruches tricolores » et qu’on a trop vu « ces gaillards qui se sont révélés, tout à coup, de bons patriotes, après avoir trinqué avec l’ennemi et touché l’argent de Goebbels ». Expression nostalgique et désabusée, enthousiasme déçu ou volonté de passer à d’autres préoccupations, cette critique confirme que la représentation de la Résistance, offerte par Le Père tranquille, s’écarte de la vulgate34.
21Pour l’ensemble de la critique, malgré « l’esprit français » qui l’inspire et le talent de tous les interprètes, Le Père tranquille n’appartient pas à la catégorie des chefs d’œuvre. D’ailleurs, l’Association française de la critique du cinéma le classe sans doute parmi les meilleurs films sortis à l’automne 1946 mais bien loin de réalisations comme La symphonie pastorale, La Belle et la Bête, La partie de campagne ou Les portes de la nuit. Parmi les films de Résistance elle classe d’abord, au titre de l’année 1946, La bataille du rail et Jéricho.
22Pourtant, le succès populaire et commercial du film, qu’il s’agisse de sa projection à Paris, dans les grandes villes et même dans les bourgades, est incontestable. Pendant les fêtes de la fin de l’année 1946, à Paris, les files d’attente s’allongent alors que plus de 500 000 spectateurs ont déjà vu le film en moins d’un mois dans l’ensemble du pays35. L’affluence est importante partout. Ainsi, à Bordeaux, en trois semaines, plus de 53 000 spectateurs assistent à la projection qui se prolonge, dans des salles périphériques36. À Lille et dans le département du Nord, le journal La Croix du Nord évoque un triomphe. Dès le début de l’année 1947, la presse note que le film gagne beaucoup d’argent et permet à la production non seulement de couvrir ses dépenses mais surtout de faire d’importants bénéfices37. Plus de six millions de spectateurs ont vu le film en salle. Certes, la promotion du film est active. À l’automne 1946, il est projeté au festival du film français qui se tient à Coblence38. Pour leur part, Noël-Noël et même René Clément organisent séances et conférences au profit des déportés, des prisonniers, des victimes de la guerre. Néanmoins, si la diffusion se prolonge au cours de l’année 1948, notamment en province, elle s’essouffle peu à peu. Ainsi, un sondage de l’Institut français de l’opinion publique, réalisé au début de l’année 1948, indique que l’audience du Père tranquille s’est effritée et que l’image de Noël-Noël a perdu une part de son aura malgré le succès du film La cage aux Rossignols39. L’éloignement de la guerre ne semble pas être la cause principale puisque La bataille du rail conserve une très bonne image et qu’un film comme Mission spéciale de Canonge, sorti quelques semaines avant Le Père tranquille, accueille un public plus nombreux. En revanche, la curiosité et l’intérêt pour un film qui paraît original s’émoussent peu à peu avec le temps. France Roche, dans Cinévie, a noté, à la sortie du film, que le public souhaite voir Le Père tranquille parce que c’est un film de Noël-Noël. Commentaire qu’approuvent les lecteurs de l’hebdomadaire, quelques semaines, plus tard en souhaitant que le cinéma fasse une grande place à l’acteur car « il sait nous faire frissonner et nous faire rire à la fois »40.
Les ambiguïtés d’une comédie
23Interrogé par le journal Combat, au moment du tournage de son nouveau film, Les Casse-pieds, Noël-Noël explicite son ambition pour le cinéma : il doit éduquer et implique donc la sincérité du scénariste, du metteur en scène et même des acteurs. Ce propos ne doit pourtant pas être surinterprété car le scénariste rappelle toujours que ses films doivent distraire le public.
24Apprécié comme une œuvre secondaire à sa sortie, mais jugé comme un très bon film par Henri Michel un quart de siècle plus tard, Le Père tranquille demeure populaire parmi les réalisations cinématographiques de l’année 1946 : plus de six millions de spectateurs l’ont vu en salle. La télévision l’a rediffusé à plusieurs reprises, notamment lors d’une émission des Dossiers de l’écran en juin 1972. L’industrie du disque l’a popularisé en publiant de nouveaux supports. En ce sens, il est devenu un document dont l’intérêt est évident pour les historiens41.
25Dans cette nouvelle conjoncture, le regard se déplace et cherche à éclairer la portée du film dans une société bousculée par la guerre.
26Dans sa biographie de René Clément, Denitza Bantcheva classe Le Père tranquille dans la catégorie des films de propagande42. L’auteur s’autorise cette classification, dont les critiques les plus acérés dispensaient Noël-Noël en 1946, parce que la fiction multiplierait les invraisemblances. Le film montrerait une bourgade peuplée exclusivement de Résistants. Joueurs de belote, patron d’estaminet, de boucherie, libraire, professeur de violon, femme de ménage employée par les Allemands, seraient tous acquis aux choix des clandestins. En revanche, seules une trace furtive de pétainisme dans un portrait de Pétain, la présence d’un unique traître, étranger d’ailleurs à la communauté locale, illustreraient la collaboration. Les invraisemblances et les outrances gagneraient même la vie familiale puisque Mme Martin, présentée comme une « ménagère plan-plan » et le fils Pierre comme un fou exalté, seraient les faire-valoir d’un mari et d’un père apparemment pantouflard mais en réalité lucide et courageux.
27Cette analyse repose sur un malentendu. D’abord, Le Père tranquille n’est pas un film de commande, si l’on prend en compte le témoignage du scénariste cité plus haut. D’autre part, comme le notaient bien des critiques du film à la Libération, l’ambition des réalisateurs du Père tranquille n’est pas aussi haute que celle qu’on voudrait lui attribuer aujourd’hui. En effet, aucun élément ne permet de suggérer que Le Père tranquille illustrerait le « résistancialisme ». Le scénario esquisse le fonctionnement d’un petit réseau et ne brosse pas le portrait d’une bourgade. Dès lors, les joueurs de belote, compagnons de jeu d’Édouard Martin peuvent ignorer son rôle clandestin. En fait, deux amis d’Édouard Martin disposent de l’information puisqu’ils sont ses adjoints. Il n’est pas anormal que le réseau comprenne d’autres membres ne disposant pas de contacts avec celui qui est leur chef. Par ailleurs, les jeunes qui se laissent berner par Jourdan ne sont pas informés de la clandestinité d’Édouard Martin puisqu’ils tombent dans le piège tendu par un étranger. Enfin, le film, loin de montrer le héros exercer des actions spectaculaires, choisit la pratique discrète du renseignement ou du stockage des armes. Édouard Martin agit en héros modeste de la Résistance dont la figure ne justifie pas la qualification de résistancialisme. Plusieurs scènes expriment plutôt un certain détachement par rapport au message classique livré par d’autres réalisations. En revanche, l’hostilité à l’occupant est forte mais l’acte de résistance n’accompagne pas souvent l’appréciation portée sur la situation.
28Elle se justifie d’autant moins que la fiction se déroule dans une conjoncture particulière. Le débarquement des Alliés en Normandie a commencé et laisse penser que la victoire des Alliés s’approche, ce qui peut convaincre bien des « attentistes ». Par ailleurs, l’occupant, contraint à la défensive, se fait plus oppresseur et contribue à la poussée de la germanophobie. En amalgamant Résistance, débarquement et Libération, le film construit un raccourci non dénué d’ambiguïtés.
29L’accent mis sur le renseignement et l’appel aux Alliés justifie-t-il l’analyse de Marc Ferro qui, dans sa biographie de Pétain, suggère que le film illustre, en fait, le comportement attentiste d’Édouard Martin et, plus généralement, celui de la population française43 ? Certes, les témoignages laissés par de nombreux résistants sont souvent amers lorsqu’ils évoquent le comportement des Français jugé fréquemment apathique44. Jugement sévère. Certes, la Résistance est très minoritaire dans le pays occupé et l’appel à l’insurrection armée ne fait pas l’unanimité. D’autre part, elle a pris des formes différentes selon les moments et les territoires concernés. En outre, les pratiques clandestines des uns impliquent souvent le silence ou la complicité silencieuse des non-résistants avec les acteurs de la résistance. La solidarité est nécessaire quand il s’agit d’évacuer un pilote abattu ou de cacher un résistant traqué ou un jeune dissident du STO. Le film ignore ces comportements sans lesquels la durée de vie d’un acteur clandestin aurait encore été plus courte. Mais Le Père tranquille n’évoque pas non plus, d’ailleurs, une condition devenue primordiale de l’efficacité et la sécurité des résistants : un cloisonnement des activités pour limiter les capacités répressives de l’occupant. C’est le mélange des actions et des responsabilités qui facilite l’arrestation d’Édouard Martin.
30Le Père tranquille participerait-il alors à ce « parcours de l’oubli » qui gommerait Pétain et le régime de Vichy ? En effet, les traces de l’État français sont rares et furtives. Un portrait de Pétain, dans une librairie dont la gérante sert de boite à lettres, rappelle effectivement l’État français. Quelques journaux publiés pendant l’occupation, illustrent la censure et la collaboration. Cependant, nulle référence à la collaboration de policiers français à l’action répressive. Les seuls gardiens de la paix visibles s’informent des dommages provoqués par le sabotage d’un garage qui provoque un incendie. De même, aucune référence à l’antisémitisme d’État ni au STO. Cependant, Pétain n’est pas gommé puisque Martin, l’ancien combattant de 1914, en combattant les Allemands, adopte une démarche opposée à celle de collaboration du chef de l’État de Vichy. Le film installe donc principalement un face à face avec l’occupant qui surveille, contrôle et réprime. C’est une vision classique sinon même conventionnelle des films sur la Résistance qui s’adosse à la germanophobie persistante. José Artur, qui incarne le fils Pierre Martin, témoigne de cette germanophobie. Il évoque les menaces de lynchage sur les prisonniers de guerre allemands recrutés sur le tournage45. Les réalisateurs du film excluent l’idée que la Résistance puisse conduire à une guerre civile. Vision largement partagée à l’époque mais que les historiens contemporains jugent contestable aujourd’hui46.
Fig. 3 : Extrait du film Le Père tranquille

Collection privée
31Cette conviction des auteurs explique sans doute la construction du scenario, le programme et la hiérarchie des actes résistants. Hormis la séquence consacrée à la serre et aux orchidées d’Édouard Martin, les premières scènes décrivent l’action de la Gestapo et de ses affidés, tel le faux patriote Jourdan, qui recherchent un policier allemand disparu. Jourdan, faux capitaine évadé, tendant un piège médiocre auprès de quelques jeunes désireux « de faire quelque chose », livre aux Allemands des imprudents et des crédules dont l’interrogatoire s’annonce musclé car l’occupant « sait faire parler ». Puisque les « méchants » sont identifiés et caractérisés, résister signifie construire la riposte nécessaire et juste, à l’occupation étrangère et à la trahison des traitres collaborateurs. À cet égard, en étant traitée avec humour, l’exécution, sans jugement, du traître Jourdan devient « une juste punition ». De même le stockage des armes, le sabotage, l’organisation de parachutages, le renseignement, le sauvetage de pilotes alliés, sont décrits de telle sorte que les spectateurs comprennent le fonctionnement d’un réseau clandestin qui, dans son activité, cherche également à éloigner les civils des dommages et des risques. Ainsi, le repas des fausses fiançailles de Monique, la fille d’Édouard Martin, souhaite montrer que les résistants savent protéger la population, en l’écartant, par exemple, de l’usine dont le bombardement est annoncé. Ce faisant, Le Père tranquille apporte une réponse, entre autres, aux interrogations sur la spirale sabotage-représailles-attentat et aux récriminations des Français sous les bombes qui, tout en reconnaissant que les bombardements alliés sont nécessaires pour accélérer la fin de la guerre, subissent des pertes matérielles et humaines sévères47. À cet égard, le film, au-delà de sa dimension documentaire, en justifiant des actes indispensables à la libération, souhaite rassurer le spectateur. Tout en n’apportant aucune nouveauté, mais en proposant un regard distancié par rapport à la fonction militaire, Le Père tranquille répond aux séquelles de la propagande diffusée par Vichy et les Allemands au cours des années noires. La famille d’Édouard Martin renforce ce regard.
32L’illustration du maquis qui est tardive, doit également rassurer. Certes, comme dans La bataille du rail, les contrastes sont nombreux. En effet, les maquisards figurent la violence et la mort. Occupant des véhicules couverts d’inscriptions FFI. qui roulent à vive allure, montrant leurs armes, ils reviennent d’un accrochage sévère avec les Allemands et comptent morts et blessés. Avec eux, c’est la guerre que le film met en scène. Néanmoins, ceux qui passent pour des exaltés inorganisés sont capables de discernement. Pierre Martin, qui semble prêt à commettre des bêtises, est enfermé dans une cabane à cochons. Surtout ces maquisards sont parvenus à arracher Édouard, le chef du réseau, des mains allemandes, et lui sauvent probablement la vie en lui évitant l’exécution. Enfin, c’est au maquis que le père et le fils Martin se retrouvent et se reconnaissent. C’est là un des symboles d’une unité rêvée de la Résistance.
33Noël-Noël et René Clément brossent donc le tableau d’une Résistance qui, pour répondre à des impératifs patriotiques et moraux, adopte des formes multiples mais ils laissent entendre que la Libération ne peut venir que de Londres, c’est-à-dire des Alliés. En outre, selon les préoccupations gaullistes- Edouard n’évoque-t-il pas le général Koenig ? –, seule une Résistance structurée et dirigée par des hommes expérimentés est gage d’efficacité. Enfin, si le petit groupe autour d’Édouard Martin et les maquisards, suggèrent une action collective, constamment présente sans les films antérieurs, Le Père tranquille met en valeur le chef pour des raisons peut être idéologiques mais surtout personnelles car Noël-Noël est toujours le héros central des réalisations dans lesquelles il se produit.
34Néanmoins, le film laisse ouvertes un certain nombre de questions. En effet, comédie, Le Père tranquille approche du drame ou le devient. Ainsi, le traitre Jourdan est éliminé mais, avant son exécution, a-t-il fourni aux Allemands des informations crédibles sur le réseau ? Pierre, le fils Martin, a rencontré le traître ; de même, Simon, le compagnon de résistance, semble menacé par la police allemande. Édouard Martin, qui a su, un temps, tromper les Allemands, est arrêté, interrogé et probablement torturé même si les conditions de son interrogatoire demeurent hors champ. Gravement blessé, il est contraint à la convalescence qui l’écarte de la Libération et l’éloigne de l’avenir proche.
35Ces courts épisodes posent problème même si Noël-Noël n’envisage pas une histoire de la Résistance. S’agit-il d’une fin bâclée comme le pensaient plusieurs critiques de 1946 ? S’agit-il d’une facilité de chansonnier pour créer le « frisson » ? S’agit-il au contraire d’un silence voulu pour éviter les débats sur le statut et la place des Allemands dans l’Europe d’après-guerre, sur le sens de l’action résistante, sur l’état de la France en 1946, les déceptions après les enthousiasmes ? S’agit-il d’éloigner des sujets qui fâchent pour reconstruire une unité nationale après l’Occupation ? Aucune scène du film ne permet d’apporter une réponse totalement convaincante.
36La « sortie de guerre » ne manque pas non plus d’ambigüités. En effet Édouard Martin, toujours convalescent, refuse d’être candidat aux fonctions de maire, parce que, dit-il, il ne s’est pas engagé dans la Résistance pour recevoir « un bon point ». Certes le plus grand nombre des résistants ne s’engage pas dans la vie politique postérieure à la Libération. Mais la prise de distance du héros présenté comme un exemple, son scepticisme par rapport à l’avenir, interrogent car, la guerre terminée, la recherche d’un monde nouveau et sa construction sont des objectifs prioritaires pour les équipes résistantes. Édouard Martin n’envisage pas d’y prendre part. Une image est symbolique, celle de son compagnon, le menuisier de la bourgade, qui après avoir relevé le panneau qui porte le nom de la commune, le laisse retomber. De même, après avoir émis l’idée que les cartes de ravitaillement ne seraient plus utiles, il évoque l’éventualité d’un accident maritime qui contraindrait à les maintenir. Certes, ces deux séquences sont traitées avec ironie. Néanmoins, ce détachement éloigne de l’ambition « des jours heureux ». Il rompt également avec l’espoir que ceux qui ont défendu la patrie, hier, aient la même foi pour administrer la cité, comme le soulignait l’éditorialiste de France-Soir48.
37Certes, la conjoncture a changé et, pour bien des résistants, la Résistance était belle sous l’Occupation. Le déroulement de la Libération, l’épuration, l’esquisse de la Reconstruction peuvent décevoir. Par ailleurs, la fonction de la Résistance dans la France à rénover suscite parfois des débats notamment dans le cadre de la démarche gaulliste comme le remarque Sylvie Lindeperg49. S’il est exact que le président du gouvernement provisoire s’efforce de tenir à distance les mouvements de résistance, il n’en demeure pas moins qu’il ne récuse pas l’arrivée au pouvoir de nouvelles élites ni les projets de réforme profonde de la France. Aucune séquence du film ne permet d’Identifier Édouard Martin comme le héros d’un idéal trahi puisque lui-même avoue que son engagement s’est limité à « mettre les Allemands dehors, à ne plus les avoir sur le dos ». De même, comparer les résistants aux anciens combattants de 1914-1918 n’a pas une grande pertinence puisque les premiers sont des volontaires et les seconds des mobilisés qui, par ailleurs, n’ont pas hésité à se faire entendre au retour de la paix50.
38Certes, la réalisation du film se déroule dans une conjoncture où l’enthousiasme de la Libération s’est estompé. Si la capitulation de l’Allemagne nazie peut signifier la paix, la situation internationale demeure tendue tant les rapports entre l’URSS et les États Unis sont difficiles. La vie quotidienne des Français s’améliore peu : le thème du ravitaillement remplit les colonnes des journaux. Les effets des réformes sociales et économiques ne sont pas encore mesurables. Par ailleurs, l’épuration conduite depuis l’automne 1944 laisse des traces. Une telle conjoncture peut expliquer la déception d’Édouard Martin et de bien des résistants mais ne justifie pas le choix de Noël-Noël d’insister sur le retour à l’ordre ancien comme le suggèrent l’envoi du catalogue de fleurs ou l’appel de Madeleine à ne pas oublier la potion quotidienne. Le déroulement de la dernière séquence soulève d’ailleurs un paradoxe puisque Édouard Martin, en refusant l’action civique et politique et en privilégiant le repli sur sa famille et sur soi, donne raison à l’occupant qui se moquait de ces Français plus soucieux de leurs petites fleurs que de l’avenir de leur patrie. En voulant faire sourire le spectateur, Noël-Noël n’évite pas les contradictions du chansonnier.
39La réponse à ces interrogations se trouve sans doute dans un entretien que le comédien a donné à l’hebdomadaire Commoedia, en décembre 1936. Soulignant que son rôle de fantaisiste et son désir de disposer d’un large public populaire l’incitaient à se garder d’affirmer des choix idéologiques précis, Noël-Noël avouait qu’il ne voulait pas « faire de politique » et qu’il s’alignait sur un certain relativisme en la matière. De fait, à l’exception du devoir patriotique, Le Père tranquille ne retient aucune référence politique pour éclairer l’activité clandestine. D’ailleurs, si les Résistants de Moissan appartiennent plutôt à la petite bourgeoisie, ils n’évoquent jamais de sensibilités politiques sauf dans les dernières secondes où le débat politique est présenté comme une forme de pugilat insupportable dont se moquent Édouard Martin et son ami.
Conclusion
40Le Père tranquille demeure, trois quarts de siècle après sa sortie, un des films sur la Résistance française qui ont séduit le plus grand nombre de spectateurs. L’intérêt porté à la Seconde guerre mondiale mais également la grande popularité d’un acteur comique répondent aux attentes du public dans les mois qui succèdent à la fin de la guerre. Évidemment, avec le temps, l’intérêt s’émousse même si la Seconde guerre mondiale demeure un thème important.
41Le Père tranquille ne peut être jugé à l’aune d’une fresque historique car, tout en s’inspirant de faits authentiques, le film est d’abord fiction pour divertir. Certes, avec le recul, il peut devenir document car le scénario et la mise en scène esquissent une époque et un milieu social complexes. Mais les ambiguïtés de la réalisation brouillent le propos. En tout état de cause, Le Père tranquille ne doit pas être surinterprété. Certains commentateurs ont pu voir dans le cadre familial retenu pour la clandestinité, une allégorie du pays tout entier et dans les retrouvailles du père et du fils Martin, la réconciliation nationale attendue. Ni la composition de la famille Martin ni la représentation de la bourgade de Moissan ne peuvent permettre cette association.
42Loin d’achever le cycle des films français sur la Résistance, ouvert dès 1944, Le Père tranquille apparaît plutôt comme un film de transition. En donnant une position centrale au « héros-Noël-Noël », le film se distingue des précédents qui mettaient en avant une activité d’abord collective. D’autre part, la bonhommie du héros adoucit la dureté du regard porté, jusqu’alors, sur l’Occupation et la guerre et impose l’authenticité de comportements résistants éloignés de l’épopée dans lesquels la population peut se reconnaître. De la sorte, il introduit le mutisme familial du Silence de la mer, dans lequel d’ailleurs, des Français peuvent également se retrouver, probablement encore en plus grand nombre, puis, plus tard les films qui traitent la Résistance sur le mode comique comme Babette s’en va en guerre, La vie de château ou encore La grande vadrouille. L’éloignement des années noires, la perspective du renouveau, les nouvelles attentes de la société, permettent d’imaginer que la Résistance appartient à la mémoire et à l’Histoire.
Notes et références
43Plusieurs journalistes, notamment Merry Bromberger dans Paris-Presse, évoquent dès la fin de la guerre, l’exemple d’Ernest Kempnich, horticulteur de la région de Metz, maire adjoint de Metz à la Libération. Noël-Noël le fait inviter, en juin 1972, à l’émission de télévision, Les dossiers de l’écran. Quelques années plus tard, en février 1954, le comédien évoque son ami charentais, Alphonse Vergeau, officier du maquis Foch, proche du colonel Rémy, entrepreneur à Confolens.
Notes de bas de page
1Plusieurs journalistes, notamment Merry Bromberger dans Paris-Presse, évoquent dès la fin de la guerre, l’exemple d’Ernest Kempnich, horticulteur de la région de Metz, maire adjoint de Metz à la Libération. Noël-Noël le fait inviter, en juin 1972, à l’émission de télévision, Les dossiers de l’écran. Quelques années plus tard, en février 1954, le comédien évoque son ami charentais, Alphonse Vergeau, officier du maquis Foch, proche du colonel Rémy, entrepreneur à Confolens.
2Télé-7 Jours, 30 avril 1985.
3Cinévie, 13 mars 1946.
4Bantcheva, Denitza, René Clément, Collection Cinéma, Éditions du Revif, 406 p., 2008.
5. Lindeperg, Sylvie, Les écrans de l’ombre, Éditions Points, 567 p., 2014. Langlois, Suzanne, La Résistance dans le cinéma français (1944-1994), L’Harmattan, 455 p., 2002.
6Altman, Georges, Images mondiales de la Résistance, Franc-Tireur, 1er Octobre 1946.
7Roche, France, Le feuilleton de la Résistance, Cinévie,16 avril 1946.
8Fayard, Jean, Les films sur la Résistance souffrent de deux défauts : inflation de nos vertus et dérision de l’adversaire, Paris-Matin, 16 octobre 1946.
9Bazin, André, Gavroche, 21 mars 1946.
10Altman, Georges, art.cit.
11La plupart des journaux saluent La bataille du rail comme le film le plus authentique sur la Résistance.
12Les organisateurs ont sélectionné, pour représenter la France à Cannes, La bataille du rail, René Clément, qui triomphe, La symphonie pastorale de Jean Delannoy, La Belle et la Bête de Jean Cocteau et René Clément, Patrie de Louis Daquin, Un revenant de C. Jaque, et Le Père Tranquille de Noël-Noël et René Clément. Trois de ces six films s’inspirent de la Résistance.
13Plusieurs commentateurs, en vantant le style français, se félicitent également de la place que la France peut occuper dans la production cinématographique internationale, notamment face aux Américains et aux Soviétiques.
14Tout en sachant que Noël-Noël a cherché à limiter le rôle de René Clément, plusieurs chroniqueurs s’efforcent de dégager du film la marque du réalisateur de La Bataille du rail (les paysages,).
15Braspart, Michel, Le Père tranquille, Réforme, 16 octobre 1946 ou Le Père tranquille, Regards, 25 octobre 1946.
16Magnan, Henry, Le Père tranquille, Le Monde, 21 octobre 1946.
17Roche, France, Clandestinité en famille, Cinévie,16 octobre 1946.
18Sadoul, Georges, Mitraillettes et vieilles pantoufles, Lettres françaises, 25 octobre 1946.
19Ford, Charles, Le Père tranquille, L’Ordre, 13 octobre 1946. Lang, André, Le Père tranquille, un excellent film, une bonne action, France-Soir, 19 octobre 1946.
20Lenoir, Jacqueline, La résistance en pantoufles, Gavroche, 24 octobre 1946.
21Noël-Noël a acquis une certaine réputation auprès du colonel Rémy qu’il a aidé en favorisant l’accueil des pilotes à évacuer, tant à Paris que dans sa demeure de Charentes, à Ambernac. Les Allemands lui ont interdit l’accès à la scène parce que, comme chansonnier, en 1943, il avait chanté « Salauds de Boches », une chanson de la guerre 1914-1918. La rumeur a circulé, en août 1944 qu’il était devenu otage. Voir Ce Soir, 20 octobre 1944- France-Soir, 20 septembre 1944.
22Macé, Armand, Le Père tranquille, La Dépêche de Paris, 22 octobre 1946.
23Chauvet, Louis, Le Père tranquille, Le Figaro, 10 octobre 1946.
24Allier, Irène, Le Père tranquille, Un Français moyen dans la Résistance, Franc-Tireur, 3 octobre 1946.
25Schnerb, Claude, Le Père tranquille, Paysage, 31 octobre 1946.
26Fayard, Jean, Le Père tranquille, Opéra, 16 octobre 1946.
27Leclerc, Guy, Le Père tranquille, L’Humanité, 3 octobre 1946. Badia, Gilbert, Le Père tranquille, La Marseillaise, 24 octobre 1946.
28Sadoul, Georges, Art. cit.
29Regards, art.cit.
30Collinet, Michel, Le Père tranquille, L’Aube, 23 octobre 1946.
31. Vagne, Jean, Martin s’en va-t’en guerre, Gazette des Lettres, 9 novembre 1946.
32Braspart, Michel, art.cit.
33Zimmer, Bernard, Le Père tranquille, La Bataille, 23 octobre 1946.
34Elle, Le Père tranquille ; la Résistance vue par Noël-Noël, 10 décembre 1946.
35Bertin-Maghit, Jean-Pierre, La bataille du rail, Revue d’Histoire moderne et contemporaine, t. 33/2, 1986.
36France Soir, 12 décembre 1946.
37Thaisy, Laurence, La politique cinématographique de la France en Allemagne occupée (1945-1949), éditions du Septentrion,2006. Lors des journées consacrées à Coblence, au film français (16-31 octobre 1946), sont projetés au titre des « spécimens marquants de la production cinématographique française », deux films de Noël-Noël, La cage aux rossignols et Le Père tranquille, aux côtés de La symphonie pastorale de Jean Delannoy.
38Franc-Tireur, 23 janvier 1948.
39Cinévie, Courrier des lecteurs, 28 mars 1947.
40Publication d’une cassette VHS et de deux DVD avec suppléments en 2005 et 2015.
41Bantcheva, Denitza, René Clément, op.cit.
42Ferro, Marc, Pétain, Fayard, 1987.
43Cordier, Daniel, Alias Caracalla, Gallimard,2009.
44Studio-Canal, Le Père tranquille, Documentaire, Pas si tranquille que ça…, 2005.
45Le débat qui a longtemps porté sur l’action militaire (l’insurrection nationale, par exemple), s’est élargi à d’autres types d’actions en tant que « mouvement social ».
46Knapp, Andrew, Les Français sous les bombes alliées, Tallandier, 2019.
47France-Soir, Les élections municipales, 29 avril 1945.
48Lindeperg, Sylvie, Les écrans de l’ombre, op.cit.
49. Prost, Antoine, Les anciens combattants et la société française (1918-1939), FNSP, 1977.
50Yves-Bonnat, Noël-Noël menacé de mort, Commoedia, 22 décembre 1936. Deux députés bretons, protestant contre des sketches moquant le séparatisme, avaient proféré des menaces contre le chansonnier et le directeur du théâtre parisien.
Auteur
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Robert Vandenbussche
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