Un aperçu des productions de grès des ateliers du Haut-Berry (Cher) d’après les rejets de consommation (XVIIe-première moitié du XIXe siècle)
The stoneware production of the Haut-Berry’s (Cher) overview workshops based on consumption releases (17th–mid 19th century)
Résumés
À partir de la fin du XVe siècle, la fabrication du grès apparaît dans le Haut-Berry (actuel département du Cher). Très rapidement, ces nouvelles productions vont provoquer un réel engouement dans un territoire où toutes les conditions et les ressources sont réunies pour une fabrication à grande échelle. Entre le XVIIe et la première moitié du XIXe siècle, ce sont près de 83 ateliers qui produisent en continu. Toutefois, la connaissance de cet artisanat souffre d’un manque important de données archéologiques. Aucun de ces ateliers n’a fait l’objet de fouilles programmées, et les différentes opérations préventives réalisées dans le département n’ont jamais été l’occasion de pouvoir les documenter. La bibliographie existante, qui a eu le mérite de mettre en lumière la production de certains ateliers, est majoritairement ancienne et disparate. Une importante enquête en archive, couplée à l’étude de lots de consommation de plusieurs sites du département du Cher s’est donc révélée être la solution afin d’aborder les productions de ces ateliers. Cet article présentera donc les principaux groupes technologiques ainsi que le répertoire des formes de ces productions, permettant de simplifier le rattachement géographique du matériel archéologique. Une première carte de diffusion de ces produits, issue de la synthèse des données archivistiques et archéologiques, sera également proposée. Enfin, cet article sera l’occasion de présenter le cas particulier du seul atelier urbain répertorié, dont la production originale mérite un éclairage.
From the end of the 15th century, stoneware began to be manufactured in the Haut-Berry region (now the Cher department). Very quickly, these new products caused a real craze in an area where all conditions and resources were in place for large-scale production. Between the 17th and the first half of the 19th century, nearly 83 workshops were produced continuously. However, knowledge of this craft suffers from a significant lack of archaeological data. None of these workshops has been the subject of a scheduled excavation, and the various preventive operations carried out in the department have never provided an opportunity to document them. The existing bibliography, which has had the merit of shedding light on the production of certain workshops, is mostly old and disparate. A major archival survey, coupled with the study of numerous consumption batches from sites in the Cher department, therefore proved to be the best way of approaching the production of these workshops. This article will present the main technological groups as well as the repertoires of the forms of these products, making it possible to simplify the geographical identification of the archaeological material. An initial map of the distribution of these products, based on archival and archaeological data, will also be presented. Finally, this article will present the special case of the only urban workshop recorded, whose original production deserves to be highlighted.
Entrées d’index
Mots-clés : atelier de potier, poterie, grès (céramique), typochronologie, Cher (département), époque moderne.
Keywords : Pottery wokrshop, pottery, stoneware, typochronology, Cher (department), early modern period.
Texte intégral
Introduction
1À partir de la fin du XVe siècle, un artisanat potier de grès apparaît et se développe dans la province du Berry et dans le nord du Bourbonnais. Cet artisanat a rapidement pris de l’ampleur et est devenu une industrie importante dans les siècles qui ont suivi, avec des produits qui se sont consommés sur une large partie du territoire français. Au cours de ces dernières années, la multiplication des opérations d’archéologie préventive sur des sites de consommation berruyers a permis la mise au jour de nombreux assemblages de ces grès du Berry1. Cependant, une importante partie de ce matériel n’a jamais fait l’objet de recherches, au profit du mobilier plus ancien, et les quelques études effectuées restaient limitées par la quasi-absence de données archéologiques sur ces sites de production et sur leurs localisations précises. En effet, ces ateliers d’activité potière n’ont jamais fait l’objet de fouilles préventives ou programmées, et finalement les seuls indices de localisation relèvent de quelques découvertes fortuites2. Autrement dit, le corpus de données était quasiment inexistant. Une bibliographie appréciable existe pourtant, mais elle est majoritairement ancienne et surtout inégale, tant dans son fond que dans sa forme. Une étude double s’imposait donc comme étant la solution pour permettre de combler les lacunes sur le dénombrement et la localisation des différents ateliers producteurs de grès, tout en documentant en filigrane la diversité typologique des grès en fonction de leur origine géographique.
Une double approche méthodologique
2Alors que la documentation archéologique et bibliographique faisait défaut, il a été choisi de réaliser une étude couplée, comprenant d’une part, une analyse documentaire dans les fonds d’archives, et d’autre part, une étude de plusieurs lots de céramiques en grès issus de différents sites de consommation. L’investigation documentaire a porté sur cinq points principaux. Tout d’abord, la bibliographie existante a été recherchée et utilisée afin de dresser un état des lieux des connaissances sur ces ateliers3. Par la suite, un intérêt a été porté à la toponymie par l’intermédiaire du cadastre napoléonien. L’objectif était de repérer des toponymes en lien avec l’activité productrice de grès, et donc déterminer des localisations. La totalité des feuilles du département a été étudiée (3891 feuilles), et a permis de repérer 35 toponymes. Un examen des recensements de population a confirmé la présence d’ateliers dans les lieux repérés par l’étude du cadastre ancien. Une consultation complémentaire des registres paroissiaux a également été faite afin d’essayer de découvrir de nouveaux sites de production. Enfin, il a été tenté de mettre au jour une nouvelle documentation par le dépouillement et l’étude de 231 documents inédits abordant différents aspects de cet artisanat.
3L’étude des lots de consommation a concerné 8 sites différents pour un total de 12049 restes et 1215 Nombre Minimum d’Individus (NMI). Ce corpus reste réduit, mais permet d’avoir un premier bon aperçu de ces productions.
La répartition des ateliers d’après la documentation écrite
4L’étude documentaire a permis de repérer 85 ateliers et 26 sites d’extraction fonctionnant du XVIIe à la première moitié du XIXe siècle (Fig. 1). Ces ateliers se répartissent en deux pôles, avec au nord du département, 49 ateliers (dont le village potier de La Borne concentrant 21 ateliers en son sein) et 20 sites d’extractions. Au sud du département, on dénombre 36 ateliers (dont le village potier des Archers concentrant 21 ateliers) et quatre sites d’extraction. La partie centrale du département ne présente aucun atelier et ne semble donc pas être propice à l’implantation de cet artisanat du grès.
Fig. 1 : Carte de répartition des ateliers de potier et des sites d'extraction attestés par les sources écrites (XVIIe–première moitié du XIXe siècle)

© IGN BD Parcellaire–BD eau. © GEOFLA. © C. Rigault, Inrap
5Cette absence de production s’explique par le contexte géologique : les ateliers et les sites d’extraction présentent une répartition globalement similaire et sont installés sur des veines d’argile idéales pour la fabrication du grès (Fig. 2)4. La cartographie permet également de constater une répartition différente des ateliers entre les secteurs nord et sud. Le secteur nord présente une polarisation importante des ateliers au nord-est, autour de La Borne, et une implantation plus diffuse à l’ouest. Les ateliers du secteur sud semblent moins concentrés (même si le village potier des Archers polarise plusieurs ateliers autour de lui), et ont une implantation plus lâche, en petits groupes, sur toute la largeur du territoire.
Fig. 2 :Cartographie des argiles utilisées pour la fabrication des poteries de grès

© IGN BD Parcellaire– BD eau. © GEOFLA. ©BRGM GEO050K_HARM_018. © C. Rigault, Inrap
6Pour l’ensemble, huit regroupements d’ateliers peuvent être proposés : trois pour le nord du département et cinq pour le sud (Fig. 3). La détermination de ces aires de production résulte principalement de l’observation à la loupe binoculaire des pâtes utilisées par les différents ateliers, et de leurs groupements par rapport aux caractères qu’elles partagent.
Fig. 3 : Cartographie des différentes aires de productions (XVIIe-première moitié du XIXe siècle)

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Aperçu typologique des grès du Berry
7Le matériel étudié et présenté dans cet essai typologique est issu de plusieurs sites de consommation. Toutefois, il s’agit surtout de vases provenant de deux aires de productions sur les huit totales : l’aire de la Borne (41 ateliers et 19 sites d’extractions) et l’aire des Archers (26 ateliers et un site d’extraction). Cela s’explique par les caractères intrinsèques de ces deux aires de productions : tout d’abord, ce sont ces deux groupes d’ateliers qui vont produire le plus de vases durant toute la période étudiée. C’est donc ce matériel que l’on retrouve en nombre sur les sites de consommation. Ensuite, les autres aires de production vont surtout diffuser leurs produits sur des marchés locaux, à de petites échelles. Au contraire, les groupes de la Borne et des Archers vont se mettre à diffuser rapidement sur des marchés lointains, bien en dehors des limites du département5. C’est donc principalement pour ces deux aspects que les grès de la Borne et des Archers sont les productions les plus représentatives.
8Les grès produits par ces deux zones de production ont des caractères morpho-technologiques bien différents, ce qui permet une identification simplifiée. Les productions de la Borne présentent une teinte gris clair, avec une surface tirant généralement sur le marron clair, et une matrice argileuse contenant des inclusions noires de taille variable (Fig. 4 n° 1). Ces grès présentent souvent une glaçure épaisse, réalisée avec de la cendre délayée, qui est de couleur vert clair. Les productions des Archers sont de teinte gris sombre à noire, sans inclusions, et avec une surface allant de la lie-de-vin au pourpre (Fig. 4 n° 2). À de rares exceptions, ils ne présentent pas de traitement de surface, à la différence de ceux de La Borne.
Fig. 4 : Référentiel des pâtes des aires de production de La Borne et des Archers

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9Si nos deux aires de production possèdent des groupes techniques différents, ils partagent toutefois un éventail des formes commun6. Le pot est la forme principale de cette production. Plurifonctionnel, servant autant à la cuisson qu’à la conservation, il est très standardisé : il n’existe qu’un seul modèle principal, présentant une lèvre se noyant dans un col droit et possédant une anse verticale (Fig. 5 et Fig. 6). Ces pots présentent toute une gamme de volumes différents, allant du petit pot pouvant contenir 25 cl aux gros pots pouvant contenir près de 12 litres. Cette grande variabilité volumétrique permettait aux potiers de répondre à des multiples besoins à l’aide d’une seule forme. Les pots de La Borne présentent régulièrement une glaçure verte, réalisée à la cendre, et disposée à l’intérieur (Fig. 6 n° 3).
Fig. 5 : Typologie des pots de La Borne et des Archers durant le XVIIe-première moitié du XIXe siècle (1)

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Fig. 6 : Typologie des pots de la Borne et des Archers durant le XVIIe-première moitié du XIXe siècle (2)

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10Dans la batterie des formes culinaires plurifonctionnelles, on trouve également des plats, qui à la différence des pots, ont des formes plutôt variées. Le modèle le plus consommé présente une forme tronconique simple et une lèvre rectangulaire (Fig. 7 n° 1-3). On observe également des formes similaires, mais avec des lèvres en bourrelet (Fig. 7, n° 5-6). Les autres modèles sont plus anecdotiques, mais sont également plus sophistiqués et présentent des finitions plus soignées, à l’instar du plat à bandeau (Fig. 7 n° 4). Une glaçure interne à la cendre est fréquemment retrouvée à l’intérieur des plats originaires de La Borne (Fig. 7 n° 7).
Fig. 7 : Typologie des plats de La Borne et des Archers durant le XVIIe-première moitié du XIXe siècle

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11La première forme particulière du répertoire est appelée terrine (ou terrasse) dans les documents d’archives. Elle correspond à de grandes bassines, présentant une lèvre en bandeau, deux anses horizontales opposées, et un bec verseur (Fig. 8). La fonction exacte de cette forme reste indéterminée, mais sa présence en grand nombre sur des sites ruraux orienterait pour une fonction liée à une activité agropastorale (récipient pour le lait ou pour la préparation de la viande ?).
Fig. 8 : Typologie des terrines de La Borne et des Archers durant le XVIIe-première moitié du XIXe siècle

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12Le saloir est la forme phare de la production des ateliers de La Borne et des Archers. C’est également celle qui est la mieux observée sur les sites de consommations extérieurs au département. Ce vase de stockage réservé aux salaisons est d’une forme très simple, assez haute, globulaire, possédant deux anses verticales et une lèvre rentrante (Fig. 9 n° 6). Généralement, ils sont de très grands volumes, il est donc rare de les retrouver archéologiquement complets. Liés à ces vases, on va trouver des couvercles dit « attrape chien », d’une forme bien particulière, et dont la fonction est de venir se poser sur les saloirs afin de les fermer (Fig. 9 n° 1-5). Certains modèles présentent également des petits tenons, qui vont venir s’emboîter sous la lèvre rentrante du saloir afin de les sceller totalement (Fig. 9 n° 3-5).
Fig. 9 : Typologie des saloirs et couvercles de La Borne et des Archers durant le XVIIe-première moitié du XIXe siècle

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13La vaisselle de table est très peu présente dans les assemblages ce qui suggère, et les sources écrites tendent à le confirmer, qu’il y ait une production plus réduite de ces formes. Les quelques éléments retrouvés correspondent majoritairement à des pichets globulaires présentant un bec pincé (Fig. 10 n° 1-2), et plus rarement des pichets avec un bec rapporté (Fig. 10 n° 3). La petite vaisselle de table est très peu documentée. Dans de rares cas, on retrouve des gobelets (Fig. 10 n° 4) et des tasses (Fig. 10 n° 5). Ces deux types de formes n’apparaissent presque jamais dans les documents d’archives relatifs à des commandes ou des états de productions, suggérant qu’il s’agit d’une production ponctuelle, peut-être plutôt destinée à une demande locale.
Fig. 10 : Typologie des pichets, gobelets, et tasses de La Borne et des Archers durant le XVIIe-première moitié du XIXe siècle

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14Enfin, les assiettes et les bols viennent compléter cet aperçu des productions de La Borne et des Archers. Les assiettes sont toutes circulaires, soit creuses (Fig. 11 n° 1-3), soit plates (Fig. 11 n° 4-6). Les quelques bols attestés se déclinent en deux modèles : une forme présentant un profil tronconique avec une lèvre éversée (Fig. 11 n° 7-10) ; et une forme à profil hémisphérique avec une lèvre peu marquée (Fig. 11 n° 11-12).
Fig. 11 : Typologie des assiettes et coupes de La Borne et des Archers durant le XVIIe-première moitié du XIXe siècle

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15Si les groupes de La Borne et des Archers partagent un répertoire des formes commun, il existe tout de même certaines spécificités typologiques pour chacune de ces deux aires. Les ateliers de La Borne semblent également produire un autre type de pot, assez haut et de forme cylindrique (Fig. 12 n° 1-3), ainsi que des formes tripodes héritées du répertoire médiéval (Fig. 12 n° 4). Les formes culinaires ouvertes, grandes absentes de l’éventail des formes, semblent produites de manière ponctuelle uniquement par les ateliers des Archers (Fig. 12 n° 5).
Fig. 12 : Spécificités typologiques de La Borne et des Archers durant le XVIIe-première moitié du XIXe siècle

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La diffusion de ces productions
16Sur les huit aires de productions différentes qui ont été identifiées, six vont se concentrer sur un marché local, avec peu de produits qui sortiront des limites du département. Il n’y a que les ateliers du groupe de La Borne et du groupe des Archers qui vont chercher à diffuser leurs produits à l’extérieur, voire pour certaines officines, développer une véritable stratégie commerciale pour conquérir des marchés lointains. L’aire de diffusion de ces deux groupes d’ateliers est assez vaste et se concentre surtout autour du Centre-Val-de-Loire et des Pays de la Loire ; ainsi que dans une zone qui correspond au Massif Central (Fig. 13). Les limites de cette aire de diffusion restent toutefois hypothétiques, et des recherches complémentaires seraient nécessaires afin de vérifier si ces productions ont été écoulées au-delà. Cette aire n’a pas toujours été homogène comme présentée, et l’étude des documents liés aux transactions de marchandises a permis d’identifier trois principales périodes de diffusion des grès du Berry. Une première période, qui correspond approximativement au XVIe - début du XVIIIe siècle, où les ateliers de la Borne et des Archers vont diffuser en masse dans le Massif Central, et plus particulièrement dans les marchés de consommation de Moulins, Clermont-Ferrand, Guéret et Limoges, mais aussi au sud de la Loire, avec Saint-Etienne et le Puy-en-Velay. Les produits vendus sont surtout des pots et des saloirs, qui sont appréciés pour la conservation des laitages et des salaisons, et surtout qui répondent à un besoin qui ne trouve pas de solution dans la production locale de cet espace. Dans un deuxième temps, entre la fin du XVIIe et le début du XIXe siècle, les ateliers du Berry vont progressivement délaisser le marché du Massif Central pour diffuser de manière plus active du côté nord. La Loire joue alors le rôle de colonne vertébrale de cette nouvelle diffusion7, avec des produits voyageant par Gien, Orléans, Blois, Tours, Nantes, pour arriver ensuite aux Outre-Mer. A partir du XIXe siècle, le marché ligérien devient de plus en plus concurrentiel, la faute aux ateliers de grès de Puisaye qui proposent des produits moins coûteux8. Les ateliers du Berry vont alors peu à peu négliger ce marché, sans pour autant totalement l’abandonner, pour se concentrer à nouveau sur leur marché initial : le Massif Central et ses bordures. Ce retour de l’intérêt se traduit sur les sites de consommation par la présence de nombreux saloirs et pots à conserver.
Fig. 13 : Carte de diffusion des grès des aires de production de La Borne et des Archers (XVIIe-première moitié du XIXe siècle)

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Le cas d’une production originale
17Un cas tout à fait particulier mérite un éclairage. Il s’agit d’un atelier qui retient l’attention par le fait qu’il soit implanté en plein cœur de ville. C’est un cas unique dans notre corpus d’ateliers. Les sources écrites ne permettent pas de comprendre les motivations qui ont poussé l’artisan à s’installer en plein centre urbain9. La poterie, par sa relation à la matière première et sa production qui demande espace et sécurité, est souvent un artisanat rural ou périurbain (ce que confirme la carte de répartition des sites de production). La position de cet atelier au sein même du bourg de Saint-Amand-Montrond suggère donc qu’il y a des avantages importants à cette situation, probablement un marché dynamique proche, ou du moins, la présence de voies commerciales pour l’atteindre. Outre cette implantation, la production de cet atelier interroge tout autant. Elle est caractérisée par un grès de pâte gris clair, sans inclusions, présentant une ou deux faces avec une couverte segmentée argentée (Fig. 14).
Fig. 14 : Référentiel des pâtes de l’atelier de Saint-Amand-Montrond

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18Parfois, en plus de cette glaçure, il y a l’ajout de points d’oxyde de cobalt. Les formes associées sont tout aussi particulières. Si les groupes d’ateliers de la Borne et des Archers produisent très peu de vaisselle de table, au profit de la vaisselle culinaire et de stockage, l’atelier de Saint Amand-Montrond atteste d’une dynamique inverse : la vaisselle culinaire est inexistante au profit d’une vaisselle de table très sophistiquée. On trouve donc plusieurs formes, avec des tasses, dont les différents modèles présentent des anses très plates qui ne trouvent pas d’équivalence dans le répertoire des autres ateliers de grès (Fig. 15 n° 2-3). On observe également des pichets, avec le modèle classique (Fig. 15 n° 1), mais surtout des modèles très élaborés, présentant des piédouches et de nombreuses petites décorations, sur l’anse ou sur le pied (Fig. 15 n° 5-6). On retrouve surtout en grand nombre des bols hémisphériques sur fond annulaire. Ils présentent eux aussi des anses plates, mais rehaussées de petits boudins d’argiles appliqués formant des décors géométriques raffinés (Fig. 15 n° 7-9). L’élément remarquable avec la production de cet atelier, c’est que la majorité de ces formes et de ces décors ne trouve pas d’équivalences ; ni dans la production des autres ateliers de grès du Berry ; ni dans le répertoire des productions médiévales du Berry. Certains aspects des vases (comme les piédouches et les décors) incitent à faire le lien avec des caractères forts de la production majolique italienne, et interrogent l’origine et les références esthétiques de ceux-ci. L’étude de la famille Magniant10, principale gérante de cet atelier, laisse entrevoir une certaine aisance sociale et des activités politiques. Ont-ils fait venir une main-d’œuvre étrangère qualifiée ? Si c’est le cas, on peut se questionner sur les raisons de ce choix, et sur le véritable rôle (social ou politique) de cet atelier.
Fig. 15 : Typologie des productions de l’atelier de Saint-Amand-Montrond

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Conclusion
19Les grès du Berry, apparus à la fin du XVe siècle, ont joué un rôle majeur dans l'artisanat régional mais restent peu étudiés, notamment en raison du manque de données sur les ateliers de production. Une initiative récente a permis de combler cette lacune par une approche archivistique. Elle a révélé l’existence de 85 ateliers et 26 sites d’extraction, principalement concentrés autour des pôles de La Borne et des Archers. Une approche centrée sur l’étude du mobilier archéologique a offert un premier aperçu détaillé de la typologie des grès du Berry, en mettant en lumière les similitudes de leurs productions et leurs modes de diffusion. En effet, les ateliers de La Borne et des Archers, bien que présentant des différences technologiques, partagent un répertoire des formes commun, qui a su répondre à des besoins variés. Alors que la majorité des ateliers se concentrent sur les marchés locaux, ceux de La Borne et des Archers ont su diffuser leurs produits au-delà des frontières régionales, atteignant même des marchés internationaux au XVIIIe siècle. Enfin, cet article met en lumière un cas unique : un atelier urbain à Saint-Amand-Montrond, qui se démarque par une production sophistiquée de vaisselle de table, à l'influence italienne, et qui contraste avec la production essentiellement utilitaire des autres ateliers.
20Pour autant, ce premier aperçu de la diversité typologique de grès du Berry souffre d’une absence de critère chronologique, les assemblages étudiés, provenant majoritairement de fouilles anciennes, ne permettant pas une datation plus précise que le XVIIe - première moitié du XIXe siècle. Des lots complémentaires seraient donc appréciables afin de pouvoir préciser ces datations et initier une réflexion chrono-typologique autour de ces productions.
Bibliographie
Sources archivistiques : A.D Cher, registres paroissiaux, recensements et plan du cadastre (https://www.archives18.fr/). Pour la liste complète, voir Rigault 2024.
Bailly 1991 : Geneviève Bailly, “ Quelques aspects du commerce fluvial et de la navigation ligérienne entre le Berry et les provinces du Centre de la France aux XVIIème et XVIIIème siècles ”, dans : Actes du 51e congrès de la Fédération des Sociétés savantes du Centre de la France (Vichy, 31 mai-2 juin 991), Vichy, Société d’histoire et d’archéologie de Vichy et de ses environs, 1991, 117, p. 125-135.
Bailly 1982 : Pierre Bailly, “ L’apparition des grès en Berry à la fin du Moyen Âge ”, Cahiers d’archéologie et d’histoire du Berry, Bourges, SAHB, 1982, 69, p. 3-10.
Boyer 1904 : Hippolyte boyer, Histoire de la Principauté Souveraine de Boisbelle-Henrichemont, Paris, A.Picard, 1904, 542 p.
Boyer 1926 : Hippolyte boyer, Dictionnaire topographique du Département du Cher, comprenant les noms des lieux anciens et modernes, Paris, Imprimerie Nationale, 1926, 420 p.
Chaton et Talbot 1977 : Robert Chaton et Henri Talbot, La Borne et ses potiers, un village pas comme les autres, La Charité-sur-Loire, Delayance, 1977, 199 p.
Ducret 2016 : Marc Ducret, Musée de la poterie « La Borne. Une collection, Henrichemont, Association de sauvegarde et protection du patrimoine et du site de La Borne, 2016, 70 p.
Finet 2013 : Alexandra Finet, “ Étude des céramiques médiévales et modernes ” dans Un quartier de frange urbaine à Bourges (ier s.– xxe s.). Les fouilles de la ZAC Avaricum, vol. 1 : stratification et structures, éd. par M. Fondrillon et E. Marot, Bourges/Tours, Bituriga Monographie, 48e suppl. à la Revue Archéologique du Centre de la France, BourgesPlus/FERACF, 2013, 496 p.
Finet et Marot 2017 : Alexandra Finet et Emmanuel Marot, “ Regards archéologiques sur l’émergence des ateliers bornois ”, dans Magiciens de terre et de feu. Grès du Haut Berry du 18e au 20e siècle, journal de l’exposition, Musée des Arts Décoratifs, 2017, Bourges, p. 4-5.
Hugoniot 1973 : Jean-Yves Hugoniot, Prospérité et déclin d'un artisanat rural et urbain : les potiers du Saint-Amandois depuis la fin du xviie siècle, Mémoire de maîtrise, Tours, Université de Tours, 21 décembre 1973, 172 p.
Lemarchand 2016 : Christophe Lemarchand, “ La Borne entre Histoire et Géologie, essai de synthèse cartographiée ”, dans M. Ducret., Musée de la poterie. La Borne. Une collection, Henrichemont, Association de sauvegarde et protection du patrimoine potier et du site de la Borne, 2016, p. 6-9.
Monnet 1999 : Catherine Monnet, La vie quotidienne dans une forteresse royale : la Grosse Tour de Bourges (fin XIIe - milieu xviie siècle), Bourges, Monographie Bituriga, 1999, 399 p.
Pichon 1987 : Catherine Pichon, Les potiers, la terre et les autres. La sociabilité des potiers en terre (du Haut-Berry de 1748 à 1809), Mémoire de maîtrise, Paris, Université de Paris XII, 1987, 2 volumes, 170 p.
Rigault 2024 : Clément Rigault, “ L’artisanat potier de grès et son implantation dans le Cher (XVIIe - milieu XIXe siècle) : l’apport de la documentation écrite”, Revue archéologique du Centre de la France [en ligne], Tome 63, 2024. URL : https://journals.openedition.org/racf/6634 .
Notes de bas de page
1Monnet 1999 ; Finet 2013.
2Bailly 1982.
3Pour l’état des lieux bibliographique complet, voir Rigault 2024.
4Lemarchand 2016 ; Rigault 2024.
5Chaton et Talbot 1977 ; Rigault 2024.
6La reconnaissance et la codification des formes est issue du référentiel des productions du Centre-Ouest de la France, résultant du projet collectif de recherches sur la céramique médiévale et moderne du Centre-Ouest de la France (ICERAMM) : https://iceramm.huma-num.fr/
7Bailly 1991.
8Boyer 1904 ; A.D Cher : C/1164.
9Hugoniot 1973.
10A.D Cher : E/8693 ; E/8701 ; E/7092 ; E/7093. D’autres documents relatifs à cette question ont été trouvés mais non dépouillés.
Auteur
-
Clément Rigault
INRAP, UMR 7324 CITERES-LAT
Clement.rigault@inrap.fr
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