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    Plan détaillé Texte intégral Concilier migration et obligations communautaires Liens des migrants avec leur communauté d’origine Relations et tensions sociales Notes de bas de page

    Partir et cultiver

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    Table des matières

    Chapitre 11. Appartenance, liens et « droit » au territoire communautaire

    p. 223-240

    Texte intégral Concilier migration et obligations communautaires L’accomplissement de charges tournantes Participation aux réunions et aux travaux pour la communauté Liens des migrants avec leur communauté d’origine Migration et participation aux fêtes La fête : une quasi-obligation de participation La fête : une mise en scène des appartenances La fête, moment de tensions Les migrants, les rois de la fête ? Participation financière Les services rendus en dehors de la communauté Liens symboliques ou idéels Relations et tensions sociales Entre tensions et recherche d’un équilibre Contrôle et gestion territoriale Au-delà de la dichotomie résidents permanents/migrants Du sens à donner aux retours dans les communautés Préserver un futur patrimonial Les coûts économiques et sociaux du retour Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Tous les individus originaires d’une communauté sont membres de droit de celle-ci. Cette appartenance s’hérite à la naissance. Cependant, si l’appartenance est un acquis, l’identité territoriale, elle, se construit de façon permanente par les actes, les représentations et les projections. Le rapport à l’espace d’origine s’exprime par une diversité de liens, de nature physique, matérielle et/ou idéelle. Mais il s’inscrit aussi dans un rapport à la communauté, qui est à la fois institution régulatrice d’une gestion territoriale et référence identitaire en tant que groupe social dont les membres sont liés par une même appartenance.

    2L’essor de la quinoa s’est-il accompagné de nouveaux rapports sociaux au sein de la communauté, de nouvelles complémentarités ? Comment évoluent les normes collectives qui régissent les droits et les obligations des uns et des autres dans ce fort contexte de mobilité ?

    Concilier migration et obligations communautaires

    3Être ayant droit d’une communauté ne signifie pas simplement avoir le droit de cultiver, d’utiliser les terres de pâturage ou encore d’accéder aux terres communautaires. Cela implique également des devoirs et des obligations envers la communauté, quelle que soit la situation résidentielle de l’individu. Comme le rappelle E. Madrid Lara (1998 : 99), « le migrant doit rendre service à la communauté, pas seulement comme une obligation pour conserver ses terres, car cela doit être fait par tous les composants de la communauté. Ces mécanismes de service ratifient à la fois les droits du migrant sur la terre et son appartenance comme membre de la communauté ». Et, si le producteur migrant devait oublier ses obligations, la communauté le lui rappellerait très vite.

    4La communauté, en tant qu’institution, n’impose pas la résidence stable à ses ayants droit, mais tous sont soumis au même système d’obligations. Les normes internes à chaque communauté, très variables, fixent ces obligations. Elles varient souvent en fonction de la taille de la communauté : plus la population est importante, moins les obligations des ayants droit sont rigides, tant pour les résidents permanents que pour les non-résidents et inversement.

    Dans la communauté de Chilalo, par exemple, qui n’a que huit ayants droit résidents permanents, la présence de tous est obligatoire aux travaux collectifs et aux réunions. Par ailleurs, tous les ayants droits non résidents, quel que soit leur âge, sont mis à contribution pour assumer des charges, permettant ainsi un certain renouvellement. Ainsi, en 2007, le corregidor (représentant de la communauté) était une personne souffrante de 79 ans, double résidente entre Chilalo et Tupiza. En revanche, à San Juan qui compte 135 ayants droit, l’assistance de tous aux réunions est moins contraignante. De même, pour les travaux collectifs, l’absence de certains est relativement « invisible », vu le nombre important de participants.

    5Les normes communautaires fixant les obligations d’intérêt collectif des ayants droit sont relativement nombreuses, puisqu’elles concernent le passage de charges tournantes, la participation aux réunions, aux travaux collectifs et aux fêtes, ainsi que la contribution financière pour des actions communautaires. Ces deux derniers points n’étant pas spécifiques aux ayants droit, nous les traiterons ultérieurement.

    L’accomplissement de charges tournantes

    6Le terme de charge est devenu un nom générique pour désigner tout service rendu à la communauté. La définition des charges tournantes a été détaillée dans la première partie. Elles comprennent les charges décisionnelles et de représentation, et les charges fonctionnelles (qui n’existent pas dans toutes les communautés). Les secondes sont assumées par les permanents, alors que les charges décisionnelles et de représentation doivent être assurées par l’ensemble des ayants droit. Il est très difficile pour un ayant droit de refuser d’accomplir une charge, sauf cas de force majeure. Dans tous les cas, celui qui est désigné doit endosser sa charge mais il est toléré qu’il ait un suppléant, qui s’occupe des affaires lorsqu’il est absent, à condition que la communauté ait donné son approbation. L’accomplissement d’une charge exige que le migrant s’organise pour être le plus présent possible dans la communauté lors de son service (1 à 3 ans). Cela peut l’amener à réorganiser son système résidentiel et son rythme de circulations. Il peut choisir notamment de se rapprocher de la communauté, sans pour autant y résider totalement. À San Juan par exemple, les migrants veillent à épargner une somme d’argent suffisante pour pouvoir rester dans la communauté le temps de leur charge, dans la mesure où leur « assignation à résidence » peut signifier une suspension de leurs activités et de leurs sources de revenus. Qui plus est, l’accomplissement d’une charge signifie un certain coût financier, puisque la personne est amenée à se déplacer et à recevoir. Lorsqu’ils reviennent cultiver, peu de migrants échappent à cette injonction communautaire. Ils sont très vite désignés pour assumer une charge dans les années qui suivent leur retour. C’est une façon de leur faire « rattraper le temps où ils n’ont pas servi la communauté ».

    7Concrètement, tous les migrants qui assuraient une charge au moment de nos enquêtes mettaient beaucoup de bonne volonté dans l’accomplissement de leurs tâches. Cependant, les contraintes d’allers-retours incessants, et le fait de ne pas être constamment au courant des affaires de la communauté, les empêchent souvent de les accomplir correctement. Outre l’acharnement nécessaire pour pouvoir suivre et régler les différents dossiers administratifs (électrification, demande de financement pour un projet, etc.), celui qui assume la charge collective est tenu d’être au fait des nouveautés et des événements au sein de la communauté pour être à même de gérer d’éventuels conflits.

    8Dans le cas des charges décisionnelles et de représentation (cas de corregidor et OTB), certaines communautés remettent parfois en cause le bien-fondé et l’efficacité d’une charge assumée par un migrant. On le juge peu au fait de la vie quotidienne locale, parfois incompétent sur le fonctionnement des administrations, ou lorsqu’il met à l’ordre du jour des questions que les résidents permanents ne veulent pas voir traiter. Dans ce contexte, il n’est pas impossible que les normes communautaires évoluent et aillent vers une exclusion des ayants droit non résidents du domaine des charges collectives. Le nombre futur d’ayants droit non résidents de la communauté aura sans doute un poids important dans cette évolution, alors même que les migrants peuvent apporter de nouvelles compétences.

    Participation aux réunions et aux travaux pour la communauté

    9Les réunions ordinaires concernent des sujets banaux, qui souvent n’intéressent pas les migrants : l’école, les dégâts d’un troupeau, etc. Dans tous les cas, n’étant pas là au quotidien, il leur est difficile d’y participer, d’autant plus si elles ne sont pas programmées à date fixe. La communauté, d’ailleurs, ne les y oblige pas. Cependant, si les présents à ces réunions ressentent le besoin d’avoir l’opinion des migrants ou leur appui, la prise de décision peut être remise à plus tard. En revanche, les réunions exceptionnelles (une à deux par an) supposent que tous les ayants droit soient présents. À cette occasion, sont discutés les problèmes généraux de la communauté, les futures charges, les conflits fonciers, l’organisation de la fête patronale…

    10Les travaux d’intérêt communautaire (faenas) impliquent la participation de tous les ayants droit, lorsqu’ils concernent l’ensemble de la communauté (nettoyage des chemins, construction de salle de classe, construction d’un local communautaire, nettoyage des réservoirs d’eau pour l’abreuvage des troupeaux…), ou seulement de certains, lorsque l’intérêt n’est pas partagé par tous (nettoyage des canaux d’irrigation, par exemple).

    11Pour ces travaux, la règle est la même pour tous : participation d’un membre par famille d’ayant droit. Les migrants sont donc sur la liste mais, de fait, ils ne participent pas toujours aux travaux. Ce peut être aussi le cas, d’ailleurs, des résidents selon le degré de tolérance des dirigeants communautaires, et sous réserve que les absences ne se répètent pas trop. Un des moyens de compenser l’absence est de rémunérer un remplaçant ou bien de payer à la communauté l’équivalent d’un salaire journalier. Cette obligation est cependant ambiguë, car nombreux sont les migrants – même ceux qui font des allers-retours fréquents – qui ne sont pas au courant des dates de travaux communautaires. L’obligation de participation aux travaux n’est donc pas strictement encadrée. En réalité, la règle sera surtout rappelée dans des moments de différends ou de conflits, quand une trop forte absence sera un argument en défaveur de l’ayant droit.

    12Au final, les obligations communautaires des ayants droit sont fondées sur le principe de l’égalité pour tous, en droits et en devoirs, aussi bien pour les ayants droit résidents permanents dans la communauté que pour les non-résidents. Dans les faits cependant, hormis pour le système de charge, les obligations de présence sont plus souples pour les non-résidents. Leur statut spécifique, en effet, est largement admis et on reconnaît qu’ils rendent d’autres services à la communauté (transferts de compétences, relais pour l’accueil de futurs migrants, etc.).

    13À ce jour, les normes communautaires ne sont pas écrites (sauf dans les communautés où intervient l’ONG AVSF) (Félix et Villca, 2009) et sont, par définition, évolutives. Il s’agit de normes sociales établies par le collectif, sans cesse débattues et négociées. Elles fixent les obligations de chacun et la communauté intervient dans le cas où les règles ne sont pas respectées. Si un ayant droit ne remplit pas ses obligations, la norme indique qu’en dernier recours la communauté peut interdire à l’individu de cultiver, voire même lui confisquer ses terres. Dans les faits, cependant, nous n’avons pas rencontré de telles situations. Il existe souvent un décalage entre les normes en tant que telles, leur application et leur contournement.

    Liens des migrants avec leur communauté d’origine

    14Pour les migrants, le lien à la communauté d’origine passe par la présence physique ponctuelle (visites, présence aux fêtes) et aussi par d’autres formes, lorsque les retours sont impossibles. Ces liens avec la communauté d’origine sans circulation physique, qu’ils soient matériels ou idéels, peuvent s’entretenir de façon individuelle ou organisée.

    Migration et participation aux fêtes

    15Les fêtes sont un moment vital de la communauté, celui où se réactive le lien social et identitaire, qui « re-ratifie » l’appartenance à la communauté. Ayant une grande valeur symbolique, ce sont des moments très forts qui rythment la vie sociale des individus et de la communauté. La participation aux fêtes communautaires est donc un motif important de retour des migrants, phénomène banal en milieu rural, surtout dans les Andes. Il est rare qu’un migrant néglige ce moment, d’autant que les fêtes sont l’occasion de rendre visite aux proches en même temps que de faire valoir son appartenance à la communauté.

    La fête : une quasi-obligation de participation

    16La participation aux fêtes n’est pas obligatoire, mais elle est fortement recommandée pour l’ensemble des membres de la communauté. En revanche, assumer la charge de pasante, c’est-à-dire assumer la charge de la fête patronale (financière et organisationnelle) selon le système tournant, est une obligation pour les ayants droit qui cultivent, quel que soit leur lieu de résidence : c’est le prix à payer pour préserver son droit d’usage des ressources locales.

    17Pour les fêtes de l’ayllu, qui sont beaucoup plus lourdes en organisation et en dépenses, le pasante (ou aferéz) est en règle générale une personne qui se propose d’elle-même pour assurer cette charge. Mais la communauté dans son ensemble est alors représentée, et donc tous ses membres contribuent en temps, en argent et en matériel. Ces fêtes sont source de prestige, des occasions pour toute une communauté de montrer sa capacité et sa force à rassembler, le nombre de participants réunis sous la bannière de la fête étant une démonstration de sa vitalité. La participation des migrants est donc quasiment obligatoire, d’autant plus qu’ils représentent des apports financiers considérables ainsi qu’une main-d’œuvre importante pour l’organisation, avant et pendant la fête.

    18Aujourd’hui, de très nombreux membres des communautés résident à l’extérieur, notamment à Chilalo, Otuyo, Candelaria et Palaya. Les moments festifs, qu’il s’agisse des fêtes patronales ou de celle de l’ayllu, engendrent par conséquent un afflux de population remarquable.

    La fête : une mise en scène des appartenances

    19La fête est un grand moment de démonstration, une « mise en scène des appartenances ». Tout doit être le plus parfait et le plus grandiose possible, dans la mesure des moyens à disposition. L‘honneur en rayonnera durablement sur les organisateurs, soit le seul couple de pasantes dans le cas de fête patronale, soit le couple de pasantes et l’ensemble des membres de la communauté dans le cas des fêtes d’ayllu.

    Nous avons participé à l’organisation et au déroulement de la fête de Salinas le 29 juin 2007 où la communauté de Chilalo représentait l’ayllu Huatari. Pour la préparation de la fête, les populations se regroupent à la fois selon leur communauté d’origine et leur lieu de résidence, et forment des groupes de danse. Ainsi, tous ceux se reconnaissant de Chilalo ont préparé la fête de leur côté et se sont retrouvés le jour J à Salinas. Dans la première partie de la fête, les danseurs font une démonstration sur la place. Le groupe des résidents de Chilalo entre en premier, puis suivent les migrants originaires de Chilalo venus d’Oruro, d’Iquique, puis de La Paz. La fête est donc à la fois un lieu d’expression de l’identité en référence à la communauté d’origine et le lieu d’une distinction selon les destinations migratoires.

    La fête, moment de tensions

    20Si la fête est un moment de joie, de plaisirs et de rencontres pour la communauté, elle comporte aussi des tensions, des « règlements de comptes » ou la mise à plat de certains malentendus et histoires anciennes.

    Deux jours avant la fête de Salinas en 2007, un conflit a éclaté : ceux résidant à Chilalo ne voulaient pas danser dans le même groupe que leurs concitoyens qui résident à Salinas, mais qui se considèrent pourtant comme des résidents permanents83. La question de l’appartenance est ici au cœur des tensions : ceux qui vivent en double résidence, même à proximité, sont-ils des résidents permanents ou des migrants ? Au moment de cette fête, se sont donc cristallisées des tensions identitaires autour du droit d’appartenance qui, bien souvent, se mêlent à des tensions intrafamiliales puisque les principaux acteurs du conflit étaient deux ménages liés par une parenté directe.
    Cependant, notre présence fut acceptée dans ce fameux groupe de Chilalo aux côtés de celle de six autres jeunes : deux filles résidentes permanentes à Chilalo, trois filles originaires mais sans résidence stable, une autre invitée originaire d’une autre communauté. Le sens donné au terme « d’originaire » et à celui de « résident permanent » – critère a priori d’un droit à participer – est donc, à tout moment, négociable.

    Les migrants, les rois de la fête ?

    21Pour l’organisation des fêtes, les pasantes sont alternativement migrants ou résidents permanents. Cette fonction est donc partagée, contrairement à d’autres régions où seuls les migrants, qui disposent de plus de moyens, assument les charges financières et organisationnelles de la fête. C’est ce que montrent, par exemple, E. Madrid Lara dans le cas de l’Altiplano central (1998) et G. Cortes dans les vallées de Cochabamba (1998). Dans la région du salar d’Uyuni, l’apport financier des migrants est bien sûr primordial, mais au même titre que celui des résidents permanents. Ce ne sont donc pas les migrants qui décident du déroulement de la fête même si, à la fête de Salinas en 2007, tous les groupes ont dansé la morenada84 et non pas les danses traditionnelles locales. Enfin, les migrants sont particulièrement à l’honneur dans une fête particulière : à Llica, la fête annuelle traditionnelle du 15 août prend, tous les trois ans, la forme d’une célébration spéciale pour eux.

    Participation financière

    22Tous les ayants droit de la communauté, y compris les non-résidents, sont tenus de participer financièrement aux besoins quotidiens de la communauté, que ce soit pour acheter du matériel pour le local de la communauté, pour assurer l’entretien d’un ouvrage ou pour la fête de l’école.

    23En plus de ces participations financières liées au fonctionnement de la communauté, l’ensemble des membres non résidents (et pas seulement les ayants droit) est sollicité régulièrement pour des apports financiers plus « exceptionnels » : achat de tenues pour les jeunes du club de foot, de couvertures, salaire des maçons pour la construction du local social, etc. Pour une affaire quelconque aujourd’hui, il est commun d’entendre lors des réunions : « on peut faire appel aux migrants ».

    Une anecdote illustre cette forme d’entraide ou de complémentarité entre ville et campagne. L’association de producteurs de la communauté de San Juan achète en 2007 un autocar – investissement très coûteux – pour faciliter les déplacements des habitants. Au même moment, cependant, la communauté fait appel à ses migrants résidents au Chili (producteurs et non-producteurs) pour qu’ils envoient des couvertures pour équiper le centre de santé, ce qui représente de toute évidence un coût bien moindre.

    24En fait, l’habitude de faire appel aux non-résidents pour des actions dans la communauté est si ancrée (cette aide était autrefois nécessaire, car les migrants avaient plus de moyens que les permanents) que l’aide est aujourd’hui demandée par « principe », sans rapport souvent avec les réels besoins de la communauté. C’est une manière aussi d’obliger les non résidents à rester impliqués dans la vie de leur communauté.

    Les services rendus en dehors de la communauté

    25À l’implication des migrants au sein même de la communauté s’ajoute leur contribution par des services rendus à celle-ci sur leur lieu de migration. Les migrants peuvent constituer, en effet, des personnes-ressources selon les besoins de la communauté. L’organisation de ces services se fait au coup par coup, de façon individuelle ou collective. Les migrants résidents en ville, du fait de leur proximité des centres de décisions (préfecture, fondations…), peuvent être des acteurs-clefs pour l’avancement d’un dossier ou pour assister à des réunions qui impliquent la vie de la communauté. Leur facilité d’accès aux services de la ville les rend également mobilisables pour certains achats pour la communauté. De même, et c’est une nouveauté, la communauté peut aujourd’hui compter sur des personnes diplômées (enfants de la communauté qui ont étudié) pour des conseils ou pour des affaires d’ordre administratif.

    26Par ailleurs, pour s’occuper de l’organisation des grandes fêtes, la communauté désigne des comités en ville. L’organisation des fêtes locales est révélatrice du lien fonctionnel et constant qui se joue entre ville et campagne, entre migrants et non-migrants.

    Ainsi, l’organisation de la fête de la communauté de Chilalo à Salinas en 2007 s’est préparée entre l’ici (Chilalo) et le là-bas (Oruro, La Paz, Cochabamba, Iquique). Participent au comité d’organisation à la fois un membre résident à Chilalo et un autre résidant à l’extérieur. Sans que l’on comprenne bien comment la communication passe et se passe, il s’agit de trouver la fanfare, la cuisinière, le local pour les musiciens… Dans tous les cas, le jour de la fête, tout est prêt.

    27Enfin, les migrants sont impliqués au quotidien dans un système de réciprocité interfamiliale, puisque celui qui réside en ville est souvent le relais incontournable d’un premier départ en migration. Il loge les jeunes migrants, en particulier ceux venant étudier et les insère dans un réseau professionnel. Il accueille également les membres de la communauté lors d’un bref passage en ville. Il n’est pas rare que deux familles soit liées entre elles par un arrangement mutuel : l’une surveille les terres en culture dans la communauté et l’autre assure un point de chute permanent aux membres migrants ou circulants.

    28Ainsi, les services rendus par les migrants, qu’ils s’opèrent au niveau de l’instance communautaire ou au niveau interfamilial, montrent un jeu permanent de réciprocité, et du même coup des logiques de complémentarité et d’interdépendance socio-spatiales qui tissent les liens entre villes et campagnes.

    Liens symboliques ou idéels

    29Les liens maintenus à la communauté d’origine prennent des formes particulières dans les lieux mêmes de migration. La re-création des liens communautaires est un processus bien connu dans l’analyse des phénomènes migratoires, dès lors qu’une proximité « naturelle » s’établit entre individus d’une même communauté d’origine, voire ici d’un même municipe. Ce jeu identitaire se donne à voir en particulier à l’étranger ou dans les villes de l’intérieur de Bolivie. Les membres d’une même communauté tendent en effet à se regrouper dans un même quartier de résidence. Recréer la communauté, alors qu’on n’y réside plus et que l’on n’y va que très rarement, implique des modes organisationnels plus ou moins formalisés. Cela peut prendre la forme d’une forte proximité sociale ou de simples « moments partagés » qui rythment la vie du quotidien. Les activités sportives pratiquées en fin de semaine sont des moments privilégiés de rencontres et d’échanges à propos de la communauté. Soirées et fêtes patriotiques, généralement organisées par les centres de migrants (centro de residentes), sont également des moments importants pour maintenir le lien.

    Relations et tensions sociales

    30Les multiples formes de mobilité spatiale qui animent le territoire de l’Altiplano sud, et plus particulièrement les migrations de retour ou encore les pratiques circulatoires des nouveaux producteurs de quinoa, qui cherchent à gérer au mieux leur absence physique, tout en y maintenant un accès aux ressources, entraînent un renouvellement des rapports sociaux au sein des communautés. La confrontation entre producteurs résidents permanents, migrants de retour et producteurs circulants a un impact social fort au sein des communautés, car elle tend à remettre en cause sa cohésion, à introduire une nouvelle hiérarchie sociale et à faire émerger certaines tensions, voire des conflits.

    31Certes, les liens entre les migrants et leur communauté d’origine sont divers et souvent intenses. L’essor de la quinoa a sans aucun doute réactivé ces liens et incité les migrants à renouer avec leur espace d’origine, à l’occasion notamment des fêtes qui ont connu un certain renouveau. Les originaires, qui ne revendiquent aucun droit foncier et qui, par ailleurs, apportent leur contribution au fonctionnement de la communauté, sont toujours les bienvenus et ils ne sont pas source de conflits dans la vie sociale. En revanche, le retour d’ayants droit, qui revendiquent justement leurs droits, est problématique. Ce retour à l’activité agricole, qui s’accompagne souvent d’un ré-ancrage dans la communauté, est parfois mal perçu par ceux qui n’ont jamais « quitté » leur communauté. Cependant, accepter le retour d’un ayant droit est une obligation communautaire. Chez les résidents permanents, la situation est parfois vécue comme une intrusion dans la vie communautaire. S’ils peuvent esquiver ou refuser ce rapport dans le cas de personnes réellement extérieures (comme par exemple, les membres d’ONG), ils sont tenus de respecter le droit d’appartenance des originaires de la communauté. Il s’agit donc de trouver un équilibre entre la tentation du rejet et l’obligation d’acceptation.

    Entre tensions et recherche d’un équilibre

    32Le retour d’anciens migrants pour la culture de quinoa est parfois difficilement accepté. Car – et c’est ce qu’énoncent de nombreuses personnes à l’ancrage permanent – si la communauté existe encore comme territoire vivant et comme institution, c’est bien parce qu’elles-mêmes ont toujours contribué à la maintenir, à la faire vivre, à la défendre, à la faire reconnaître comme OTB, ce qui leur a permis de capter un budget pour se doter d’infrastructures qui fonctionnent. Elles trouvent alors un peu « facile » que ceux qui n’ont participé en rien à la vie de la communauté et à son évolution, reviennent en réclamant leurs droits sans compensation.

    33Parallèlement, les permanents doivent sans cesse rappeler aux migrants qu’être membre producteur de la communauté, ce n’est pas simplement cultiver, surtout s’il s’agit de ne venir que le temps de quelques travaux agricoles, puis repartir aussitôt après. La tension vient souvent d’une position contradictoire de la part des permanents : ils souhaiteraient que les migrants participent plus à la vie communautaire mais, en même temps, qu’ils ne se mêlent pas trop des affaires locales.

    34Dans les communautés, les remarques négatives sur les producteurs non résidents sont quotidiennes. Celle d’un membre permanent de Chilalo résume l’esprit général : « les gens de la communauté se sont sacrifiés, les autres [les migrants] en profitent et s’en vont »85. Ce terme de sacrifice revient régulièrement. La communauté sans commodité, le travail agricole difficile et constant, des années sans récoltes… ceux qui vivent dans la communauté trouvent leur vie difficile, même si la situation change. Aujourd’hui, le travail agricole est moins pénible avec l’arrivée des tracteurs ; l’électricité et les routes ont amélioré la qualité de vie. A contrario, beaucoup jugent que les conditions de vie en ville sont difficiles.

    35Un migrant qui assume des charges, surtout celle de corregidor, est souvent la cible de reproches : il ne convoque pas assez de réunions, il n’est pas assez présent, il n’a pas su gérer un conflit, etc. Cette mise à l’épreuve s’exprime également au moment des réunions communautaires. Au-delà de la présence exigée des membres de la communauté, la prise de parole de chacun est un critère important d’une « bonne » participation. Les réunions communautaires sont des assemblées démocratiques où chacun peut, et même doit, participer et s’exprimer. Dans les faits, l’histoire de chaque individu a un poids dans l’écoute qui lui est accordée. Ceux qui ont été élevés dans la communauté, et qui y ont passé la plus grande partie de leur vie, bénéficient d’une plus grande écoute que ceux qui y sont nés mais ont été élevés ailleurs, ou encore que ceux n’ayant jamais vécu dans la communauté. Avec cette hiérarchie sociale implicite, la communauté manifeste que si elle est pour tous le lieu de l’origine et de l’appartenance (« ma communauté »), elle est avant tout le lieu d’un vécu dont dépendent le degré d’insertion locale et la légitimité à y être écouté.

    36La forte dépendance des producteurs circulants vis-à-vis des producteurs permanents qui les aident (contre rémunération) lorsqu’ils reviennent – pour le logement et la nourriture, pour le travail dans les champs – instaure un certain équilibre dans les liens sociaux, tout en confirmant ces relations hiérarchiques.

    37Ainsi, l’Altiplano sud ne répond pas au schéma classique décrit dans de nombreuses autres situations rurales du monde, selon lequel la migration crée une différenciation sociale en faveur du migrant qui se positionne de façon privilégiée par rapport au non-migrant en termes de revenus économiques, de prestige et de reconnaissance sociale, d’accès à des réseaux. Le migrant de l’Altiplano sud n’est pas nécessairement dans une situation privilégiée pour plusieurs raisons :

    • si quelques migrants reviennent enrichis et qu’ils le montrent, la plupart n’ont pas plus de moyens que les permanents. Car même si le phénomène est récent et non généralisable, l’Altiplano sud d’aujourd’hui permet de dégager de hauts revenus grâce à la culture de quinoa en comparaison d’activités pratiquées en ville, notamment.
    • tous les permanents connaissent la vie dans les lieux de migration, et savent qu’elle est souvent difficile du point de vue des conditions de travail et de logement. Les migrants ne peuvent donc pas construire leur prestige sur l’image positive et le privilège de la migration, comme cela peut être le cas, par exemple, pour des destinations lointaines.

    38Les tensions entre migrants et non-migrants sont quotidiennes. Elles se traduisent plus par des paroles que par des actes, même si certaines formes de malveillance existent (lorsqu’on ne montre pas les parcelles, qu’on n’écoute pas la personne). Mais l’acceptation est la norme communautaire, et au final, les retours ponctuels mais fréquents des migrants sont aussi un moment attendu par les résidents permanents dans la mesure où ils contribuent à repeupler et renouveler la vie de la communauté à certaines périodes de l’année.

    Contrôle et gestion territoriale

    39La hiérarchie sociale entre ayants droit résidents permanents et résidents non permanents s’exprime tout autant dans les formes de contrôle et de gestion territoriale, c’est-à-dire dans les prises de décisions et relations de pouvoir au sein de la communauté.

    40Ce sont les résidents permanents et, dans certains cas, quelques membres doubles résidents qui prennent des décisions sur la marche de la communauté. Les autres ayants droit doivent respecter les décisions prises, sous peine de tensions ou conflits (rappelons que l’activité agricole est pratiquée par tous sur des terres collectives). Ainsi, bien qu’il n’y ait pas de contrôle restrictif sur l’accès à de nouvelles terres, les producteurs permanents exercent une pression sociale sur l’ayant droit qui prétend s’approprier de trop grandes superficies. Ils sont, par ailleurs, les acteurs de l’interface avec l’extérieur : avec les communautés voisines, avec les agents de l’État, ou encore des ONG. Ils sont les décisionnaires d’éventuelles négociations ou contractualisations, en particulier lorsque des financements de projets sont en jeu.

    41Les relations entre les producteurs ayants droit résidents permanents et non permanents sont toujours soumises à un contrôle social fort qui reste entre les mains de ceux qui, par leur stabilité résidentielle au sein de la communauté, sont les plus légitimes à détenir le pouvoir de décision. En d’autres termes, la communauté trans-locale (c’est-à-dire située dans plusieurs lieux du fait de la dispersion de ses membres) n’est pas prête à évoluer en communauté extra-locale (gérée par l’extérieur).

    Au-delà de la dichotomie résidents permanents/migrants

    42Des difficultés dans les relations entre non-migrants et migrants surgissent souvent, mais les tensions sociales renvoient-elles uniquement à l’opposition entre producteurs selon le critère de leur résidence ?

    43Certes, l’ONG AVSF (2009) estime qu’il existe une forte dualité entre, d’un côté, les producteurs migrants qui seraient les « mauvais élèves du développement durable » et sources de conflits et, de l’autre, les producteurs résidents permanents qui auraient des pratiques durables, une « bonne » gestion territoriale perpétuant les pratiques ancestrales. Mais il convient de relativiser ce point de vue dans la mesure où ni les producteurs migrants ni les producteurs résidents permanents ne forment de catégorie unique. La dichotomie résidents permanents/ migrants, récurrente à la fois dans les discours quotidiens des membres des communautés comme dans celui de l’ONG AVSF, mérite d’être interprétée de façon nuancée, tant les configurations et les ajustements sociaux sont complexes. Il semble que les dualités ne se jouent pas tant entre ces deux catégories qu’entre individus et familles qui ont des statuts et des légitimités différenciés au sein des communautés de par leur parcours de vie, d’une part, et entre générations, d’autre part.

    44Les situations de conflit mettent face à face tout autant les permanents entre eux (animaux piétinant ou pâturant les terres cultivées, problème de limites de parcelles) que les permanents et les migrants. Ainsi, les conflits fonciers, qui sont dans une phase d’exacerbation aujourd’hui du fait, en partie, de la nouvelle pression sur les ressources qu’exerce le retour des ayants droit non résidents, ne sont pas les seuls objets de tension. Et finalement, les ayants droit permanents reconnaissent qu’ils sont eux-mêmes passés au-dessus des lois communautaires dans la mesure où ils auraient dû distribuer la terre pour un usage agricole à tous les ayants droit, y compris les non-résidents. Ne l’ayant pas fait, l’heure est aujourd’hui à la négociation. La course à la terre, dans un contexte de saturation des territoires communautaires et de hausse du prix de vente de la quinoa, est désormais l’affaire de tous, des migrants et des non-migrants.

    45De même, l’exercice des charges tournantes tend à sanctionner moralement les non-permanents pour leur manière d’assumer leur fonction. Il convient là aussi de relativiser cette dualité dans la mesure où certains membres résidents permanents peuvent également manquer à leur devoir. Pour les fêtes, enfin, les migrants chargés de l’organisation sont souvent montrés du doigt du fait de leur absence, de leur méconnaissance des rituels ou du déroulement de la fête, même s’il y a toujours un ancien pour montrer la marche à suivre. En réalité, les dualités sont bien plus visibles entre les différentes générations. Les jeunes, de plus en plus happés par les désirs de consommation et de confort, sont peu enclins à apprendre les rituels liés aux festivités86 et, de fait, les anciennes générations s’interrogent sur les perspectives de transmission des pratiques traditionnelles.

    Du sens à donner aux retours dans les communautés

    46Les trajectoires de la circulation et du lien à l’activité agricole, au-delà de leur particularité, questionnent le sens à donner aux retours des migrants dans leur communauté. Ces dernières années, le retour des ayants droit qui renouent avec l’activité agricole, alors qu’ils n’avaient plus cultivé depuis de nombreuses années, ni même confié leurs terres à cultiver, est un phénomène qui a pris de l’ampleur dans toutes les communautés. Pourquoi reviennent-ils ?

    47Le retour des migrants, parfois après de longues années d’absence, est lié de toute évidence à l’attrait des perspectives de bénéfices économiques que représente désormais la quinoa. Mais les dimensions identitaires, sociales et patrimoniales, inscrites dans un rapport au temps passé et futur, sont également au cœur des enjeux de ces mobilités de retour.

    Préserver un futur patrimonial

    48En premier lieu, c’est au moment où leurs droits sur la terre ne sont plus respectés que les migrants reviennent. En effet, jusqu’à une période récente, l’ayant droit qui ne cultivait pas sa terre en gardait l’accès exclusif et personne ne pouvait la cultiver sans son accord. La dérogation à cette règle, constatée en plusieurs endroits, met en péril la nature patrimoniale de l’usufruit de la terre qui, en principe, est garantie à tout ayant droit de la communauté, présent ou absent.

    49Ensuite, avec la disparition des « zones de production » (Mayer, 1992) où chaque espace était régi par des règles d’usage spécifiques87, un autre droit est « bafoué » : la communauté ne répartit plus les terres à l’ensemble des ayants droit. Cette répartition, ou cette régulation active du domaine foncier par la communauté, permettait un accès à la terre relativement équitable entre tous. Avec l’arrêt de cette pratique communautaire, les absents n’ont pas pu bénéficier de nouvelles terres lors de l’expansion de la quinoa.

    50Ces nouvelles pratiques introduisent des incertitudes quant à la capacité des familles à construire et anticiper, à long terme, leur patrimoine foncier : à sa perte potentielle, du fait de l’obligation de présence, s’ajoute l’exclusion de certains membres du processus de mise en valeur de nouvelles terres, puisque l’avancée du front des cultures ne s’est pas faite par répartition communautaire, mais par accaparement individuel.

    51Le premier point a des répercussions qui vont bien au-delà du simple fait de la perte d’un bien matériel. L’appartenance et le statut d’un ayant droit d’une communauté sont d’abord définis par son droit d’accès à la terre. Sans terre, il perd sa légitimité et sa place au sein de la communauté, pour lui et toute sa descendance. Le second point est tout aussi crucial. Être absent à ce moment-clef de l’histoire agraire de la région, au cours de laquelle se décide finalement le futur de la répartition des terres entre familles, signifie également la perte d’un potentiel pour la descendance. Ainsi, pour ne pas perdre ses droits, il faut « occuper le terrain », c’est-à-dire être présent dans la communauté pour à la fois cultiver et y remplir ses obligations. En ce sens, le retour pour cultiver est un marquage du territoire. Car la terre représente une sécurité absolue, définitive et inaliénable. Et les familles savent qu’elles, ou leurs enfants, pourront toujours se replier sur la mise en valeur de leurs terres en cas de besoin.

    Les coûts économiques et sociaux du retour

    52S’engager dans la culture de quinoa suppose des coûts financiers inhérents au système de culture : location des services du tractoriste et embauche de journaliers, notamment. Ces coûts financiers doivent être assumés sans assurance de rentabilité, dès lors que la sécheresse et/ou le gel peuvent endommager tout ou partie de la récolte. Pour les producteurs pluriactifs, l’activité non agricole sert à financer les coûts de production, à moins qu’ils épargnent les bénéfices de la quinoa pour les réinjecter dans la mise en culture de l’année suivante. À ces coûts de production, s’ajoutent ceux qui relèvent de la participation à la vie communautaire (cotisations, festivités), sans compter l’argent nécessaire à la réinstallation dans la communauté qui signifie la rénovation ou la construction d’une maison. Les membres partis depuis longtemps de la communauté, en effet, n’ont souvent jamais eu leur propre maison. Quand ils le peuvent, ils viennent donc d’abord habiter chez des parents, puis construisent une maison neuve avec des matériaux modernes.

    53Passer du temps dans la communauté signifie un aménagement de l’espace résidentiel familial et une réorganisation de son temps. Lorsque la famille ne vient que pour des visites, cela n’implique pas nécessairement de logement sur place, mais il faut dans tous les cas dégager du temps et faire face aux coûts de déplacement. Les trajectoires de circulation, mises en parallèle avec celles des parcours résidentiels et professionnels, montrent différentes étapes dans le processus du retour, même si celles-ci ne sont pas franchies par tous et selon la même temporalité. La première est la reprise de contact par des visites ponctuelles, pour voir la famille et les terres, éventuellement participer aux fêtes, etc. La deuxième étape consiste à venir cultiver, ce qui implique des séjours prolongés dans la communauté le temps des travaux agricoles. Enfin, la troisième étape est le moment de l’insertion locale qui nécessite d’y séjourner plus longtemps, d’y amener les enfants pour les vacances, en d’autres termes d’investir les lieux. Si certains n’entrevoient pas cette dernière étape, elle sera quasiment obligatoire au moment d’assumer une charge qui nécessitera une présence soutenue, bien que non continue, dans la communauté.

    54Au final, l’acte du retour revêt trois dimensions temporelles dans lesquelles le migrant se projette : le passé (« je reviens parce que je suis d’ici »), le présent (« je reviens pour gagner de l’argent et vivre mieux ») et le futur (« je reviens pour constituer un capital foncier pour mes enfants »)88. Dans une démarche de pure rationalité économique, on pourrait penser que l’ayant droit de la communauté calcule son coût d’opportunité pour penser son retour (coût, bénéfice, risque). Une première objection réside dans le fait que pour les Aymaras, le facteur temps n’est pas considéré comme un coût. Hector Gonzales indique que dans le cas du Chili (comm. pers., 2008), « Les Aymaras peuvent supporter un équilibre économique plus bas que d’autres [Chiliens]. C’est-à-dire qu’ils peuvent affronter des coûts élevés pour des petits revenus parce qu’ils ne comptent pas de nombreuses variables comme la main-d’œuvre, la terre… Alors que pour certains, ce comportement n’est pas économiquement rationnel, pour eux ça l’est. Ils appliquent la théorie économique de la minimisation des risques et l’investissement minimal ». Ensuite, comme nous l’avons vu, au-delà des facteurs économiques, les facteurs sociaux et le potentiel que représente la terre communautaire influent beaucoup dans la prise de décision de revenir. C’est donc bien au-delà de la dimension économique qu‘il convient d’envisager ce « retour » des migrants pour l’activité agricole.

    L’analyse des interactions entre mobilités spatiales, gestion des ressources et dynamiques locales liées à l’essor de la quinoa aboutit à la mise en évidence d’un système complexe d’interférences. L’étude des liens qui articulent système de mobilité et système productif a mis à jour, par ailleurs, l’originalité d’une organisation socio-spatiale et d’un rapport au territoire fondés sur des logiques plurielles d’interdépendance et de complémentarité entre migrants et non-migrants, entre ville et campagne, entre l’ici et l’ailleurs. En effet, les familles originaires des communautés de l’Altiplano sud, perpétuant une longue tradition de complémentarité des espaces, cultivent la pluralité. Pluralité de lieux, pluralité d’activités. Elles « jouent » sur plusieurs lieux, mais aussi sur plusieurs références identitaires (Charbit, 1997 ; Tarrius, 2004). Le vécu des paysans de la région du salar d’Uyuni montre qu’ils ne cherchent pas à choisir entre deux cultures (d’un côté, la « ville globalisée » et de l’autre, la « campagne traditionnelle »), mais qu’ils vivent et s’identifient aux deux à la fois. Ils sont, pourrait-on dire, à la fois « mondialisés » et attachés à la Pachamama. Le génie de cette société rurale s’exprime dans les arrangements qu’elle met en œuvre pour combiner les lieux, les activités et les identités. Les arrangements au sein des familles visent des objectifs multiples : organiser la production, maintenir le lien au lieu d’origine, remplir les obligations communautaires, allier l’ensemble des besoins quotidiens. Ainsi, la configuration des territoires multi-situés à l’échelle familiale se combine à une plasticité des configurations résidentielles et circulatoires. La mobilité des individus, bien souvent, « sert » le projet familial et chacun, en quelque sorte, est « mobilisable » en fonction des besoins sur l’espace d’origine. C’est ce qui permet aux familles, au final, de développer localement une activité agricole. Pour celles qui avaient cessé de cultiver et qui ont repris l’activité agricole, cela correspond à la réactivation d’un espace-ressource et un redéploiement du dispositif familial. Au final, les familles de l’Altiplano sont multipolaires, leur territorialité est multi-située et leur organisation est plastique.
    Le lien fort entre mobilité et ressources foncières est apparu dans l’ensemble des trajectoires migratoires. La question de l’accès au foncier est un facteur déterminant des formes prises par les trajectoires : on émigre car on n’a pas accès au foncier ; on revient pour préserver son patrimoine foncier ; on circule pour cultiver, etc. L’essor de la quinoa a impliqué pour les familles une adaptation de leurs systèmes d’activité, de leur dispositif de dispersion résidentielle et de leurs pratiques de circulation. Les trajectoires individuelles de mobilité (migration et circulation) doivent être lues en regard des sphères communautaire et familiale. Chaque individu n’est pas totalement « libre » de choisir ses liens à la communauté, ses modes de circulation. La communauté et la famille établissent des normes d’accès aux ressources auxquelles les individus doivent se conformer. Parallèlement, les parents sont en mesure d’imposer à leurs enfants une partie de leur trajectoire résidentielle et de circulation.
    On peut cependant se poser la question des répercussions locales et à l’échelle collective de ces arrangements et multipolarités familiaux : ne rencontre-t-on pas des blocages, ou du moins des limites ? Ainsi, l’investissement des revenus issus de la culture de quinoa à l’extérieur de la communauté signifie un manque à gagner au niveau local ; mettre ses enfants à l’école en ville signifie trop peu d’enfants pour maintenir une école ouverte au sein de la communauté et constitue donc un frein au dynamisme local à plus long terme ; un système qui repose en grande partie sur l’entraide familiale signifie que ceux qui sont isolés en sont exclus ; les droits d’usage des ressources, qui se prêtent sans obligation de présence, entérinent le risque d’une déprise démographique et d’une plus faible implication des populations dans les enjeux du développement local.
    Les communautés, conscientes de la ressource que représente la dispersion de leurs membres, n’en sont pas moins inquiètes pour leur avenir et leur dynamisme propres. Si le fonctionnement et la pérennité de la communauté sont fondés sur des relations de complémentarité et d’interdépendance entre migrants et non-migrants, l’heure est à l’adaptation et à la réorganisation des obligations sociales.
    Finalement, l’étude des pratiques de mobilité, dans leurs liens avec le devenir du territoire d’origine, révèle un système complexe dont la compréhension nécessite non seulement la prise en compte de l’interdépendance de ses différentes unités sociales (individu, couple, famille, communauté), mais également celles du cycle annuel du système de production et des cycles de vie.

    Notes de bas de page

    83 Le prétexte de cette « scission » est tout à fait « indirect », puisque ceux de Chilalo présument que les costumes loués par ceux de Salinas ne sont pas assez neufs ni assez chers.

    84 Danse de carnaval qui représente plus l’identité nationale et urbaine qu’indigène et rurale.

    85 « La gente de la comunidad se sacrificaron, los demás aprovechan y se van » (Esperidion, résident permanent de Chilalo, 06/2007).

    86 Notamment les offrandes à la Pachamama (terre-mère) qui, suivant un rituel bien établi, se déroulent sur le territoire de la communauté selon un calendrier précis qui varie avec la nature de la fête.

    87 Cf. p. 76 définition des zones de production.

    88 « Yo soy de acá », « hacer plata para vivir mejor », « acaso para los hijos. »

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    87 Cf. p. 76 définition des zones de production.

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    Vassas Toral, A. (2014). Chapitre 11. Appartenance, liens et « droit » au territoire communautaire. In Partir et cultiver. Marseille: IRD Éditions. https://doi.org/10.4000/books.irdeditions.9195
    Vassas Toral, Anaïs. « Chapitre 11. Appartenance, liens et “droit” au territoire communautaire ». In Partir et cultiver. Marseille: IRD Éditions, 2014. doi:10.4000/books.irdeditions.9195.
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