Introduction générale. Une région des marges entrée dans la mondialisation
p. 15-20
Texte intégral
1Qui, aujourd’hui, n’a pas goûté au moins une fois la5 quinoa, culture ancestrale des Andes ? Cette petite graine, remarquable par ses qualités nutritives, s’est répandue dans les supermarchés et les foyers des pays occidentaux, alors qu’elle a longtemps été considérée en Bolivie comme l’aliment du pauvre, du paysan, de l’indigène (Franqueville, 2000). Les articles de presse, les reportages télévisés sur la quinoa foisonnent. Son commerce, à l’échelle mondiale, qui ne représente pourtant que 15 000 tonnes environ en 2010 (contre plus de 30 millions de tonnes environ pour le riz la même année)6, fait parler de lui. De fait, c’est beaucoup plus l’image du produit qui fait aujourd’hui son succès, que l’importance de la demande alimentaire en tant que telle. L’émergence de cette graine sur le marché alimentaire mondial, en effet, est symptomatique de l’engouement pour une alimentation « plus saine », un développement « plus durable », un commerce « plus équitable » ou « plus solidaire ». L’image du producteur de quinoa est celle du petit paysan andin traditionnel, pauvre, fixé à sa terre et vivant en harmonie parfaite avec la nature. Cette vision est pourtant éloignée de la réalité des conditions de production et de leurs répercussions écologiques et sociales sur la région concernée.
2Aujourd’hui comme hier, la production de quinoa repose entièrement sur des familles indigènes aymara et quechua, organisées en communautés rurales. Mais les producteurs de quinoa de l’Altiplano sud se sont trouvés projetés dans le commerce international, et tout particulièrement dans les filières « bio » et « équitable ». À une production traditionnelle limitée à l’autoconsommation s’est greffée une production vivrière d’exportation sans commune mesure quant aux surfaces mises en culture, aux volumes produits et aux revenus générés.
3Vivant dans un milieu naturel à fortes contraintes, la population a toujours eu recours à des mobilités temporaires pour compléter sa diète alimentaire et ses revenus. Une autre partie a suivi les tendances nationales de l’exode rural, vers les villes proches de l’Altiplano, ou celles plus éloignées des vallées inter-andines et des plaines orientales. L’essor de la quinoa comme production d’exportation « change la donne » puisqu’il est désormais possible de retirer des revenus de l’agriculture locale, jusqu’alors inimaginables.
4Le passage d’une agriculture de subsistance à une agriculture tournée vers des niches agro-exportatrices ne peut s’opérer sans heurts. Basée sur un lien patrimonial à la terre, une logique familiale de gestion de l’exploitation (en termes de décisions, de main-d’œuvre) et souvent un savoir-faire local, l’agriculture familiale traditionnelle a largement démontré ses performances. Mais l’intégration dans une filière de production mondialisée implique un profond changement dans les manières de produire, de penser et gérer la ressource.
5Grâce à l’observation sur le terrain des transformations que l’essor de la quinoa a entraînées dans la région de l’Altiplano sud de Bolivie, cet ouvrage apporte un éclairage sur la mondialisation au Sud. Il décrit les effets de la greffe d’une production d’exportation à destination des pays du Nord sur des économies agricoles de subsistance jusque-là peu ou pas insérées dans le marché interne ou international. Il s’inscrit au cœur des débats actuels sur la place réservée aux paysans des Suds dans les processus de mondialisation en lien avec la question du développement durable (Gastellu et Marchal, 1997 ; Malassis, 2006 ; Chaléard, 2007 ; Charvet, 2007).
6Les mécanismes de l’essor de la quinoa renvoient à la fois à un processus économique (mise en place de la filière, volume de production, évolution des prix, etc.) et à un processus paysager et agraire (changement des modes d’occupation et d’usage du sol, avancée du front des cultures). Mais ces processus ne peuvent se lire indépendamment des dynamiques sociales qui les permettent et les accompagnent. Les nouveaux enjeux sur le foncier concernent tout particulièrement les modes d’accès à la terre et la nouvelle répartition des ressources. Les transformations relatives aux modes de mise en valeur de la terre proprement dits ont un impact important sur l’organisation familiale et communautaire des systèmes de production.
7Ces changements d’équilibres produisent le redéploiement des logiques sociales et des formes de la mobilité spatiale. Pour brutaux qu’ils soient, notre expérience nous conduit à les penser comme une phase de réajustement plutôt que comme une rupture radicale.
Des mobilités ancestrales dans l’espace de l’Altiplano sud
8L’Altiplano sud est aujourd’hui une région de faible densité démographique (entre 0,2 et 2,6 hab./km²), à l’habitat dispersé. Les populations qui s’y sont succédé ont constitué des sociétés agraires très fortement organisées autour de l’exploitation des ressources naturelles rares. Elles ont su développer une activité agricole intensive en main-d’œuvre (cultures de pomme de terre et de quinoa), ainsi qu’une activité pastorale extensive (élevage de lamas et d’ovins), impliquant des formes de mise en valeur très ajustées, fondées sur des systèmes de régulation spécifiques. Ainsi, l’organisation spatiale comporte divers niveaux d’espaces/ressources correspondant à différents modes d’usage et de gestion (communautaire, familiale ou individuelle), complémentaires les uns des autres, mais parfois également en contradiction entre eux. S’inscrivant traditionnellement dans des espaces plus larges que leur environnement immédiat, selon le modèle ancestral andin des « archipels verticaux » mis en lumière par J. Murra (1972), les populations exploitaient les possibilités offertes par l’échange de productions provenant de différents étages écologiques.
9Cette diversification des espaces et des ressources n’est qu’une des stratégies de minimisation et de dispersion des risques (Bourliaudet al., 1990). Les activités économiques pratiquées au sein de la famille sont, elles aussi, et depuis longtemps, diversifiées au-delà de l’agriculture, qu’il s’agisse d’artisanat, de commerce ou de salariat temporaire dans toutes sortes de secteurs (Morlon, 1992 ; Zoomers, 1998). On peut parler de véritables systèmes d’activités familiaux (Paulet al., 1994). Mais l’agriculture et l’élevage étant ancrés dans un espace local qui n’offre que peu de possibilités d’activités non agricoles, la pluri-activité impose une mobilité spatiale : sur l’Altiplano bolivien, comme dans de nombreux espaces ruraux dans le monde, les ménages pratiquent depuis longtemps une pluri-activité multilocalisée (Lamarche, 1994 ; Colinet al., 1997 ; Gastellu, 1997 ; Guétat-Bernard, 1998 ; Hamelin, 2004). De cette façon, en Bolivie, la migration est souvent perçue comme une composante des systèmes d’activité des exploitations rurales (Punch, 1995 ; Fairbairn, 1999 ; Spedding et Llanos, 1999).
10Ainsi, bien qu’éloigné du pouvoir central, aussi bien lors de la Colonie que pendant la République, l’Altiplano sud est loin d’être un espace isolé et autarcique. Les réseaux d’échanges à grande distance, les liens familiaux, affectifs et culturels entretenus par les populations locales le désignent comme un espace ancien de circulation, lui-même inséré dans un vaste ensemble (sud du Pérou, régions de Tarapaca et Antofagasta au Chili, Bolivie occidentale et nord-ouest argentin). S. GonzálezMiranda (2006 : 26) qualifie cet espace de « région naturelle supranationale » où les proximités culturelles prévalent sur les limites politico-administratives.
11Espace de circulation, l’Altiplano sud est pourtant resté à l’écart des grands pôles de développement économique du pays. En effet, l’agriculture bolivienne est fortement duale : l’agriculture de subsistance des minifundios andins (altiplano et vallées) contraste radicalement avec l’agro-industrie d’exportation ou les grandes étendues improductives des basses terres (Drevon et Treche, 1976 ; PrudencioBöhrt, 2001). À partir de la seconde moitié du XXe siècle, toutes les politiques agricoles nationales ont été tournées vers l’augmentation de la productivité de l’agriculture industrielle d’exportation ; l’agriculture familiale des vallées et des hauts plateaux, qui regroupe pourtant la majorité des agriculteurs et garantit en bonne partie la survie des territoires ruraux (Urioste, 1992 ; Franqueville, 2000 ; PrudencioBöhrt, 2001), est restée marginalisée. Ainsi, faisant écho à la rupture historique que constitue l’avènement du gouvernement d’Evo Morales en 2005 (Arreghini, 2011), l’essor de la quinoa positionne de façon nouvelle les populations rurales et indigènes au cœur des recompositions territoriales et des enjeux du développement.
Les liens entre mobilités et recompositions rurales
12À rebours des processus globaux à l’œuvre dans les campagnes des Suds, souvent marquées par une crise des agricultures familiales et un processus corollaire d’intensification des mobilités, l’essor de la quinoa offre la possibilité inédite d’une activité extraordinairement rémunératrice qui entraîne une forte valorisation de l’espace rural local. Cultiver et vivre dans la communauté devient possible, et même attractif, d’autant plus que les conditions de vie se sont améliorées. Cette valorisation de l’espace rural s’accompagne d’une course au foncier tel qu’il est désormais crucial de conserver les droits à la terre ou d’en acquérir de nouveaux.
13Quel est l’impact de ce nouveau contexte sur les savoir-faire et pratiques anciennes de mobilité ? Inversement, comment les nouvelles formes de mobilité influent les modes d’organisation économique et sociale autour de la culture de la quinoa ?
14Plus précisément, nous interrogeons les relations entre mobilités et dynamiques territoriales sur l’Altiplano sud bolivien, à travers une lecture de la transformation des systèmes de production et des dynamiques foncières, des prises de décision familiales et du fonctionnement social des communautés, ou encore des normes de gestion des ressources naturelles.
15Appréhendée comme une ressource (Ma Mung, 1999), voire comme un capital spatial (Levy, 2003), la mobilité peut participer à la résilience sociale et économique des territoires ruraux. En l’intégrant comme une variable du système de gestion territoriale et un élément constitutif des dynamiques productives et des processus socio-spatiaux, la mobilité n’agit plus comme un élément perturbateur et déstructurant des économies familiales et des logiques communautaires de l’espace d’origine. Elle peut, au contraire, s’articuler à des formes d’optimisation, enclencher ou accompagner des processus d’innovation sociale et technique. Concevoir la mobilité comme ressource permet de saisir les interférences entre mobilités et dynamique territoriale en mettant en évidence la complexité des interactions sociales et économiques qui se jouent aux échelles locales. Cette perspective d’analyse admet aussi que les migrations ne prennent pas toujours un caractère définitif (Domenach et Picouet, 1987, 1995 ; Courgeau, 1988 ; Mamunget al., 1998). Car partir ne signifie pas nécessairement abandonner tous les liens avec le lieu d’origine, surtout lorsque le départ est contraint.
16En Bolivie, plusieurs études démontrent la persistance des relations étroites entre ville et campagne (Albóet al., 1981, 1982, 1983, 1987 ; Baby, 1998). Selon des logiques comparables, les effets de la migration sur les situations locales ont été étudiées dans des zones relativement intégrées à l’espace national (ANDERSON, 1981 ; Dandleret al., 1982 ; Zoomers, 1998, 2002 ; Spedding et Llanos, 1999 ; Cortes, 2000 ; HinojosaGordonavaet al., 2000). G. Cortes, dans son ouvrage « Partir pour rester » (2000), montre comment la migration fait partie du quotidien des communautés rurales des vallées inter-andines de Cochabamba et comment, paradoxalement, elle permet aux familles de rester dans les communautés. La prégnance des mobilités rurales et le lien au territoire d’origine marquent tout autant l’Altiplano sud. Mais le propos est ici différent car notre étude met en exergue, non pas un « partir pour rester » mais plutôt un « partir et cultiver », tant les systèmes productifs autour de la quinoa sont étroitement imbriqués, pour ne pas dire enchevêtrés, aux logiques de mobilité des populations.
17L’étude des trajectoires, individuelles et familiales, croisant pratiques de mobilité et pratiques agricoles, éclaire précisément cette dimension. Les différentes logiques de mobilité – migrations (changement de résidence), mobilités régulières ou saisonnières, circulations entre plusieurs résidences – s’organisent, s’articulent et, surtout, se réajustent avec l’essor de la quinoa. Les configurations résidentielles des familles apparaissent alors comme flexibles et changeantes, tandis que la dispersion des membres de la famille révèle une organisation réticulaire qui permet d’être présent et de cultiver dans les communautés, tout en continuant à vivre ailleurs et profiter des bénéfices de la ville. Les changements observés engagent ainsi l’ensemble de la population originaire des communautés rurales, qu’ils soient résidents dans les campagnes de l’Altiplano, doubles résidents, circulants, ou encore migrants en ville, en Bolivie, au Chili ou encore en Argentine.
18Comme dans tout contexte de migration, la question du lien au lieu d’origine se pose. La notion d’ancrage territorial apparaît comme une clef de lecture incontournable, au cœur de la compréhension des logiques familiales de mobilité et des activités agricoles dans ces sociétés, alors même que l’agriculture et l’élevage s’inscrivent dans un rapport patrimonial et identitaire à la terre, au territoire et à la communauté. C’est en effet cette dernière qui détient et régit l’accès au foncier et qui, parallèlement, donne accès au collectif « social ».
19La communauté se trouve désormais confrontée à de nouvelles questions : l’essor de la quinoa a-t-il permis de réactiver des liens communautaires, de donner un nouveau souffle à cette institution ? Quelle position adopter envers les migrants qui reviennent et qui, même s’ils sont sources de tensions et parfois de conflits, sont aussi une nouvelle ressource collective ? Comment vivre ensemble et former une communauté au moment même où la dispersion spatiale, les temps de présence et les intérêts des membres sont très divers ?
20L’arrivée de la quinoa d’exportation dans l’Altiplano sud soulève de multiples autres questions. Articulé à un système de mobilité où prime la complémentarité des activités et des lieux, et accentuant la pression sur les terres, l’essor agricole engendre-t-il une dynamique démographique ? Les différenciations économiques et sociales se sont-elles exacerbées ? Quels conflits apparaissent et comment sont-ils résolus ? Où l’argent issu de l’exportation est-il investi ?
21Autrement dit, comme partout où émerge une culture de rente – et surtout dans les régions périphériques –, la question de l’apport de ces cultures en termes de développement est posée : l’essor de la quinoa sert-il le développement du territoire local ou le met-il en péril ? Représente-t-il une parenthèse dans la trajectoire territoriale de l’Altiplano sud ou marque-t-il plus profondément la société et le milieu ?
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