Prologue
p. 11-13
Texte intégral
1Deux ans et demi après les enquêtes de terrain sur l’Altiplano sud, je retourne en Bolivie en mars 2011 avec comme objectif de présenter mes résultats, et plus globalement ceux du programme de recherche Equeco1, aux différents acteurs de la quinoa, d’abord à l’occasion d’un séminaire tenu à La Paz, puis aux dirigeants et populations des communautés étudiées. Pour moi, ce retour sur le terrain est aussi l’occasion de prendre la mesure des changements survenus depuis 2008 et de confirmer certaines tendances observées deux ans auparavant ou de saisir, au contraire, l’émergence de nouveaux processus.
2Six jours avant mon arrivée à La Paz (le 22 mars 2011), une loi encourageant la production, l’industrialisation et l’exportation de la quinoa2 a été promulguée par le gouvernement d’Evo Morales. L’objectif affiché est d’appuyer et de financer un programme national visant à augmenter la production de quinoa, sa transformation et sa commercialisation dans les trois départements producteurs de l’Altiplano : Potosí, Oruro et La Paz. Le gouvernement entend donc miser sur la graine ancestrale comme moyen de développement local et régional3. Ainsi, au moment même où mes collègues du programme Equeco et moi-même nous apprêtons à faire notre présentation lors du séminaire du 28 mars 2011, l’attente est forte. Désormais au cœur d’une politique nationale clairement énoncée, les acteurs de la filière quinoa, producteurs, intermédiaires, coopératives et agents de développement, sont très demandeurs d’informations, de données, de pistes à suivre pour s’engager dans un projet de développement à plus grande échelle. Cependant, notre exposé, en particulier celui de mon collègue écologue Richard Joffre (CNRS), donne une vision plutôt nuancée de la situation de l’Altiplano sud et des perspectives de durabilité. Car la mécanisation et la course à la terre traduisent un désir de produire plus pour gagner plus sans nécessairement se préoccuper du long terme. Selon nous, le choix actuel de mise en valeur se heurte à plusieurs réalités : des pratiques agricoles peu adéquates avec le milieu fragile de l’Altiplano sud, une réduction de l’élevage, de fortes tensions sociales autour de la terre, etc. Peu de personnes dans la salle réfutent ce constat. Mais à entendre le gouvernement, l’Anapqui (la plus grosse coopérative de producteurs) ou d’autres institutions de développement, l’extension de la frontière agricole n’a pas de limite. Dans la salle, le débat s’instaure. Des arguments sont avancés en faveur de l’extension de la quinoa.
3Ne sommes-nous pas dans un pays qui a précisément une politique de colonisation des terres agricoles par l’ouverture de fronts pionniers ? Ne sommes-nous pas dans un pays qui a vécu et vit encore aujourd’hui de l’exploitation de ses ressources minières impliquant une certaine dégradation du milieu ? Ne sommes-nous pas dans un pays – et plus particulièrement une région qui est celle de l’Altiplano – peuplé d’indigènes, dévalorisés et pauvres, population ayant peu profité de la croissance du pays ? Ne sommes-nous pas dans le paradoxe de la mondialisation qui propulse des régions et leurs populations dans des règles de commerce international qu’elles ne contrôlent pas et dans un marché imprévisible ? Ne sommes-nous pas dans une région où la vie est un miracle et la production agricole nécessairement aléatoire et risquée ?
4Deux jours après la conférence, un article dans la presse (voir annexe 1) insiste sur le fait que des chercheurs appellent à la prudence : si le processus d’extension des superficies de quinoa se poursuit avec les mêmes pratiques qu’aujourd’hui, la production n’augmentera pas. Elle pourrait même diminuer du fait des pressions exercées sur le milieu naturel, sans compter les effets de la concurrence internationale qui risquent de s’exacerber. Mais le président de l’Anapqui a le dernier mot en indiquant que la vision des chercheurs est largement contestable. La preuve : la production aujourd’hui ne fait qu’augmenter.
5Au lendemain de la conférence, je prends la route pour le salar4. Les changements survenus en deux ans sont impressionnants. L’avancée des cultures est fulgurante. De La Paz à Salinas, la quinoa s’étend à perte de vue. Dans les communautés rurales de la région de La Paz et d’Oruro, elle se substitue à la pomme de terre ou à la thola (végétation spontanée de pâturage). Les labours atteignent les rives du lac Poopó, et le bord du salar d’Uyuni. Dans certaines communautés, seul le terrain de foot n’est pas labouré.
6En 2008, une grande superficie des cultures de plaine avait entièrement gelé, offrant un spectacle désolant. En 2011, au même endroit, les plants de quinoa sont prêts à être récoltés. Ils sont magnifiques. Les producteurs n’ont-ils pas eu raison de persister lorsque la tonne se vend à 2 000 dollars ? D’autant qu’avec les premières années de bénéfices, ils ne sont plus freinés par les coûts de mise en culture. Le pari sur la production s’est bel et bien généralisé à tout l’Altiplano.
7Dans le village de Salinas, des petits immeubles en briques, de trois étages, sont en construction. De futurs hébergements, me dit-on. Un étage supplémentaire a été rajouté à de nombreuses maisons. Dans toutes les rues sont stationnés des 4x4 et des tracteurs. Désormais, il y aura une feria (marché) tous les 15 jours, le nombre d’autocars connectant Salinas et Oruro est passé de 3 à 6 par semaine. La plupart des personnes enquêtées en 2007-2008 nous confient qu’elles n’ont plus d’animaux, ou très peu. La tendance se confirme : les paysans de l’Altiplano sud étaient Ilameros (éleveurs de lamas), ils sont aujourd’hui quinueros (producteurs de quinoa). La mise en culture des terres communautaires ne fait plus l’objet de conflits, ni même de discussions. Le principe est acquis. En revanche, la régulation de l’accès à de nouvelles terres paraît toujours être le problème central des communautés. Le changement de statut des producteurs également se confirme : alors que tous étaient peón (ouvrier agricole), la plupart sont aujourd’hui patrón (employeur) et embauchent des journaliers provenant du Nord-Potosí et des campagnes d’Oruro.
8Toutes les communautés visitées en 2011 ont maintenant l’électricité. Chacun a son téléphone cellulaire (si le réseau ne passe pas dans la communauté elle-même, il est actif à proximité). Les paraboles se multiplient sur les toits des maisons. Le changement est de taille ; l’Altiplano sud a aujourd’hui accès au monde. Les mutations touchent tout autant les rapports sociaux, et plus particulièrement la place des femmes. Celles-ci, désormais, revendiquent un accès à l’héritage des terres, à l’égal des hommes. En 2008, leur voix commençait à se faire entendre. Le mouvement s’est clairement confirmé depuis.
9La privatisation des terres a pris également un nouveau tournant. Dans certaines communautés, un cadastrage non officiel qui marque les délimitations des parcelles de culture avec leur « propriétaire » et les aires de pâturage est engagé. Ce processus est dû à l’initiative d’une coopérative pour assurer la traçabilité de la quinoa produite et d’une ONG pour réduire les conflits fonciers et fixer les terres pastorales actuelles. Ce tournant pourrait encourager plus encore la course à l’accaparement individuel de la terre et conduire à la disparition de la gestion collective des ressources et des pratiques agricoles. De fait, ce cadastrage entérine les inégalités actuelles d’accès au foncier.
Notes de bas de page
1 Equeco : Émergence de la quinoa dans le commerce mondial. Lors de mon séjour de deux ans en Bolivie (2007-2008), j’ai bénéficié d’une allocation de recherche de l’ANR dans le cadre du programme Agriculture et développement durable (projet ANR-06-PADD-011, Equeco).
2 Ley n° 680 de incentivo a la producción, industrialización y exportación de la quinua.
3 Dix millions de dollars sont accordés sous forme de crédits aux producteurs.
4 Les mots en italique renvoient au lexique situé en fin d’ouvrage.
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