Conclusion
p. 125-127
Texte intégral
1De prime abord, Ouagadougou apparaît comme une capitale monotone, plate, rouge et argentée de ses murs et de ses toits. À bien y regarder, cette image sans relief apparent disparaît au profit d’une ville en contrastes, faisant apparaître des villes dans la ville, dès lors que l’on y recherche les éléments de sa structuration.
2Dans la première partie de cet ouvrage, nous avons retracé les difficultés de son émergence au sein d’une colonie qui a beaucoup souffert de la trop grande richesse de sa voisine, la Côte d’Ivoire. Ouagadougou, s’est construite à partir d’un bourg rural réunissant une quinzaine de hameaux soumis par la colonne Voulet en 1896 et elle a disputé longtemps sa place de capitale à la seconde ville du pays, Bobo-Dioulasso. La structuration du réseau urbain national s’appuie sur cette dualité mais aussi sur le pouvoir mossi, ethnie majoritaire du pays qui exerce une pression, particulièrement forte dans la capitale burkinabé et avec laquelle il a toujours fallu composer.
3Les analyses conduites dans la seconde et la troisième parties à partir des informations issues du recensement de la population de 1996 et des données collectées sur le terrain nous ont permis de voir une ville qui évolue au rythme des événements politiques comme autant de ruptures, causes et conséquences de ce qu’est aujourd’hui la capitale du Burkina Faso.
4Ouagadougou est la capitale d’un pays sahélien, enclavé, parmi les plus pauvres, qui doit faire face à un climat difficile qui constitue un frein considérable à son développement. La ville est construite sur un mode horizontal plutôt que vertical et, comme Bamako sa voisine malienne, bien que seulement millionnaire, elle s’étend sur une surface trois ou quatre fois supérieure à celle de certaines villes beaucoup plus peuplées comme Abidjan ou Dakar qui sont, elles, soumises à des contraintes physiques très fortes qui limitent leur extension.
5Durant l’époque coloniale, la ville a été tour à tour capitale ou chef-lieu de cercle, attractive ou répulsive, laboratoire urbain ou vitrine des ambitions de la métropole. Définitivement promulguée capitale aux Indépendances, elle a poursuivi sa croissance en restant confrontée à la production d’espaces irréguliers qu’elle a tenté de maîtriser en adoptant des politiques empreintes de contradictions entre tradition et modernisme.
6Cependant, contrairement à la grande majorité des villes africaines où les quartiers irréguliers logent la majeure partie des citadins, Ouagadougou a réussi au fil des années à inverser le phénomène de telle sorte qu’aujourd’hui, 60 % de la surface urbaine ont été régularisés et abritent 75 % des Ouagalais. La Révolution qui a bouleversé le pays dans les années quatre-vingt est à l’origine de cette amélioration de la maîtrise foncière. En voulant briser les pressions traditionnelles, la Révolution s’est engagée dans un processus de régularisation foncière à l’origine du lotissement de plus de 60 000 parcelles, au travers d’une politique urbaine qui visait à offrir au plus grand nombre une parcelle et un toit. Même si la spéculation foncière est aujourd’hui de nouveau très forte et si les difficultés rencontrées par les Ouagalais pour acquérir une parcelle sont très grandes, la Révolution a réussi à changer le cours de l’urbanisation. À l’opposition ville blanche-ville africaine issue de la colonisation, les jeux de pouvoirs ont substitué une opposition centre-périphéries au sein de laquelle les populations tentent d’accéder à la ville avec plus ou moins de réussite.
7Si les opérations urbanistiques amorcées pendant la Révolution visaient à en finir avec « Bancoville » et à maîtriser la croissance périphérique, elles ont désormais pour objectif de faire du centre-ville un lieu caractérisé par un cadre bâti moderne et approprié au développement des commerces et des services. Or, ce cadre ne peut s’affranchir de son environnement périphérique, caractérisé par des constructions traditionnelles, une densité de population importante, le développement des activités informelles, etc. La juxtaposition de ces oppositions n’est cependant guère originale et peut trouver une partie de ses fondements dans la rapidité du phénomène d’urbanisation en Afrique, ce manque de temps d’adaptation expliquant la violence des effets de cette « Révolution » sur un continent par ailleurs plongé dans la pauvreté.
8Si les périphéries ont longtemps été la destination de ceux qui étaient déguerpis par les opérations de lotissement des quartiers centraux, elles accueillent désormais souvent les nouveaux arrivants qui s’y installent sans séjourner préalablement au centre-ville. Parmi eux, il faut noter la part importante des rapatriés de la Côte d’Ivoire, notamment dans la partie est de la ville. Il va sans dire que ce phénomène récent ne va pas sans poser des problèmes aussi bien aux autorités publiques qu’aux rapatriés eux-mêmes dont les familles ont parfois bien du mal à s’intégrer dans un milieu considéré comme presque hostile.
9Dans ces espaces irréguliers, les autorités publiques sont confrontées à de multiples problèmes dont certains relèvent de la santé et de l’éducation. Nous avons en effet pu constater, au travers des données analysées, la pauvreté des équipements dans ces espaces périphériques, en termes de structures de soins et d’écoles. Cependant, depuis les années trente, l’enjeu foncier de la régularisation des périphéries fait finalement de ces espaces, des lieux essentiels à la croissance de la capitale burkinabè.
10Au terme de cette analyse qui porte un regard sur les multiples étapes et facettes de la construction de la capitale d’un pays sahélien, notre propos est prétexte pour prendre la mesure de l’avancement de Ouagadougou vers un nouveau pan de son histoire.
11Un tournant s’amorce avec une abondance de projets : la rénovation du centre-ville grâce au projet ZACA, qui a entraîné la destruction de quartiers anciens, la construction du nouveau quartier de Ouaga 2000 au sud-est de la ville où est installée la nouvelle présidence, la réalisation d’un échangeur pour y accéder, les projets de construction de trois autres échangeurs à des croisements stratégiques pour la circulation ouagalaise en pleine expansion, la discussion sur la construction d’un nouvel aéroport, la prévision de régularisation de 55 km2 d’espaces irréguliers ébauchent peut-être un nouveau modèle d’urbanisation, source de nouvelles différenciations.
12Le déplacement du centre administratif du cœur historique de la capitale burkinabè vers la périphérie sud-est, précisément à Ouaga 2000, nouveau lieu d’implantation de l’Administration, est en marche. Or, ce mouvement est susceptible d’accroître les déplacements journaliers de la population, dont la moyenne est déjà plus élevée que dans les autres capitales ouest-africaines. L’accroissement du coût du carburant associé à l’allongement des distances d’accès aux services administratifs sont sources d’inquiétude comme le manque à gagner possible du secteur informel dépendant actuellement du centre-ville désormais concurrencé par celui de Ouaga 2000. Pourtant, les autorités ont conçu Ouaga 2000 comme une zone d’habitat, trame d’accueil des déguerpis du projet ZACA par exemple, autant que comme un pôle d’activité créateur d’emplois tertiaires et attirant les investisseurs.
13L’approche exposée dans cet ouvrage se veut originale par rapport à celles plus classiques qui adoptent une vision souvent trop manichéenne de l’urbain loti et de son versus non-loti, sans en considérer les subtilités. Le poids des héritages territoriaux et les logiques géographiques de construction d’un milieu urbain ne forment pas, à priori, des facteurs de risque directs dans l’explication de l’état de santé des populations comme on l’entendrait en épidémiologie ; mais ces phénomènes guident plutôt des processus d’insertions urbaines, d’adaptations des populations à leurs environnements physiques et culturels, de perception de bien-être, de tissages de réseaux sociaux, de repli communautaire, d’habitudes de vie ou encore de pratiques mimétiques. Réciproquement, l’aménagement de l’espace grâce à des équipements collectifs et privatifs comme des infrastructures d’assainissement par exemple, aura des retentissements non négligeables sur la santé des résidents. Cette dialectique fait que des territoires sont ou pas de bons vecteurs de santé.
14Les travaux de recherches à l’origine de cet ouvrage ont conduit à la réalisation d’enquêtes relatives à l’état de santé des populations qui se sont appropriées les espaces que nous nous sommes attachés à décrire, adoptant des modes de vie différenciés, causes et produits de leur construction. La réflexion portée à la dynamique spatiale de la capitale burkinabè éclaire la géographie des indicateurs de santé recherchés. Si l’opposition centre-périphérie relevée tout au long de l’étude de l’organisation urbaine ouagalaise est présente à l’échelle de ces indicateurs de santé, il est remarquable de constater que les disparités socio-spatiales de santé que l’on a observées ne s’expliquent pas partout de la même façon.
15Les territoires de santé ainsi créés révèlent l’apparition d’un changement sanitaire qui s’opère aussi bien dans le centre que dans les périphéries. Ce changement se traduit à la fois par l’émergence de nouvelles maladies et de nouvelles façons de soigner et d’être soignés. Il met en évidence des besoins de santé, liés à la présence de certaines populations dans un espace, qui ne sont pas toujours en adéquation avec les équipements comme nous l’avons observé, avec par exemple les enfants de zéro à quatre ans que l’on trouve plutôt en périphérie alors que les maternités sont plus concentrées en centre-ville.
16En conséquence, il importe de prendre la mesure de ces changements tant par des politiques urbaines ne négligeant pas les aspects sanitaires que par des politiques de santé adaptées au contexte urbain.
Auteur
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Florence Fournet
Entomologiste médicale, membre de l’unité mixte de recherche Émergence des Pathologies Virales (UMR 190, EPV, ex-UR 178) de l’IRD.
Au Burkina de 2002 à 2007, elle est responsable du programme Environnement urbain et transition sanitaire en Afrique de l’Ouest (EUTSAO) dans lequel s’inscrivent les recherches à l’origine de cet ouvrage.
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