L’aquariophilie, une passion mais aussi un marché
p. 299-311
Texte intégral

Aphyosemion christyi
© C. Paugy
1L’aquariophilie est un loisir qui consiste à élever des poissons, ou plus rarement d’autres animaux aquatiques. Le simple amateur s’en contente généralement et va se fournir auprès des détaillants spécialisés pour se fournir tant en poissons qu’en articles nécessaires à leur élevage. Mais il existe également de véritables passionnés, presque des professionnels, souvent groupés en associations, qui échangent, partagent et expérimentent. Ce loisir ou cette passion existe depuis plusieurs milliers d’années, mais c’est à partir des années 1950 que les marchés de la capture et de l’élevage se développent et deviennent, pour certains, une ressource qui peut engendrer des revenus considérables.
2L’aquarium, objet de décoration et objet relaxant, exprime pleinement ses propriétés et peut être particulièrement bénéfique dans un monde où stress et impatience sont omniprésents.
3Ce remarquable objet de décoration conjugue esthétisme et originalité et offre la possibilité de reproduire un coin de nature dans son séjour. Véritable jardin aquatique d’intérieur, l’aquarium permet de découvrir un monde insolite, fascinant et mystérieux. Reposant et relaxant, cet univers clos à l’équilibre fragile est un objet envoûtant dont il est parfois difficile de se détacher.
4En plus de ses aspects esthétiques, ses effets thérapeutiques ont été démontrés par plusieurs études : les personnes souffrant de stress (anxiété, angoisse), d’hypertension artérielle ou de dépression légère se sentent mieux en présence régulière d’un aquarium. De nombreuses professions médicales ne s’y sont pas trompées et elles ont été les premières à intégrer un aquarium dans leur salle d’attente. Dans certaines maisons de retraite également, l’aquarium placé dans une zone centrale devient prétexte à de nombreuses discussions. C’est un objet qui captive l’attention et brise la notion du temps qui passe. Les mouvements des poissons, les couleurs apaisantes des plantes et le clapotis de l’eau procurent des sensations de calme et de sérénité évidentes.
5Lorsque l’on tape « Aquariophilie » sur un moteur de recherche, on obtient deux types de réponses. Pour moitié, les sites concernent des associations où passionnés mettent à disposition, généralement bénévolement, leurs connaissances aux services d’amateurs en quête d’information ou de débutants désireux de se lancer dans cette nouvelle activité. L’autre moitié concerne des sites commerciaux, où boutiques et détaillants font commerce des animaux et plantes d’aquarium, ainsi que du matériel indispensable à leur bonne marche et leur bon équilibre.
6L’aquariophilie est donc un loisir qui consiste à élever le plus généralement des poissons, même si certains amateurs préfèrent se spécialiser dans l’élevage de crevettes, d’escargots, voire même de coraux ou autres invertébrés aquatiques généralement d’origine marine.
7Les premiers aquariophiles furent probablement les Sumériens qui, il y a environ 4 000 ans, décoraient certains temples avec des bassins emplis de poissons. D’autres témoignages artistiques montrent également que les anciens Égyptiens élevaient déjà, semble-t-il à des fins ornementales, des poissons dans des étangs.
8On trouve également de nombreux vestiges de bassins datant de l’époque romaine, néanmoins il semble que les Chinois furent les premiers à avoir maintenu des poissons dans un seul objectif esthétique. Ce sont eux qui domestiquèrent le fameux poisson rouge vers le 1er millénaire avant J.-C. Beaucoup plus tard, en 1369, l’empereur chinois Hongwu lança une fabrique de porcelaine qui produisit de grands récipients destinés à accueillir des poissons rouges. Avec le temps, ces pots ressembleront de plus en plus au « traditionnel » bocal à poisson rouge moderne. Selon d’autres sources, l’aquarium proprement dit aurait été inventé en 1547 sous la dynastie Ming. Les peuples chinois sont de toute façon, en grande partie, à l’origine de nombreuses sélections de cet animal. En Asie du Sud-Est, le célèbre combattant du Siam (Betta splendens) est élevé depuis plusieurs siècles pour son agressivité, afin de participer à des combats d’animaux (au cours desquels les spectateurs parient sur le gagnant).

Peinture murale : fragment de la tombe de Nebamun.
(xviiie dyn., 1350 av. J.-C.), Thèbes, Égypte. © The Trustees of the British Museum
9En Occident, les carassins (genre Carassius) sont les premiers poissons importés pour la maintenance en bac. Au xviiie siècle régnait à la cour de Versailles la mode des poissons rouges connus sous le nom de cyprins dorés. Au début du xixe siècle, on crée les premiers aquariums pouvant contenir des organismes marins ou des espèces d’eau douce tropicales. Vers le milieu de ce même siècle, on expérimente un bac d’environ 60 l contenant des poissons rouges, des plantes aquatiques et des escargots, créant ainsi l’un des premiers aquariums biologiquement équilibrés. À la fin du xixe siècle apparaissent les premiers clubs d’aquariophiles en Allemagne puis aux États-Unis. Le New York Aquarium Journal, publié pour la première fois en octobre 1876, est considéré comme le premier magazine aquariophile du monde.

Betta splendens, mâle.
© P. Hound
10C’est en 1908 que les premiers poissons vivants sont importés d’Amérique du Sud en Europe. Le guppy (Poecilia reticulata), la première espèce largement importée, fait alors le bonheur des aquariophiles par ses qualités de reproducteur et ses nombreuses couleurs et formes. Avec l’électrification des maisons, l’aquariophilie est devenue bien plus populaire. L’électricité a, en effet, permis l’éclairage artificiel, l’aération, la filtration et le chauffage de l’eau.
11L’industrie de l’aquariophilie et des poissons d’ornement démarre véritablement dans la deuxième moitié du xxe siècle. Auparavant, les adeptes capturaient eux-mêmes les poissons mais, depuis le début des années 1950, le marché de l’aquariophilie connaît une croissance constante et forte (15 % par année). En 2008, le marché de l’élevage et la capture de poissons d’aquarium constituaient une part importante du marché des loisirs, avec un total d’environ 3 milliards d’euros par année. La quantité de poissons vendus pour l’aquariophilie est faible par rapport à celle de l’élevage et la pêche alimentaires, mais les revenus engendrés sont considérables, comme le montre un rapport du Pnud1 de 2003 : 1 kg de poissons d’ornement rapporte environ 500 US $, alors que 1 kg de poisson alimentaire rapporte seulement 6 US $, soit près de 100 fois moins.

Guppy mâle (haut) et femelle (bas).
© F. Cisnetti
12Aujourd’hui, le marché des poissons d’eau douce est beaucoup plus important (90 %) que celui des poissons d’eau de mer. La grande majorité des espèces d’eau douce proviennent de fermes d’élevage situées en Asie du Sud-Est (Malaisie, Singapour, Hong Kong, Thaïlande, Philippines…), tandis que la majorité des poissons marins sont encore capturés directement dans leur milieu naturel. Malheureusement, les techniques employées (poison, explosifs…) font souvent payer un lourd tribut aux milieux dans lesquels sont effectués ces prélèvements.
13En Malaisie, le nombre de fermes d’élevage de poissons d’eau douce est passé de 18 en 1980 à plus de 500 en 2004. Plus de 450 millions de poissons d’eau douce y ont été produits en 2003, mais le pays espère atteindre 800 millions de poissons d’ici 2010. La quasi-totalité de la production est exportée et concerne essentiellement les espèces les plus familières que l’on rencontre dans les grandes chaînes de distribution d’animaux : poissons rouges, barbus, rasboras, danios, mollys, guppys, platys et tétras.
14Le Brésil semble être aujourd’hui le premier pays exportateur de poissons d’eau douce capturés dans le milieu. Ainsi, le populaire tétra cardinal, petit poisson très coloré, originaire du bassin amazonien, est trop coûteux à reproduire en grande quantité. Il est aujourd’hui exclusivement capturé au Brésil, en Colombie et au Venezuela. Au Brésil, 60 % de l’économie locale de l’aquariophilie dépend de la capture de cette espèce, une activité pratiquée depuis plus de 60 ans sans problème écologique apparemment. La capture de poissons d’eau douce est également pratiquée dans d’autres régions du monde, en Thaïlande, en Indonésie, au Congo, au Nigeria et au Malawi. L’Afrique est donc encore peu représentée sur le marché mondial de l’aquariophilie, alors que ce continent est potentiellement un des pourvoyeurs principaux de nombreuses espèces, notamment de cichlidés et de Cyprinodontiformes.

Deux variétés communes de Discus.
À gauche, Discus commun (Symphysodon aequifasciata axelrodi). © G. Peixoto Moraes
À droite, Discus bleu (Symphysodon aequifasciata haraldi). © P. Farrelly
15Certaines espèces font l’objet d’un véritable culte :
- Asie : les combattants (Betta splendens) ;
- Amérique du Sud : les Discus (plusieurs espèces appartenant au genre Symphysodon) et certaines espèces ovovivipares comme les guppys ;
- Afrique : les killies et les Cichlidae des grands lacs est-africain (cf. « Parole de chercheur », 302 à 308)
16Le marché actuel offre une palette de plus de 1 600 espèces de poissons et plus de 500 espèces d’invertébrés (crevettes, escargots, crabes, coraux, anémones…).
L’Aquarium tropical de la Porte Dorée
http://www.aquarium-portedoree.fr
Façade de l’Aquarium tropical de la Porte Dorée, à Paris.
© Aquarium tropical de la Porte Dorée/D. Manchon
L’Aquarium de la Porte Dorée a été créé à Paris en 1931, à l’occasion de l’Exposition coloniale, afin de présenter au public les animaux aquatiques des colonies françaises. Les poissons africains y ont donc été largement présents dès sa création.
Après la Seconde Guerre mondiale, il a fallu reconstituer les collections vivantes et Théodore Monod, alors en poste à Dakar, a fait envoyer de nombreux animaux dont les fameux crocodiles du Nil qui ont peuplé la fosse centrale de l’aquarium jusqu’en 2009.
La présentation thématique actuelle fait une large part aux poissons africains.
On les retrouve dans la section consacrée aux poissons dits primitifs (dipneustes et polyptères), ainsi que dans celle consacrée aux poissons électriques (malaptérure, poissons-éléphants, gymnarque...). Mais c’est dans la section biogéographique consacrée à l’Afrique que l’on retrouve le plus grand nombre d’espèces qui permettent d’évoquer leurs biotopes d’origine : fleuves et grands lacs principalement.
Dans deux aquariums voisins se côtoient les perches du Nil et des cichlidés du lac Victoria : cette proximité pédagogique permet de revenir sur les interactions entre ces deux espèces : si les perches du Nil ont pu contribuer à la raréfaction des cichlidés du lac, elles ne sont pas seules en cause ; l’eutrophisation due aux rejets liés aux activités humaines, les espèces invasives comme la jacinthe d’eau, expliquent également cette raréfaction.
Des présentations spécifiques peuvent être mises en place à l’occasion d’expositions temporaires. Cela avait été le cas lors de l’exposition « Poissons et crocodiles d’Afrique » (2006) où six aquariums spécifiques présentaient des killies, accompagnés d’explications sur leur mode de vie.
L’intérêt suscité par les animaux vivants facilite l’accès aux informations présentées à proximité des aquariums, ce qui donne une forte dimension pédagogique à une structure comme l’Aquarium.
Parole de chercheur
Michel Hignette ichtyologue, directeur de l’Aquarium tropical de la Porte Dorée
L’aquariophilie en chiffres
Selon différentes méthodes d’estimation, 10 % des ménages français détiennent des poissons (aquariums, « boules », bassins de jardin...), ce qui représente environ 30 millions de poissons. Les poissons d’eaux douces tropicales sont largement majoritaires, avec 67 % des poissons d’ornement commercialisés, principalement issus d’élevages situés dans le sud-est asiatique.
La France représente environ 15 % du marché européen, et la valeur des poissons qui y sont importés est comprise entre 10 et 20 millions d’euros, selon les modalités d’estimation.
Il y a une quinzaine d’années, on estimait que le chiffre d’affaires des poissons africains à destination de l’Europe représentait 2,5 millions de US $. La France importerait donc des poissons en provenance d’Afrique pour environ 375 000 US $, ce qui est très faible et ne correspond pas au marché réel des espèces dont l’origine biogéographique se situe en Afrique.
À cela, deux grands types d’explications : d’une part, les poissons les plus courants sur le marché aquariophile sont majoritairement élevés dans le sud-est asiatique, y compris pour les espèces africaines ; d’autre part, les cichlidés et les killies africains font l’objet de reproductions importantes chez les aquariophiles qui se les échangent entre eux. Il est difficile de chiffrer ce « marché souterrain », mais la fréquentation des bourses aquariophiles ou la consultation de certains sites internet montrent qu’il n’est pas négligeable.
L’élevage des poissons d’ornement, destinés à l’exportation, nécessite la proximité d’un aéroport international avec des liaisons aériennes régulières, fréquentes, fiables et d’un coût raisonnable vers les pays de destination. Il faut également une stabilité politique et de bonnes conditions de sécurité afin de pouvoir amortir, dans le temps, les investissements nécessaires au bon fonctionnement d’un élevage de poissons d’ornement. Enfin, l’Afrique est pénalisée du fait qu’elle n’a pas de tradition d’élevage de poissons, contrairement à l’Asie du Sud-Est, et de fait dispose d’une faible disponibilité de main-d’œuvre habituée aux exigences de cette activité. Les poissons exportés d’Afrique sont donc plus fréquemment des poissons capturés dans le milieu naturel que des poissons d’élevage.
Quelques exportateurs, implantés sur les rives des grands lacs d’Afrique de l’Est, expédient des poissons élevés ou prélevés dans le milieu. Au Sénégal, une activité d’élevage a démarré récemment, suite à l’installation d’un éleveur français, mais la majorité des espèces produites ne sont pas d’origine africaine, l’éleveur devant se conformer, pour des raisons économiques, aux attentes majoritaires du marché.
À une époque où la valeur économique de la biodiversité est acquise, l’Afrique est loin de percevoir les revenus potentiels d’un marché aquariophile correspondant aux poissons originaires de ce continent.

Les poissons d’aquarium sont devenus depuis quelques années une véritable passion pour de nombreux ménages.
Plusieurs enseignes offrent désormais un choix important d’espèces d’origines multiples. On y trouve aussi bien le célèbre poisson rouge (à gauche) que des formes tropicales, dont certaines espèces de cichlidés africains (en haut). © IRD/D. Paugy
Parole de chercheur
Jean-François Agnèse généticien des populations
Les killies en aquariophilie
Les killies2 sont des Cyprinodontiformes largement représentés sur tous les continents, à l’exception de l’Australie. C’est un groupe voisin des Poecilidés (comme les guppys, ou mollys, xiphos...). Ils sont en général de petite taille (en moyenne 50 à 60 mm). Sauf à de rares exceptions, les killies vivent dans des milieux aquatiques marginaux : marigots, ruisseaux, trous d’eau, fossés bordant les routes, zones inondables et marais permanents ou non. Ce sont d’assez mauvais nageurs mais de bons sauteurs lorsqu’ils sont en aquarium. Ils se nourrissent de petites proies, comme les larves de moustiques ou de petits crustacés aquatiques ou encore d’insectes tombés dans l’eau. Il existe un fort dimorphisme sexuel au niveau de la coloration et souvent de la taille. Les mâles sont plus grands et beaucoup plus colorés que les femelles généralement très ternes.
Il n’y a pas de période de reproduction proprement dite. Les individus se reproduisent tout au long de leur vie, dès qu’ils sont adultes. Les œufs sont souvent pondus dans les racines des plantes ou à même le fond de la masse d’eau. Le mâle étreint la femelle en l’enveloppant de ses nageoires dorsale et anales et la presse contre un support de ponte. À chaque fois, un ou deux œufs légèrement adhésifs sont émis et restent accrochés au substrat. La durée d’incubation des œufs varie entre deux semaines et quelques mois en fonction du régime de reproduction de l’espèce. En effet, on distingue les espèces dites annuelles des espèces non annuelles (mais un certain nombre d’espèces ont un comportement intermédiaire : on dit alors qu’elles sont semi annuelles).
Les espèces annuelles vivent dans des pièces d’eau temporaires, en général des mares qui se remplissent à la saison des pluies et s’assèchent complètement durant la saison sèche. Les œufs pondus par la génération précédente restent en attente dans le sol asséché. Leur développement est stoppé (les œufs entrent en diapause3) et ne reprendra qu’après l’apparition des premières pluies. Tous les alevins naissent en même temps, souvent quelques heures seulement après la première pluie. Ils colonisent la mare en formation et grossissent très vite. En quelques semaines ils deviennent adultes et commencent à se reproduire. Après quelques mois, la mare s’assèche de nouveau et les adultes meurent, ne laissant derrière eux que leurs œufs, prêts à éclore à la prochaine saison des pluies.
Le développement des œufs des espèces non annuelles se fait sans diapause. Ces œufs sont cependant capables de supporter un assèchement de quelques jours et continuent de se développer même s’ils sont hors de l’eau. Dans ce cas, le développement des œufs est simplement différé. Les espèces non annuelles vivent en général dans de petits cours d’eau forestiers de moins d’1 m de profondeur. On les trouve souvent cachées près des bords car ces poissons sont de mauvais nageurs qui n’auraient aucune chance face à un prédateur quelconque.
Les killies connaissent un succès grandissant parmi les aquariophiles. Il y a une trentaine d’années, leur élevage était réservé à une poignée de passionnés. Aujourd’hui, il n’est pas rare d’en trouver en vente dans les animaleries à côté des guppys et des scalaires. Bien sûr les killies sont de véritables bijoux vivants, mais leur comportement souvent timide fait qu’ils ne sont pas adaptés pour un aquarium d’ensemble. Seuls les aquariophiles qui désirent avant tout élever des poissons trouvent dans les killies un groupe à leur mesure. Si les killies deviennent de plus en plus populaires, ils le doivent à deux choses totalement indépendantes, leur mode de reproduction et internet.

Microsorium pteropus.
© Pinpin
Anubias barteri.
© Ebogdan
Parole de chercheur
En effet, les œufs des killies peuvent supporter d’être sortis de l’eau pendant plusieurs jours, voire plusieurs mois. Depuis longtemps, les killiphiles du monde entier avaient l’habitude de s’échanger des œufs en les envoyant simplement par la poste. Aujourd’hui, grâce à internet et aux sites d’enchères en ligne, des centaines d’éleveurs proposent en permanence une multitude d’espèces à la vente. Un simple « clic » suffit pour acquérir une espèce autrefois rarissime. Il y a quelques années encore, on rejoignait un club killiphile (comme le Killi Club de France, http://www.killiclubdefrance.org/) pour se procurer des poissons. Aujourd’hui, on rejoint les mêmes clubs parce qu’on a déjà à la maison des killies achetés sur internet !
Les killies sont en général maintenus entre 20 et 24 °C en bacs monospécifiques pour éviter les hybridations ou, tout simplement, parce que les femelles de nombre d’espèces sont impossibles à différencier. Ils préfèrent de loin la nourriture vivante comme les vers des vases ou les artemias4 mais ils les acceptent aussi congelés. Certains même arrivent à manger les nourritures en paillettes.
Le bac typique fait une dizaine de litres pour un couple. Il est conseillé de planter abondamment avec de la mousse de java, des Anubias5 ou du Microsorium6, trois plantes qui ne réclament pas beaucoup de lumière ni aucun substrat. Le fond du bac sera laissé nu ou alors recouvert soit de feuilles de chênes, soit de tourbe, les deux permettant à l’eau de s’acidifier légèrement et de s’assombrir grâce aux tanins. Les killies sont souvent des poissons timides qui se sentent en sécurité à l’abri des plantes. C’est aussi une façon d’avoir une reproduction dite naturelle. Les œufs sont pondus dans les plantes, et les alevins s’y cachent puis y prospèrent dès leur éclosion.
Mais on peut également décider de prendre leur reproduction en main. Pour les espèces non annuelles, on fabrique un « mop ». C’est un écheveau de laine synthétique de couleur foncée, fixé à un flotteur (liège ou polystyrène). Les killies viennent y pondre, et il est très facile d’y retrouver les œufs. Une fois récoltés, les œufs peuvent être maintenus dans un petit récipient contenant l’eau de l’aquarium des parents, jusqu’à éclosion qui a lieu en général au bout de deux à trois semaines. On peut aussi mettre les œufs au sec, sur un lit de tourbe humide, et les remettre en eau pour déclancher l’éclosion le moment venu. Les alevins sont nourris de nauplii d’artemias puis d’aliments vivants ou congelés comme les adultes.
Pour les espèces annuelles, la ponte a lieu sur le sol de l’aquarium qu’on aura au préalable recouvert de tourbe. On récolte la tourbe après la ponte, on l’assèche légèrement et on la conserve dans des sacs en plastique pendant un à quatre mois selon l’espèce. Le moment venu, on verse la tourbe dans l’eau et les alevins éclosent en quelques heures, voire quelques minutes. Ils acceptent dès leur naissance les nauplii d’artemias. Ils ont en général une croissance extrêmement rapide, et certaines espèces atteignent leur maturité sexuelle au bout de seulement trois semaines.
Chromaphyosemion loennbergii.
© O. Buisson
Fundulopanchax nigerianus.
© O. Buisson
Les killies d’Afrique
© O. Buisson
1– Aphyosemion citrineipinnis.
2– Poropanchax stygmatopygus.
3– Chromaphyosemion bitaeniatum. Parade.
4– Nothobranchius rachovii.
5– Epiplatys olbrechtsi. Parade.
6– Epiplatys infrafasciatus.
7– Fundulopanchax scheeli.
8– Fundulopanchax cinnamomeus.
9– Procatopus nototaenia.
10– Scriptaphyosemion schmitti.
Parole de chercheur
Yves Fermon ichtyologue
Les cichlidés en aquariophilie7
Avec plus de 1 600 espèces décrites, les cichlidés constituent une des familles les plus importantes parmi les poissons téléostéens. Cette famille est répartie principalement en Amérique du Sud et centrale et en Afrique, Madagascar inclus.
Ces espèces ont soulevé très tôt un intérêt chez les aquariophiles par leur forme et leur coloration souvent chatoyante, mais aussi par leur comportement reproducteur qui fait intervenir des soins parentaux élaborés. Chez certaines espèces, les deux parents protègent un nuage d’alevins alors que, pour d’autres, les femelles protègent leurs petits dans la bouche. Cependant, en raison de leur comportement territorial, ces poissons ont aussi la très mauvaise réputation d’être agressifs.
Les aquariophiles séparent généralement les cichlidés en différents groupes :
– selon leur taille : les petites espèces ou cichlidés nains, qui peuvent être maintenus dans des bacs de petit volume, et les grands cichlidés qui atteignent généralement des tailles plus importantes ;
– selon leur origine géographique : Amérique du Sud, Amérique centrale, Madagascar, Afrique des fleuves et Afrique des grands lacs (Malawi, Tanganyika et Victoria essentiellement).
La première espèce importée fut le fameux scalaire (Pterophyllum scalare), rapporté d’Amérique du Sud au début du xxe siècle. Concernant le continent africain, les premières espèces acclimatées furent capturées dans les rivières, comme le « poisson-joyau » (jewell fish des anglophones) du groupe des Hemichromis « rouges », appartenant au groupe H. bimaculatus. Parmi les autres candidats, plusieurs espèces de tilapias ont essentiellement été domestiquées pour étudier leur comportement à des fins aquacoles. Déjà, les anciens Égyptiens maintenaient certains tilapias en captivité dans des étangs. Il s’agissait vraisemblablement de Oreochromis niloticus, d’après ce que l’on peut observer sur les peintures ou les bas-reliefs. Cependant, en raison de leur taille souvent importante, leur comportement souvent agressif et leur propension à « déménager » le décor des aquariums, ils ont vite acquis une très mauvaise réputation auprès de certains collectionneurs. On ne peut pas oublier non plus, le « Pelmatochromis kribensis » (de son vrai nom Pelvicachromis pulcher), petite espèce d’Afrique occidentale très colorée, qui est apparue dans les années 1950 et qui reste encore actuellement parmi les plus appréciées.
Lac Malawi à Namalenje.
Les différentes espèces de cichlidés fréquentent les zones rocheuses du lac où elles trouvent abri et nourriture. Certaines espèces très spécialisées ne se trouvent qu’autour de certaines îles rocheuses isolées (à droite). © V. Soliveres
Puis, peu à peu, grâce à l’amélioration des techniques de transport, dans des cruches au départ et/ou par bateau, puis par avion, on a vu arriver à des fins aquariophiles de nombreuses autres espèces africaines.
C’est à la fin des années 1960 que les premiers cichlidés du lac Malawi ont commencé à être exportés par Peter Davies, puis Stuart Grant et Éric Fleet, et ceux du lac Tanganyika par Pierre Brichard en 1971. Ces pionniers, en explorant les lacs de manière systématique, ont permis la découverte de nombreuses espèces jusqu’alors inconnues. Certaines portent leur nom (Neolamprologus brichardi, par exemple).
De nature robuste et véritables joyaux du fait de leur coloration, ces poissons ont très vite enchanté les amateurs.
Parole de chercheur
Les mbuna8 du lac Malawi et les Tropheus du lac Tanganyika, espèces lithophiles9, ont vite acquis une grande popularité par leur coloration bleue et/ou jaune. Certaines petites espèces, comme les Neolamprologus, Julidochromis du lac Tanganyika ou d’autres genres proches, ont connu un grand succès car ils sont assez faciles à conserver et qu’ils se reproduisent très bien.
C’est à cette époque que des associations « cichlidophiles » ont vu le jour, comme l’American Cichlid Association (ACA) en 1967, la British Cichlid Association (BCA) en 1971 et l’Association France Cichlid en 1979.
L’apport des scientifiques et de certains amateurs comme Herbert Axelrod, Wolfgang Staeck et Horst Linke, Pierre Brichard et Ad Konings ont permis de mieux faire connaître ces poissons et leurs habitats, grâce à la production de photos et de films subaquatiques de qualité. Depuis, l’engouement des passionnés favorise la surenchère, et les collectionneurs exigent de plus en plus d’espèces rares. De ce fait, la découverte de nouvelles « variétés » alimente continuellement la demande aquariophile.
Malgré leurs riches colorations, différentes de celles des poissons des autres lacs, les espèces du lac Victoria ont beaucoup moins de succès car elles sont très difficiles à différencier et elles perdent, en partie, leur coloration, lors du stress de la capture. De ce fait, les quelques essais d’exportation effectués sont restés sans lendemain. Actuellement, la majorité des espèces conservées en aquarium a été rapportée par des collectionneurs ayant effectué des séjours au bord du lac.
En Afrique, les cichlidés des grands lacs africains sont actuellement les plus prisés parmi les aquariophiles, et il existe plusieurs exportateurs qui se fournissent directement dans les lacs Malawi et Tanganyika. Mais récemment, grâce notamment à Anton Lamboj, quelques espèces de rivières commencent à faire leur apparition.
Si l’importation de spécimens sauvages se poursuit, plusieurs fermes d’élevage se sont développées en Floride, en Tchéquie ou bien en Asie. Malheureusement, cette production s’accompagne souvent d’hybridations, de maladies ou de malformations diverses inhérentes à la production de masse. Néanmoins, cela reste un commerce florissant, et plusieurs boutiques spécialisées dans la vente des cichlidés ont vu le jour dans ces vingt dernières années. À titre d’exemple, actuellement, un magasin français achète annuellement près de 10 000 individus.
Dans les grands lacs, on minimise généralement l’impact des prélèvements de cichlidés, mais quelques exemples montrent que les retombées peuvent être parfois importantes :
– dans le lac Malawi, pour permettre une production et une collecte plus aisées, on a déplacé certains mbuna dans des zones où ils étaient originellement absents. Cette introduction a modifié l’équilibre des communautés présentes ou entraîné la raréfaction de certaines espèces autochtones ;
– dans le lac Tanganyika à Pemba, près d’Uvira en République démocratique du Congo (RDC), vit le Tropheus sp. « black » découvert par Georges Marlier, qui présente plusieurs patrons de coloration. Les exportateurs ayant préférentiellement pêché la forme la plus colorée, celle-ci est désormais devenue excessivement rare. Dans ce cas, c’est la sélection d’une « forme » qui peut avoir des conséquences.
Mais il y a également un côté positif des choses puisque les aquariophiles contribuent à la conservation d’espèces. Par exemple, en France, l’association Haplochromis maintient des espèces du lac Victoria et de sa région, dont certaines sont considérées comme éteintes en milieu naturel.

Bibliographie
POUR EN SAVOIR PLUS
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Davenport K. E., 1996 – Characteristics of the current international trade in ornamental fish, with special reference to the European Union. Rev. sci. tech. Off. int. Epiz., 15 (2) : 435-443.
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Konings A., 2002 – Le grand livre des cichlidés. El Paso, Texas, Cichlid Press, 240 p.
Konings A., 2007 – Les cichlidés du Malawi dans leur milieu naturel. El Paso, Texas, Cichlid Press, 4e édition, 424 p.
Konings A., Dieckhoff H. W., 1992 – Les secrets du Tanganyika. El Paso, Texas, Cichlid Press, 208 p.
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Linke H., Staeck W., 1986 – Cichlidés africains I, espèces de l’Afrique Occidentale. Herrenteich, Allemagne, Tetra Verlag, 142 p.
Linke H., Staeck W., 1986 – Cichlidés africains II, espèces de l’Afrique Orientale. Herrenteich, Allemagne, Tetra Verlag, 150 p.
Seehausen O., 1996 – Lake Victoria Rock Cichlids, taxonomy, ecology and distribution. Zevenhuizen, The Netherlands, Verduijn Cichlids ed., 304 p.
Il ne faut pas entrer dans la rivière sans en connaître la profondeur.
Il faut réfléchir avant d’agir.
Notes de bas de page
1 Programme des Nations Unies pour le développement.
2 Killi (killies au pluriel) est un nom issu du vieil hollandais « kil » qui signifiait petit ruisseau.
3 La diapause est un arrêt de l’activité ou du développement des organismes qui intervient lorsque les conditions sont défavorables. Selon les groupes ou les régions, la diapause peut être provoquée par la température, les conditions hydrologiques ou la carence de nourriture disponible.
4 L’artemia (Artemia salina) est un petit crustacé vivant dans les lacs salés, les lagunes et les marais salants. Lorsque les conditions de vie du milieu ne sont plus favorables, l’artemia est capable de produire des œufs de durée (qui ont la faculté de pouvoir, après réhydratation, donner naissance à une larve appelée nauplius, même après des années). La facilité de stockage des œufs et les qualités nutritionnelles des nauplii en ont fait une nourriture de choix pour la plupart des écloseries de poissons et de crustacés dans le monde. On utilise aussi les artemias adultes fraîches ou congelées en aquariophilie.
5 Le genre Anubias regroupe des plantes à croissance plus ou moins lente. Les feuilles de ces plantes sont coriaces et restent délaissées par les plus gros poissons. Ces plantes ne nécessitent pas de terre et peuvent être simplement accrochées à un objet quelconque.
6 Microsorium, ou fougère de Java, est une plante d’eau douce dont la texture dure et fibreuse rebute les poissons herbivores ou végétariens. Comme l’Anubias, elle est donc fortement recommandée et utilisée en aquariophilie.
7 Remerciements à Mireille Schreyen (Fishes of Burundi), Eric Zeitoun (Abysse) et Patrick Tawil (AFC) pour leur aide et leurs informations.
8 Le nom de mbuna (ou m’buna) est généralement réservé à deux genres de cichlidés (Pseudotropheus et Labeotropheus) qui sont endémiques du lac Malawi. Le nom mbuna signifie « poisson des rochers » dans la langue tonga des populations qui vivent au bord du lac Malawi.
9 Une espèce lithophile fréquente de préférence les biotopes pierreux ou rocheux.
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