Vulnérabilités urbaines face au changement climatique : un cas d’étude en Bolivie
p. 88-91
Texte intégral
Le contenu du projet de recherche
1Un grand nombre de villes andines, notamment en Bolivie, présentent une grande hétérogénéité de caractéristiques physiques et environnementales (altitude, climat, nature du sol, système de bassins et de pentes), sociales et économiques (inégalités entre les quartiers, identités plus ou moins affirmées) et de l’urbanisme (fortes centralités, zones d’habitat individuel ou zones de densification et d’expansion, présence d’habitat peu consolidé). Cette hétérogénéité génère une diversité d’impacts et de réponses au changement climatique, nécessitant une approche transsectorielle et interdisciplinaire. Dans le cadre d’un programme1 visant à renforcer les capacités des acteurs clés de deux villes boliviennes, La Paz et Tarija, les secrétariats de l’environnement des communes concernées, deux centres de recherche et deux ONG ont construit une étroite collaboration pour faire face aux nouveaux défis du changement climatique. Le programme s’est articulé autour de quatre axes d’étude. Tout d’abord, une modélisation hydro-climatique à une échelle fine (1/50 000 pendant 10, 30 et 70 ans) a montré : 1) la stabilité des précipitations, mais l’augmentation des événements extrêmes ; 2) une augmentation importante des écarts de températures, pouvant aller jusqu’à 7 0C ; et 3) l’importance d’une vallée entre zone tropicale et Altiplano, celle du Zongo, pour la régulation climatique des villes de La Paz et El Alto. Cette modélisation, conjointement à la réalisation d’ateliers avec les acteurs des villes2, a permis une hiérarchisation des menaces et la définition des paramètres de vulnérabilité physique, sociale, économique et politique des villes. Ce programme a ainsi permis de développer des schémas intégrés de risques (appelés « chaîne de risque ») – sous la forme d’ateliers participatifs lors desquels sont énumérées toutes les variables qui composent la menace, l’exposition, l’impact et la vulnérabilité, ainsi que les éléments qui font liens entre ces 4 composantes – pour 4 menaces priorisées : inondation, glissement de terrain, diminution de la ressource en eau et vagues de chaleur. Ensuite, sur la base de ces schémas, une série d’indicateurs de diagnostic et de suivi de la vulnérabilité au changement climatique et une cartographie précise de ces indicateurs (au niveau des 649 organisations territoriales de base, qui sont chacune l’unité minimale de gestion) ont pu être développées. Enfin, un plan d’adaptation a été rédigé, comportant 10 projets prioritaires et une centaine de mesures permettant de proposer des actions renforçant la capacité de résilience dans les villes, ainsi que le financement de ces projets.
Une méthodologie entre rigueur scientifique et priorité des acteurs
2Du point de vue méthodologique, la valeur ajoutée de ce programme est la liaison constante qui s’est construite entre les modélisations des hydro-climatologues, la conception des chaînes de risques effectuée par les géographes, le travail des sociologues sur les indicateurs et les perceptions des risques, les évaluations financières menées par les économistes, et finalement la recherche de projets priorisés par les acteurs sociaux, qui sont susceptibles de devenir la base d’une politique de résilience par les cadres de la mairie. Un travail constant d’allers-retours entre ces différents acteurs, notamment les associations de quartiers qui connaissent le mieux le terrain, s’est avéré fondamental pour permettre des résultats cohérents dans une démarche intégrée. Du point de vue scientifique, cette étude a montré l’importance des impacts de la variabilité climatique dans des villes qui présentent des caractéristiques extrêmes (altitude et sécheresse), associée à une variabilité géographique et sociale qu’il est nécessaire de comprendre à une échelle fine pour pouvoir proposer des actions ciblées pertinentes pour la gestion municipale. L’intégration, dès le début de ce programme, des acteurs de la gestion dans le programme scientifique a permis une validation par le terrain et une cohérence des propositions d’actions en 6 ensembles : « ville verte d’altitude », « conservation intégrale du patrimoine écologique de Zongo », « conservation des écosystèmes andins fragiles d’altitude », « drainage urbain », « développement d’une nouvelle culture de l’eau » et « création d’un centre de résilience au changement climatique ».
Exemple de construction d’une chaîne de risque pour le phénomène « inondation »

Sont énumérés ici quelques exemples de variables ; la méthode cherche ensuite à mettre en relation ces variables du point de vue qualitatif et quantitatif pour évaluer les priorités des risques et les possibilités d’actions.
Les limites de l’application opérationnelle
3Un tel programme interpelle également sur les limites de participation des scientifiques dans la maîtrise du changement climatique à travers des programmes dont la mise en œuvre relève souvent de la responsabilité d’organismes de coopération ou d’ONG. Même si ce travail a permis de construire un plan d’adaptation réaliste, quelle garantie avons-nous de la bonne application de ce plan ? Dans quelle mesure les scientifiques peuvent-ils avoir une responsabilité dans cette phase de mise en œuvre ? La science de la durabilité dans sa dogmatique ne devrait-elle pas aussi considérer la participation ou supervision des scientifiques dans la mise en application de leurs résultats et recommandations ? Dans ce cas, quelles pourraient en être les modalités ? Des cadres méthodologiques tels que les théories du changement pourraient aider à évaluer ces limites.
Bibliographie
Pour aller plus loin
Notes de bas de page
1Il s’intitule « Indice de vulnérabilité au changement climatique dans les villes de La Paz et Tarija » (2019-2022), financé par le programme LAIF (Initiative « Facilité d’investissement pour l’Amérique latine ») de l’Union européenne, l’Agence française de développement et la Corporación Andina de Fomento.
2Près de 30 institutions liées à l’étude ou la gestion de la ville ont participé aux ateliers : laboratoires d’université, organismes internationaux, ONG, institutions publiques comme les secrétariats de mairie et certains ministères, des organismes privés comme les chambres d’industrie et de commerce ou l’association des ingénieurs, des associations de quartier.
Auteurs
-
Eduardo García Alonso
Instituto de Hidrología de Cantabria, Cantabrie, Espagne
-
Hubert Mazurek
IRD, UMR LPED, La Paz, Bolivie
hubert.mazurek@ird.fr
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Préhistoires au sud du Triangle d’or
Valéry Zeitoun, Hubert Forestier et Supaporn Nakbunlung (dir.)
2008
À la découverte des villages de métier au Vietnam
Dix itinéraires autour de Hà Nội
Sylvie Fanchette et Nicholas Stedman
2009
Des sources du savoir aux médicaments du futur
Jacques Fleurentin, Jean-Marie Pelt et Guy Mazars (dir.)
2002
Manuel de sclérochronologie des poissons
Jacques Panfili, Hélène de Pontual, Hervé Troadec et al. (dir.)
2002
The inland water fishes of Africa
Diversity, ecology and human use
Didier Paugy, Christian Levêque et Olga Otero (dir.)
2017
Discovering Craft Villages in Vietnam
Ten itineraries around Hà Nội
Sylvie Fanchette et Nicholas Stedman Nicholas Stedman (trad.)
2016
Coopération Afrique-Europe en matière de recherche et innovation
Défis mondiaux, réponses bi-régionales
Andrew Cherry, Gérard Ralphs, James Haselip et al. (dir.)
2018
Au cœur des mondes de l'aide internationale
Regards et postures ethnographiques
Philippe Lavigne-Delville et Marion Fresia (dir.)
2018
