URL originale : https://books.openedition.org/irdeditions/5564
Préface
Christian Levêque et Catherine Aubertin
p. 13-15
Texte intégral
IRD/P. Cecchi - Rencontre entre chercheurs et usagers au bord du réservoir de Kiémou.

1Les sociétés ont appris depuis longtemps à se protéger des excès de l’eau. Elles se prémunissent des inondations en érigeant des digues ou en construisant des barrages, tout comme elles pallient la pénurie en développant l’irrigation, en recherchant l’eau dans les nappes ou en construisant des réservoirs… L’édification de petits barrages, justement, est l’une des réponses des sociétés sahélo-soudaniennes à la pénurie en eau qui défraie régulièrement les chroniques climatiques depuis quelques décennies : c’est une forme de sécurisation par rapport à la variabilité pluviométrique. Ils permettent d’assurer presque toute l’année une réserve en eau pour soutenir des productions vivrières diverses (agricoles, pastorales, maraîchères) et satisfaire les besoins domestiques. Les premiers de ces aménagements ont été édifiés dans les années 1970 dans le nord de la Côte d’Ivoire pour y développer l’agriculture irriguée, notamment la riziculture ; la décennie suivante, d’autres ont été conçus comme points d’eau pour l’abreuvement du bétail ; beaucoup, voire tous, ont été exploités pour la pêche. Mais, avec le temps, ces petits barrages ont progressivement été perçus comme des aménagements à vocation multi-usages qui participent au développement économique de régions où la démographie croissante pèse de plus en plus sur l’utilisation des ressources naturelles, en générant une demande alimentaire sans cesse croissante, notamment en direction des zones urbaines. Les plus anciens de ces ouvrages ont tous été construits par des sociétés nationales. Désormais, l’État se positionne en complément des financements mis en œuvre par des collectivités villageoises ou des particuliers, qui manifestent ainsi leur volonté de s’approprier ce mode de gestion de l’eau dans le cadre de leurs systèmes productifs. Comme l’indiquent les responsables du programme de recherche, ces aménagements hydrauliques sont devenus de fait, dans les années 1990, un véritable « patrimoine naturel » qu’il convient aujourd’hui de mieux connaître pour en sécuriser tant les ressources que les formes d’exploitation.
2Cette forme de gestion de l’eau en zone aride est répandue dans différentes régions du monde. On la retrouve aussi bien dans le Nordeste brésilien que dans les zones sèches du Mexique, du sud de l’Europe, de l’Afrique du Nord ou encore de l’Asie. Les habitués des routes sahéliennes du Burkina Faso comme de la Côte d’Ivoire ont pu se rendre compte au fil des années des changements intervenus dans le paysage. Les petits barrages ont créé des îlots de verdure, ont permis de développer des activités agricoles et pastorales, ont surtout redynamisé la vie paysanne, en diversifiant ses activités, dans des régions qui traditionnellement s’étiolaient durant la longue saison sèche. On peut se rendre compte également, en visitant les centaines de petits barrages qui ont été édifiés dans ces régions, des changements intervenus dans les pratiques des sociétés rurales pour mettre en valeur leur environnement naturel.
3C’est donc à de véritables questions de nature systémique qu’ont été confrontés les scientifiques qui se sont attachés à comprendre le fonctionnement des ces socio-écosystèmes, que d’autres appellent également anthroposystèmes. Et la nécessité d’une démarche multidisciplinaire s’est imposée de fait. Certes, elle n’a pas été facile à structurer et organiser, et l’on doit mettre à l’actif des responsables du programme d’avoir tenu le cap d’une approche intégrée. Car les scientifiques empêtrés dans le carcan des académismes ont souvent tendance à recentrer leurs activités sur leur domaine spécifique de connaissance. Mais les questions soulevées par l’étude « Petits Barrages » ne peuvent se satisfaire d’analyses sectorielles. En quoi modifient-ils le cycle de l’eau ? Quelles en sont les conséquences sur le fonctionnement des écosystèmes terrestres et aquatiques ? Quel en est l’impact sur le développement socio-économique ? sur la santé ?
4On est plus souvent habitué également en matière de milieu aquatique à des études de grands écosystèmes : les grands barrages, comme celui de Kossou, les grands fleuves, comme le Niger, les grandes zones humides, comme les lagunes ivoiriennes. Les petits barrages n’avaient pas l’aura de ces milieux qui ont suscité de nombreuses recherches. Et pourtant ils offrent d’énormes avantages comparatifs quand on traite des questions d’environnement et de développement durable :
tout d’abord, du fait de leur nombre et de la variété des conditions édaphiques, ils permettent une véritable recherche comparative sur le fonctionnement des systèmes aquatiques, ce que l’on a du mal à faire sur de grands écosystèmes souvent uniques ;
taille, quantité et diversité introduisent une nouvelle perception : l’étude de ces hydrosystèmes artificiels ne peut se faire qu’à l’échelle de l’ensemble des aménagements, et non en les considérant un par un. Leur vocation, comme leurs impacts, passe par la considération de leur nombre : l’objet d’aménagement du territoire n’est pas l’individu-barrage, mais la matrice que leur nombre et leur dispersion vont tramer dans les paysages ruraux ;
ensuite, ils servent éventuellement de laboratoire naturel où l’on peut pratiquer des biomanipulations, ce qui renforce l’approche comparative par une approche expérimentale ;
enfin, ce sont aussi de véritables laboratoires du développement durable dans lesquels les coutumes et les pratiques, héritées des cultures traditionnelles, peuvent être mises à l’épreuve des faits et surtout du changement de façon comparative.
5L’IRD ne pouvait ignorer ces petits barrages qui constituent sans aucun doute une des questions majeures d’environnement (si l’on définit bien ce terme comme celui de l’environnement humain) et un véritable enjeu pour le développement durable des zones soudano-sahéliennes. Il a relevé le défi d’un programme interdisciplinaire comme il avait su le faire à l’occasion du Programme de lutte contre l’onchocercose. Pour cela, il s’est associé à des partenaires solides appartenant à divers instituts de recherche ivoiriens. Et le produit que les responsables du programme nous proposent est bien une co-production. C’est ainsi que l’on doit concevoir la recherche pour le développement en coopération : traiter de questions scientifiques dans le cadre d’une recherche finalisée, en étroite collaboration avec des partenaires intéressés aussi bien par la formation que par l’utilisation des résultats de la recherche.
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L’eau en partage
Ce livre est cité par
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