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Annexe 4. À propos de Monodiella flexuosa, une plante « mystérieuse » recherchée par Théodore Monod
p. 332-334
Texte intégral
1À la fin de sa vie, T. Monod a tenté de retrouver de nouveaux échantillons de taxons qu’il avait précédemment étudiés, et en particulier le type de Monodiella flexuosa. Cette petite Gentianacée avait été décrite par R. Maire qui la lui avait dédiée en 1943, sur une récolte que T. Monod avait effectuée le 18 mars 1940 dans un suintement de l’enneri Gongom au Tibesti septentrional libyen (Dohone). Il s’agissait, d’après R. Maire, d’un genre et d’une espèce endémiques, jamais retrouvé par la suite. T. Monod a certainement été très attaché à cette découverte, et reconnaissant à R. Maire de lui avoir dédié un genre nouveau.
2Certains taxinomistes ont considéré ce genre comme non valable et l’ont inclus dans le genre Centaurium sous le nom de Centaurium flexuosum (Maire) Lebrun et Marais. T. Monod a par la suite essayé de justifier la position de R. Maire, à la fois par des recherches sur le terrain et par l’examen du spécimen type. À cette fin, Diemer (2002) a organisé quatre voyages entre 1995 et 1997 en compagnie de T. Monod, mais dont aucun ne permit de retrouver Monodiella, y compris sur le site où elle avait été découverte. L’ultime mission réalisée en mars 1998, cette fois-ci dans la Tassili n’Ajjer, dans des habitats a priori favorables aux environs de Djanet et au bord des gueltas d’Iherir, fut tout aussi infructueuse comme le relatent Benchelah et Maka (2010) dans leur ouvrage Théodore Monod au Tassili. À la recherche de la Monodiella.
3Au retour de cette dernière mission, T. Monod contacta P. Quézel au sujet de cette Monodiella flexuosa, donnant lieu à quelques échanges de courriers.
Lettre du 6 avril 1998
« Cher collègue et ami,
Je reviens du Tassili à la recherche, vaine jusqu’ici, d’un second exemplaire de Monodiella flexuosa Maire 1943, considéré comme un Centaurium flexuosum par J.-P. Lebrun. Il existerait un type dans l’herbier du Muséum, mais il s’agit en fait d’un fragment sans fleurs ni fruits à côté duquel on a collé de la main de René Maire le nom de l’espèce.
Que faut-il en penser ? Peut-être sauriez-vous comment on a procédé à la bipartition de l’herbier Maire partagé entre Paris et Alger. Que faisait-on quand il s’agissait d’un type ? Essayait-on de partager le type en deux portions autant que possible représentatives l’une et l’autre du taxon considéré, ou bien mettait-on d’un côté, un type aussi complet que possible, et de l’autre un simple fragment du spécimen original ? Cette affaire a, vous le devinez, une extrême importance pour moi. Aussi sachant que vous êtes le botaniste le mieux au courant de tout ce qui concerne le sort de l’herbier Maire, je me permets de vous poser un certain nombre de questions.
La partie de l’herbier Maire se trouvant à Alger est-elle conservée encore aujourd’hui dans les mêmes locaux qu’autrefois ? Sauriez-vous qui est actuellement le botaniste chargé de la gestion et de la conservation de ce trésor ? À qui devrais-je éventuellement m’adresser pour obtenir des renseignements sur le type de l’échantillon : T. Monod 8045 du 18 mars 1940 récolté à Aïn Gongom, Libye ? En supposant que le type soit retrouvé, estimez-vous qu’il serait possible d’en obtenir une bonne photographie ?
Excusez-moi d’avoir à vous importuner ainsi, mais à qui s’adresser sinon à Pierre Quézel ? Vous êtes celui qui pourra me conseiller le plus utilement et j’attendrai avec autant d’impatience et de gratitude votre avis. Merci d’avance et bien cordialement.
Théodore Monod »
4J’avais effectivement vu, lorsque j’étais professeur à Alger, l’échantillon en question, mais ne provenant pas de l’Afrique du Nord, il avait été inclus dans l’herbier général du laboratoire de botanique et non dans l’herbier de l’Afrique du Nord (herbier René Maire), déposé dans ce même laboratoire. Lorsqu’à la suite de l’occupation et de l’incendie partiel de la faculté, et devant l’incertitude qui planait à propos de cet herbier majeur, il fut décidé de l’envoi, au Muséum national d’Histoire naturelle à Paris, du double des types déposés dans cet herbier, Monodiella, qui n’y figurait pas, n’a pas été dédoublé, et je pense que l’exemplaire du Muséum avait directement été envoyé à Paris par R. Maire à l’occasion de la description de ce genre, comme d’ailleurs semble le confirmer l’étiquette citée ci-dessus. Il n’en reste pas moins que le type était bien l’échantillon d’Alger. Je conseillais donc à T. Monod d’entrer en rapport avec Mme M. Dahmani-Megrerouche, professeur à l’université d’Alger pour qu’elle vérifie si cet échantillon était encore présent à Alger dans l’herbier général. J’ai de mon côté contacté cette collègue, qui m’a assuré que cet échantillon n’y figurait pas.

Spécimen type de Monodiella flexuosa récolté par T. Monod au Tibesti le 18 mars 1940 et sur lequel s’est basé R. Maire pour décrire ce nouveau taxon ; cette part est actuellement en dépôt dans l’herbier d’Afrique du Nord de Maire (MPU-Maire), à l’université de Montpellier.
5Le 4 mai 1998, je reçus une nouvelle lettre de T. Monod.
« Cher collègue et ami,
Votre aimable lettre du 25 avril me confirme donc la présence du type de Monodiella flexuosa à Alger. J’ai écrit à Mme Malika Dahmani-Megrerouche, mais devrais-je me rendre à Alger pour examiner ce précieux type, puique le prétendu « type » de Paris n’est qu’un misérable débris sans intérêt dépourvu de fleurs et de fruits ? L’Aïn Gongom que j’ai pu atteindre, il y a deux ans, est aujourd’hui, totalement tari et à Iherir je n’ai trouvé que Centaurium pulchellum, C. spicatum et Blackstonia grandiflora. Si le type de 1940 conservé à Alger pouvait fournir quelques graines et si celles-ci étaient encore vivantes, cela permettrait au moins au docteur Louis Zeltner, spécialiste de Centaurium de préciser enfin le nombre chromosomique du genre Monodiella… Si je n’ai que 96 ans, je reste cependant toujours désireux de m’instruire. Grand merci de votre aide et croyez, cher collègue et ami, à ma bien reconnaissante et cordiale amitié.
Théodore Monod »
6Une dernière lettre de T. Monod à ce sujet, me fut adressée le 11 mai 1998, où, avec d’autres demandes de renseignements d’intérêt biogéographiques et botaniques, il ajoutait :
« Autre chose, l’herbier du Muséum a été averti par moi que son “type” de Monodiella flexuosa est en réalité un misérable et scandaleux débris du véritable type que vous avez vu à Alger, […] qu’il va me falloir retrouver et probablement aller […] voir ».
7T. Monod a été aussi averti de l’absence de l’échantillon dans l’herbier général d’Alger. Entre-temps, à la suite de transformations importantes à la faculté des Sciences et Techniques de Marseille-St-Jérôme, où nous ne disposions plus de moyens suffisants pour assurer la conservation correcte des herbiers, je donnais mon accord pour que mes collections puissent être transportées et mises en dépôt au Muséum d’histoire naturelle d’Aix-en-Provence, ce qui fut fait. Cet organisme lança un programme de réhabilitation et de classement des herbiers, et un bilan fut dressé des types déposés dans mes herbiers, notamment ceux du Sahara, du Darfour et de Méditerranée orientale. La liste m’en fut adressée, et quelle ne fut pas ma surprise en 2006 d’y trouver dans l’herbier saharien, Monodiella flexuosa. J’allais contrôler sur place, et il s’agissait bien de la planche si activement recherchée par T. Monod !
8Comment est-elle arrivée là ? Je ne vois qu’une explication : en 1962, en début d’année, devant l’allure que prenaient les événements en Algérie, à la demande et avec l’aide du professeur L. Emberger, il fut décidé de rapatrier en métropole la totalité de l’herbier Maire et de mes herbiers personnels. Cette période correspondait à la rédaction du tome II de la Nouvelle flore de l’Algérie et des régions désertiques méridionales (Quézel et Santa, 1962), et j’avais dû sortir de l’herbier général pour les étudier, quelques échantillons dont celui de Monodiella, et les déposer dans mon laboratoire. Ce déménagement a été réalisé dans une certaine confusion, et sans doute la part de Monodiella a été jointe aux herbiers qui se trouvaient dans la pièce où je travaillais. Cette résurrection imprévue du type de Monodiella fut rapidement connue, et notre collègue suisse Louis Zeltner, spécialiste de ce groupe, vint spécialement à Aix-en-Provence pour l’étudier. Il y récolta quelques graines qui n’ont malheureusement pas germé m’a-t-il dit.
9Selon la mise au point de J. Mathez (comm. pers., octobre 2014), il existe au moins deux parts – ne comportant que de « maigres rameaux presque stériles » – de la récolte Monod 8045 citée par R. Maire dans sa diagnose de 1943, puis par R. Maire et T. Monod en 1950 :
l’échantillon MPU011979, actuellement en dépôt dans l’herbier d’Afrique du Nord de Maire (Gentianacées) de l’université de Montpellier (MPU) ; cet échantillon, provenant de l’herbier général de l’université d’Alger, a d’abord transité par l’herbier de la faculté des Sciences de Marseille-St-Jérôme (MARSSJ), puis par celui du Muséum d’histoire naturelle d’Aix-en-Provence ;
l’échantillon P00070139, présent au Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN), dont l’étiquette initiale porte « Herb. Inst. Fr. Afrique noire », qui figure sur la photographie du type de 1950 ; il est probable que c’est T. Monod lui-même qui a rapporté cet échantillon de l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) au MNHN, mais on ignore s’il peut en rester une partie à Dakar.
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