7. La houe, le joug et le tracteur ou la culture motorisée
p. 199-213
Texte intégral
1Dans le groupe des exploitations motorisées, deux exemples sont présentés. Le premier concerne une exploitation prospère, dirigée par le président du groupement villageois. La maîtrise de la main-d’œuvre et des processus techniques, la forte personnalité du chef d’exploitation et l’obtention de bons résultats économiques assurent une forte cohésion à cette unité de production. Le second illustre une situation où des résultats financiers déplorables sont la conséquence du départ d’une partie des jeunes travailleurs. La main-d’œuvre restante n’est plus en mesure d’entretenir les surfaces nécessaires au remboursement des charges liées au tracteur. Pendant l’hivernage, le recours à la solidarité des associations de culture permet de pallier temporairement le manque de main-d’œuvre familiale.
QUAND L’ANCIEN ET LE NOUVEAU SE RENCONTRENT
Coton et maïs, bases du système de culture
2Le système de culture simplifié est représentatif des exploitations motorisées de Boho-Kari qui, en général, obtiennent de bons résultats économiques.
3Le chef de famille appartient au lignage Douwani et au segment de lignage Yamouni, qui est détenteur de droits fonciers permanents. Le bloc de culture est situé sur les terres de la famille et la sécurité foncière de l’exploitation est garantie. Les 25 membres de la famille sont répartis dans quatre ménages où l’âge moyen des actifs est de 33 ans. Âge moyen qui devrait baisser sensiblement dans un avenir proche, compte tenu du grand nombre d’enfants. Le chef d’exploitation est l’oncle du responsable des travaux agricoles (figure 38).

Figure 38. Organigramme d’une exploitation motorisée (exploitation 5), Boho-Kari, 1988.
4Un des jeunes chefs de ménage est un fils adoptif et n’est pas originaire du village. Outre le fait que le chef d’exploitation est un « notable » respecté et descendant d’un des lignages fondateurs du village, le chef des travaux est responsable de l’association de sa classe d’âge, président du groupement villageois et guérisseur réputé, malgré son jeune âge. Il dirige de fait l’exploitation et, de par ses nombreuses responsabilités, guide les délégations qui représentent le village auprès des administrations départementales.
5Les revenus monétaires substantiels de ces dernières années ont permis des investissements importants dans du matériel agricole, du cheptel et des constructions en parpaings de ciment. Il existe une grande cohésion dans cette exploitation dont les chefs de ménage dépendants n’ont jamais cultivé de parcelles secondaires pour leur propre compte.
6En 1972, la « grande famille » d’une femme de Béréba, mariée à Boho-Kari à un membre du lignage Layouni, demande à sa belle-famille de répondre à une invitation de culture dans le cadre du contrat de mariage. C’est au cours de ce voyage que l’actuel chef des cultures observe le travail opéré par un attelage bovin et revient avec l’intention d’acquérir le matériel de culture à traction animale. En 1973, à la suite du décès du chef de famille, le frère du défunt le remplace et autorise l’acquisition du matériel. Mais les bœufs achetés en prévision de la culture à traction animale doivent être abattus pour les funérailles afin de célébrer dignement l’événement. Peu après le décès, l’exploitation qui regroupait l’ensemble des membres du segment de lignage Yamouni et qui constituait l’ancienne maison1 éclate en deux unités différentes, toujours existantes en 1989. Avant la rupture, la maison Yamouni exploita successivement plusieurs blocs de culture dans différents lieux-dits de brousse.
7Autant que la mémoire collective et que les repères temporels puissent être fiables, l’historique des blocs de culture permet de confirmer l’exploitation d’un bloc proche du village dans les années 1950. À l’époque, la durée d’exploitation des blocs était de l’ordre de 11 ans. Les champs de village furent abandonnés par la famille à la fin des années 1940.
8En 1973, après le décès signalé, l’éclatement de la maison, trouve sa véritable cause dans la volonté d’acquisition de bœufs de labour par une partie des jeunes. À la suite du litige, les membres de l’exploitation actuelle décident d’abandonner l’ancien champ de Bongoro pour en exploiter un nouveau à Gniogokui. Les deux nouvelles exploitations se partagent les céréales et décident de stocker séparément les récoltes suivantes.
9L’acquisition de matériel et l’adoption de nouvelles techniques dans les vingt dernières années démontrent la grande capacité d’adaptation et d’innovation de la famille. L’adoption du coton remonte au temps de la colonisation et celle des insecticides et des engrais complets au début des années 1970. Cette exploitation autochtone a été la deuxième à acquérir la culture à traction animale, qui fut introduite au village par un migrant dafing, à la fin des années I960. Pendant une décennie, de 1974 à 1984, l’exploitant n’a cessé de s’équiper en matériel de traction bovine. Les acquisitions de la charrue en 1974, de la charrette en 1975, des sarcleurs et des butteurs en 1980 sont réglées au comptant avec l’argent du coton. À partir de 1984, le paysan investit dans la chaîne de traction motorisée : tracteur et charrue en 1984, herse et semoir en 1985, sarcleur, butteur, benne basculante et moulin en 1986, égreneur à maïs en 1987, cribs à maïs et construction d’une maison de quatre pièces en 1988 et, enfin, construction d’un magasin de stockage de 60 m2 au sol en 1989. Au moment de la segmentation, la maison Yamouni possède 16 bovins qui sont partagés entre les deux nouvelles unités de production. En 1984, quand l’exploitant acquiert le tracteur, il ne possède que 7 bovins mais à la fin de l’année 1988, malgré les importants investissements en matériels et bâtiments, l’exploitation dispose d’un troupeau de 31 bêtes.
10Le processus d’accumulation, extrêmement rapide et important, a pu être réalisé sans apport de financement extérieur, mis à part le gros investissement du tracteur et de la charrue, en 1984, qui a nécessité un emprunt de 3 millions de francs CFA auprès de la Caisse nationale de crédit agricole. Le reste du matériel, le cheptel et les bâtiments ont été financés par les ressources internes de l’exploitation provenant de la culture cotonnière. En 1987, l’acquisition de l’égreneuse à maïs est la source de nouvelles rentrées monétaires. Pendant la campagne 1988-1989, l’égrenage de 274 tonnes de maïs, dont 40 tonnes pour la famille, 155 tonnes pour les autres paysans motorisés et 79 tonnes pour d’autres exploitations du village, permet à l’exploitant de récupérer 15,5 tonnes de grain, en nature2. Cette rémunération correspond à la production de plus de cinq hectares de maïs ou au cinquième de la surface totale. Les activités annexes de saison sèche pratiquées par les chefs de ménage n’ont pas participé au financement des investissements. Aucun membre de la famille n’a quitté le village pour aller travailler ailleurs depuis la période des travaux obligatoires ; les revenus de l’émigration ne sont donc pas à l’origine de l’équipement agricole.
11Le bloc de culture s’étend sur 25,34 ha (figure 39) ; il est organisé autour de la culture du maïs et du coton, par un réseau de chemins de 2 m de large. La parcelle de maïs s’étend sur plus de 12 ha d’un seul tenant et fait face à la culture du coton. Les hommes travaillent moins que dans les autres exploitations du village et bénéficient de 174 jours de repos alors que les paysans utilisant la culture à traction bovine n’en ont que 123 et les paysans en culture manuelle 142. À l’inverse, les femmes ne bénéficient que de 106 jours contre 119 et 127 jours dans les autres groupes. Cet exemple confirme l’augmentation du travail féminin dans les exploitations motorisées et met en évidence l’importance de la récolte dans les travaux des champs. Récolte qui correspond à 70 % des temps dépensés sur le coton et 80 % sur le maïs.
12Si la motorisation diminue très sensiblement les temps de travaux culturaux, elle n’intervient pas sur ceux consacrés à la récolte, qui prend ainsi une importance considérable (tableau XXXII).

Figure 39. Parcellaire d’une exploitation motorisé (exploitation 5), Boho-Kari, 1988
Tableau XXXII. Temps de travaux par culture et par hectare de l'exploitation 5, Boho-Kari, 1988.

13Avec l’introduction du tracteur, les paysans se trouvent confrontés à l’inévitable problème de la mécanisation de la récolte ; il sera seulement résolu lorsque les moyens techniques et les coûts seront accessibles aux exploitants.
14Les temps de travaux observés sur la culture du coton sont inférieurs de 22 % à ceux des exploitations en culture à traction animale et de 34 % à ceux des exploitations en culture manuelle. Bien que l’exploitant possède une trentaine de bovins et que trois paires de bœufs soient en état de travailler pendant la campagne agricole, la culture à traction bovine n’est utilisée que pour effectuer une partie des sarclages du coton. Le désherbage complet du maïs, assuré à l’aide des produits herbicides, et l’utilisation du tracteur pour butter les cultures sont responsables de la sous-utilisation des attelages bovins. Par contre, l’utilisation fréquente du tracteur dans les façons culturales et dans l’égrenage du maïs permet de bien amortir la chaîne de traction motorisée. Avec 530 heures de travail par an, l’exploitant peut raisonnablement penser garder son tracteur pendant 6 ou 8 ans, dans la mesure où la durée de vie du moteur varie entre 3 000 et 4 000 heures dans des conditions normales d’utilisation.
15Le retard relatif des pluies, en 1988, ne permet pas d’assurer des semis aussi précoces que les années précédentes (figure 40).
16Courant mai, l’exploitant sème dès qu’il le peut en se conformant précisément au schéma technique vulgarisé par la société cotonnière. Il sème une partie du coton, puis la totalité du maïs pendant les deux premières semaines de juin, pour ensuite reprendre les semis de coton jusqu’au début juillet. La bonne qualité du travail réalisé les années précédentes a amené la société cotonnière à demander à cet exploitant de multiplier les semences de maïs pour son compte, afin qu’elle puisse les revendre aux autres paysans. Les paysans des alentours viennent aussi lui acheter spontanément des semences de maïs.
17Les échanges de travail avec l’extérieur sont nombreux et largement favorables à l’exploitation (tableau XXXIII).

Figure 40. Calendrier cultural d’une exploitation motorisée (exploitation 5), Boho-Kari, 1988.
Tableau XXXIII. Les échanges de travail de l’exploitation 5, Boho-Kari, 1988-1989.

18En effet, si elle exporte 208 journées de travail dans l’année, elle en reçoit 668 en contrepartie, soit trois fois plus. Le solde de 460 jours correspond à 2,5 personnes actives à plein temps et à 21 % de la main-d’œuvre familiale. Cet apport de main-d’œuvre doit pondérer l’excellence des résultats économiques obtenus. Les relations de dépendance qu’entretient l'exploitant avec les autres unités de production reposent sur sa position sociale, son nouveau statut économique acquis avec la motorisation et sur les excellentes relations que le jeune chef des travaux sait entretenir avec ses collègues. Les échanges de travail reposent essentiellement sur les récoltes qui représentent la contrainte majeure de l’exploitation et sur la présence d’un « salarié » bouvier qui a gardé le cheptel pendant 5 mois, après l’abandon de la garde par les enfants de la famille. Nourri par l’exploitant, le bouvier reçoit un salaire mensuel de 3 000 F CFA. Une observation plus fine des échanges de travail indique que l’exploitation exporte les 208 jours dans 36 exploitations et reçoit 306 jours de 20 autres. Les échanges de travail non rémunérés se font donc en sa faveur. Le reste du travail importé (362 jours) provient de travailleurs salariés qui reçoivent un salaire journalier moyen de 171 F CFA. La main-d’œuvre est embauchée pour le gardiennage du cheptel (41 %), la récolte du coton (29 %), le débroussaillement des parcelles (10 %) et les travaux de construction (15 %). Les associations d’entraide assurent le chargement du coton, l’égrenage du maïs et quelques travaux culturaux.
Les bons résultats économiques
19Les rendements à l’hectare obtenus par la culture du coton et du maïs sont respectivement de 2 118 kg et de 3 803 kg. Ces rendements élevés vont de pair avec un niveau de charges directes à peine supérieur à celles des paysans motorisés et illustrent, encore une fois, l’effet bénéfique d’un travail en profondeur quand il est bien réalisé dans un sol de qualité. Seule la consommation d’azote épandu sur le maïs (6l unités/ha) est nettement supérieure à la moyenne du groupe. Toutefois, la marge d'amélioration des rendements du maïs est encore importante dans la mesure où les densités de semis et les doses de fertilisation pratiquées restent faibles au regard des doses qui permettent les excellents résultats obtenus dans les stations expérimentales du Burkina Faso. Statistiquement, la pluviosité ne constitue pas un facteur limitant pour les cultures et, en cas de forte fumure, le risque aléatoire d’une mauvaise répartition des pluies et de ses conséquences sur les rendements est compensé par les gains de productivité, les bonnes années.
20Les niveaux de rendement autorisent une rémunération de la journée de travail sur la culture du coton de 1 303 F CFA et de 1 721 F CFA sur la culture du maïs. Un prix du maïs plus élevé (65 contre 45 F CFA) fournirait une rémunération de 3 060 F CFA par jour. Il est évident que, dans ces conditions, l’exploitant peut embaucher des travailleurs saisonniers qu’il paie 500 F CFA par jour, au mieux, pour les gros travaux. Pour l’exploitation, le revenu des cultures s’élève à 2 593 386 F CFA, auquel il faut ajouter les produits annexes et notamment le revenu dégagé par les prestations motorisées lors des labours et des battages. Le revenu total s’élève à 4 201 486 F CFA pour l’exploitation et 350 124 F CFA par travailleur. Ce niveau de revenu, exceptionnel dans l’Afrique des savanes, ne fait que confirmer l’excellence des résultats.
21Bien qu’il ait délégué la gestion quotidienne de la maisonnée au jeune chef des travaux, le chef d’exploitation prend les décisions importantes en dernier ressort ; il est aussi responsable de la famille vis-à-vis de la collectivité. La répartition des vivres entre les femmes des différents ménages, la gestion des stocks de grain, l’organisation des chantiers et la répartition des tâches, les relations avec les organismes techniques incombent au chef des travaux. Celui-ci décide aussi, de concert avec le chef de famille, de l’affectation des revenus après le remboursement des annuités d’emprunts à moyen terme et des dettes à court terme, et de la part de l'autofinancement pour les investissements futurs. Chaque membre de la famille reçoit alors une indemnité pour les travaux de la campagne passée.
22La distribution du grain est réalisée par le frère du chef des travaux qui assume le rôle traditionnel de kala. Chaque femme reçoit trois sacs de maïs après la récolte du coton et trois nouveaux sacs au mois de juin. Pendant l’hivernage, le grain est distribué chaque jour à la femme qui prépare le repas pour l’ensemble des travailleurs. L’exploitant estime qu’il lui faut, chaque année, deux sacs par personne, soit cinq tonnes de céréales pour l’ensemble de la famille, un stock qu’il ne vend pas, quoi qu’il arrive.
23En mai 1989, après la campagne agricole, une fois les charges courantes et les frais de motorisation payés, et les emprunts à court terme remboursés, l’exploitant investit 600 000 F CFA dans un magasin, il avance 300 000 F CFA d’argent liquide à des parents. Ensuite, il procède au versement de l’indemnité de 17 000 F CFA aux femmes actives et 22 500 F CFA aux hommes pour un montant global de 231 500 F CFA. La décision de l’affectation des revenus est prise par un conseil de famille composé des chefs de ménage. Les créances extérieures concernant les prestations de services du tracteur s'élèvent à 350 000 F CFA à ce moment-là. Créances qui sont récupérées quelque temps plus tard.
24Depuis l’acquisition du tracteur, en 1984, sept bicyclettes, trois lits d’intérieur et plusieurs appareils de radio ont été achetés par le chef d’exploitation pour les différents ménages. Le seul gros investissement « non productif » a été la maison de parpaings de ciment, construite en 1988, sur le modèle des maisons réalisées par le groupement villageois pour les instituteurs. Les dépenses privées sont, en définitive, très réduites au regard des investissements productifs. La quasi-totalité des revenus a été réinvestie dans le matériel agricole et dans une moindre mesure dans le cheptel bovin ; 23 têtes de bétail ont été acquises en 4 ans, ce qui correspond à un investissement de l’ordre de 300 000 F CFA par an.
25En définitive, cette exploitation en zone des savanes apparaît comme l’une des plus performantes au Burkina Faso. Elle se rapproche, par son fonctionnement économique, des exploitations agricoles des pays d’Europe du Nord. Le travail n’est plus le seul facteur de production et le niveau des charges directes et de structure exige de l’exploitant une production importante. Cette exploitation qui appartient à un lignage détenteur de droits fonciers originels bénéficie d’une totale maîtrise de la terre. La présence de jeunes enfants assure la vitalité future et renforce la forte cohésion actuelle entre les chefs de ménage. La bonne rémunération de la journée de travail autorise l’embauche de main-d’œuvre salariée qui est alors en mesure de résorber les pointes de travail à la récolte du coton et de faire face aux travaux spécialisés d’élevage et de construction. Les principaux investissements en matériel agricole ayant été réalisés, les surplus monétaires à venir seront capitalisés sous forme de cheptel, dans un premier temps. Puis, le chef d’exploitation pense s’engager dans le commerce de céréales par l’achat de vivres à la récolte et dans l’investissement d’un camion de bonne capacité pour le transport des grains sur le marché de Bobo-Dioulasso. Les transactions peuvent laisser une marge substantielle lors de la revente, en saison sèche.
26L’efficacité du système d’exploitation repose sur la personnalité du chef des travaux et ses qualités de bon gestionnaire. La prise de décisions collectives par le conseil de maison est à l’origine de la cohésion du groupe. Cependant, la faible redistribution de liquidités aux travailleurs, en fin de campagne, peut constituer un facteur de contestation dans l’avenir. Les femmes sont en effet très largement impliquées dans la production agricole, tout en continuant d’assurer les lourdes tâches ménagères, sans bénéficier de contrepartie appréciable. Il n’en reste pas moins que les sommes reçues par les travailleurs, bien que faibles au regard des revenus globaux, sont encore supérieures à celles touchées par leurs homologues d’autres exploitations. En outre, l’appartenance à une exploitation économique puissante permet d’envisager l’avenir de façon optimiste. Les jeunes chefs de ménage voient leur avenir au village et non dans l’expatriation forcée à la recherche de revenus improbables. La sécurité alimentaire, un meilleur accès aux médicaments et à l’hospitalisation en cas de maladie grave, aux biens de consommation, et l’espoir d’un habitat de qualité renforcent la cohésion de la famille. La disparition de l’actuel chef d’exploitation ne devrait pas remettre en cause l’équilibre existant car la relève est déjà assurée par l’actuel chef des travaux.
DU DÉPART DES JEUNES AUX DIFFICULTÉS ÉCONOMIQUES
27Le dernier exemple illustre une situation difficile où une succession d’événements tragiques remet en cause un équilibre déjà précaire. Cette exploitation au patronyme Lohouara, qui appartient au segment de lignage Layouni, exploite un champ au lieu-dit de brousse Zabo, propriété du lignage. Entre les années 1940 et 1956, puis 1968 et 1988, cette famille a toujours mis en valeur les terres du lignage en exploitant les blocs de culture sept ans d’affilée, en moyenne. Vu l'importance du domaine foncier, le chef de famille se contente de cultiver les terres du lignage et de s’assurer ainsi un domaine stable et incontesté. Au début de l’hivernage 1988, la famille comprend 20 personnes (figure 41).

Figure 41. Organigramme familial d'une exploitation motorisée (exploitation 6), Boho-Kari, 1988.
28Au cours de la campagne, la seconde femme du chef d’exploitation quitte la concession avec ses enfants car son fils aîné, qui doit se marier, se trouve en concurrence avec son demi-frère qui courtise la même demoiselle. Le père, ne voulant pas trancher le litige, est obligé de laisser partir le ménage, qui décide de quitter le champ familial et d’en ouvrir un autre en brousse. Un peu plus tard dans la saison, une des jeunes filles de la première femme se marie et quitte la famille pour aller rejoindre son époux. Enfin, au début de l’année 1989, pendant la récolte du coton, le fils aîné décède à la suite d’une courte maladie.
29La campagne agricole se déroule donc avec 15 personnes et les huit actifs travaillent 17,7 ha (2,20 ha par actif). La surface de culture prévue initialement devait être de 22 ha mais, à la suite du départ du ménage, le chef de famille décide de réduire cette surface. Le parcellaire présente une structure en damier et traduit la nécessité de maintenir les rentrées pécuniaires. La surface de coton occupe, en effet, 56 % de la surface totale et la réduction de la surface a porté principalement sur la culture du maïs (figure 42). Avec les réductions de la main-d’œuvre et des surfaces, la charge de travail reste dans la moyenne du groupe des exploitations motorisées.
30La culture à traction animale est employée de façon plus soutenue que dans l’exemple précédent. Utilisée modérément lors des labours et du sarclage du coton, elle intervient surtout au moment du buttage des cultures en remplacement du tracteur, dans un souci de réduction des dépenses de carburant (tableau XXXIV).
Tableau XXXIV. Temps de travaux par culture et par hectare de l’exploitation 6, Boho-Kari, 1988.

31Le calendrier cultural ne se distingue pas fondamentalement de celui des exploitations motorisées mais les semis de maïs et les épandages d’engrais sont réalisés avec plusieurs semaines de retard et sont le reflet d’une mauvaise organisation et d’un manque de main-d’œuvre. Au cours de la campagne, les associations de culture sont intervenues, à deux reprises, pour rattraper les retards dans les travaux : une première fois lors de l’implantation des cultures et une seconde fois à la récolte du coton. Le solde positif des échanges de travail (183 jours) correspond au travail fourni par les associations pour combler les retards ; les échanges de travail avec les autres unités de production s’équilibrent pratiquement.

Figure 42. Parcellaire d’une exploitation motorisée (exploitation 6), Boho-Kari, 1988.
32L’histoire récente de cette exploitation montre que son équipement en matériel agricole n'a été possible qu'avec l’aide de financements extérieurs. C’est en 1967 que la grande famille Layouni a éclaté en sept exploitations, dont trois subsistent aujourd’hui. Dès le début des années 1960, la grande famille utilisait l’engrais azoté mais ce n'est qu’au démantèlement de l’ancienne maison que le chef actuel utilisa l’engrais complet sur la culture du coton. En 1975, le chef de famille acquiert une charrue attelée et devient le troisième propriétaire d’attelage. Ne disposant que d’un bœuf, il doit emprunter de l’argent pour compléter la paire.
33D’autres acquisitions suivent, toujours sur crédit. L’acquisition du tracteur et de la charrue a lieu en 1987. L’année suivante l’exploitant détient un petit troupeau de six bœufs de trait qu’il a acquis sur plusieurs années. L’accumulation de matériels agricoles et de quelques bœufs repose sur l’utilisation régulière du crédit car les résultats économiques n’ont jamais permis de dégager une épargne suffisante pour financer les nouvelles acquisitions. Les résultats de la campagne 1988-1989 sont à l’image des faibles surplus dégagés par le passé.
34Le rendement du coton est de 1 032 kg/ha et celui du maïs de 3 064 kg. Ces deux chiffres expriment, à eux seuls, les difficultés de l’exploitation : le premier ne couvre pas le coût de production qui est de 1 100 kg, alors que le second est largement bénéficiaire. La consommation d’insecticide (9,1 litres/ha) est faible et ne permet que trois passages, alors qu’une protection efficace en requiert cinq. Les niveaux de fertilisation minérale sont conformes aux pratiques des paysans motorisés et n’expliquent pas la chute de rendement du coton, qui est à rechercher dans un mauvais entretien de la culture. Les travailleurs n’ont pas pu s’organiser correctement pour contrôler l’enherbement lié à l’absence d’herbicide et à la non-utilisation du tracteur.
35À l’inverse, malgré la faible consommation d’intrants, les rendements du maïs sont très bons, inférieurs de 10 % seulement à ceux obtenus par le groupe des paysans motorisés. Or, l’exploitant a mis en œuvre des charges directes de 22 802 F CFA/ha, inférieures de 18 % à celles du groupe. Ces résultats traduisent la volonté de privilégier une culture qui est à la base de la couverture des besoins vivriers. Avec un coût de production de 2 116 kg de maïs, la marge nette reste positive (948 kg).
36Les charges de structure, prévues pour être amorties sur une surface plus importante correspondant à la main-d’œuvre de départ, sont rapportées à la surface réduite et s’élèvent à 72 490 F CFA/ha (supérieures de 32 % à celles du groupe). Une surface de 24 ha aurait généré des charges de structure de 53 310 F CFA/ha.
37En définitive, les difficultés de cette exploitation mettent en évidence les conditions de bon fonctionnement d’une exploitation motorisée. Dans un système de culture qui exige un travail manuel important au moment de la récolte du coton, la surface par actif ne peut dépasser 2 à 2,2 ha sans qu’une embauche de main-d’œuvre saisonnière soit envisagée à la récolte. D’autre part, compte tenu des charges importantes liées à la motorisation, une surface de 22 à 25 ha est nécessaire pour amortir le matériel et couvrir les charges de financement. Cette surface nécessite de 11 à 13 actifs pour faire face au travail et correspond à des familles de 22 à 26 personnes, au minimum. La cohésion du groupe est nécessaire pour la pérennité de l’équilibre et l’assurance du remboursement de la dette. L’exemple ci-dessus illustre le formidable moyen de pression dont disposent les jeunes, lors d'un conflit, pour se faire entendre. Dans le cas présent, le conflit s’est soldé par le départ de la seconde épouse et de ses enfants, qui ont gagné leur autonomie mais perdu une relative sécurité économique, en mettant en grande difficulté l’exploitation d’origine. Le chef d’exploitation n’a d’autre alternative que de rétrocéder le tracteur pour rembourser les encours ou de réintégrer sa seconde épouse avec ses enfants, hypothèse peu probable compte tenu du conflit entre les deux frères.
38La principale condition d’une mécanisation agricole durable, outre le fait que la constitution d’une épargne en vue de l’acquisition du matériel est avant tout nécessaire, peut se résumer à l’existence d’une culture commerciale capable de générer des revenus monétaires. Dans l’ouest du Burkina Faso, l’écoulement du coton par un organisme stable, à un prix garanti, connu des producteurs en début de campagne, et le paiement de la récolte quelques mois après la livraison répondent à cette exigence. La fourniture, en début d’hivernage, des intrants et le report du coût du crédit à court terme sur le prix de vente des fournitures complètent le dispositif. Le financement du matériel nécessite aussi que l’exploitant ait accès au crédit agricole à moyen ternie, dans de bonnes conditions.
39Pour l’exploitation, la main-d’œuvre familiale constitue la contrainte majeure. Une faiblesse ou une réduction de la force de travail engendre des retards dans la réalisation des opérations culturales et une surcharge de travail dont les conséquences sur les productions sont inévitables. L’implantation des cultures, les semis, les démariages et les premiers sarclages forment un goulet d’étranglement que peuvent lever en partie l’utilisation des outils tractés ou les traitements herbicides. Mais, si des opérations peuvent être mécanisées, les récoltes sont réalisées à la main et dépendent, avant tout, de la main-d’œuvre disponible. Le maintien des jeunes actifs et l’agrandissement de la famille par le mariage du chef d’exploitation ou de ses dépendants sont les éléments principaux de la stratégie du chef de famille. L’exploitant se doit de maintenir une forte cohésion entre les différents ménages pour éviter que certains d’entre eux ne quittent l’exploitation. L’appel aux travailleurs extérieurs par le biais d’échanges de travail ou par le salariat devient possible dans le cas de bons résultats.
40Enfin, l’accès à la terre représente le dernier handicap pour le développement de la mécanisation. Les exploitations détentrices de droits fonciers peuvent se constituer des domaines d’exploitation stables et reconnus par la collectivité alors que les autres doivent se contenter de situations plus précaires.
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