Crises des systèmes productifs et prégnance des stratégies individuelles
p. 73-94
Texte intégral
1Après 1945, plusieurs crises graves ont déstabilisé la base économique des sociétés diola : la crise climatique des années 1970-1985, en affectant longtemps les systèmes productifs agricoles qui n’ont pu s’adapter, a servi de révélateur à des mouvements sous-jacents, tant au plan démographique que politique. Ces crises ne sont pas des phénomènes isolés. Au contraire, elles constituent un ensemble complexe d’inter-relations qui rendent peu pertinents les raisonnements rapides sur la situation casamançaise. C’est ainsi que l’ancienneté et la profondeur du fait migratoire attestent la capacité des populations à rechercher ailleurs dans des secteurs économiques moins sinistrés les moyens de répondre au manque d’opportunités locales, mais aussi leurs difficultés à résoudre localement les crises traversées. Au plan politique, la résurgence en 1982 des revendications indépendantistes apparues dans les années 1940 traduit également un désarroi certain, face à la dégradation brutale des conditions d’existence en Basse Casamance. Certes, il s’agit seulement d’un aspect de cette crise, dont les racines comportent également des dimensions plus spécifiquement politiques vis-à-vis du pouvoir de Dakar.
Les dimensions des crises
La crise écologique
2Si les chocs pluviométriques ont été particulièrement sévères pour les zones plus septentrionales du Sahel, leurs conséquences sur les systèmes de production plus soudaniens, et notamment ceux de la Basse Casamance, n’en ont pas été moins sérieuses. La baisse de la pluviométrie conjuguée à sa variabilité accrue a eu de profondes conséquences sur les ressources et leurs modes d’exploitation. Les années récentes ne sont cependant pas les seules périodes sèches qu’ait connues la Casamance (Cormier-Salem, 1992).
3Dans son étude de la pluviométrie sur le bassin de la Casamance, qui porte sur les données collectées jusqu’en 1986, Dacosta (1992) retrace l’évolution décennale des isohyètes 1 500 et 1 100 mm durant la période 1927-1986, et montre ainsi le caractère progressif de la diminution des précipitations. Même si les découpages entre décennies sont arbitraires et différents, les mêmes tendances se retrouvent aux stations de Bignona et Diouloulou entre 1950 et 1994. On notera la sensible amélioration des totaux annuels depuis le début des années 1990.
4À Bignona, le déficit hydrique enregistré huit années sur dix entre 1954 et 1994 atteint des proportions significatives correspondant aux périodes critiques du riz et des autres productions pluviales : – 20 mm pour la dernière décade de juillet, – 30 mm, – 40 mm, – 20 mm pour les trois décades du mois d’août, – 40 mm, – 15 mm et – 35 mm pour les trois décades suivantes de septembre, soit une diminution de 90 mm de pluie pour chacun de ces deux mois. Le début du mois d’octobre marque maintenant la fin de la saison des pluies, alors que dans les années pluvieuses on pouvait compter avec une probabilité de 80 % sur des apports de 60 mm en moyenne. C’est donc au total à une perte de 240 mm en moyenne, répartie sur trois mois correspondant aux périodes critiques des grandes cultures, que doivent faire face les producteurs de Basse Casamance.
5Outre les conséquences évoquées sur les cultures pluviales, la sécheresse a provoqué une dégradation globale du fonctionnement hydrique de l’écosystème plateaux-versants-vallées/mangroves. Ces milieux, et en particulier le domaine fluvio-marin, avaient fait l’objet de travaux de recherche avant les épisodes de sécheresse. Ces travaux mettaient en évidence le fragile équilibre qu’autorisaient la circulation des eaux douces entre le plateau et les zones basses de vallées et de mangrove et l’intrusion des eaux salées dans les zones soumises à la marée qui prévenaient les phénomènes massifs d’oxydation. Les écoulements d’eau douce dans les affluents et dans le cours principal de la Casamance se prolongeaient pendant la presque totalité de la saison sèche, ce qui limitait la salure des eaux et des sols. De plus, avant la sécheresse, les nappes superficielles des plateaux n’étaient pas salées et se trouvaient au-dessus des eaux de surface du réseau hydrographique ; les nappes des sols de bas-fonds n’étaient pas toujours salées et la salure des sols de mangrove restait faible du fait du lessivage des sels par les pluies (Boivin et Loyer, 1989).
Figure 4 – Analyse fréquentielle de la pluviométrie. Station de Bignona. Comparaison des risques entre les périodes 1950-1968 et 1968-1994

En l’absence d’aménagements, le réseau hydrographique ne fonctionne plus comme un drain de la salure mais devient une source de sel pour le milieu.
6Avec la baisse de la pluviométrie, on assiste à une dégradation progressive de cet équilibre écologique dans lequel la circulation de l’eau douce joue un rôle régulateur majeur. En l’absence d’aménagements, le réseau hydrographique ne fonctionne plus comme un drain de la salure mais devient une source de sel pour le milieu. La nappe sous les versants baisse progressivement et passe au-dessous du niveau de celle du marigot salé, avec comme conséquence l’inversion des flux d’eau salée, qui vont alors de la Casamance vers le marigot et enfin vers la rizière (fig. 5).
Figure 5 – Dynamique des eaux de surface et souterraines entre périodes « humides » et périodes « sèches »

7Ces remontées salines augmentent progressivement jusqu’à produire un profil de salinité inversé où les parties les plus salées se trouvent être les zones les plus éloignées de l’embouchure, contrairement au fonctionnement du système en période « humide » (Pages et al., 1987). Dans ce contexte, les sols présentent deux types de dégradation, l’acidification et la salure, cette dernière étant causée soit par remontée des nappes salées (évaporation en saison sèche), soit par intrusion de lames d’eau salée par le jeu des marées pour les zones qui sont soumises à leur influence (Barry et al., 1988 c)
8Avant la sécheresse, les sols des mangroves et des vallées soumises à l’influence marine étaient des sols potentiellement sulfatés acides, c’est-à-dire qui contenaient des quantités importantes de composés soufrés maintenus à l’état réduit par la submersion permanente. La chute des niveaux des nappes et la brutalité de cette évolution, surtout depuis 1984 (Brunet, 1988, pour la vallée de Djiguinoum ; Boivin et Loyer, 1989), ont provoqué l’oxydation des composés soufrés et la production d’acide sulfurique induisant un accroissement de l’acidité sous forme d’aluminium échangeable en solution.
Une crise écologique de grande ampleur met à l’épreuve les sociétés de Basse Casamance

9Dans certaines vallées, ces évolutions très acides demeurent limitées aux zones des bas de versants qui reçoivent l’essentiel des eaux de ruissellement et dont la topographie favorise l’engorgement. La plus grande partie des sols de rizière sont très acides (pH 3-4, voire 2) ce qui condamne la totalité des espèces végétales. Ce phénomène revêt une importance régionale du fait de son ampleur géographique (Pages et al., 1987 ; Loyer et al., 1988).
10Les accumulations d’eaux de ruissellement chargées en fer provenant des sols ferrugineux de plateau dans ces zones engorgées provoquent la réduction du fer qui bloque le développement du riz (toxicités ferreuses peu répandues). Les tannes (surfaces stériles) se développent aux dépens de la mangrove dans la majeure partie des vallées des affluents de la Casamance (Baïla, Bignona, Soungrougrou), et ce dans des proportions considérables. C’est le cas dans le bassin de Koubalan mesuré par Boivin et Le Brusq (1985) où de 34 % de la superficie du moyen bassin en 1969, la superficie en mangrove passe à 16 % en 1984 ; les zones de tannes quant à elles passent de 13 % de la superficie en 1969 à 60 % en 1984 (Boivin et Le Brusq, 1985). Dans le cas des rizières douces, le déficit hydrique provoque une inversion des flux entre domaine doux et domaine salé ; l’abaissement de la nappe d’eau douce permet sa contamination par les nappes salées, ce qui provoque la salinisation des rizières de nappe jusque dans les bassins les plus septentrionaux comme celui du Soungrougrou. Les marigots de Bignona, de Baïla et tous les affluents sur la rive droite de la Casamance subissent ce même processus qui voit une augmentation considérable des tannes (Loyer et al., 1988).
11La recherche affirme le caractère « naturel » de ces évolutions (Boivin et Loyer, 1989) : « Nous insistons sur le fait que ces évolutions se produisent en milieu naturel, sans intervention humaine. Contrairement à ce qui a pu être écrit, le facteur anthropique n’a ici qu’un rôle tout à fait secondaire » et plus avant « la modification du régime hydrique est donc responsable d’une catastrophe écologique à l’échelle régionale. Salure et acidité en sont les expressions. La réversibilité de ces phénomènes est tout à fait douteuse en l’absence d’aménagement ». La salure s’accompagne d’une disparition du couvert végétal naturel des mangroves (Badiane, 1986 ; Boivin et Loyer, 1989).
12Cette dégradation drastique des conditions de production dans les mangroves aménagées et les fonds de vallées alluviales a des conséquences sur le reste de l’écosystème exploité. En effet, les versants et les plateaux sont également affectés par la sécheresse et les remontées salines. La palmeraie située sur les versants, entre les marigots et les plateaux, est très sensible à l’augmentation de la salinité de la nappe qui l’alimentait habituellement. La palmeraie constituait pour les populations avant la sécheresse une source de revenus et de produits autoconsommés non négligeable au niveau des économies domestiques, et revêtait encore une importance économique au niveau régional (Eychenne et Beye, 1990). Or la palmeraie ne produit plus, et sa dégradation s’accompagne d’un affaiblissement net de la vigueur du couvert forestier des versants qui pâtissent de l’élévation de la salinité lorsqu’ils ne sont pas défrichés.
Les producteurs ont répondu à la baisse de productivité des rizières par un recours accru aux productions pluviales (arachide et céréales), en accroissant les déboisements et les mises en culture sur les plateaux et les versants.
13Les producteurs ont répondu à la baisse de productivité des rizières par un recours accru aux productions pluviales (arachide et céréales), en accroissant les déboisements et les mises en culture sur les plateaux et les versants. Ces défrichements ont soumis des sols légers et souvent sableux à l’agressivité des pluies ; l’érosion s’est accentuée, entraînant des matériaux fins dans les vallées et provoquant l’ensablement des rizières.
14Ces phénomènes de dégradation sont en étroite interaction : la baisse de productivité dans les rizières alimente le besoin en défriche pour les cultures pluviales et la conduite extensive de ces dernières renforce les besoins en terres sur les plateaux et les versants. Les plateaux et les versants sont également mis en culture pour des productions maraîchères irriguées de contre-saison qui se développent sous l’impulsion des femmes et des opérateurs de développement à partir des années 1975. Ces périmètres maraîchers ont un statut foncier souvent précaire et sont rarement l’objet de pratiques visant à reproduire et à améliorer leurs conditions de fertilité.
La crise de subsistance
15Les données statistiques de l’Inspection régionale de l’agriculture de Ziguinchor fournissent des séries chronologiques concernant la dynamique des principales productions du département de Bignona sur une durée de trente-cinq ans. Ces statistiques agricoles permettent de dégager l’évolution des mises en culture et des productions de 1960 à 1994.
Une déprise agricole
16Globalement, le constat qui prévaut depuis 1960 est celui d’une déprise agricole relativement massive à l’échelle du département de Bignona. Environ 35 000 hectares, soit 1 000 hectares par an, ne sont plus cultivés entre 1960 et 1994.
17Les évolutions de chaque culture vont également dans le sens d’une réduction des superficies cultivées, mais l’évolution générale masque des différences entre cultures. Le mil et le sorgho envisagés conjointement montrent une tendance continue à la baisse entre 1960 et la fin des années 1980, avec une remontée sensible entre 1990 et 1994 qui semble directement liée à la sensible amélioration de la pluviométrie au début des années 1990. Cependant, le rassemblement des données de ces deux cultures cache la quasi-disparition du sorgho, alors que le mil, après avoir connu la même tendance à la diminution, suit la remontée pluviométrique de ces dernières années, avec toutefois une forte sensibilité à l’aléa pluviométrique. Le déclin est également fortement marqué pour l’arachide dont les superficies sont divisées par deux ou trois selon les années, oscillant actuellement entre 10 000 et 15 000 hectares, alors que l’on se situait entre 25 000 et 35 000 hectares au début des années 1960. Le maïs montre une relative stagnation, les superficies d’emblavement actuelles ne dépassant pas celles des années 1960, avec seulement 1 500 à 2 000 hectares.
18Alors que la Basse Casamance est réputée pour sa tradition rizicole, il semble bien, au vu des données globales, que celle-ci soit également menacée. En trente-cinq ans, les superficies emblavées en riz perdent environ 10 000 hectares, en passant de 20 000-25 000 à 10 000-15 000 durant la dernière décennie. À défaut de données statistiques plus précises, notamment en ce qui concerne les différents types de riziculture, mais en fonction de nos observations de terrain et d’autres travaux de recherche, il est possible d’apporter quelques précisions à cette évolution régressive. Elle recouvre la disparition quasi effective des rizicultures de mangrove dont les exigences en force de travail et en eau pour le lavage des sols sont incompatibles avec les disponibilités actuelles. À cette riziculture, qui suppose d’importants aménagements de la mangrove, et à la riziculture de bas-fonds se substitue une riziculture pluviale plus sommaire et moins productive à l’hectare qui se pratique en pluvial plus ou moins strict sur les versants. En termes de productivité, les données globales indiquent une stagnation certaine des rendements qui se situent aux alentours d’une tonne par hectare. La sensibilité marquée aux aléas climatiques montre que le riz est conduit comme une culture pluviale non sécurisée au plan hydrique, en dépit des systèmes sophistiqués décrits par Pélissier à la fin des années 1950 – mais actuellement profondément déstructurés – ou des potentialités non encore exploitées d’aménagements récents pour sécuriser au plan hydrique les rizicultures de bas-fonds.
19Les emblavements en mil et sorgho, d’une part, et en riz, d’autre part, réagissent de façon contrastée à l’amélioration récente de la pluviométrie : les mil et sorgho atteignent 40 % des mises en cultures alors que le riz ne dépasse pas les 25 % durant la même période. Ce faible engouement pour la riziculture traduit une dégradation profonde des écosystèmes, en particulier des rizières, dont la production, pourtant localisée a priori dans des zones bien alimentées en eau, se comporte moins bien que les mil et sorgho sur les plateaux.
La déprise agricole se traduit au plan des disponibilités alimentaire et monétaire par une régression très marquée.
20La déprise agricole se traduit au plan des disponibilités alimentaire et monétaire par une régression très marquée. Les quantités globales de productions disponibles dans le département de Bignona pour les quatre cultures principales sont divisées par deux en trente-cinq ans : on passe en effet d’un disponible se situant entre 75 000 et 85 000 tonnes par an à des tonnages compris entre 35 000 et 45 000 tonnes. Les fluctuations interannuelles sont importantes et apparaissent encore nettement si l’on considère les données des moyennes mobiles calculées sur trois ans.
21Alors que la production de riz se situait au-dessus de 30 000 tonnes et pouvait atteindre 40 000 tonnes au début des années 1960 avant la première période sèche, on note plusieurs « secousses » correspondant à des années très sèches (1968, 1972 et 73, 1977, 1979 et 1980 et 1983), où la production est quasiment nulle et après lesquelles les niveaux de production du début des années 1960 ne seront jamais plus atteints ; en effet, la production totale du département ne dépassera plus les 20 000 tonnes.
22La production d’arachides est divisée par deux, se situant autour de 15 000 tonnes à la fin des années 1990. Cette production subit une lente dégradation que ne masquent pas quelques années « exceptionnelles » où les productions se rapprochent des niveaux du début des années 1960. Toutefois, l’arachide apporte une relative stabilité au système de culture dans la mesure où, à l’exception d’une année (1980), les productions ne descendent jamais au-dessous des 10 000 tonnes pour le département mais oscillent entre 10 000 et 25 000 tonnes. La situation est beaucoup plus critique pour le riz lors des années fortement déficitaires en pluie. On rappellera à titre de comparaison qu’entre 1928 et 1936, la production d’arachides du Cercle de Bignona était passée de 11 000 à 16 000 tonnes (Mark, 1978).
Figure 6 – Évolution des productions de céréales et d’arachide dans le département de Bignona (1960-1994)

Source : d’après les chiffres de l’inspection régionale d’agriculture
23Les productions de céréales pluviales, considérées globalement, tendent également à diminuer avec cependant des évolutions contrastées entre elles. La production de sorgho peut être qualifiée de résiduelle et stagnante, alors que celle de mil connaît une remontée sensible depuis la fin des années 1980, dans le contexte d’une remontée de la pluviométrie et d’une faiblesse persistante de la production de riz. Le maïs reste une culture mineure, dont les productions totales n’ont jamais atteint 5 000 tonnes.
24Alors que les rendements moyens de l’arachide tendent à augmenter sensiblement durant la dernière décennie en passant de 800-1 000 kg/ha à 1 000-1 200 kg/ha, les cultures vivrières (mil, sorgho et riz) présentent une tendance inverse. Le rendement moyen des mil et sorgho paraît se rapprocher des 600 kg/ha, alors que celui du riz descend vers les 1 000 kg/ha après avoir atteint 1 500 kg/ha. Ce qui paraît caractériser ces évolutions, au-delà de variations interannuelles très sensibles, c’est la stagnation, voire une tendance certaine à la diminution des rendements.
Manifestations locales de la déprise agricole
25L’évolution des systèmes de production et la gestion des ressources naturelles à l’échelle des terroirs villageois et, de manière globale, sur l’ensemble de la Casamance ont été traitées de manière privilégiée par des géographes. Nous ferons référence, de manière non exhaustive, à certaines recherches. Les travaux de Pélissier (1966) portent sur l’ensemble de la Basse Casamance – pour ce qui concerne le sud du Sénégal – avec notamment des descriptions particulièrement fines des systèmes de riziculture de mangrove. Ces travaux constituent la référence de la fin des années 1950, période où la ressource en eau est abondante.
26Loquay (1979), dans sa recherche consacrée au village de Thionck-Essyl dans le Boulouf, se situe dans une période postérieure aux premiers épisodes de sécheresse et pose le problème des évolutions socioéconomiques d’un milieu qui commence à être marqué par de profonds déséquilibres. La sécheresse et ses effets y sont nettement perceptibles et se combinent aux mutations sociales (émigration) dans un contexte agricole nouveau déjà marqué par une désaffection relative des rizières et une extension des cultures pluviales sur les plateaux.
27Avenier-Sharman (1987), à propos de la vallée de Bignona, replace les questions de surexploitation des ressources dans le cadre plus large de la dégradation des conditions économiques des ruraux qui induit de la part des populations des comportements prédateurs à l’égard des ressources naturelles.
28Cormier-Salem (1989a, 1989 b, 1992) s’intéresse à l’évolution des espaces aquatiques et des pratiques de valorisation des ressources halieutiques, complétant ainsi la connaissance des systèmes de production agricole par une description détaillée des systèmes d’activités liés à l’exploitation de ces ressources (huîtres, poissons...), à leur transformation et commercialisation. Si la complémentarité des terroirs aquatiques et exondés ressort particulièrement, l’organisation socioéconomique et le poids économique des filières concernées par les produits halieutiques sont également soulignés comme éléments de diversification des activités et de dynamisme de ces sociétés.
29La stabilité générale des surfaces en rizières masque en fait une nette hétérogénéité en fonction de leur position dans la toposéquence. Les rizières basses ou profondes, subissant directement l’influence de la marée et auparavant conquises sur la mangrove par de lourds aménagements de digues de ceinture, sont abandonnées. Les rizières moyennes, qui correspondent à un milieu moins artificialisé, se maintiennent, mais les rizières hautes, sur des sols non salés, également plus proches de l’habitat, s’étendent.
30Les rizières demandant une grande quantité de travail pour leur entretien sont donc abandonnées au profit de formes de riziculture plus sommaires mieux adaptées à l’évolution de la force de travail mobilisable (Loquay, 1979). Les observations de terrain combinées aux interprétations des images Landsat d’Avenir-Sharman (1987) dans la vallée de Bignona (entre 1973 et 1979) ainsi que les travaux de l’Orstom (comparaison 1969-1984) sur le marigot de Koubalan (Boivin et Le Brusq, 1984) montrent l’importance et la vitesse de la dégradation des mangroves qui provoque la disparition des formes de riziculture profonde.
Les rizières abandonnées atteignent 50 % à 70 % des superficies dans les villages les plus touchés, et rarement moins de 30 % (Mercoiret et Berthomé, 1990).
31Dans les années déficitaires en pluie, les mises en cultures rizicoles diminuent nettement : en 1983, sur l’ensemble de la vallée de Bignona, les rizières cultivées ont seulement représenté 15 % du total des rizières. Ces mises en culture sont variables en fonction de la position de la rizière par rapport à la salure. En année très sèche comme 1983, les phénomènes sont exacerbés, mais on retrouve le même comportement que dans les rizières de Thionck-Essyl étudiées par Loquay (1979). Ainsi, dans la partie principale de la vallée fortement soumise à la salure, seulement 6 % des rizières sont cultivées, alors qu’en amont, dans les zones de rizières douces, cette proportion monte à 30 % (Avenier-Sharman, 1987).
32Des enquêtes dans les quartiers et les unités familiales de production de trois villages caractéristiques de la diversité socio-économique de la petite région du Fogny (Suelle, Kagnarou et Diaboudior) ont été conduites dans le cadre du projet de recherche-développement Cadef. Dans cette région, une forte proportion des superficies, autrefois cultivées en riz, est aujourd’hui abandonnée, du fait de l’insuffisance de la pluviométrie et de la dégradation des vallées soumises aux processus de salinisation, d’acidification et d’ensablement. Les rizières abandonnées atteignent 50 % à 70 % des superficies dans les villages les plus touchés, et rarement moins de 30 % (Mercoiret et Berthomé, 1990).
33Les recherches à Thionck-Essyl (Loquay, 1979) permettent de suivre les superficies mises en culture entre 1954 et 1969, c’est-à-dire avant les fortes crises climatiques des années 1970 et 1980. En fait, les sécheresses ne feront qu’amplifier des mécanismes déjà à l’œuvre durant cette période jugée plus favorable. Ainsi, entre 1954 et 1969, dans ce terroir, la végétation naturelle progresse à la périphérie des zones cultivées qui elles-mêmes se déplacent vers le centre du terroir. Entre 1954 et 1969, la superficie cultivée n’augmente que de 10 %, soit une progression relative de 30 %, mais cette progression est surtout remarquable pour les cultures de plateau (de 1 110 à 1 879 hectares). Les rizières restent stables (de 1 580 à 1 620 hectares), mais leur part relative dans le terroir diminue en passant de 59 % à 46 % des superficies cultivées totales. Dans la zone de plateau autour de Bignona, Avenier-Sharman (1987) estime que la superficie défrichée a doublé entre 1968 et 1983, soit 1 000 hectares environ défrichés sur une période de quinze ans.
34Les enquêtes dans le Fogny (Mercoiret et Berthomé, 1990) attestent que les efforts agricoles se concentrent encore plus sur les cultures pluviales, même si celles-ci sont conduites avec une faible maîtrise technique et de manière relativement extensive malgré le développement du labour mécanisé dans les zones mandingue. Ce recours accru aux cultures pluviales est facilité par la diffusion de la traction animale dans certaines zones, mais le caractère partiel de la mécanisation des opérations culturales, réduite à la préparation du sol, rend compte du caractère extensif du système de culture. En effet, les superficies mises en culture grâce à la traction animale excèdent généralement les capacités d’entretien des unités de production. Parmi les cultures pluviales, l’arachide occupe la première place et joue un rôle déterminant dans les stratégies familiales de sécurisation alimentaire. Les superficies consacrées à l’arachide sont nettement supérieures à celles consacrées aux céréales.
Avec les crises climatiques, plusieurs interventions vont encourager le développement de blocs maraîchers.
35Le développement des vergers de case commence dès les années 1950, encouragé par les autorités administratives du cercle de Bignona (Touze, 1963) : « Pour ce qui est des arbres fruitiers, manguiers greffés et, de plus en plus, orangers, mandariniers, citronniers, kolatiers et cocotiers, la Société [de Prévoyance] va, non seulement, sélectionner les espèces valables pour la région dans la pépinière de Djibélor près de Ziguinchor, mais aussi passer des commandes pour ses membres et assurer leur transport gratuit vers chacun des points de la brousse. C’est ainsi qu’au mois de juillet 1951, près de dix mille arbres fruitiers ont été répartis dans la subdivision par les soins de la Société de Prévoyance et que la présence constante, aux distributions, d’agents agricoles a permis aux cultivateurs d’éviter toute erreur au cours de la remise en terre des plants reçus ».
36À Thionck-Essyl, dans le Boulouf, entre 1954 et 1969, le développement des vergers de case est nettement repérable sur les photos aériennes, certaines zones étant même défrichées pour installer ces nouvelles productions de rente (Loquay, 1979).
37Ce phénomène va s’amplifier avec les crises climatiques ; plusieurs interventions vont soutenir les stratégies de diversification en encourageant le développement de blocs maraîchers. Ce phénomène est marquant. Les chiffres disponibles, même limités et sujets à caution, montrent, de par les ordres de grandeur, l’ampleur des processus en cours ; en dix ans, entre 1969-1970 et 1978-1979, la production régionale (région de Ziguinchor) totale de légumes de type européen est multipliée par 10, passant de 300 à 4 000 tonnes (Avenier-Sharman, 1987).
Une perte de maîtrise agricole du milieu
La dégradation de l’écosystème est globale : salinisation, acidification massive et très forte, ensablement des rizières, déboisement et érosion sur les plateaux et les versants.
38La dégradation de l’écosystème est donc globale : salinisation, acidification massive et très forte, ensablement des rizières, déboisement et érosion sur les plateaux et les versants. Des comportements adaptatifs se révèlent certes efficaces à court terme, mais induisent des dynamiques d’exploitation contrastées des ressources renouvelables mettant en péril la base productive des systèmes agraires :
- l’abandon progressif des rizières ;
- l’extension des mises en culture sur les plateaux et les versants en fonction de la dégradation des rizières ;
- le recours aux produits de cueillette (forêt et ressources arborées) ;
- l’accroissement des superficies consacrées aux champs de case, qui bénéficient de restitutions organiques plus importantes, ce qui augmente la pression sur les terres de plateau ;
- le développement et l’exploitation extensive des jardins maraîchers pour les cultures de contre-saison et les productions fruitières.
39Il en résulte que la maîtrise du milieu cultivé est faible et se traduit par une forte sensibilité des systèmes de production aux aléas climatiques. La culture du riz, pourtant décrite par Pélissier à la fin des années 1950 comme un exemple d’application de techniques de maîtrise du milieu, tend à se comporter vis-à-vis des aléas climatiques comme une culture sous pluie, les niveaux de production étant fortement dépendants des précipitations et de leur variabilité.
La crise sociale et politique
40Sans remonter aux racines des résistances casamançaises au pouvoir colonial (Roche, 1985), il apparaît comme un fait récurrent que l’expression politique dominante en Casamance se situe dans l’opposition au gouvernement. Cette opposition a pu prendre diverses formes depuis la création du premier Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) par Émile Badiane en 1947 et les positions fortes détenues dans la région par le Parti du renouveau africain (PRA) au moment de l’indépendance et par la suite. Signalons aussi le Parti africain de l’Indépendance (PAI), qui sera représenté en Basse Casamance et dont certains des militants joueront par la suite un rôle significatif dans l’émergence de certaines organisations paysannes.
41En marge des évolutions politiques, mais se nourrissant du même substrat de crise économique, le mouvement indépendantiste se trouve en situation d’affrontement armé avec l’État depuis plus de dix ans. Cette guérilla – elle-même très divisée – peut être interprétée comme une forme extrême d’expression du désarroi des sociétés confrontées à des défis très forts auxquels une fraction de la population estime que les pouvoirs publics n’ont pas apporté d’élément de réponse satisfaisant. Ce mouvement, qui a des origines complexes et regroupe des tendances diverses (Marut, 1995), se fonde sur la construction et l’affirmation d’une identité diola qui pourrait laisser croire à une unité politique pourtant rarement observée.
42Des activités illicites se développent également, qui se nourrissent de cette situation de crise économique et sociale. La Basse Casamance, du fait de sa position frontalière avec la Gambie au nord, est une zone d’intense « commerce frontalier » et la culture du cannabis fournit une solution rémunératrice face à la crise des productions céréalières et arachidières. Le développement de la culture du cannabis (yamba), dont les débouchés sont « sécurisés » et hautement rémunérateurs, est un symptôme de difficultés économiques et sociales croissantes. Il constitue un pôle d’attraction particulièrement tentant pour les jeunes en situation d’échec scolaire, de retour dans les villages et pour lesquels la récession liée à l’ajustement structurel limite les perspectives de trouver un emploi rémunéré en ville. L’Observatoire géopolitique des drogues (1994) indique : « Dans les îles inhabitées de la Casamance, le long des bras de mer bordés de palétuviers (bolongs), des dizaines d’hectares sont plantés de cannabis. (...) On trouve également des cultures éparses à l’intérieur de la Casamance dissimulées dans les champs de maïs et de mil, en particulier dans le département de Bignona et le long des frontières avec la Gambie et la Guinée » (OGD, 1994).
La prédominance des stratégies individuelles défensives
43« Avec la sécheresse, les esprits se sont dispersés. » Cette phrase revient souvent dans les entretiens pour caractériser les comportements et les dynamiques individuelles, pour ne pas dire individualistes – en opposition avec la solidarité collective prônée par les valeurs coutumières – qui ont vu le jour lorsque les sociétés de Basse Casamance ont dû faire face aux crises climatiques successives des décennies 1970 puis 1980.
« Avec la sécheresse, les esprits se sont dispersés. »

44Rares, en effet, sont les unités de production bien dotées en matériel de culture attelée et disposant encore d’une capacité de mobilisation de la main-d’œuvre et de ressources monétaires minimales (semences, main-d’œuvre ponctuelle...) qui se situent dans une dynamique économique d’accumulation. Leur matériel date maintenant de plus de vingt-cinq ans, car il fut acquis durant la période de l’Oncad (Office national de coopération et d’assistance pour le développement). La majorité des producteurs raisonnent en termes de stratégies anti-aléatoires guidées par la recherche d’une sécurité alimentaire pour laquelle le recours à l’agriculture n’est plus nécessairement dominant.
45Pour la très grande majorité des unités de production, les choix se font en fonction des opportunités de gains monétaires immédiats et ont pour caractéristique d’échapper à toute forme de planification à moyen terme, le court terme étant primordial pour assurer la survie du groupe familial : migration pour des emplois précaires dans les villes du Sénégal ou en Gambie, importance de l’arachide dans les stratégies agricoles, diversification des productions (saison sèche en particulier) et des activités extra-agricoles lorsque des opportunités marchandes se présentent (petit commerce, embouche, teinture...). Si les stratégies individuelles ont été massives, poursuivant en cela des dynamiques anciennes ancrées dans les pratiques, la période récente est tout de même marquée par l’apparition de dynamiques collectives qui tentent d’apporter des réponses aux contraintes rencontrées par les producteurs agricoles.
Les dynamiques migratoires : permanences et transformations
46Les stratégies individuelles migratoires ont un ancrage social ancien dans les sociétés de Basse Casamance, mais elles se situaient en référence à un cadre collectif de famille plus ou moins élargie. Si l’on met à part les déplacements collectifs correspondant à la recherche de « nouvelles terres » par une famille ou un segment de lignage et qui se traduisent in fine par la colonisation de nouveaux terroirs, la migration temporaire est une pratique ancienne en Basse Casamance.
47En dehors du domaine de la production agricole, divers auteurs mentionnent les migrations temporaires des jeunes hommes liées au développement de l’économie marchande, notamment à partir du XIXe siècle. La recherche d’emplois salariés dans les maisons de commerce installées en Casamance à partir du milieu du siècle, les emplois sur les docks de Ziguinchor pour les femmes ou la commercialisation du caoutchouc et des produits du palmier à huile en Gambie au début du XXe siècle (Mark, 1977) en sont des illustrations significatives.
48Pour le milieu du XXe siècle, Thomas (1960) a particulièrement décrit ces migrations rurales saisonnières liées au déroulement du cycle des travaux agricoles : pêche, récolte des produits du palmier... À partir des années 1950, le développement des villes, la monétarisation croissante de l’économie, la recherche d’une autonomie sociale de la part des catégories dépendantes et dominées combinés à la faiblesse des revenus monétaires issus de l’activité agricole détermineront de nouvelles formes de migration temporaires puis permanentes (Cormier, 1985 ; Cormier-Salem, 1992).
49Le développement de la transformation de l’arachide à Ziguinchor offre de nouvelles opportunités de travail salarié pour les hommes alors que les femmes voient leurs emplois sur les docks de Ziguinchor remis en cause par la dépression causée par la guerre. Dès lors, elles cherchent de nouveaux emplois dans des villes comme Dakar en tant qu’employées de maison (Snyder, 1981).
50Ce type de migration accentue la tendance à la diminution de la force de travail mobilisable dans les champs, car l’absence ne se limite plus à la seule saison sèche et prive les unités de production de la main-d’œuvre aux périodes critiques pour le riz (Snyder, 1981). La période de l’après-guerre correspond en outre, selon Snyder (1978), au début de la monétarisation des prestations de travail réalisées par les associations par classe d’âge et à « une pénétration plus forte de l’économie capitaliste» qui se traduit par des changements dans les relations entre groupes sociaux.
51Le pouvoir des aînés est progressivement remis en cause, les jeunes supportant de plus en plus difficilement de travailler sous l’autorité des anciens sans espoir de disposer d’une part significative d’une production contrôlée par ces derniers. Les dynamiques migratoires s’amplifient avec l’Indépendance et justifient, pour le nouvel État, les organismes d’intervention étatiques ou non gouvernementaux et les bailleurs de fonds, le lancement de nombreuses initiatives destinées à « lutter contre l’exode rural » par la promotion de projets notamment dans les secteurs agricole et halieutique. Les projets Gopec (Groupement opérationnel d’étude et de concertation), les initiatives de Caritas et du centre Cara (Centre d’animation rurale d’Affiniam) par exemple relèvent de ce type de justification.
Des projets destinés en priorité aux hommes jeunes Ce fut le cas notamment des projets Gopec

52Les départs des jeunes en migration sont motivés par une recherche d’autonomie qui ne donne pas lieu à des transferts monétaires au bénéfice du chef de fank. Souvent les transferts sont le fait des filles émigrées qui envoient de l’argent pour aider leur mère.
Des stratégies défensives dans le domaine agricole
53Face à l’augmentation des besoins liée à la croissance démographique, la stagnation des rendements des principales cultures, la baisse tendancielle des mises en culture correspondantes et le caractère éminemment aléatoire des productions obtenues indiquent que l’agriculture devient progressivement une activité fragilisée et peu attractive (Paul et al., 1995). Du fait de la non-sécurisation technique et économique des activités agricoles et de la stagnation technique des grandes productions, l’activité agricole recourt à des logiques extensives.
54Même si le département de Bignona ne compte pas parmi les grandes régions productrices d’arachide du Sénégal, cette culture reste la seule production pluviale dont les débouchés demeurent sécurisés après des plans d’ajustement structurel successifs. Les statistiques du département de Bignona depuis 1960 montrent que la part de l’arachide n’est qu’exceptionnellement descendue au-dessous des 30 % et s’est même maintenue le plus souvent au-dessus de 35 %. De plus, si l’on considère l’ensemble des cultures de plein champ, la part de l’arachide est quasiment toujours supérieure à chacune des autres cultures prises séparément. Des études plus ponctuelles confirment à l’échelle locale ces observations générales.
55L’étude de l’Icra (International Center for development oriented Research in Agriculture) (Albrecht et al., 1983) sur la frange méridionale de la forêt des Kalounayes estime, sur une cinquantaine d’unités de production, que l’arachide et les revenus tirés d’activités extra-agricoles couvrent 40 % des besoins alimentaires. Au Fogny (Mercoiret et Berthomé, 1990), les enquêtes au niveau des unités familiales de production montrent que la couverture des besoins alimentaires par les céréales n’excède pas 50 %, et parfois moins dans les unités les mieux dotées en main-d’œuvre et en matériel. L’arachide contribue largement à l’équilibre vivrier de ces unités de production.
56Cette prédominance de l’arachide confère aux chefs de famille un pouvoir d’autant plus important que les femmes ne sont plus en mesure d’assurer l’approvisionnement en riz des familles. Les femmes compensent cette perte de pouvoir par une plus grande autonomie monétaire – certes limitée – grâce aux activités de contre-saison sur les blocs maraîchers (Dardé, 1995).
57La culture du maïs a été promue par la Somivac (Société de mise en valeur agricole de la Casamance) et plus particulièrement par le Pidac (Projet intégré de développement de l’agriculture en Casamance). Le maïs, autrefois cultivé sur les champs de case d’une manière relativement intensive, car il y bénéficiait d’une certaine fertilisation organique et d’un entretien assez régulier, a été vulgarisé comme culture de plateau au même titre que le mil, le sorgho ou l’arachide. Ce transfert en grandes parcelles supposait implicitement que les conditions qui rendent attractive sa production se trouvent réunies sur les parcelles de plateau. Or, si le maïs répond bien aux techniques d’intensification (mécanisation du travail du sol, engrais minéral et façons culturales améliorées) diffusées sous la forme de paquet technique, son transfert sur les parcelles de plateau ne s’est pas accompagné du respect de l’ensemble des conditions préconisées, notamment en ce qui concerne les apports d’engrais minéraux. Le dispositif de crédit avec achat du produit à la fin de la campagne (crédit intrants et matériel) mis en place par le Pidac n’a pas été suffisant pour convaincre les producteurs de l’intérêt de produire du maïs intensifié sur les grandes parcelles de plateau. Le non-respect de l’itinéraire technique préconisé a entraîné une rémunération de la journée de travail inférieure à celle obtenue sur les parcelles de plateau avec le mil ou le sorgho (Diame, 1987). Du fait des difficultés inhérentes au projet, la commercialisation n’a en fait été sécurisée que de manière très éphémère et peu durable par le Pidac lors des campagnes 1983/1984 et 1984/1985.
58Le maïs ne s’est donc pas développé comme culture de rente, les producteurs préférant une culture peu exigeante en intrants monétaires sur les champs de case et le valorisant comme production de soudure à partir du mois de septembre. La recherche d’une certaine sécurisation a donc pris le pas sur des options techniquement plus séduisantes, mais économiquement plus aventureuses, proposées par les recherches et les structures de développement.
59Le développement des blocs maraîchers est un phénomène massif qui caractérise les vingt-cinq dernières années. Si l’on se base sur les chiffres de Dardé (1995) qui recense environ 410 groupements de quartier ou villageois dans le département de Bignona, on peut estimer de manière prudente à 400 le nombre de blocs maraîchers pour l’ensemble du département. Cela correspond à une superficie totale clôturée d’environ 900 ha, ce qui en maraîchage et arboriculture représente un chiffre tout à fait significatif en terme de potentiel de production (Cord-Paarz, 1993). Au niveau des unités familiales, ces activités essentiellement marchandes permettent aux femmes d’assumer des dépenses vitales (huile et condiments, savon, pétrole, médicaments...).
60Cependant, la mise en valeur des blocs maraîchers présente un caractère extensif : seulement 12 % à 50 % des superficies clôturées sont mises en culture selon les arrondissements, la moyenne pour le département se situant aux alentours de 25 %, ce qui correspond à une superficie de 225 à 250 hectares exploités (Cord-Paarz, 1993). Cette sous-valorisation des blocs maraîchers est certainement à mettre en relation avec des questions de maintien de la fertilité des sols dans ce type de milieu ainsi qu’avec leur précarité foncière.
61Les productions et les résultats traduisent des objectifs et des stratégies très variés que rend possible la diversité des spéculations. Les maraîchères cultivent individuellement en moyenne 40 à 50 m2. Elles obtiennent des résultats très variables mais pouvant atteindre 40 000 à 50 000 francs CFA par saison. Certains légumes – chou, oignon – traduisent des stratégies fortement marquées par le marché et la recherche d’un gain élevé en cas de succès, mais les risques d’échec sont fréquents. D’autres légumes, comme le jaxatu, aubergine amère, ne font pas l’objet des mêmes stratégies : si les chances de gagner beaucoup d’argent sont faibles, les risques d’échec sont relativement rares. En outre, certaines productions comme le jaxatu ou la tomate entrent dans la consommation familiale en cas de difficultés commerciales ; elles présentent donc un niveau de sécurisation plus élevé. Les productrices ou producteurs (moins nombreux) combinent les cultures en fonction des perspectives supposées du marché.
62Ces stratégies ont comme caractéristique de se situer dans ce que l’on pourrait qualifier comme étant les « marges » des systèmes agricoles où les femmes sont particulièrement actives du fait de leur exclusion du contrôle des autres moyens de production (Dardé, 1995). Les pratiques de cueillette des produits de la forêt et des savanes, la transformation des fruits du néré (Parkia biglobosa) en condiment (nététou) et la fabrication de jus de citron se sont fortement monétarisées sous l’effet de la crise et donnent lieu à une commercialisation à distance sur les marchés de Ziguinchor et de Dakar. Les femmes sont également impliquées dans de multiples travaux artisanaux (couture, teinture...) ou encore dans des activités dites de « petit commerce » concernant soit la revente de produits manufacturés au village, soit la commercialisation de produits de cueillette, de maraîchage ou de produits transformés (poissons séchés...).
La récolte des huîtres de mangrove est une très ancienne pratique dont l’importance est soulignée par la crise économique

63Par contre, les activités de transformation des noix de palme et de palmiste, particulièrement développées avant les périodes de sécheresse (Eychenne et Beye, 1990 ; Ryckmans, 1990) et qui étaient à l’origine de petits groupements de femmes, ont périclité et sont maintenant marginales.
64L’exploitation des huîtres est une activité ancienne en Basse Casamance, puisque les amas coquilliers les plus vieux parmi ceux étudiés correspondent à la fin du néolithique et la datation au carbone 14 permet d’en dater d’autres jusqu’au XVe siècle (Linares, 1971). Aujourd’hui, l’exploitation des huîtres fait partie des activités de diversification des revenus, en particulier dans les zones de mangroves proches de la Casamance (Cormier-Salem, 1989 b).
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