Chapitre 4. Le développement « outre-mer » du Viêt Nam
p. 71-93
Texte intégral
1 - Les Việt kiều dans l’économie vietnamienne
1Les transferts de fonds en provenance des communautés vietnamiennes de l’étranger à destination du Viêt Nam n’ont cessé d’augmenter depuis les années 1990. Ils comprennent, d’une part, des remises monétaires qui permettent aux familles des Việt kiều d’améliorer leur quotidien et, d’autre part, des montants à investir soit directement par l’envoyeur soit par l’intermédiaire de ses proches au Viêt Nam. Les investissements des Việt kiều ne représentent qu’une petite partie des transferts financiers totaux. Néanmoins, l’amélioration de l’environnement économique au Viêt Nam et les avantages juridiques octroyés aux Việt kiều laissent présager des évolutions.
2En 2008, les Việt kiều (principalement des États-Unis, du Canada, d’Australie et de France) ont envoyé 7,2 milliards de dollars à leurs proches au Viêt Nam. Cela a placé le pays au deuxième rang, après les Philippines, des pays bénéficiaires de transferts financiers en Asie du Sud-Est161. Après une légère baisse en 2009 due à la crise économique mondiale, le montant record de 8 milliards a été atteint en 2010. Ces chiffres ne reflètent pas la totalité des contributions des Việt kiều car ils prennent uniquement en compte l’argent qui transite par le biais du système bancaire et des compagnies de transfert. Les transferts informels sont impossibles à comptabiliser, mais on estime qu’ils sont eux aussi importants.
Les devises envoyées par les Vietnamiens de l’étranger au Viêt Nam (1990-2000)

Sources : Nguyễn Chiến Thắng, Lê Tiến Ba, Ủy Ban về người Việt Nam ở nước ngoài [Comité des Vietnamiens de l’étranger], Cộng Đồng người Việt Nam ở nước ngoài : Những vấn đề cần biết [La communauté des Vietnamiens de l’étranger : les choses à savoir], Hanoi, Nxb Thế Giới, 2005, p. 99.
Les devises envoyées par les Vietnamiens de l’étranger au Viêt Nam (2000-2010)

Sources : Ibid (pour les années 2000-2003) et chiffres émanant de différents journaux nationaux (pour les années 2004-2010).
3Les devises envoyées par les Việt kiều ont commencé à être pleinement favorables à l’économie vietnamienne à compter du Đổi mới (1986). Avant 1987, les bénéficiaires étaient contraints de retirer cet argent en đồng vietnamiens et préféraient donc recevoir des biens matériels pour les revendre162. Les années suivantes, les instituts bancaires émettant de la monnaie étrangère se sont multipliés et le gouvernement s’est activé à favoriser le flux de devises en éliminant les contraintes concernant les remises d’argent. En 1999, la décision du Premier ministre Phan Văn Khải no 170/1999/QĐ-TTg exonère d’impôt les sommes reçues depuis l’étranger163.
4Cette même décision indique que l’État vietnamien favorise aussi les transferts d’argent à but philanthropique. Les dons humanitaires en provenance des communautés se sont multipliés à compter de l’ouverture du Viêt Nam et avec l’augmentation des retours. Ils sont principalement destinés à lutter contre la pauvreté, soutenir les victimes de l’agent orange et des catastrophes naturelles, et financer des projets à but éducatif. Les actions humanitaires se font soit par le biais des associations créées spontanément par des étrangers et des personnes d’origine vietnamienne soit par l’intermédiaire d’associations mises en place par le Viêt Nam. Ces dernières regroupent des proches de Việt kiều au Viêt Nam, des étudiants vietnamiens de l’étranger et des Vietnamiens résidant à l’étranger. Ces associations forment des réseaux d’aide humanitaire encadrés et stimulés par les autorités vietnamiennes.
5De 1988 à 1995, les Việt kiều ont entrepris cinquante-cinq projets d’investissement à Hô Chi Minh-ville, la capitale économique du pays, dans les secteurs de l’industrie, des services, du tourisme et de l’aquaculture164. Mais seuls quarante projets, d’une valeur totale d’environ 27 millions de dollars, se sont réalisés. En 1994, pour faciliter la participation économique des Việt kiều, les autorités ont mis en place une loi pour les encourager à investir au Viêt Nam. Dix ans plus tard, la directive no 36-NQ/TW mentionne qu’il faut les inciter à investir et à entreprendre des affaires dans le pays et prendre en considération les investissements de toute ampleur, qu’ils soient réalisés par les intéressés eux-mêmes ou par l’intermédiaire de parents dans le pays. Les mesures prises par le gouvernement ont permis une nette augmentation des investissements des entrepreneurs Việt kiều.
6En 2006, 1 465 projets165 d’une valeur de 380 millions de dollars ont été enregistrés. Mais, comme le souligne Phan Hữu Thắng, directeur de l’Office d’investissement étranger au ministère du Plan et de l’Investissement, ce chiffre est bien loin d’être satisfaisant car il représente à peine un vingtième du total des devises envoyées par les Việt kiều166. Par ailleurs, les investissements qu’ils ont réalisés ne sont pas bénéfiques aux secteurs considérés comme prioritaires par le gouvernement. Ainsi, les secteurs des technologies, de l’éducation, de la formation et de la recherche sont délaissés au profit de l’industrie, des services et de l’agriculture, de la sylviculture et de la pisciculture.
Histogramme 1. Origine des investissements des Việt Kiều au Viêt Nam, par pays étranger, en 2006

* Nouvelle-Zélande, Norvège, Argentine, Singapour, Panama, Hongrie, Italie, Écosse, Philippines, Cambodge, Algérie, Zimbabwe, Russie, Pologne, Finlande, Pays-Bas, Thaïlande, Laos, Hong Kong, Corée du Sud, Danemark, République Tchèque, Belgique, Suède, Autriche.
Source : Histogrammes réalisés à partir des chiffres cités dans la revue Quê Hương, no 9, 2006.
Histogramme 2. Nombre de projets et montant des investissements par secteur, en 2006

Source : Ibid.
7La revue Quê Hương publie en 2006 un dossier spécial sur les investissements des Việt kiều167. Il y apparaît que l’écrasante majorité des investissements s’effectue dans le Sud du pays qui accueille 1 397 projets sur 1 531 et concentre plus de 82 % du montant total des investissements. La plupart des Việt kiều sont originaires de cette partie du pays qui est en outre, de par son histoire, plus ouverte aux échanges commerciaux. Le Centre regroupe le plus petit nombre de projets (cinquante), mais leur montant total est plus important que celui des quatre-vingt-quatre projets entrepris au Nord. Le potentiel touristique du Centre du pays attire d’importants investissements. Citons par exemple le complexe touristique Vinpearl. Inauguré en 2006, ce complexe se situe sur l’île de Hòn Tre et a vu le jour grâce aux investissements de Việt kiều ukrainiens. Il s’étend sur une superficie de plus de 150 hectares et comprend un parc d’attractions et un golf.
8Les entrepreneurs Việt kiều privilégient les trois plus grandes villes du pays qui sont des zones à forte croissance économique. La capitale économique du pays, Hô Chi Minh-ville, compte 1 193 projets, Hanoi 74 et Đà Nẵng 37. Ces villes sont dotées d’infrastructures modernes et offrent des opportunités prometteuses aux investisseurs. Les zones rurales, en particulier au Centre et au Nord, n’attirent que très peu ces derniers.
9Les Việt kiều des États-Unis sont de loin les plus nombreux à investir au Viêt Nam. Ils possèdent à eux seuls 43 % des projets et 55,5 % du montant total investi par les Việt kiều. Rappelons que la communauté vietnamienne américaine est la plus importante en nombre. Les entrepreneurs Việt kiều d’Australie se placent en deuxième position avec 15 % des projets et du montant total des investissements. Viennent ensuite le Canada et la France qui comptent à peu près le même nombre de projets (environ 12 %). Cependant, le montant des investissements des Việt kiều français est beaucoup plus faible et ne représente que 3,58 % du total des investissements des Việt kiều.
10Selon le ministère du Plan et de l’Investissement, en 2009, environ 3 000 entrepreneurs Việt kiều sont venus au Viêt Nam avec l’intention d’y investir un peu moins de 2 milliards de dollars168. Seulement 60 % des projets qu’ils avaient entrepris se sont réalisés. Mais, malgré les difficultés rencontrées à cause de la crise économique mondiale, les autorités vietnamiennes sont confiantes dans l’avenir. Le nouveau cadre juridique élaboré pour les Việt kiều et en particulier la loi sur le logement incitent à l’optimisme. L’ouverture du marché immobilier aux Việt kiều a en effet de grandes chances d’inciter ces derniers à investir dans leur pays d’origine.
Les entrepreneurs Việt kiều au Viêt Nam
11Au début des années 1990, lorsque le Viêt Nam s’ouvre à l’économie de marché, le pays n’inspire pas confiance aux entrepreneurs internationaux. Selon Bùi Văn Tuyền169, au cours de cette période, les Việt kiều de retour au Viêt Nam pour y investir avaient surtout à cœur d’aider le pays à se développer :
« Nous voulions aider le pays à se développer, à sortir de la pauvreté. Que vouliez-vous que nous venions faire au Viêt Nam lors de cette période ? Il n’y avait rien ! L’image du pays n’était pas bonne […]. Les autorités vietnamiennes essayaient de convaincre les Việt kiều de venir au Viêt Nam pour investir. Moi-même, j’ai été approché. Par la suite, je me suis rendu par mes propres moyens dans plusieurs communautés et notamment aux États-Unis pour essayer de donner une meilleure image du Viêt Nam aux hommes d’affaires170. »
12Pour devenir plus attractif, le Viêt Nam a dû prouver qu’il est possible de faire des affaires sereinement dans le pays. Les premiers temps ont été difficiles et les entrepreneurs ont dû s’adapter à un environnement complexe. Il a été délicat pour le pays de sortir d’une économie planifiée et de s’ouvrir au capitalisme. La mésestime et la défiance qu’inspiraient les Việt kiều compliquaient encore les choses. Le gouvernement a pris des mesures politiques pour faciliter les investissements et créer un climat propice aux affaires. Mais, comme le souligne un autre homme d’affaires Việt kiều, les autorités vietnamiennes ont longtemps fait du stop and go (Encadré 4).
13Des Việt kiều directeurs d’entreprise se sont plaints à maintes reprises des difficultés qu’ils rencontraient au Viêt Nam pour y vivre et y travailler. Par exemple, Bùi Văn Tuyền confie que, quand l’occasion se présentait, il n’hésitait pas à demander aux autorités de prendre des mesures pour alléger les démarches administratives auxquelles devaient se plier les Việt kiều. Forts de leur assise économique et du patriotisme dont ils ont fait preuve, certains Việt kiều ont donc réussi à faire entendre leurs revendications.
14Mais le gouvernement vietnamien devait et doit encore composer dans son ouverture économique avec les opposants au régime. Selon M. C (Encadré 4), certains d’entre eux investissent des structures mises en place par le gouvernement pour les entrepreneurs Việt kiều par le gouvernement pour y faire de la politique. Une nouvelle fois, la persistance des divergences du passé semble être en mesure de freiner l’ouverture du Viêt Nam.
15Néanmoins, il est désormais possible pour les Việt kiều de faire des affaires au Viêt Nam plus par opportunisme que par patriotisme. La presse vietnamienne consacre des articles aux entrepreneurs Việt kiều qui réussissent dans le pays. Le ton est souvent patriotique et l’accent est mis sur l’attachement au pays d’origine qui se concrétise par un retour aux sources171. Afficher réussite et richesse n’est plus tabou au Viêt Nam. Néanmoins, il existe des limites à ne pas dépasser, comme en témoigne la mésaventure vécue par Nguyễn Gia Thiều il y a quelques années. Originaire de Hô Chi Minh-ville, Nguyễn Gia Thiều s’exile en 1979 à l’âge de seize ans en France où il réalise des études supérieures en gestion et en informatique appliquée. Dans les années 1990, il décide de rentrer dans son pays d’origine pour y faire des affaires. Le succès est au rendez-vous et Nguyễn Gia Thiều conquiert en une dizaine d’années 80 % du juteux marché de téléphonie mobile en assurant la commercialisation des produits de Nokia et de Samsung. Cette success story fulgurante affichée (villa et voiture de luxe, mariage avec une ex-miss Viêt Nam devenue actrice) ne tarde pas à lui attirer des ennuis172. L’homme d’affaires est arrêté en janvier 2003 pour fraude fiscale et contrebande et sa société Đông Nam est mise en faillite. Certaines rumeurs laissent entendre que des entreprises locales proches du pouvoir auraient fait pression sur des hommes influents du Parti pour mettre fin à l’ascension dérangeante de ce Việt kiều. D’autres mentionnent le fait que Nguyễn Gia Thiều aurait commis l’erreur de refuser de verser des pots de vin aux bonnes personnes et de s’approprier sans partage le monopole du marché de la téléphonie mobile. Condamné à vingt ans de prison et à 25 millions de dollars d’amende, l’intéressé nie les faits qui lui sont reprochés. Les mésaventures cauchemardesques de Nguyễn Gia Thiều s’achèvent finalement par son amnistie en 2009 à l’occasion des fêtes du nouvel An lunaire173.
16Cette affaire reste un cas isolé, mais a peut-être été une mise en garde de la part des autorités à l’égard des hommes d’affaires qui dépassent certaines limites. Il est en revanche sûr que faire preuve de patriotisme dans les affaires peut être un bon moyen de réussir au Viêt Nam. Le parcours de Nguyễn Ngọc Mỹ, président du Club des entrepreneurs Việt kiều, en est un bon exemple.
Encadré 4 : Entretien
Monsieur C., cinquante ans, homme d’affaires au Viêt Nam depuis les années 1990 (décembre 2010).
Faites-vous parti d’un club ou d’une association ?
Je ne participe pas aux événements organisés par le gouvernement pour les Việt kiều par peur d’être utilisé politiquement. D’autre part, beaucoup de Việt kiều sont présents dans les structures proposées par le gouvernement avec de mauvaises intentions. Les Việt kiều des États-Unis sont les plus agités et, sous couvert de participer à ces structures, font de la politique. Je pense que ces gens sont restés scotchés à l’histoire et n’ont pas compris les évolutions qui se sont opérées au Viêt Nam. On y retrouve aussi des Việt kiều français, des intellectuels dont beaucoup ont plus de soixante ans et se permettent alors de donner de leçons. Beaucoup d’entre eux vivent aussi dans le passé, la nostalgie. Certains ne sont pas politisés, mais ils cherchent sans arrêt à se donner de l’importance. Ces gens-là me fatiguent ! À côté de ça, il existe aussi des gens formidables qui reviennent car ils aiment vraiment leur pays et ont compris les évolutions. Cependant, ils sont pollués par ceux qui sont douteux, et gênés par les ambitions des gens qui ne sont pas sincères.
Comment jugez-vous les politiques du gouvernement envers les hommes d’affaires Việt kiều ?
Au début, c’était bien sûr très difficile. Dans les années 1990, le pays s’ouvrait doucement, le contexte était difficile. Il y avait des gens qui profitaient du manque de cadre juridique pour escroquer des personnes ou des entreprises. Le gouvernement incitait fortement à faire des joint-ventures. De plus, les codes étaient différents avec les Vietnamiens du pays qui s’ouvraient au capitalisme. Il existait de gros décalages culturels et aussi de pouvoirs d’achat. Les changements sont arrivés très rapidement et il fallait constamment s’adapter au contexte. Le gouvernement a toujours fait du stop and go car il a toujours rencontré des problèmes pour distinguer les « bons » et les « mauvais ». Des réticences subsistent toujours. Par ailleurs, le Parti et l’État passent parfois des décrets, comme par exemple dans les années 2000. Mais ils sont malins : le décret passe et on en a connaissance, mais il n’existe aucun formulaire qui permette d’appliquer son contenu.
Dans quel esprit faites-vous des affaires au Viêt Nam ?
Pour ma part, je veux contribuer au transfert de technologies dans les sociétés vietnamiennes. Je veux que le Viêt Nam jouisse d’une bonne image et qu’il soit protégé des mauvais comportements. Un jour, je devais faire des affaires avec une personne qui s’est très vite montrée condescendante et injurieuse envers les Vietnamiens. Je n’ai pas hésité une seconde et j’ai mis fin à notre coopération.
Le Club des entrepreneurs Việt kiều
17Le Club des entrepreneurs Việt kiều (Câu Lạc Bộ Doanh Nghiệp Việt kiều) a été fondé en septembre 2001. Il est la propriété de la Compagnie de services d’investissements et de loisirs Việt Hải Đăng174. Afin de bien comprendre dans quel contexte est apparu le Club, il convient de revenir sur le parcours de son président qui est aussi le directeur de la Compagnie susnommée175. Originaire de Hà Tĩnh (Centre), Nguyễn Ngọc Mỹ gagne le Sud en 1954 où il s’engage dans les forces navales du gouvernement de Saigon. Peu après la réunification, il est contraint d’intégrer un camp de rééducation pour une période de dix mois. En 1978, à l’âge de vingt-huit ans, il quitte le Viêt Nam en boat people pour un camp de réfugiés en Malaisie. Après deux mois d’attente, il est autorisé à s’installer en Australie où il crée en 1981 la compagnie Nguyễn’s Brother qui œuvre dans le domaine de la construction. Quelques années plus tard, sous le nouveau nom Keira Construction, la compagnie compte trois cents employés. En 1992, le désir de Nguyễn Ngọc Mỹ de renouer avec son pays d’origine allié à l’habileté dont il a fait preuve dans le domaine des affaires et de la construction lui permet de devenir membre du Conseil australien du commerce au Viêt Nam. Il effectue à ce titre plusieurs voyages au Viêt Nam au cours desquels il acquiert une connaissance solide du marché de la construction. Un an plus tard, il est nommé P-DG de la société Services techniques du bâtiment Viêt Nam-Australie (groupe VIBIS). Ce projet voit le jour grâce à l’initiative de l’Office de développement international australien. Le groupe VIBIS aide au transfert de technologies, notamment en collaborant avec le Viêt Nam, pour mettre en place un cadre juridique national adapté aux normes de construction internationales et à la formation d’employés qualifiés. En outre, VIBIS facilite les projets de coopération entre les entreprises australiennes et vietnamiennes. En 2000, Nguyễn Ngọc Mỹ ajoute une nouvelle corde à son arc et investit dans le secteur des divertissements par le biais de la société Sport, Compétition et Amusement (Cty Dịch vụ Thể thao và Thi đấu Giải trí ou SES). Fort des nombreux réseaux qu’il a établis et de son assise économique au Viêt Nam, il décide de créer le Club des entrepreneurs Việt kiều en 2001. Cette initiative s’accompagne du désir de soutenir le développement économique de son pays d’origine.
18En résumé, le Club a pour mission de soutenir les investissements des entrepreneurs locaux et étrangers. Il fournit des expertises sur les investissements et sur les questions marketing, aide à la formation de réseaux et coopère avec les entreprises de Việt kiều et les entreprises nationales afin de stimuler les investissements et de créer des débouchés commerciaux en faveur des organismes internationaux, des hommes d’affaires Việt kiều et étrangers. Le Club a donc un champ d’action très large et n’est pas uniquement réservé aux Việt kiều. Ces derniers jouent en quelque sorte, grâce à leur double appartenance, le rôle de catalyseur auprès des entreprises vietnamiennes et étrangères. Le Club se présente d’ailleurs comme un pont linguistique et culturel. Il organise des séminaires et des meetings afin que les membres puissent mieux appréhender l’environnement économique vietnamien. Les frais d’adhésion sont de 150 dollars par an pour un membre du Club, ainsi que pour les membres associés (ou invités), et de 350 dollars pour une entreprise.
19En 2005, le Club comptait trois cents adhérents et des succursales dans les villes de Hanoi, Cần Thơ et Vũng Tàu. Lors de la cérémonie d’inauguration de la branche de Hanoi en septembre 2005, on a pu noter la présence du sous-secrétaire au ministère des Affaires étrangères, Lê Văn Bàng, et du vice-président du CEVE, Trần Quang Hoan176. Bien que le Club ne dépende officiellement d’aucune institution, on peut facilement imaginer qu’il a été dès ses débuts soutenu par les autorités vietnamiennes. Nguyễn Ngọc Mỹ, pour sa part, a toujours été en parfaite adéquation avec le discours d’Union nationale préconisé par l’État et le Parti. Le Comité central du Front de la Patrie et le CEVE lui ont d’ailleurs décerné le certificat du mérite en juin 2004 pour ses réalisations en faveur de la construction de son pays natal. Dernièrement, Nguyễn Ngọc Mỹ a créé de nouvelles entreprises et manifesté son intention d’étendre le réseau du Club des entrepreneurs dans d’autres provinces.
Les filières de l’Association des entrepreneurs Việt kiều
20Hormis le Club des entrepreneurs Việt kiều, aucun autre organisme n’œuvrait à la mobilisation des hommes d’affaires d’origine vietnamienne de l’étranger jusqu’en 2008. En 2004, la directive du Bureau politique no 36-NQ/TW souligne le besoin de créer des structures adéquates pour susciter intérêt et confiance chez les investisseurs Việt kiều. Le but est de drainer les capitaux et le savoir-faire économique de ces derniers tout en les utilisant pour élargir les circuits de consommation des produits vietnamiens ainsi que la coopération avec les entreprises des pays étrangers.
21À l’occasion du Meeting des entrepreneurs Việt kiều qui s’est déroulé à Đà Nẵng en septembre 2006, la directive du ministère des Affaires étrangères no 2210b/2006/QD-UBN a été rendue publique177. Elle consacre la mise en place du Bureau de mobilisation pour la fondation future de l’Association des entrepreneurs Việt kiều. Soutenu par le CVE, il est composé de dix-sept membres. Phạm Nhật Vượng, Việt kiều ukrainien, président du groupe Technocom et de l’Association des entreprises vietnamiennes en Ukraine, a été nommé président du Bureau. Il apparaît que les autorités vietnamiennes se sont appuyées sur un réseau associatif d’entreprises vietnamiennes, particulièrement développé dans les pays d’Europe de l’Est178, pour mener cette opération de mobilisation. Cette dernière passe aussi par l’organisation de conférences visant à solidariser les hommes d’affaires Việt kiều entre eux ainsi qu’avec leur pays d’origine. C’est dans cet esprit qu’a eu lieu la conférence de l’Alliance des entrepreneurs Việt kiều d’Europe à Londres en mars 2008179. Coordonné par le Bureau de relation avec les entrepreneurs Việt kiều d’Europe et l’Association des entrepreneurs Việt kiều du Royaume-Uni, cet événement voit la participation des présidents des Associations d’entrepreneurs Việt kiều de République tchèque, de Pologne, de Hongrie, de Slovaquie, de Bulgarie, de Roumanie et d’Ukraine ainsi que celle du Premier ministre, Nguyễn Tấn Dũng, et celle du ministre des Affaires étrangères, Phạm Gia Khiêm.
22C’est probablement par le biais d’observations faites lors de ce type de rencontres que Nguyễn Tấn Dũng a estimé qu’il était temps d’entamer les procédures pour fonder l’Association des entrepreneurs Việt kiều. Suivant son constat, le Conseil gouvernemental édicte en octobre 2008 l’avis no 6513/VPCP-QHQT pour formaliser l’initiative du Premier ministre. Moins de six mois plus tard (le 13 mars 2009) et après trois ans de préparatifs, le ministère de l’Intérieur promulgue la décision no 273/QD-BNV qui entérine la création de l’Association des entrepreneurs Việt kiều (Hiệp Hội Doanh nhân Việt kiều). Basée à Hanoi, l’Association est sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères et collabore avec le CEVE ainsi qu’avec la Chambre du commerce et de l’industrie. La création et les conditions dans lesquelles évolue l’Association révèlent l’importance accordée aux entrepreneurs vietnamiens de l’étranger. Phạm Thiếu Hoa, secrétaire général de l’Association, estime que celle-ci est nécessaire en cette période d’intégration économique et qu’elle permet aux entreprises vietnamiennes hors du pays de bénéficier d’un toit commun pour développer leurs affaires au Viêt Nam180.
23Adhérer à l’Association des entrepreneurs Việt kiều nécessite une lettre de recommandation d’un membre ou d’une ambassade du Viêt Nam ainsi qu’une cotisation annuelle de 500 dollars. Les membres sont des entrepreneurs vietnamiens ou d’origine vietnamienne et des fonctionnaires du gouvernement vietnamien. Ainsi, deux représentants de la Chambre du commerce et de l’industrie et le vice-président du CEVE, Vũ Hòang Anh, font parti du Comité exécutif.
24Cette association compte cent quatre-vingt-quatorze membres répartis dans trente-deux pays, dont le Viêt Nam181. En observant les lieux de résidence des participants, plusieurs informations intéressantes apparaissent. Ainsi, le plus grand nombre de membres se trouvent en Europe de l’Est et en Russie qui regroupent 35 % des participants. L’Ukraine arrive largement en tête avec trente membres, suivie de la Russie (quinze). Le président de l’Association est d’ailleurs un Việt kiều ukrainien, en l’occurrence Phạm Nhật Vượng (auparavant président du Bureau de mobilisation), et le vice-président permanent est un Việt kiều russe. Les hommes d’affaires vietnamiens qui vivent en Europe de l’Est sont pour la plupart des élites qui ont eu l’opportunité de partir grâce à leur proximité avec le Parti communiste. Bien qu’ils aient choisi de ne pas rentrer au moment de l’écroulement du bloc soviétique qui marquait la fin des programmes de coopération avec l’Union soviétique, ils ont maintenu des liens forts avec le Viêt Nam. Ils occupent donc une place centrale dans les relations économiques entre leur pays de résidence et leur pays d’origine. Par ailleurs, certains d’entre eux qui sont revenus au Viêt Nam sont à la tête de grandes entreprises.
Pays de résidence des membres de l’Association des entrepreneurs Việt kiều

Source : données tirées du site officiel de l’association http://www.doanhnghiep.vn
25Les Vietnamiens d’Amérique du Nord et d’Europe de l’Ouest représentent seulement 20 % des membres. Ce pourcentage est minime en comparaison des nombreux entrepreneurs Việt kiều qui résident dans ces deux zones. Cela vaut surtout pour les Vietnamiens des États-Unis qui sont nombreux et qui sont pourtant les premiers investisseurs au Viêt Nam. Les exilés politiques ont encore du mal à adhérer au discours d’Union des autorités vietnamiennes, même lorsqu’il s’agit de faire des affaires économiques. Mais l’Association des entrepreneurs Việt kiều est encore récente et les autorités vietnamiennes continuent de favoriser son expansion.
26Dernièrement, une antenne de cette association a été créée dans la région de la Belgique et du Luxembourg et une autre à Washington, afin de favoriser l’augmentation du nombre de membres en Europe et aux États-Unis. Selon David Huy Hồ, membre de son Comité de gestion à Hanoi et président de la branche américaine, la « communauté américaine d’origine vietnamienne joue un rôle important dans le maintien et la culture des relations américano-vietnamiennes, ainsi que dans la création d’un environnement d’affaires favorable182 ». À l’occasion de la cérémonie d’inauguration, l’ambassadeur du Viêt Nam aux États-Unis, Lê Công Phụng, souligne pour sa part que le gouvernement vietnamien soutient vigoureusement les activités de l’Association des entrepreneurs Việt kiều afin de mobiliser les compétences et capacités des individus et des collectifs d’entreprises dans l’intérêt des entreprises, de la communauté vietnamienne et du Viêt Nam.
2 - Participation mitigée des élites de l’étranger
27L’histoire mouvementée du Viêt Nam a occasionné une fuite des cerveaux qui atteint son paroxysme entre 1975 et le début des années 1980. Peu avant la prise de Saigon, de nombreuses élites proches de l’ancien régime sont évacuées par les États-Unis183. Les années suivantes, la politique de rééducation et de marginalisation des intellectuels du Sud pousse nombre d’entre eux à partir par bateau ou via le programme de départs organisés des Nations unies. Par ailleurs, le contrôle idéologique exercé par le PCV a aussi conduit des élites proches du régime à s’exiler sporadiquement lors de ces trois dernières décennies. Récupérer cette « matière grise » (chất xám) est l’une des priorités de la politique d’Union nationale. Le pays a en effet grandement besoin de se développer dans les secteurs des sciences et technologies, de l’éducation et de la communication.
28Les autorités vietnamiennes estiment qu’environ 300 000 Việt kiều (dont 150 000 aux États-Unis et 40 000 en France) ont fait des études universitaires, postuniversitaires ou sont des techniciens hautement qualifiés184. Parmi eux, plusieurs occupent des postes importants dans des centres de haute technologie, des instituts de recherche, des universités, des hôpitaux, des entreprises et des organisations internationales. Le Viêt Nam considère ce potentiel de « matière grise » comme une force importante dans le développement du pays et s’efforce de l’exploiter par le biais de textes juridiques185 et de coopérations.
29Des experts d’origine vietnamienne de renom offrent une aide à long terme ou temporaire à leur pays natal. Par exemple, Trần Quốc Hùng, directeur de l’Institut de recherche de la Deutsche Bank, et Vũ Quang Việt, expert en comptabilité et statistiques à l’ONU, ont apporté de précieux conseils au gouvernement vietnamien dès le début des années 1990186. En 2008, Nguyễn Đình Uyên, qui a travaillé pour la Nasa et le ministère de la Défense des États-Unis, a décidé de rentrer au Viêt Nam avec sa famille pour servir son pays d’origine. Plus récemment, le mathématicien Ngô Bảo Châu s’est dit disposé à mettre ses services au profit du développement du Viêt Nam trois mois par an.
30Mais les contributions des élites Việt kiều sont loin d’être à la hauteur des espérances des autorités. Les résultats mitigés du programme TOKTEN et du Club des sciences et technologies des Việt kiều sont une preuve tangible de ces difficultés.
Encadré 5 : Résultats d’une étude sur les souhaits des intellectuels Việt kiều qui veulent apporter leur contribution187
À la question « Quelles sont les raisons qui empêchent d’attirer de manière efficace les intellectuels qui œuvrent dans les sciences et technologies à l’intérieur et à l’extérieur du pays, et qui les gênent pour participer au développement économique et social de la ville ? », posée par le département des Sciences et Technologies à environ trois cents intellectuels scientifiques, ceux-ci ont répondu : le salaire n’est pas encore approprié (71,6 %) ; les infrastructures techniques sont encore insuffisantes (55,7 %) ; l’utilisation efficace de la matière grise est faible (49,5 %) ; les opportunités pour les intellectuels et les échanges internationaux ne sont pas assez importantes (32,9 %) ; les conditions ne sont pas encore favorables pour la liberté de création (28,4 %).
À la question « Quel est le facteur le plus important pour inciter les intellectuels à participer durablement ? », ils répondent : une gestion équitable et claire (25,4 %) ; un bon traitement (27, 5 %) ; la liberté de création (23 %) ; un équipement moderne (13,6 %) ; d’autres facteurs (10 %).
Encadré 6 : Le programme TOKTEN des Nations unies
Le programme TOKTEN (Transfer of Knowledge Through Expatriate Nationals) a été initié par le programme des Volontaires des Nations unies (VNU) et vise à inciter les expatriés à retourner dans leur pays d’origine – pour une période allant de deux semaines à trois mois – afin qu’ils mettent à disposition leurs compétences. Le programme TOKTEN-Viêt Nam débute en 1989 et donne naissance à deux projets188. Financé par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le TOKTEN Project (1989-1993) s’articule autour d’une coopération entre l’Office des Nations unies pour les services aux projets et le Comité d’État des sciences du Viêt Nam. Au cours de ces quatre années, vingt volontaires d’origine vietnamienne se rendent au Viêt Nam en tant que consultants pour le gouvernement. De 1995 à 1999, le PNUD et le gouvernement vietnamien subventionnent le projet Umbrella Programme for Expert Service qui inclut la collaboration du programme des VNU avec des organismes vietnamiens. Ainsi, vingt experts TOKTEN ont principalement coopéré avec l’Institut de recherche de stratégies scientifiques et de technologies, l’Institut d’équipement médical, le Comité scientifique de la province de Bến Tre et l’université polytechnique de Hanoi. En 2001, le gouvernement vietnamien décide de poursuivre sous son égide le programme TOKTEN qui touche à sa fin. Après dix ans d’application, ce dernier a permis la venue de seulement quarante experts, ce qui est très peu en comparaison d’autre pays (Chine et Inde). Le président du CEVE, Nguyễn Phú Bình, avoue lors d’une interview en 2004189 que le programme rencontre des difficultés et que le Comité est à la recherche d’une nouvelle source de financement pour essayer de le maintenir190.
Le Club des sciences et technologies
31Le Club des sciences et technologies des Việt kiều (Câu Lạc Bộ Khoa Học và Kỹ Thuật Việt kiều) a été fondé en décembre 2005 sur une directive du CVE de Hô Chi Minh-ville. Cette initiative a été encouragée par le ministère des Sciences et Technologies et la directive du Bureau politique no 36-NQ/TW. Le Club vise à réunir les experts et les intellectuels Việt kiều. De plus, il s’applique à favoriser les échanges d’informations et d’expériences avec les organisations scientifiques et les entreprises étrangères191.
32Lors de sa création, le Club compte cent trente-deux Việt kiều et, une année plus tard, cent quarante-cinq. Il accueille deux autres catégories de membres : les membres associés, individus et organisations étrangères souhaitant rejoindre le Club et se conformer à ses objectifs ainsi que les membres honoraires, individus invités par le Comité exécutif du Club. Celui-ci a pour président Trần Hà Anh192, Việt kiều français, Docteur en sciences, et pour vice-président Nguyễn Lương Dũng193, Việt kiều allemand, Docteur en mécanique. Les Việt kiều membres du Club vivent ou ont vécu principalement dans des pays développés et œuvrent notamment dans les secteurs de l’économie et des technologies de l’information et de la communication (voir graphique 2).
Graphique 2. Club des sciences et technologies des Việt Kiều ; Répartition des membres par nationalité et par spécialisation en 2005

Source : Vi Thảo, « Ra mắt CLB Khoa học và kỹ thuật Việt kiều : Nhiều đơn đặt hàng cho trí thức Việt kiều » [Le lancement du Club des sciences et des technologies Việt kiều : de nombreuses commandes pour les intellectuels Việt kiều], 28 décembre 2005.
33Une partie des activités du Club a pour objet la résolution des problèmes du système de l’enseignement supérieur qui est jugé obsolète. Ainsi, des projets sont proposés afin de créer un réseau d’universités à l’échelle nationale capable de mettre en valeur les ressources humaines du pays, d’utiliser les nouvelles technologies de l’information et de la communication et de participer à des programmes internationaux194. Les membres mettent également à disposition leur savoir-faire et leur expertise à travers des projets destinés à assister des entreprises ou des lieux de service public, tels que les hôpitaux. Bien que les actions du Club soient encourageantes, de nombreuses personnes s’accordent à dire que celui-ci n’a pas les moyens financiers de ses ambitions et que, en outre, il rencontre des difficultés pour mobiliser les intellectuels Việt kiều. D’une manière générale, ces derniers se plaignent de diverses contraintes qui les empêchent de s’investir pleinement dans le développement du Viêt Nam.
Des difficultés à géométrie variable
34La plupart des intellectuels Việt kiều de retour dans leur pays d’origine rencontrent diverses difficultés. D’après une enquête réalisée par le département des Sciences et Technologies de Hô Chi Minh-ville auprès de trois cents d’entre eux (voir ci-contre), celles-ci sont principalement liées aux conditions de travail dont ils disposent au Viêt Nam. La plupart optent donc pour une aide ponctuelle et s’impliquent davantage dans leur pays d’accueil.
35Les élites vietnamiennes expatriées bénéficient à l’étranger d’un salaire élevé et d’une vie stable. Au Viêt Nam, leur salaire est beaucoup plus faible et elles se heurtent encore à des problèmes administratifs. Pour Trần Hà Anh, président du Club des sciences et technologies des Việt kiều, l’idéal serait qu’ils soient rémunérés en fonction des mécanismes du marché195 et bénéficient d’un meilleur traitement au Viêt Nam196.
36De plus, il est souvent compliqué pour les Việt kiều de s’intégrer dans les différentes structures (universités, centres de recherche, centres de formation, etc.) de leur pays d’origine. Leurs méthodes de travail ne sont pas toujours comprises ou acceptées. Ils se heurtent par ailleurs, selon M. Y, à de « mauvaises habitudes » qui les gênent considérablement. M. Y est par exemple désolé de constater que certains postes sont occupés par des personnes qui n’ont pas les compétences requises et qui sont là grâce à de bonnes relations. Il dénonce à ce propos la corruption qui s’exerce dans les universités et les instituts de recherche197.
37De par son expérience, le docteur Nguyễn Văn Tuấn198 explique que les Việt kiều sont parfois vus d’un mauvais œil par leurs collègues de l’intérieur qui souffrent d’un « complexe d’infériorité » et craignent de se faire remplacer par une personne formée à l’étranger. Pour sa part, Nguyễn Quốc Vọng199 évoque l’étroite marge de manœuvre et le peu de confiance accordés aux Việt kiều200. En outre, il juge le gouvernement inefficace dans la mise en valeur des intellectuels et souligne que le lien entre les sciences et technologies et le développement économique devrait être plus important. Enfin, il met l’accent sur la lourdeur administrative à laquelle sont confrontés les intellectuels Việt kiều. Cette situation peut en grande partie s’expliquer par le contentieux qui subsiste avec une partie des exilés. Les infiltrations des opposants au régime au sein des structures susceptibles d’accueillir des intellectuels obligent le gouvernement à rester méfiant. Par exemple, la police a arrêté en septembre 2010 Phạm Minh Hoàng qui enseignait depuis 2002 à l’université polytechnique de Hô Chi Minh-ville201. Ce Việt kiều français, membre du Việt Tân, a été accusé de sabotage contre l’État vietnamien du fait des articles calomniant le Parti qu’il a diffusés sur Internet et des formations qu’il a données à des étudiants pour les engager dans une « lutte non violente » qui renverserait le régime.
38Dans un article intitulé « Exploiter la matière grise des Việt kiều : difficile ou facile202 ? », Vương Toàn suggère la sincérité et l’ouverture à l’égard des nombreux intellectuels qui ont quitté le pays pour des raisons politiques. Selon lui, certains d’entre eux sont encore hantés par le sentiment d’avoir « perdu la face » dans le passé. Mais il précise également que les choses pourront avancer seulement s’ils cessent de nourrir leurs vieilles rancunes et pensent à l’avenir du Viêt Nam. Vương Toàn se montre plus optimiste en abordant l’Union des étudiants vietnamiens en France qui abrite le Réseau des scientifiques et experts vietnamiens en France (RSE). Celui-ci regroupe des chercheurs, des professionnels et des étudiants qui collaborent afin d’apporter leur contribution au développement scientifique, technique et économique du Viêt Nam et à la coopération bilatérale entre leur pays et la France. Ils organisent notamment, en compagnie d’experts français, des colloques axés sur l’urbanisme et l’énergie au Viêt Nam.
39Les nombreux étudiants vietnamiens à l’étranger203 se révèlent en effet être un atout important pour le développement du pays. Les autorités vietnamiennes s’activent donc pour les regrouper au sein d’associations. Par exemple, en janvier 2010, l’Association des étudiants vietnamiens aux États-Unis (Hội lưu học sinh Việt Nam tại Mỹ) a été fondée à Washington en présence de Lê Công Phụng, ambassadeur du Viêt Nam aux États-Unis204. On compte parmi les soixane-dix membres de l’Association non seulement des étudiants, mais aussi des chercheurs, des stagiaires et des Vietnamiens en mission dans ce pays. C’est notamment le cas de Nguyễn Tú Chi, qui travaille à la Banque mondiale et qui a été élu président par intérim de l’Association. À l’instar du RSE, l’Association des étudiants vietnamiens aux États-Unis permet de créer des réseaux bénéfiques pour le Viêt Nam et d’inciter les futurs diplômés à servir leur pays. Cette stratégie pourrait, dans les années à venir, pallier les difficultés de mobilisation des élites expatriées.
Notes de bas de page
161 Michel Bruneau, Flore Gubert, Andrew Hardy et Jacques Ould Aoudia, « Impacts des migrations sur le développement et la pauvreté », in Stéphane Lagrée, Jean-Pierre Cling, Mireille Razafindrakoto et François Roubaud (dir.), Stratégies de réduction de la pauvreté : approches méthodologiques et transversales, Les Journées de Tam Đảo, Université d’été en sciences sociales 2009, Hanoi, Nxb Trí Thức, 2010, p. 296.
162 Anh Dang Nguyen, « Enhancing the development impact of migrant remittances and diaspora: the case of Viet Nam », Asia-Pacific Population Journal, vol. 20, no 3, 2005, p. 114, http://www.unescap.org/esid/psis/population/journal/Articles/2005/V20N3A5.pdf
163 « Quyết định của Thủ tướng Chính phủ số 170/1999/QĐ-TTg về việc khuyến khích người Việt Nam ở nước ngoài chuyển tiền về nước » [Décision du Premier ministre no 170/1999/QĐ-TTg pour encourager les Vietnamiens de l’étranger à transférer de l’argent au pays], http://thuvienphapluat.vn/archive/Quyet-dinh/Quyet-dinh-170-1999-QD-TTg-khuyen-khich-nguoi-Viet-Nam-o-nuoc-ngoai chuyen-tien-ve-nuoc-vb45592t17.aspx
164 « Về tinh hình đầu tư và hoạt động kinh tế của người Việt Nam ở nước ngoài trên địa bàn T. P. Hồ Chí Minh » [À propos des investissements et des actions économiques des Vietnamiens de l’étranger à Hô Chi Minh-ville], Tập Chí Quê Hương, no 1, 1996, p. 5.
165 On compte, parmi ces 1 465 projets, 199 entreprises joint-ventures, 1 132 entreprises à responsabilité limitée et 134 entreprises privées.
166 Tư Giang, « Đầu tư của Kiều bào chưa bằng 1/20 kiều hối » [Les investissements des Kiều bào ne sont pas encore équivalents à 1/20 des devises], 9 avril 2007, http://vietbao.vn/Kinh-te/Dau-tucua-kieu-bao-chua-bang-120-kieu-hoi/75156413/87/ (consulté le 22 juin 2011).
167 « Đầu tư của người Việt Nam ở nước ngoài tại Việt Nam » [Les investissements des Vietnamiens de l’étranger au Viêt Nam], Tập Chí Quê Hương, no 9, 2006, p. 9-13.
168 Hằng Nga, « Nhìn lại đầu tư Việt kiều » [Regard en arrière sur les investissements des Việt kiều], Nhịp Cầu Đầu Tư, 18 janvier 2010, p. 16-19.
169 Bùi Văn Tuyền a été très tôt membre de l’Association de liaison avec les Việt kiều de Hải Phòng et a toujours œuvré au rapprochement de son pays d’origine avec son pays d’accueil, la France. Il a réalisé de nombreux investissements bénéfiques pour le développement du Viêt Nam et est aujourd’hui à la tête du groupe BVT. En juillet 2011, à l’âge de quatre-vingt-onze ans, il a été décoré de l’Ordre national de la Légion d’honneur par l’ambassadeur de France au Viêt Nam pour sa contribution au développement des relations d’amitié entre la France et le Viêt Nam.
170 Propos recueillis en septembre 2010.
171 Voir par exemple Hà Thanh, « Việt kiều Mỹ về Việt Nam : “Cơ hội là ở đây” » [Un Việt kiều américain rentre au Viêt Nam : « Les opportunités sont ici »], 24 mai 2011, http://vnexpress.net/gl/the-gioi/2011/05/viet-kieu-my-ve-viet-nam-co-hoi-la-o-day/ (consulté le 22 juin 2011). Hiếu Thiện, « Anh trở về vì tình yêu quê hương » [Je rentre car j’aime mon pays natal], Tập Chí Quê Hương, no 4, 2002, p. 20-22.
172 Jean-François Chichizola, « Un Français sous la menace de 27 ans de prison au Vietnam », Le Figaro France Société, no 19073, p. 10. Jean-Michel Decugis, « Vietnam : un Français coupable de réussite », Le Point, octobre 2005.
173 P. Thảo, « Ông Nguyễn Việt Chiến, Nguyễn Gia Thiều được đặc xá » [Nguyễn Việt Chiến et Nguyễn Gia Thiều ont été graciés], 17 janvier 2009, http://dantri.com.vn/c36/s20-303820/ongnguyen-viet-chien-nguyen-gia-thieu-duoc-dac-xa.htm (consulté le 22 juin 2011).
174 Site officiel du Club, http://www.ov-club.com
175 Parcours relaté par Đăng Giới, « Doanh nân Việt kiều thành đạt trên đất mẹ », Tiênphongonline, http://www.tienphong.vn/Tianyon/Index.aspx?ArticleID=1280&ChannelID=3. Voir aussi l’interview de Nguyễn Ngọc Mỹ par Nguyệt Quế, Vietnamnet, http://www.nguoivienxu.vn/news.aspx?id=778&sub=5#
176 « Câu lạc bộ doanh nghiệp Việt kiều ra mắt địa điểm mới tại Hà Nội », Tập Chí Quê Hương, no 10, 2005, p. 25.
177 Thanh Mai, « Hội nghị doanh nhân Việt Nam ở nước ngòai » [Meeting des entrepreneurs Việt kiều], Tập Chí Quê Hương, no 9, 2006, p. 3.
178 Le Viêt Nam entretenait des liens particuliers avec les pays « frères » du bloc communiste et beaucoup de Vietnamiens se sont rendus en Europe de l’Est par l’intermédiaire de programmes de coopération. Selon le président de l’Association de Slovaquie, les Việt kiều qui faisaient des affaires dans ces pays ont commencé à se solidariser au début des années 1990. Le passage à l’économie de marché et à un environnement plus concurrentiel a été à l’origine de ce rapprochement qui trouve une réelle cohérence au début des années 2000 à travers la création d’associations. Voir à ce sujet Trần Văn Kha, [président de l’Alliance des entrepreneurs vietnamien en Slovaquie], « Hội doanh nghiệp Việt Nam tại Slovakia quá trình hình thành và phát triển » [L’Association des entrepreneurs vietnamiens en Slovanie perspective en cours et développement], site officiel de l’Association de Slovaquie, www.doanhnghiepvn-sk.com
179 Nguyễn Đồng Hải, « Hội Nghị Liên Hiệp Doanh Nghiệp Việt kiều Châu Âu tại London » [Conférence de l’Alliance des entrepreneurs Việt kiều d’Europe à Londres], Tập Chí Quê Hương, no 4, 2008, p. 24.
180 Linh Thao, « Lieu de rencontre entre les hommes d’affaires Việt kiều », Le Courrier du Viêt Nam, 12 mars 2010, p. 9.
181 Pour le détail, se reporter au graphique « Pays de résidence des membres de l’AEVK » réalisé à partir du site officiel de l’Association, www.doanhnghiepvn-sk.com
182 « Une antenne des entrepreneurs vietnamiens voit le jour aux États-Unis », Agence vietnamienne d’information, 13 avril 2010.
183 Selon Philippe Franchini (Les Guerres d’Indochine, vol. 2, Paris, Pygmalion, 1988, p. 431), 22 300 personnes ont bénéficié du plan d’évacuation mis en place par les États-Unis. La majorité d’entre elles sont des officiers supérieurs, des cadres, des hauts fonctionnaires, des banquiers, des financiers, des industriels, des intellectuels, des médecins, des pharmaciens, des ingénieurs et des commerçants.
184 Nguyễn Chiến Thắng et Lê Tiến Ba, Ủy Ban về người Việt Nam ở nước ngoài [Comité des Vietnamiens de l’étranger], Cộng Đồng người Việt Nam ở nước ngoài : Những vấn đề cần biết [La communauté des Vietnamiens de l’étranger : les choses à savoir], op. cit., p. 129.
185 De 1993 à 2001, on dénombre six mesures politiques visant à encourager les élites vietnamiennes de l’étranger à participer au développement du Viêt Nam. En 2004, la directive du Bureau politique no 36-NQ/TW mentionne l’importance de leur mobilisation et invoque des mesures pour faciliter leur participation. Quatre ans plus tard, la directive no 19/2008/CT-TTg, sur « la continuation et le renforcement du plan d’action du gouvernement sur le travail à réaliser auprès des Vietnamiens de l’étranger », formule à nouveau des mesures vouées à mobiliser les intellectuels de l’étranger.
186 Phúc Tiến, « Gặp hai trí thức Việt kiều tư vấn cho thủ tướng chính phủ » [Rencontre avec deux intellectuels Việt kiều consultants pour le Premier ministre du gouvernement], Tập Chí Quê Hương, no 12, 1994, p. 12.
187 « Kết quả khảo sát về mong muốn cống hiến của trí thức Việt kiều », présenté par Vinh Giang, « Trí thức Việt kiều : Lương không phải là tất cả ! » [Les intellectuels Việt kiều : le salaire ne fait pas tout !], 8 décembre 2008, http://vnn.vietnamnet.vn/khoahoc/2008/12/817403/ (consulté le 16 février 2011).
188 Phương Linh, « Tiếp tục chương trình TOKTEN tại Việt Nam » [Poursuivre le programme TOKTEN au Viêt Nam], Tập Chí Quê Hương, no 7, 2001, p. 8-9.
189 Cẩm Hà, « Người Việt ở nước ngoài : Đầu tư làm giàu trên quê hương Việt Nam » [Les Vietnamiens de l’étranger : Les investissements qui enrichissent le pays natal], Tuổi Trẻ Cuối tuần, 4 janvier 2004, http://tuoitre.vn/Tuoi-tre-cuoi-tuan/Tuoi-tre-cuoi-tuan/14958/Nguoi-Viet-o-nuocngoai-Dau-tu-lam-giau-tren-que-huong-VN.html (consulté le 22 mai 2011).
190 Nous n’avons trouvé aucun document attestant la fin du programme TOKTEN-Viêt Nam. Pour l’heure, le site officiel http://www.tokten_vn.org.vnest inaccessible. Selon une responsable de l’Association de liaison avec les Việt kiều de Hô Chi Minh-ville, le Viêt Nam s’implique beaucoup moins dans ce projet. Elle n’a cependant pas été en mesure de nous certifier son arrêt.
191 Site officiel du Club, http://www.ovsclub.com.vn/ (consulté le 22 mai 2011).
192 Trần Hà Anh est, parallèlement à cette fonction, recteur de l’Institut de recherche nucléaire de Dalat.
193 Après une trentaine d’années d’enseignement et de recherche en mécanique appliquée en Allemagne, Nguyễn Lương Dũng (1948-) est revenu au Viêt Nam en 1992. Il enseigne à l’université polytechnique de Hô Chi Minh-ville et mène de nombreux projets de coopération entre l’Allemagne et le Viêt Nam.
194 Minh Thư, « Giải quyết nguồn nhân lực “via” đại học » [Résoudre le problème des ressources humaines via l’université], 6 janvier 2006, http://sgtt.com.vn/Thoi-su/105248/CLB-khoa-hoc-kythuat-Viet-kieuGiai-quyet-nguon-nhan-luc-via-dai-hoc.html
195 La directive du Bureau politique no 36-NQ/TW mentionne à ce propos qu’il faut « créer un système de rétribution digne et équitable pour les experts et spécialistes possédant un haut niveau de spécialisation ou aptes à fournir des conseils judicieux en matière de gestion, d’administration, de transfert technologique et d’industrie ».
196 Vinh Giang, « Trí thức Việt kiều : Lương không phải là tất cả ! » [Les intellectuels Việt kiều : le salaire ne fait pas tout !], op. cit.
197 Propos recueillis par l’auteur lors d’un entretien avec M. Y (après avoir vécu plus de dix ans en France, M. Y est revenu au Viêt Nam où il enseigne dans une université) à Hô Chi Minh-ville le 10 décembre 2010.
198 Nguyễn Văn Tuấn est un professeur de médecine de renommée internationale. En plus de son travail à l’Institut de recherche de médecine Gravan à Sydney, il met régulièrement ses compétences au service de son pays d’origine. Il a notamment fait des recherches sur les conséquences de l’agent orange au Viêt Nam. En référence à l’article de Nguyễn Quốc Vọng cité ci-dessous, il invoque sur son blog les raisons qui gênent selon lui une participation efficace des intellectuels d’origine vietnamienne, http://nguyenvantuan.net/news/6-news/988-vi-sao-it-tri-thuc-viet-kieu-ve-nuoc-lam-viec-
199 Nguyễn Quốc Vọng est docteur dans le domaine de l’agriculture. Après avoir obtenu son diplôme au Japon, il se rend en Australie où il travaille pour le ministère de l’Agriculture et du Développement rural. Ce poste lui permet de participer à des projets de développement au Viêt Nam qui sont financés par le gouvernement australien. Il a ainsi soutenu des programmes visant à fournir une assistance technique au Viêt Nam et à former des experts en agriculture.
200 Nguyễn Quốc Vọng, « Vì sao ít trí thức Việt kiều về nước làm việc ? » [Pourquoi peu d’intellectuels Việt kiều rentrent-ils travailler au pays ?], revue Tia Sáng, 9 juillet 2010, http://www.tiasang.com.vn (consulté le 16 mai 2011).
201 « Détention d’un membre de l’organisation terroriste Viêt Tân », Agence vietnamienne d’information, 29 septembre 2010.
202 Vương Toàn, « Khai thác chất xám của người Việt ở nước ngoài-dễ hay khó ? » [Exploiter la matière grise des Việt kiều : difficile ou facile ?], Bản tin của Liên hiệp các Hội Khoa học Kỹ thuật Việt Nam [Bulletin d’information de l’Union des associations des sciences et technologies], no 7, 7 juillet 2008.
203 Depuis l’ouverture du Viêt Nam, le nombre d’étudiants vietnamiens à l’étranger n’a cessé de croître. Parmi les destinations les plus prisées, les États-Unis accueillent 13 000 étudiants, la France 8 000 et le Japon 3 000.
204 Site officiel de l’ambassade du Viêt Nam aux États-Unis, http://viet.vietnamembassy.us/tintuc/story.php
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