Une crise multicolore
État des forces en présence
p. 71-91
Texte intégral
1La Thaïlande ne sourit plus. Le consensus thaï a volé en éclats et les déséquilibres anciens de la société thaïlandaise apparaissent au grand jour78. Depuis 2005 et les premières manifestations du mouvement dit des Chemises jaunes, la Thaïlande traverse une crise dont l’issue demeure encore incertaine79. Des incidents violents se sont succédés sans qu’il soit aisé de s’y retrouver tant le rideau qui entoure les différents centres de pouvoirs reste épais. Depuis l’occupation du site de Ratchaprasong au centre de Bangkok (3 avril – 19 mai), les divisions au sein de chaque camp se sont accentuées rendant utile la présentation d’un état des lieux des forces en présence.
1. Thaksin, un enfant du système, mais qui lui a échappé
2Les premières années de l’ascension de Thaksin sont aussi celles de l’entrée politique d’un nombre important d’hommes d’affaires prêts à contester l’emprise de l’armée sur la société. Ce changement dans les cercles dirigeants a ouvert la voie au mouvement rouge actuel en brouillant les cartes du partage classique du pouvoir et de l’argent. Cette nouvelle donne politique a contribué à éclairer les habitants sur la réalité de la structure des élites en remettant à plat le rôle de chacun des protagonistes. La constitution de 197880 permettait de trouver un équilibre entre la préservation des intérêts de l’élite bureaucratique civile et militaire et les attentes des milieux d’affaires. Tout en limitant un certain nombre de libertés publiques, le gouvernement de Prem Tinsulanond (1980-1988) avait autorisé l’organisation de plusieurs élections législatives (1983, 1986, 1988) et donc le renforcement des partis politiques. Cette période fut marquée par une lente érosion du pouvoir des militaires au profit des milieux d’affaires et des professionnels de la politique. Les hommes d’affaires de Bangkok, qui se lançaient dans la politique, soutenaient alors franchement le processus démocratique puisqu’il allait dans le sens de leurs intérêts. Au début des années 1990, Thaksin entre à son tour en politique. En 1994, il tenta de sauver le parti Phalang Dharma de Chamlong81, ancien gouverneur de Bangkok et « héros » des manifestations de 1992, et vivait sa première expérience gouvernementale comme ministre des Affaires étrangères du Démocrate Chuan Leekpai d’octobre 1994 à février 1995.
3La crise économique et financière de 1997 va créer les conditions du succès de Thaksin en 2001. Les conséquences de la forte dévaluation du bath n’épargnèrent personne. Les milieux d’affaires de Bangkok, les masses rurales, les petits entrepreneurs de province furent tous touchés et subirent de plein fouet les conséquences de cette crise. Thaksin comprit rapidement qu’elle avait fait naître chez les intellectuels et les milieux associatifs, en quête de reconnaissance et de considération après avoir longtemps été laissés de côté, un désir de s’impliquer davantage dans la vie politique du pays. Il prit également conscience que le processus de mondialisation des échanges était devenu irréversible et que la Thaïlande devrait s’y adapter rapidement pour ne pas se faire distancer par ses voisins ; il allait donner un nouveau cadre à la nation et rendre obsolètes de nombreux arrangements jugés dépassés. Le 14 juillet 1998 avec vingt-trois membres fondateurs, Thaksin fonda son parti, le Thai Rak Thai (TRT - les Thaïs aiment les Thaïs) avec un programme économique populiste. Au démarrage, le TRT ressemblait à un curieux attelage rassemblant des forces politiques disparates allant de la droite la plus conservatrice aux anciens militants étudiants des années 1970 proches du Parti communiste thaïlandais82. Rapidement, le parti de Thaksin se transforma également en pôle d’attraction pour les milieux d’affaires qui continuaient de souffrir des conséquences de la crise de 1997, notamment les promoteurs immobiliers et les entrepreneurs de travaux publics.
4Favorable à une relance de l’économie par la dépense publique, le parti se mit à attirer des dizaines de responsables de groupes industriels de Bangkok. Le phénomène était nouveau. Les années 1980 furent en effet marquées par la prédominance des hommes d’affaires de province, qui après avoir constitué des groupes d’intérêts, avaient négocié leur force électorale auprès d’organisations partisanes. Un nouveau mode de scrutin, uninominal à un tour, pour l’élection des 400 députés et une nouvelle loi électorale autorisaient la désignation à la proportionnelle de 100 membres du Parlement au scrutin de liste. Cette méthode permettait une sur-représentation des élus de Bangkok par rapport à ceux des provinces. Ces 100 sièges étaient en effet distribués proportionnellement aux partis ayant atteint au moins 5 % des votes au niveau national. Ainsi, plusieurs grands patrons firent leur entrée au Parlement sans avoir à faire campagne. Il leurs suffisait d’être bien placés sur les listes des partis victorieux. Si les intellectuels, travailleurs sociaux, activistes et universitaires continuaient de soutenir le parti, le TRT reçut également le soutien de puissants hommes d’affaires et d’anciens hauts fonctionnaires. Pour remporter la manche, Thaksin avait aussi besoin de l’aide de la myriade de petites entreprises qui composent le tissu économique thaïlandais. Pour conquérir cet électorat, le TRT joua sur le ressentiment lié à la crise de 1997. Si aucun mouvement d’envergure contre le FMI ne se développa à cette époque en Thaïlande, c’est sans doute par respect des autorités traditionnelles qui avaient accepté le remède imposé. Il n’en demeure pas moins que de nombreux entrepreneurs se sentirent trahis par un gouvernement qui leur avait promis le maintien de la parité bath/dollar et la préservation des lignes de crédit. En 2003, le remboursement avec éclats et deux ans d’avance de la dette de la Thaïlande à l’égard du FMI redonna fierté au pays et libéra la parole de ceux qui ne pouvaient s’exprimer contre les « intérêts supérieurs ». Cette parole libérée renforça en Thaïlande un sentiment anti-occidental et l’image de faiblesse du gouvernement précédent dans les milieux défavorisés, un exutoire qui continuera de se développer et de s’amplifier les années suivantes.
5C’est en s’appuyant sur la même logique, celle de l’aide aux victimes de la crise, que Thaksin se tourna vers les masses rurales. Il joua la carte du capital domestique contre le « grand capital international » en favorisant le microcrédit et les prêts à taux préférentiel à l’attention des zones rurales. Le TRT décida une relance de l’économie grâce au dynamisme des PME nationales. A la veille des élections de 2001, le parti de Thaksin se présentait comme celui du sauveur des entrepreneurs, tandis que le Parti démocrate, qui prônait le laisser-faire et l’autorégulation des marchés, paraissait être le défenseur des banquiers, des bureaucrates et de la finance internationale. Le gouvernement de Chuan s’était révélé incapable de répondre au mécontentement des cultivateurs et des ouvriers agricoles frappés par la forte baisse du prix du riz à l’exportation. Cette portion de citoyens était jusqu’ici uniquement considérée comme un réservoir de votes. De son côté Thaksin, sur le terrain, battait campagne et attirait vers lui des barons provinciaux de la politique dotés de solides « clientèles ». Il promit un moratoire sur les dettes et un prêt d’un million de baths pour chacun des 77 000 villages du royaume. Il s’engagea également à faciliter l’accès aux soins hospitaliers pour les plus pauvres moyennant un forfait de 30 baths. Il tiendra ces trois engagements au lendemain de son élection ce qui lui confère aujourd’hui encore un sentiment de reconnaissance dans les provinces rurales du Nord-Est.
6En cinq années de pouvoir, Thaksin a fait preuve d’un volontarisme et d’un interventionnisme surprenants pour un dirigeant thaïlandais. Il a mit l’accent sur le développement national et le renforcement du marché intérieur tout en tentant de réduire les poches récurrentes de pauvreté notamment dans le Nord-Est83. Pour réaliser ces objectifs, il imposa un style que l’on pourrait de qualifier de « brutal » et qui provoqua de nombreuses réactions d’hostilité. Son ambition était de s’emparer de tous les leviers de l’Etat pour assurer une croissance économique favorable aux milieux d’affaires et au marché domestique. Pour la première fois, un responsable politique déployait simultanément son action sur trois plans : l’économie, la société civile et le système politique. Le bilan économique des années Thaksin est finalement plutôt positif. La Thaïlande redevint une des économies les plus dynamiques d’Asie du Sud-Est et ses fondamentaux macroéconomiques furent stabilisés. Signe du regain de confiance des milieux d’affaires, la bourse de Bangkok enregistra la deuxième plus forte progression mondiale en 2003. Après des années de crise, les entreprises renouèrent avec les bénéfices et l’industrie amorça son désendettement. Le taux de mauvaises créances des banques baissa fortement tandis que les capacités industrielles du pays se renforçaient. Des emplois furent créés, le pouvoir d’achat augmenta, toutes classes sociales confondues, et des prêts importants furent consentis au secteur rural. Le concept de Dual Track a été particulièrement novateur en jouant à la fois sur les moteurs interne et externe de l’économie. En fonction de la conjoncture, lorsque la demande extérieure faiblissait, le gouvernement pouvait mettre l’accent sur un vaste programme de dépenses publiques. Ce fut le cas en 2001-2002. Ces largesses ont été ensuite revues à la baisse quand la croissance est revenue en 2003-2004. La « Thasinomics » voulait sortir du modèle de développement économique classique en Asie Orientale basé depuis les années 1980 sur une croissance construite sur la demande extérieure et les exportations. La pensée économique de Thaksin, élaborée par son Ministre des finances, Somkid Jatusripitak84, privilégiait la demande domestique en créant un marché local fort, en favorisant les entreprises nationales et en faisant appel à l’intervention de la puissance publique en cas de nécessité.
7Sur la scène internationale, la Thaïlande de Thaksin a voulu (ré)occuper une place prédominante au sein de l’Asean et affirmer son rang dans le concert des nations. Elle se positionna comme un pays industrialisé à revenu intermédiaire qui n’entendait plus dépendre d’autrui. Elle est d’ailleurs passée en 2003 du statut de pays bénéficiaire de l’aide internationale à celui de pays donateur. La visite du président Jacques Chirac et de plusieurs ministres accompagnés d’une forte délégation d’hommes d’affaires en février 2006, première visite d’un chef d’Etat français dans le royaume depuis l’instauration des relations diplomatiques entre les deux pays, illustrait la nouvelle place occupée par le royaume dans la région. Thaksin cherchait à modifier la façon de faire de la politique en imposant un mode de management de « style PDG »85. Il entendait ébranler le pouvoir de ceux qu’il appelait « les politiciens professionnels » et diriger le pays comme une entreprise. Si d’un point de vue macro-économique, le volontarisme et l’activisme de Thaksin et de son entourage remirent le pays sur les rails de la croissance, les critiques fusèrent rapidement dénonçant une méthode qui rapprochait trop ouvertement le milieu des affaires de celui de la politique. Ce n’était certes pas nouveau, mais Thaksin en a fait un système tout en oubliant de respecter certains codes de conduite traditionnels en Thaïlande86. Il ne s’est pas contenté de vouloir influer sur l’économie, il a également cherché à remodeler la société thaïlandaise et à contrôler le jeu politique. L’objectif était d’assurer la paix sociale dans le royaume. Thaksin brisait les habitudes politiques et un consensus traditionnel. Homme fort mais non dictateur, élu mais corrompu, populiste et populaire, il a redonné confiance aux paysans et au petit prolétariat du Nord-Est. Suite à la redistribution des cartes entre milieux d’affaires et politiciens Thaksin a donc, et sans doute involontairement, dressé un état des lieux de la société thaïlandaise en mettant pour la première fois face-à-face les « riches » et les « pauvres », les « citadins » et les « ruraux ». Cela est apparu évident lors des manifestations du début 2010. Ce face-à-face, comme toutes les oppositions binaires, permit à chacun de prendre conscience de soi et de constater le fossé existant. Thaksin mettait en lumière les archaïsmes du système thaïlandais. Désormais la société « civile » commençait à s’exprimer. Certes, elle est encore souvent manipulée par des politiciens, des hommes d’affaires ou par l’armée, mais des segments de la population jusqu’alors contraints au silence, comme les paysans, les intellectuels ou encore les journalistes, prenaient la parole et souhaitaient parler, notamment mais pas seulement, de l’Histoire et de la Thaïlande.
8La stratégie politique de Thaksin répondait d’une manière critiquable (la guerre contre la drogue par exemple) mais efficace aux archaïsmes de la société. Produit du système politique, la figure de ce Premier ministre atypique devenait une créature qui échappait à ses concepteurs. La classe politique n’imaginait pas qu’elle avait crée un homme d’Etat qui pourrait aller aussi loin dans la remise en cause des fondements mêmes de l’institution. Cette perte de contrôle d’une partie des hommes du pouvoir explique pour une bonne part le fort caractère intra-élitaire de la crise depuis 2008. Rappelons aussi que si Thaksin est aujourd’hui haï par certains militaires et les milieux conservateurs, c’est aussi parce ces derniers se rappellent qu’ils se sont à plusieurs reprises retrouvés mêlés à ses affaires et qu’ils ont contribué à son ascension politique. Ses manières provocatrices et son style impérieux ont par ailleurs brusqué une classe politique très codifiée dans ses comportements hiérarchiques et son rituel. De symptôme d’une époque, Thaksin Shinawatra a été perçu comme une opportunité avant de ne représenter qu’un prétexte, pour ses partisans comme pour ses principaux opposants.
9Sa volonté de pouvoir exponentielle l’a conduit à une collision avec le pouvoir royal qu’il semblait vouloir défier, à un moment où sa pérennité est sujette à discussion. Les risques inhérents à une telle attitude de confrontation avec le système a, semble t-il, été mal mesuré par l’ancien Premier ministre. Il a voulu monter trop haut, trop vite, aveuglé par sa propre puissance. Il s’est comporté envers le roi comme si ce dernier n’était qu’un simple monarque constitutionnel (ce qu’il est officiellement). Depuis son éviction du pouvoir en septembre 2006, ses interventions, notamment sur la question de la succession du roi Rama IX, furent maladroites et ont été perçues comme des provocations par les milieux monarchistes87. Cette indécision et cette ambivalence de Thaskin face à la monarchie a marqué le mouvement rouge jusqu’à aujourd’hui, personne ne sachant exactement comment aborder la question ni comment mettre le débat sur la place publique. D’origine chinoise, Thaksin serait resté insensible à la dimension supranaturelle qui entoure le monarque, comme s’il considérait ce dernier comme un acteur politique presque comme un autre88. Et cela alors que l’avenir politique du Royaume reste toujours marqué par la place effectivement occupée par l’institution monarchique, aujourd’hui et à l’avenir.
2. Les jaunes, les paradoxes de l’Alliance du peuple pour la démocratie
10Figure intellectuelle importante en Thaïlande, l’historien Thongchai Winichakul expliquait qu’il voyait en l’Alliance du peuple pour la démocratie (PAD – People’s Alliance for Democracy) la menace la plus grave pesant sur la démocratie, encore balbutiante, dans le Royaume89. Apparu fin 2005 et fondé début 2006 en réaction au style Thaksin, le PAD milite pour replacer la monarchie au cœur du système et surtout pour préserver les intérêts de l’élite au pouvoir. Cette dernière, perçue comme l’autorité morale la plus élevée dans le pays, serait la seule institution capable de moraliser le système et de nettoyer le pays des politiciens corrompus.
11Les manifestations quasi permanentes organisées par le PAD en 2006 ont ouvert un espace pour l’organisation du coup d’Etat militaire de septembre de la même année, mais n’ont pas permis d’améliorer le dialogue entre les différentes couches de la société. Le changement de constitution, les poursuites judiciaires et les violentes campagnes de presse lancées contre Thaksin et sa famille n’empêchèrent pas les alliés du Premier ministre déposé de remporter largement les élections législatives de décembre 2007 et de reprendre, en moins d’une année, la gestion du pays. En réaction, le PAD redescendit dans la rue et occupa le bureau du Premier ministre, Somchai Wongsawat, beau-frère de Thaksin, forçant ce dernier à réunir son équipe dans l’ancien aéroport désaffecté de Bangkok. L’objectif du PAD était de manifester jusqu’à ce que le gouvernement élu tombe et qu’un nouveau système politique basé sur le suffrage censitaire soit mis en place. Ce fut la mise à jour d’une première et très importante ligne de partage entre deux catégories de Thaïlandais. Cette fracture entraîna une prise de conscience des « autres », les futurs rouges dont nous parlerons plus bas. L’occupation de l’aéroport international de Bangkok et le chaos que cette occupation engendra accélérèrent la chute du gouvernement en décembre 2008. Le renversement d’alliance permit au PAD de participer au nouveau gouvernement conduit par Abhisit Vejjajiva90. La nouvelle équipe au pouvoir eut le soutien d’anciens alliés de Thaksin (notamment venus du Sud de l’Isan – la région Nord-Est), une stratégie d’intérêt à court terme qui remettait au goût du jour une ancienne manière de faire de la politique, de celle où les « citadins privilégiés » achètent le soutien des « pauvres ruraux » à travers leurs représentants, comme Newin Chichob qui retourna sa veste en faveur des démocrates en abandonnant Thaksin. Ces politiciens reprenaient un jeu traditionnel en Thaïlande, un jeu de factions et de réseaux sans autre programme politique que celui de servir ses intérêts.
12Le PAD est une alliance hétéroclite qui fédère au moins quatre groupes ayant tous une bonne raison de s’opposer à la politique menée par Thaksin et son équipe. Le premier groupe rassemble, pour faire simple, l’élite urbaine de Bangkok. Cette élite a combattu, dans les années 1970 jusqu’au début des années 1990, les gouvernements militaires successifs. Le développement de la démocratie et des élections dans le royaume leur fit perdre une partie de leur superbe, donnant plus d’écho aux revendications des milieux défavorisés, qu’ils soient urbains ou ruraux. Comme nous l’avons expliqué plus haut, Thaksin a su parler et obtenir la confiance de ces milieux qui représentent, aujourd’hui encore, l’essentiel de l’électorat. Pour l’élite urbaine, les électeurs de Thaksin étaient pauvres, manquaient d’éducation et se révélaient de la sorte trop facilement influençables (pressions, corruption) pour comprendre le véritable enjeu des élections et la démocratie.
13Le second groupe est composé essentiellement de représentants de ce que l’on pourrait appeler « la bureaucratie de pouvoir ». Jusqu’en 1973, sous les différents régimes militaires qui dirigèrent le pays, la Thaïlande était dirigée par des officiers et des technocrates persuadés d’être les plus capables de représenter l’intérêt public (un comportement traditionnel hérité de la structure féodale très hiérarchisée du Siam), sans pourtant que la collusion entre la fonction publique et l’armée ne soit un frein au développement économique du pays. A leurs yeux, les politiciens élus étaient trop souvent corrompus. Ils pensaient que la démocratie était une source endémique de corruption et que la politique menée par Thaksin conduisait le pays à sa perte. Depuis les années 1970, la progressive démocratisation du pays a ouvert la porte à de nouveaux hommes politiques qui contribuèrent à atténuer l’influence de la bureaucratie traditionnelle.
14La troisième composante du PAD réunit des activistes de différentes organisations de la société civile et des syndicalistes réunis autour de la figure de Sondhi Limthongkul, homme d’affaires originaire de l’île chinoise de Hainan et propriétaire du groupe de presse Manager. Ces anciens « gauchistes » radicaux, qui pour beaucoup participèrent au combat pour la démocratie au cours des années 1970 et 1980, rejettent l’idéologie capitaliste portée par Thaksin. A leurs yeux, la mondialisation représente un danger aux conséquences nécessairement négatives pour le pays. Thaksin, qui a soutenu et continue de soutenir sans hésiter l’intégration de la Thaïlande à l’économie mondiale, est un représentant du « capitalisme du mal ». La rupture avec l’ancien système a été brutale. Thaksin a projeté la Thaïlande dans le XXIe siècle et a accéléré son intégration sur la scène internationale sans que les élites traditionnelles n’aient eu le temps ni les moyens de s’y adapter91. Les jeux traditionnels de pouvoirs sont apparus obsolètes. La plupart des politiciens et des hommes d’affaires n’ont pas réussi à s’adapter. Ils se sont sentis débordés et ont prôné dès lors un retour aux vieilles recettes.
15À la tête de journaux, de magazines, de sites Internet, d’une radio et d’une télévision satellite diffusé sur Internet (ASTV), Sondhi Limthongkul a rapidement pris un ascendant très fort sur le PAD92. Il s’est non seulement mis en scène quotidiennement sur les différents supports à sa disposition, mais a réussi à attirer de nouveaux supporters grâce à ses discours martelés sur sa chaîne de télévision et ses différents supports médiatiques. Son message politique, basé autant sur des faits que des rumeurs, des mensonges et un nationalisme exacerbé (par exemple avec la question du temple pré Angkorien de Preah Vihear), a progressivement transformé le mouvement. En 2008, le PAD se rapprochait plus d’une secte que d’une organisation politique classique. Composé de militants scandant des discours et slogans manichéens construits autour des notions de bien et de mal, le parti revendiquait une place logiquement au-dessus des lois tout en encourageant l’intimidation voire la violence contre ses opposants politiques.
16L’Alliance du peuple pour la démocratie, ou ce qu’il en reste aujourd’hui, n’est plus le mouvement spontané et non violent qu’il fut en 2006. Sous l’impulsion de Sondhi Limthongkul, le PAD est devenu une organisation disciplinée et agressive dotée d’un service d’ordre composé de militaires, de policiers mais aussi d’anciens voyous, de repris de justice et de jeunes en déshérence. Bien que le PAD n’ait pas été dissous, Sondhi Limthongkul, sans doute à la recherche d’une plus grande respectabilité politique après la prise des aéroports de Bangkok en novembre 2008, créa en juin 2009 un nouveau parti appelé le Parti de la nouvelle politique (Karn Muang Mai)93. Le parti est bicolore, jaune et vert. Le jaune représente la monarchie constitutionnelle et l’utilisation de la couleur « verte », sans contenu politique explicite, exprime le souhait de promouvoir une « politique propre » et de lutter contre la corruption.
17Les monarchistes représentent enfin la quatrième composante de cette alliance hétéroclite du PAD. Ils constituent un réseau puissant de conservateurs responsables du retour en influence de la monarchie depuis une quarantaine d’années en promouvant entre autres l’image d’une monarchie semi-divine et « au-dessus » de la politique. Aux yeux des monarchistes, Thaksin représente une menace à plus d’un titre. En entretenant des relations étroites avec certains membres de la famille royale, et notamment avec le prince héritier, Thaksin a pu être perçu au sens littéral comme un « faiseur de roi ». Sa forte popularité a parfois été ressentie comme un défi lancé à la monarchie et a pu faire croire qu’il complotait pour l’instauration d’une république. Plus on se rapproche de l’inéluctable moment de la succession, plus les réseaux monarchistes s’inquiètent et sombrent dans une paranoïa. Ces réseaux ne laisseront pas Thaksin, ni aucun autre politicien, dans une position favorable lorsque la succession interviendra.
18Contre Thaksin, le PAD n’a pas caché son intention de revoir le système dit « d’un homme, une voix » par ce que l’Alliance appelle la « nouvelle politique » ou une « démocratie à la thaïlandaise » où, seulement au mieux, 50 % des législateurs seraient élus, les autres étant nommés. L’objectif serait de diluer la voix de la majorité et de redonner davantage de pouvoir au monarque ou à son conseil privé pour contrebalancer le pouvoir des politiciens corrompus. Le risque est pourtant réel qu’en renforçant le pouvoir de la royauté, cette dernière devienne impopulaire et tenue responsable des maux qui affectent la société. Ce qui à terme pourrait mettre en péril l’institution. La stratégie, jusque-là payante du PAD, a été de provoquer des confrontations violentes et des soulèvements qui ont contraint l’armée ou l’institution royale à intervenir. Malgré des violations répétées à la loi, les actions du PAD ont été le plus souvent absoutes par les milieux académiques et médiatiques du pays dont l’ennemi commun reste aujourd’hui Thaksin et le mouvement qu’il a lancé. On peut cependant continuer à s’interroger sur l’origine de l’immunité dont bénéficient les principaux responsables de l’alliance.
3. Les rouges, un mouvement en voie d’émancipation
19Contre les Chemises jaunes du PAD, les partisans de Thaksin ont mobilisé des Chemises rouges essentiellement venues des provinces du Nord-Est et payés au départ quelques centaines de bath par jour pour crier des slogans en faveur de l’ancien Premier ministre déchu et du gouvernement, puis des gouvernements de Samak Sundaravej et de Sonchai Wongsawat. Si les Chemises rouges sont, dans l’ensemble, issues de classes sociales moins favorisées que celles des membres du PAD, elles ne forment pourtant pas un bloc unique. Elles sont un assemblage de différentes factions n’ayant pas toujours le même agenda. On y retrouve notamment des supporters des premiers jours du Thai Rak Thai comme des militants anti-militaires issus pour la plupart de la mouvance des ONG, des Thaïlandais des classes moyennes urbaines et rurales.
20Le groupe principal est formé par l’UDD ou Front national uni pour la démocratie et contre la dictature94. L’UDD s’est d’abord constitué comme un groupe de pression anti PAD. Créé en réaction au coup d’Etat militaire de septembre 2006, l’UDD (dont les principaux leaders sont Veera Musikapong95, Nattawut Saikua96, Jaran Ditthapichai97 et le Dr. Weng Tohjirakarn98) s’est construit sur une farouche opposition au gouvernement d’Abhisit Vejjajiva, un gouvernement considéré comme illégitime car fruit d’un revirement d’alliance suite à la dissolution du People Power Party, pro-Thaksin en décembre 2008. L’UDD exigeait la dissolution du parlement, la tenue d’élections législatives anticipées et un retour à la constitution de 1997 dissoute par le coup d’Etat de 2006. Le mouvement accuse les élites du pays, composées à ses yeux de l’armée, de l’institution judiciaire, de membres du conseil privé du roi et de bureaucrates non élus de freiner le développement démocratique de la Thaïlande en interférant trop systématiquement pour leurs intérêts dans la sphère politique. Les responsables de l’UDD condamnent l’influence des Amatayathipatai (la règle des amataya ou bureaucrates) et en premier lieu celle de Prem Tinsulanond, Président du conseil privé du roi, considéré comme l’instigateur du coup d’Etat de 2006. Thaksin Shinawatra a longtemps dénommé ce dernier la « main invisible » avant d’oser le citer nominalement brisant ainsi une loi du silence qui protège en Thaïlande les puissants.
21Si le siège de la Bangkok Bank est un lieu habituel de protestation pour les Chemises rouges99, c’est parce que Prem est également le président honoraire du conseil consultatif de cette banque et que cette dernière aurait contribué au financement des Chemises jaunes. Pour les Chemises rouges, Prem aurait constitué autour de lui un petit groupe de partenaires appelé le « Groupe des 11 », comprenant notamment Kalyani Panchet de la société MMC Sittipol, Chanat Piyaoui du groupe Dusit ou encore Chatri Sophonpanich100 de la Bangkok Bank, une institution censée financer des activités caritatives dans le royaume, mais dont une partie des fonds collectés servirait à des activités politiques. L’insistance, par laquelle les dirigeants de l’UDD exigent la fin des interférences politiques des proches du palais, laisse planer un doute quant à leur attachement à l’institution monarchique. Le PAD accuse d’ailleurs régulièrement l’UDD d’être anti-monarchiste. De nombreux sites Internet liés à l’UDD ont été interdits101 et plusieurs proches du mouvement ont été arrêtés et incarcérés dans le cadre de la loi de lèse-majesté102. L’UDD soutient ouvertement le Puea Thai Party (PTP), parti fondé sur les restes du People Power Party (PPP), lui-même créé après la dissolution du Thai Rak Thai en mai 2007. Le lien entre le PTP et l’UDD s’est opéré par l’intermédiaire de Jatuporm Promphan, ancien présentateur TV et co-fondateur en mars 2007 avec Veera Musikapong, Nattawut Saikua et Jakaprob Penkair103 de la chaîne pro « rouge » PTV. Ancien député du PPP, Jatuporn siège aujourd’hui comme député Puea Thai et bénéficie de l’immunité parlementaire ce qui lui a évité d’être incarcéré après la reddition de la plupart des leaders rouges en mai 2010 suite à l’assaut militaire contre leur camp du centre de Bangkok. Jatuporn est perçu comme étant sur la ligne dure de l’UDD. Cherchant à affirmer son indépendance par rapport à Thaksin, l’UDD s’est parfois laissé déborder par ceux qui comme Arisman Pongruangrong104 ou Payap Pankate profitent du mouvement pour renforcer leur propre intérêt financier et leur image ou qui, comme Kwanchai Praina105, refusent d’abandonner le lien organique du mouvement avec l’ancien Premier ministre.
22Plus récemment, le mouvement a montré la volonté de s’émanciper de la tutelle de l’ancien Premier ministre, mais également de celle de ses leaders les plus modérés. Dans les jours qui précédèrent l’assaut contre le camp retranché de Ratchaprasong (19 mai 2010), plusieurs responsables du mouvement, notamment Nattawut Saikua et Musikapong essayèrent de négocier avec les autorités et de faire comprendre aux manifestants qu’il était nécessaire de quitter la zone. Ils n’ont pas été entendus. Nattawut a même été chahuté par la foule et des projectiles ont été lancés sur la scène principale, alors qu’il parlait d’une possible négociation avec le gouvernement la veille de l’assaut final. Un nouveau verrou a sauté. La parole « libérée » s’autonomise progressivement des discours tenus par ses « libérateurs ». Les risques de dérapages sont réels si la colère contenue dans cette parole n’est pas canalisée. Au lendemain de l’assaut du 19 mai, le mouvement est apparu pour une troisième fois décapité après l’arrestation et la reddition de la plupart de ses leaders. Il apparaît toutefois inéluctable qu’une quatrième vague non encore identifiée, mais sans doute plus radicale, devrait émerger dans un proche avenir.
Résultats des élections de 2007

Provinces concernées par l'État d'urgence

23Sur les marges du mouvement des Rouges, un discours plus radical et ouvertement républicain se fait également entendre, principalement à l’étranger et notamment autour du manifeste « Siam Rouge » de l’universitaire Giles Jil Ungpakorn106. D’autres personnalités, officiellement bannies de politique en Thaïlande pour plusieurs années, après la dissolution de leur parti, s’expriment à l’image de Chaturon Chaisang, ancien président du TRT107. Les Rouges, quelle que soit la faction qu’ils représentent, savent que le temps joue pour eux. L’âge et la maladie du roi, ainsi que la déliquescence du consensus thaïlandais leur laissent présager le moment où la question des réformes structurelles pourra finalement être abordée. Leur stratégie est de tenir et de renforcer leur position jusqu’au moment où le débat sur les vrais enjeux de pouvoir sera ouvert.
24Cependant, malgré les évolutions récentes du paysage politique et la « libération » de la parole, le vrai pouvoir est encore ailleurs en Thaïlande. Pour comprendre l’arrière-plan de la crise actuelle et l’avenir du pays, les regards convergent sur l’armée et le poids, politique et économique, du palais.
25Le fait que le Premier ministre Abhisit Vejjajiva se soit réfugié dans un camp militaire108 dès l’arrivée des Chemises rouges à Bangkok fin février 2010 et que la plupart des conseils des ministres se soient tenus dans ce camp pendant la plus grande partie de la crise d’avril-mai 2010 est important. Depuis 1932, les gouvernements successifs ont toujours fait preuve de largesse budgétaire envers l’armée pour la simple raison que des généraux étaient le plus souvent à la tête de ces mêmes gouvernements109. Après la Seconde Guerre mondiale, la réalité des menaces, sur le plan intérieur comme à l’extérieur, n’exigeait pas un effort budgétaire particulier. Et pourtant, les militaires thaïlandais s’impliquèrent très tôt dans les affaires, non pas pour financer de quelconques opérations militaires, mais plus simplement, pour s’enrichir personnellement. L’objet de cet article n’est pas de dresser un historique ni un état des lieux du poids économique de l’armée en Thaïlande. Cela a déjà été fait110. Le pouvoir a aidé les militaires à bâtir des fortunes. Cependant, pour préserver leurs intérêts acquis, qu’ils soient individuels ou institutionnels, les militaires se sont retrouvés contraints de maintenir un contrôle sur le politique. La crise de 1997 a certes érodé leurs bastions économiques traditionnels (ciment, riz, mines, matériaux de construction) et les militaires n’ont que peu réinvesti dans les nouveaux secteurs porteurs (agroalimentaire, information, électronique, communication). Depuis une quinzaine d’années, la part de l’armée dans l’économie nationale s’est ainsi réduite ; une perte d’influence relative car elle est compensée par l’octroi de généreux budgets et de dotations exceptionnelles par les gouvernements successifs. Politiquement, l’armée n’a pas de visibilité institutionnelle dans le pays, elle ne gère pas directement de territoires ni ne dispose d’un quota parlementaire. Le poids de l’armée royale dans l’économie et son influence politique tiennent essentiellement aux ambitions personnelles de certains de ses officiers.
26En Thaïlande, l’armée ne constitue pas un bloc monolithique, les divisions dans ses rangs se multiplient au gré des ambitions individuelles. Un bloggeur rappelle que la fortune de la famille royale est estimée aux environs de 35 milliards de dollars111 et que la répartition des biens au sein de la famille est très opaque. Des factions de l’armée, aux services des différents membres de la famille, notamment de la reine et du prince héritier, s’affrontent. L’héritage se négocie dans la douleur. La crise d’avril-mai 2010 a vu apparaître des blocages renforcés par ceux que l’on nomme les « soldats pastèques » (vert dehors et rouge dedans). L’armée, comme les Jaunes ou les Rouges, a du mal à contrôler ses différentes factions et à canaliser ses extrêmes. Cela a été le cas avec le général Seh Daeng112, « chef non officiel de l’armée inconnue » qui affirmait avant sa mort le 17 mai 2010 lutter aux côtés des Rouges contre l’armée régulière. Seh Daeng embarrassait tout autant les dirigeants des Chemises rouges que son ancienne hiérarchie militaire. Il en va de même du Général Chavalit Yongchaiyudth, président du Parti Puea Thai ou du Général Chaiyasit Shinawatra, ancien Commandant en chef de l’armée et cousin de Thaksin. Ils sont nombreux les officiers de l’armée à ne pas cacher, plus ou moins ouvertement il est vrai, leur soutien aux Rouges. Le Général Pallop Pinmanee113, le Lieutenant Général Manat Poarik ou encore le Major Pruen Suwannathat sont connus pour avoir contribué financièrement à l’UDD mais ils ne sont pas les seuls. Si le général Anupong Paochinda114, Commandant en chef de l’armée royale thaïlandaise, arrive à temporiser la situation et à freiner les velléités répressives des responsables politiques des différents camps, son prochain départ à la retraite et le choix de son successeur pressenti, le Général Prayuth Chan-ocha, comme lui un protégé de la reine, laisse craindre plus d’autoritarisme à l’avenir. Le gouvernement d’Abhisit Vejjajiva, comme la plupart de ses prédécesseurs en Thaïlande, ne tient que parce que l’armée le veut bien et ne peut rien refuser à cette dernière. Avec la police, la question est plus simple. Son influence politique est moindre et comme le reconnaissent certains responsables du mouvement rouge115, les forces de police dans leur majorité leur ont manifesté si ce n’est un soutien franc que peu d’hostilité116.
27En Thaïlande, la bataille pour la succession a déjà commencé. La vraie question est donc de savoir qui « fera » le prochain roi. Le décès d’un monarque est généralement un moment d’introspection sur l’état de la société. Cela est d’autant plus vrai en Thaïlande que le système repose en grande partie sur le charisme et la personnalité du roi Bhumibol Adulyadej et que beaucoup s’interrogent sur les capacités du prince héritier à endosser le rôle. La question de liens réels ou supposés de ce dernier avec Thaksin Shinawatra continue également de faire débat. La principale erreur de Thaksin lorsqu’il était Premier ministre a sans doute été de miser trop rapidement sur un affaiblissement du pouvoir royal lié aux questions soulevées par la succession. Il avait sous-estimé la force que conservait le système, grâce notamment à l’extraordinaire popularité du souverain actuel qui reste, malgré l’âge et une santé chancelante, un pilier de la nation. Le rapprochement inéluctable de la succession au trône a vraisemblablement été le facteur déterminant du coup d’Etat de septembre 2006, dont les auteurs voulaient éviter à tout prix qu’elle survienne à un moment où Thaksin détiendrait un pouvoir considérable. La crainte était de voir le pays traverser une crise politique de premier ordre qui aurait pu emporter le système monarchique. L’idée, par ailleurs largement partagée par l’élite, est que les changements brutaux ne sont pas bons pour le pays et qu’il est nécessaire de procéder avec doigté, ce qui encourage le statu quo et le prolongement de la crise actuelle.
Notes de bas de page
78 Ferrara Frederico, Thailand Unhinged: Unraveling the Myth of Thai-Style Democracy, Equinox Publishing, 2010, 152 p.
79 Manifestations récurrentes, coup d’État militaire, six partis politiques interdits, état d’urgence régulièrement appliqué à Bangkok et dans certaines provinces…
80 La constitution de 1978 est celle qui à ce jour est restée en application le plus longtemps. Elle ne fut abrogée qu’en 1991.
81 Bouddhiste fervent, Major Général à la retraite et ancien gouverneur de Bangkok, Chamlong Srimuang s’est appuyé sur la secte bouddhiste Santi Asoke pour fonder en 1998 le Phalang Dharma Party. Avec des camarades de la septième classe de l’académie militaire de Chulachomklao, il fut une des figures de proue du mouvement des « jeunes turcs » dans les années 1970. Ce mouvement « anti gauchiste » prônait la lutte contre la corruption des leaders du pays. Les jeunes turcs ont soutenu le coup d’Etat contre le gouvernement élu de Seni Pramoj et leur rôle dans les massacres de 1976 est encore sujet à débat. L’accession au poste de Premier ministre du Général Prem Tinsulanonda, dont Chamlong a été le secrétaire, marque sans doute l’apogée de l’influence de la septième classe. Chamlong a été à la tête du soulèvement antimilitaire de 1992. Il est aujourd’hui un des dirigeants du PAD et un farouche opposant à Thaksin Shinawatra. Il a soutenu le coup d’Etat de 2006 et s’est opposé à la feuille de route pour la réconciliation proposée par Abhisit Vejjajiva en avril 2010.
82 On retrouve aujourd’hui encore d’anciens communistes dans le mouvement rouge bien que certains aient également rejoint les rangs des Jaunes, preuve s’il en fallait que la question des classes sociales en Thaïlande n’était pas encore réglée. Cf. Introduction de J. Ivanoff
83 Selon la Banque mondiale, les revenus des ménages dans la région du Nord-Est firent un bon de 46 % entre 2001 et 2005. Voir le rapport : http://siteresources.worldbank.org/INTTHAILAND/Resources/Economic-Monitor/2005nov-econ-full-report.pdf. Le rapport insiste sur le fait que le nombre de pauvre serait passé de 12,7 millions en 2000 à 7,1 millions en 2004.
84 Cofondateur du groupe de presse Manager avec Sondhi Limthongkul, il fut directeur de Saha Pattanapibul Group et conseiller du Stock Exchange of Thailande ainsi que directeur de la Petrol Authority of Thailand. Il a participé à la création du Thai Rak Thai dont il fut le numéro 3. Il a été ministre des Finances puis du Commerce de Thaksin Shinawatra dont il a également été le conseiller lorsque ce dernier était ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Banharn Silpa-Archa (1995-1996). Il fut aussi conseiller de Thanong Bidaya, ministre des Finances du gouvernement de Chavalit Yongchaiyudth (1996-1997). Il n’a pas été arrêté après le coup d’Etat de 2006 et a adopté un profil bas jusqu’en février 2007, date à laquelle il a été nommé à la tête du comité gouvernemental pour promouvoir le concept d’auto-suffisance économique prôné par le roi et qui fut rapidement dissous. Il a contribué à la création en mai 2007 du parti Ruam Jai Thai devenu depuis le Ruam Jai Thai Chat Pattana. C’est le plus petit des six partis composants actuellement la coalition au pouvoir.
85 Il s’agissait sans doute de la réforme administrative la plus importante depuis le roi Chulalongkorn. Cette restructuration avait pour objectif de simplifier l’appareil administratif et à encourager la performance et les résultats. De nouveaux ministères ont été créés (ministère des Affaires sociales et du Développement humain, ministère du Tourisme et des Sports, ministère des Ressources naturelles et de l’Environnement, ministère de la Communication et de l’Information et ministère de la Culture). Alors que leur rôle était auparavant essentiellement protocolaire les gouverneurs de provinces sont devenus des gestionnaires aux côtés des fonctionnaires nommés par l’Etat. Dès 2003 les gouverneurs PDG ont été en charge de la planification et du développement dans leurs provinces respectives, assistés par des directeurs financiers nommés par le ministère des Finances. Ces mesures ont été annulées après le coup d’Etat de 2006.
86 Voir les deux précédents articles de ce Carnet.
87 Entretien avec Thaksin Shinawatra paru dans le magazine Times du 9 novembre 2009.
88 En dépit d’un respect des règles formelles de la démocratie, la vie politique continue de se construire autour d’« hommes forts » au sens traditionnel du terme (basé sur la conception de « croire au chef », c’est-à-dire le suivre et lui obéir). Naguère, ces « hommes forts » se légitimaient par une capacité à protéger et à être équitable qui leur conférait une grande aura. Pour protéger le pays, il fallait respecter les lois de l’agencement de l’univers, savoir nouer des alliances avec les forces surnaturelles et repousser les attaques maléfiques. Pour faire régner la justice, il fallait soi-même respecter la loi du Bouddha et la faire respecter dans son intégralité. Cette dimension sacrée ne suffit plus à légitimer l’homme de pouvoir d’autant que dans la monarchie constitutionnelle c’est le roi qui s’en trouve investi, tout en étant privé de « pouvoir immédiat » sur les hommes.
89 Thongchai Winichakul est professeur d’histoire de l’Asie du Sud-Est à l’universté de Wisconsin-Madison. Il est notamment l’auteur de l’ouvrage Siam Mapped : A History of the Geo-Body of a Nation (University Press of Hawai, 1997, 280 p.). L’ouvrage a profondément modifié l’historiographie traditionnelle thaïlandaise en affirmant que la Thaïlande n’a pas de légitimité historique et a créé un corps national illusoire avec des « vrais thaïlandais » au centre comprenant l’élite urbaine et les paysans de la plaine du Chao Phraya, le Nord-Est et le Sud n’étant pas considérés comme tout à fait thaïlandais. Cf. Anti-Democracy in Thailand, publié sur http://deathpower.wordpress.com/2008/10/31/thongchaiwinichakul-on-anti-democracy ... / lire également son analyse sur le mouvement rouge : The “Germs” : the Reds’ Infection of the Thai political Body publié sur http://asiapacific.anu.edu.au/newmandala/2010/05/03/thongchai-winichakul-on-thered-germs/
90 Suite à une décision de la Cour constitutionnelle du 2 décembre 2008 ordonnant la dissolution du PPP et de deux autres partis de la coalition gouvernementale pour fraude électorale et interdisant d’activité politique pour cinq ans, le Premier ministre Somchai Wongsawat, beau-frère de Thaksin, le parti démocrate constitua une nouvelle coalition avec certains anciens alliés du gouvernement précédent, notamment le groupe des amis de Newin Chichob (Bhumjaithai Party) dont les élus viennent essentiellement du sud de l’Isan et qui sont à l’origine du mouvement dit des Chemises bleues.
91 Thaksin a soutenu avec succès la candidature de Supachai Panitchpakdi au poste de Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce en 2002 puis en 2006 celle de Surakiart Sathirathai au poste de Secrétaire général des Nations Unies, mais sans succès pour ce dernier.
92 Il a fondé en 1982 le groupe de presse Manager (journaux, magazine, radio, TV). En 1992 en s’appuyant sur son réseau médiatique, il s’est fermement opposé à la répression militaire. La crise de 1997 a mis à mal son empire. Il a bataillé contre le gouvernement démocrate et a soutenu Thaksin lors des élections de 2001. Après des désaccords commerciaux en 2005, il s’est opposé à Thaksin et a participé à la création du PAD. Victime d’une tentative d’assassinat en avril 2009, encore non expliquée, il vit aujourd’hui en retrait de la scène politique laissant à d’autres, notamment Chamlong, le soin de s’exprimer pour le PAD.
93 Il a toutefois démissionné de son poste de président de ce parti en mai 2010 pour reprendre la tête du PAD.
94 The National United Front of Democracy Against Dictatorship (UDD). Le groupe a été initialement fondé en 2006 sous le nom de Democratic Alliance Against Dictatorship (DAAD)
95 Ancien membre du Parti démocrate, Veera préside aujourd’hui l’UDD. Il a été condamné en 1986 pour lèse-majesté. Il a été gracié mais interdit de politique pour cinq ans. Il a de nouveau été brièvement incarcéré lors de la répression de 1992. Elu du Thai Rak Thai, Veera est connu pour être un bon orateur et personnalité modérée au sein des dirigeants de l’UDD.
96 Ancien animateur TV et député du Thai Rak Thai. Il fut porte-parole du People Power Party avant sa dissolution.
97 Ancien membre de la Commission pour les droits de l’Homme. A l’aile gauche (maoïste) du mouvement, il est toutefois considéré comme modéré.
98 Médecin de campagne et ancienne figure des mouvements de gauche. Il s’est réfugié dans la jungle après les événements de 1976. Il a été un militant très actif contre le coup d’Etat de 1992. Il s’est opposé à Thaksin et a milité quelques temps avec les Chemises jaunes. Il a rejoint l’UDD après le coup d’Etat de 2006 et s’oppose ouvertement au rôle politique joué par l’armée.
99 Première banque de Thaïlande et cinquième en Asie du Sud-Est, la Bangkok Bank dont les actifs avoisinent les 43 millards de dollars possède 700 agences dans le royaume et 21 succursales à l’étranger.
100 Kalaya Sophonpanich est Ministre des Sciences et de la technologie du gouvernement Abhisit. Elle est mariée à Choite Sophonpanich, fils du second Président de la Bangkok Bank.
101 Selon Reporters Sans Frontières, environ 50 000 sites or blogs ont été interdits depuis 2005. Outre les sites pro rouges et pro Thaksin (www.uddthailand.com/ uddtoday.ning.com/ www.thaipeoplevoice.org/ www.redshirttv.info/ /), certains sites d’analyses, comme www.facthai.wordpress.com/ ou http://www.prachatai.org/, ont également été bloqués. Chiranuch Premchaipoen, directrice de ce dernier site, est d’ailleurs poursuivie pour lèse-majesté). Fidèle de Thaksin, Darunee Charnchoengsilpakul, connue sous le pseudonyme de Da Torpedo, a été condamnée en 2009 à 18 ans de prison après avoir tenu des propos considérés comme insultant à l’égard des institutions royales.
Le 30 avril 2010, Wipas Raksakulthai a également été arrêté pour avoir déposé un message « inapproprié » sur la monarchie sur facebook le 19 mars. Une des premières mesures prises après l’instauration de l’état d’urgence en avril 2010 a été l’interdiction immédiate de 36 sites. A noter que les pages wikipédia, facebook ou twitter des principaux responsables ou sympathisants de l’UDD sont également régulièrement bloquées en Thaïlande.
102 Le 2 avril 2010, Thanthawut Thaweevarodomkul, le webmaster du site pro rouge : www.norporchorusa.com, a été arrêté pour crime de lèse-majesté.
103 Ancien journaliste, Jakapob Penkair a été porte-parole du gouvernement de Thaksin Shinawatra. Accusé de lèse-majesté suite à des propos controversés tenus au Club de la presse étrangère de Bangkok en août 2007, il a été contraint de démissionner du gouvernement de Samak Sundaravej en mai 2008. Il a depuis quitté la Thaïlande.
104 Ancien chanteur de « country thaïe » et député du PPP, Arisman est sur la ligne dure du mouvement. Il est le responsable de l’annulation de 4e sommet de l’Asie de l’Est à Pattaya en avril 2009. Il est souvent perçu comme le « mauvais garçon » du mouvement.
105 Responsable d’une radio communautaire anti-coup de 2006, Praina est un ardent supporter de l’ancien Premier ministre. Il est régulièrement accusé de recevoir de l’argent de Thaksin pour organiser le déplacement de manifestants d’Udon Thani vers Bangkok. Il était à la tête d’un petit détachement de Rouges lors des affrontements avec l’armée au nord de Bangkok le 28 avril 2010.
106 Ancien professeur à la faculté de sciences politiques de l’université Thammasat, Giles Ji Unpakorn s’est réfugié au Royaume-Uni après avoir été accusé de lèse-majesté suite à la publication en anglais d’Un coup pour les riches (A Coup for the Rich, disponible sur : http://www.isj.org.uk/docs/CFRbook.pdf). Il se déclare ouvertement républicain et anti-monarchie.
107 Il a d’ailleurs dîné en compagnie du Secrétaire d’Etat adjoint américain, Kurt Campbell lors de la visite de ce dernier en Thaïlande en mai 2010.
108 11e division d’infanterie située dans la partie nord de Bangkok.
109 Dubus Arnaud et Revise Nicolas, Armée du peuple, armée du roi. Les militaires face à la société en Indonésie et en Thaïlande, Irasec – L’Harmattan, 2002, p 133.
110 Chai-Anan Samudavanija et Sukhumbhand Paribatra, « Thailand : Liberalization Without Democracy » in Morley (James. W.), Driven by Growth, Political Change in the Asia-Pacific Region, Armonk, New York et Londres, 1993, pp. 119-142 / Chai-Anan Samudavanija, “Old Soldiers Never Die, they are just bypassed : The military bureaucracy and globalization” in Hewison (Kevin) (ed.), Political Change in Thailand: Democracy and Participation, Routledge, Londres et New York, 1997, pp. 42-57 / Panitan Wattanayakorn, “Thailand : the elitess shifting conception of security”, in Muthia (Alagappa) (ed.), Asian Security Practice, Stanford University Press, Stanford, 1998, p. 417-444
111 L’information avait été rapportée en 2008 par le magazine Forbes. En 2009 suite à la crise internationale, le montant de la fortune n’était plus estimée qu’à 30 milliards de dollars : http://www.forbes.com/2009/06/17/monarchs-wealth-scandal-business-billionaires-richest-royals.html
112 Khattiya Sawasdipol, dit Seh Daeng, affirme avoir collaboré avec la CIA dans sa guerre secrète contre les communistes au Laos et avoir infiltré des mouvements rebelles à Aceh. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur son expérience de soldat et a participé à de nombreuses émissions de TV. Après une série de scandales, le Général Anupong Paochinda l’a nommé professeur d’aérobic. Ce déclassement pourrait expliquer le ralliement du général au mouvement des Chemises rouges dont il s’est auto-proclamé le protecteur. Il a reçu dans des circonstances troubles une balle dans la tête le 13 mai au soir, blessure dont il est mort par la suite. Pour ses funérailles, une cérémonie de trois jours sous parrainage du palais a été organisée au Wat Somanas et à laquelle Anupong a participé dès la première journée (17 mai).
113 Diplômé de la classe 7 de l’académie militaire de Chulachomklao, comme Chamlong Srimuang qui est d’un an son aîné, Pallop Pinamee a fait partie du groupe des « jeunes turcs ». Il a reconnu avoir été à l’origine de plusieurs tentatives d’assassinat du Général Arthit-Kamlang-ek. C’est en tant que Directeur général adjoint de l’Internal Security Operations Command (ISOC) qu’il a ordonné en avril 2004 l’attaque contre la mosquée de Krue Sae à Pattani qui s’est soldée par la mort de plusieurs dizaines rebelles musulmans du Sud de la Thaïlande. Il a également reconnu avoir organisé des tentatives d’attentats contre Thaksin Shinawatra. Après le coup d’Etat de 2006, il fut nommé conseiller en charge des relations publiques de l’Isoc et a rejoint le PAD. Il a ensuite changé de camp et est apparu à plusieurs reprises sur scène avec plusieurs leaders du mouvement rouge.
114 Le général Anupong Paochinda comme tout officier a reçu son sabre des mains du roi avant de faire partie de la garde de la reine. Entre ces deux allégeances, il a, semble-t-il, pris le parti du roi. Il a refusé à plusieurs reprises que l’armée intervienne pour déloger les manifestants aussi « jaunes » que « rouges ». Bien qu’ayant été membre du Conseil national pour la Sécurité qui a déposé l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, il exclut depuis l’idée d’un nouveau coup d’Etat. Il semble toutefois avoir été marginalisé par Abhisit et le Centre for the Resolution of Emergency Situation (Cres) pendant la crise d’avril-mai 2010.
115 Entretien avec Jaran Ditthapichai le 17 mai 2010.
116 A noter que de mars à mai 2010 le siège de la police royale thaïlandaise se trouvait au cœur du dispositif rouge du quartier de Ratchaprasong et que les locaux n’ont jamais été vandalisés par les manifestants.
Auteur
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Arnaud Leveau
Arnaud Leveau a effectué une partie de ses études à Beijing avant de débuter sa carrière professionnelle à Hong Kong et à Hô Chi Minh Ville. Il a été responsable du département Asie de l’Icosi (Institut de coopération sociale internationale) et a cofondé l’association Asie Pacifique Recherche. Basé en Asie du Sud-Est, il a été correspondant de presse pour plusieurs titres français et internationaux avant d’être directeur adjoint de l’Irasec de 2006 à 2010. Il est l’auteur de Le Destin des fils du dragon (L’Harmattan-Irasec, 2003). Actuellement à Séoul, il finalise une thèse de doctorat (Institut d’Asie orientale-École normale supérieure de Lyon) sur les relations entre la Corée du Sud et l’Asie du Sud-Est avec une bourse de terrain de la Korean Foundation et le soutien d’Eads.
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