L’Asean 1967-2017
Bilan, enjeux et perspectives
p. 13-15
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Mots-clés : Asean, Asie du Sud-Est
Keywords : Asean, Southeast Asia
Texte intégral
1L’année 2017 a été marquée par les 50 ans de l’Association of Southeast Asian Nations (Asean). Créée en 1967 à Bangkok par les cinq pays fondateurs, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour et la Thaïlande, l’Asean avait pour but de promouvoir la coopération et le développement dans un contexte de lutte contre l’expansion du communisme. Elle venait compléter le pacte de Défense collective, l’Organisation du traité de l'Asie du Sud-Est (Otase) créée en 1954 à l’initiative des États-Unis dans un contexte de guerre froide. Alors que la guerre du Vietnam faisait rage et s’étendait au Cambodge et au Laos, l’Asean visait à « contenir » le conflit dans la région par une double dimension économique et militaire : la prospérité économique devait empêcher la région de tomber sous l’influence du bloc communiste, comme le faisait craindre la théorie des dominos. Crainte d’ailleurs en partie confirmée avec le basculement du Sud-Vietnam, du Laos et du Cambodge dans l’orbite communiste en 1975.
2Cinquante ans plus tard, l’Asean a complètement changé de perspective : ironie de l’histoire, pour célébrer ses 50 ans, le secrétaire général n’est autre que Lê Lương Minh, représentant du Vietnam, le plus grand pays communiste après la Chine ! De fait, l’Asean a fait preuve d’une remarquable capacité d’adaptation en acceptant en son sein après Brunei en 1984, le Vietnam en 1995, le Laos et le Myanmar en 1997 et le Cambodge en 1999. Alors que l’anticommunisme des premières années était directement dirigé contre la République populaire de Chine, qui soutenait les guérillas communistes dans la région, les pays de l’Asean entretiennent aujourd’hui des relations privilégiées avec leur voisin chinois.
3Cinquante ans plus tard, la cohésion des onze pays de la région frappe par la conviction partagée que le renforcement de la zone économique Asean est la clé de leur développement. Bien que la région regroupe une diversité de pays avec des PIB extrêmement disparates, l’Asean est la région du monde qui a connu la plus forte croissance économique du globe (cinq pays avec plus de 6 % de croissance en 2017). Alors que certaines élites de pays de l’Union européenne s’interrogent et doutent de la pertinence d’un projet commun, ceux de l’Asean adhèrent unanimement au projet d’un grand marché commun ouvert qui leur permettra de devenir, ensemble, des économies développées et modernes. La « Vision 2020 de l’Asean » signée en 2007 avait pour objectif la création d’une communauté Asean (AEC) en 2015 avec un marché de plus de 622 millions d’habitants. Avec ses 2 600 milliards $ US de PIB, l’Asean est devenue la troisième économie d’Asie et la septième du monde. The AEC Blueprint 2025 adopté à Kuala Lumpur en 2015 propose une stratégie commune pour la décennie à venir (2016-2025) : une Asie du Sud-Est « hautement intégrée, solidaire, compétitive, innovante et dynamique ».
4Le secret de cette success story, c’est le Traité d’amitié et de coopération signé en 1976 qui énonçait trois grands principes : la non-interférence dans les affaires intérieures, le règlement des conflits et différends par des moyens pacifiques et la coopération effective. Les « valeurs asiatiques » défendues dans les années 90 par les leaders singapourien, Lee Kuan Yew, et malaisien, Mahathir bin Mohamad, ont été reprises en Asie : la déclaration de Bangkok de 1993 considérait que les valeurs asiatiques (harmonie sociale, bien-être collectif et respect de l’autorité) étaient plus appropriées à la région que les valeurs démocratiques occidentales et permettaient de mener les populations à la prospérité.
5En 2017, il semble qu’une majorité des élites politiques de la région continue de considérer le mode de gouvernance autoritaire comme le plus approprié. Cependant, les succès économiques et la marche forcée vers la modernisation génèrent des tensions sociales et des problèmes sanitaires et écologiques importants, aggravés par le changement climatique qui touche particulièrement la région. L’expression des classes moyennes et des classes populaires soutenant ce que d’aucuns ont qualifié de « populisme », changent la donne dans une société dirigée par des élites au pouvoir souvent depuis plus d’un demi-siècle. Internet et les réseaux sociaux bien qu’étroitement contrôlés et utilisés par les pouvoirs en place, offrent une forme de démocratie et de liberté d’expression qui entraînent des changements significatifs dans les rapports de pouvoir au sein de sociétés structurées sur des rapports hiérarchiques forts.
6À défaut d’être des modèles de démocratie, les pays d’Asie du Sud-Est restent des terres d’investissements privilégiées pour les démocraties occidentales. Après un doute sur la politique américaine avec la décision de Donald Trump de se retirer du Trans-Pacific Partnership (TPP), il semble que les États-Unis entendent rester un acteur majeur dans la région, au moins stratégique comme l’a affirmé le président américain à la conférence de l’Apec à Danang (Vietnam) en novembre dernier. En revanche, ce ne sont clairement plus les États-Unis le maître d’œuvre de grands projets de développement pour l’Asean comme c’était le cas en 1967, mais la Chine. Ses ambitions n’ont jamais été aussi grandes qu’en ce début de xxie siècle : au-delà de ses ambitions maritimes en mer de Chine, son projet pharaonique de One Belt and One Road Initiative (Obor), présenté à Pékin en mai 2017 a rallié, sans exception, tous les pays de l’Asean. La Chine n’est pas la seule en Asie à développer des projets ambitieux dans la région comme en témoignent les politiques d’investissements massifs du Japon et de la Corée du Sud. Plus que jamais, les coopérations entre l’Union européenne et l’Asean font sens et l’Europe a sa carte à jouer dans la région.
7Comme chaque année, l’édition Asie du Sud-Est 2018. Bilan, enjeu et perspectives mobilise son réseau de chercheurs et d’experts pour décrypter l’actualité dans chacun des pays de la zone et propose des analyses sur des grands enjeux régionaux. La question de l’Asean, 50 ans après, le développement des populismes, le rôle des classes moyennes, l’importance croissante d’Internet dans l’expression des sociétés civiles, la question des politiques de santé et de biodiversité et les conflits territoriaux en Asie du Sud-Est, autant d’angles donnant les clés pour une meilleure compréhension de cette région carrefour en plein développement qu’est l’Asie du Sud-Est.
Auteurs
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Abigaël Pesses
Abigaël Pesses est anthropologue et directrice adjointe de l’Irasec basée à Bangkok. Ses recherches portent sur les formes d’appropriation sociales, religieuses et politiques des questions environnementales en Thaïlande : idéologies de la préservation, gouvernance des ressources, cosmologies et rituels, mouvements sociaux. Elle étudie et questionne également l’évolution parallèle des usages politiques d’Internet et des sociétés civiles d’Asie du Sud-Est. Depuis trois ans, elle coordonne l’ouvrage Asie du Sud-Est. Bilan, enjeux et perspectives.
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Claire Thị Liên Tran
Claire Thi Liên Tran est historienne du Vietnam contemporain (histoire du catholicisme, des élites et de la presse) et travaille aussi sur la gestion du pluralisme religieux en Asie du Sud-Est. Maître de conférences à l’université Paris Diderot, elle est directrice de l’Irasec. Elle a publié en 2016 « Công giáo và Dân Tộc – The Vietnamese catholic minority and the nation State : the question of national identity and nationalism during the 20th century », in J. T. Engelbert, Vietnam and its minorities, Vietnam and its neighbors (Hamburg University Press, 2016) et est coéditrice de la publication annuelle de l’Irasec Asie du Sud-Est. Bilan, enjeux et perspectives.
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