Cambodge. Un paysage politique remodelé sur fond de mécontentement croissant
p. 141-162
Texte intégral
1L’année 2014 marque un tournant dans la vie politique cambodgienne avec, pour la première fois depuis les Accords de paix de Paris de 1991, l’émergence d’un bipartisme. Ainsi, seuls le Parti du peuple cambodgien (PPC) et le Parti du sauvetage national du Cambodge (connu sous son acronyme anglais CNRP – Cambodia National Rescue Party) se partagent désormais les sièges de l’Assemblée nationale. L’impasse créée par l’annonce des résultats des élections législatives de juillet 2013 a enfin trouvé, en effet, une conclusion en août 2014, grâce à un accord passé entre les deux partis opposés. Cette entente, pour tactique qu’elle soit, annonce malgré tout une façon un peu différente de faire de la politique, le PPC au pouvoir depuis la chute des Khmers rouges en 1979 (sous une forme presque inchangée), devant composer avec une opposition qui dispose de plus en plus d’atouts et qui fédère les principales revendications populaires actuelles, qu’elles soient salariales (l’industrie de la confection textile enregistre au Cambodge les plus bas salaires dans la région, derrière le Bangladesh) ou qu’elles soient foncières, les évictions de paysans dont les terres sont accordées en concession, dans des conditions souvent opaques, à des groupes industriels agricoles1, se poursuivant à grand train.
2En offrant une véritable alternative au parti au pouvoir, le CNRP pose la question de l’après-Hun Sen, le puissant Premier ministre en place depuis 1985. Un repositionnement sur l’échiquier politique s’opère dans un pays qui s’apprête à affronter des défis socioéconomiques de taille avec l’entrée dans un marché unique de l’Asean à l’horizon 2015. Si les changements sont visibles à l’œil nu dans un pays où le PIB individuel a crû de 50 % en moins de dix ans, le Cambodge doit s’attaquer à la corruption, améliorer son système éducatif et sa politique énergétique.
3Ces défis d’avenir se posent alors que le Cambodge s’éloigne, dans le même temps, des derniers violents soubresauts de la guerre froide - dont le régime khmer rouge (1975-1979) était une conséquence indirecte. Les procès d’anciens dirigeants khmers rouges, aujourd’hui octogénaires, se poursuivent dans une certaine indifférence nationale et même régionale - les pays de l’Asean participant très peu à l’effort de financement des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens. Et le monde de l’humanitaire, qui avait assuré une aide d’urgence dans les années 1980 pour s’imposer comme une solide béquille des services publics postsocialistes dans les années 1990, est en pleine mutation, comme le révèle un récent scandale décrit plus bas.
1 - Issue politique au conflit postélectoral
4Route de Veng Sreng, Kambol, une zone industrielle située en périphérie de la capitale Phnom Penh. En cette matinée du 3 janvier 2014, le quartier a pris des airs de guerre urbaine. Les forces de l’ordre affrontent des ouvriers grévistes, qui ont mis le feu à des barricades et endommagé des usines. Aux pierres et cocktails Molotov lancés par les protestataires, celles-ci répliquent en tirant à balles réelles. Bilan : quatre morts et des dizaines de blessés et d’arrestations. Cette intervention musclée met fin à dix jours d’importantes manifestations menées par les petites mains de la puissante industrie de la confection textile, un pilier de l’économie cambodgienne qui emploie près de 600 000 personnes. Au cœur de leurs revendications, la revalorisation du salaire minimum dans le secteur, que les ouvriers jugent insuffisant2 au regard de la montée de l’inflation. Mais si les autorités choisissent de frapper fort, c’est qu’elles perdent le contrôle d’une situation devenue volatile depuis que le combat social a rejoint le terrain de la contestation politique portée par une opposition galvanisée par de très bons scores, sans précédent, remportés lors des élections législatives du 28 juillet 2013. Les autorités amorcent dès lors un tour de vis, qui sonne le glas d’une tolérance inédite exercée à l’égard d’une opposition qui, depuis cinq mois, multiplie les actions de rue pacifiques et draine dans son sillage un flot grossissant de mécontents.
Impasse politique : une guerre d’usure
5Dénonçant inlassablement une fraude électorale qui lui aurait volé la victoire au profit du PPC, au pouvoir depuis plus de trente ans, le CNRP, créé en 2012, joue la carte de la provocation pour pousser le gouvernement à la faute. Fin 2013, il a ainsi introduit auprès de ses partisans le slogan « Hun Sen, démission ! », qui devient vite un cri de ralliement aussi bien pour les opposants de toujours que pour tous les déçus d’un régime qu’incarne, à leurs yeux, le Premier ministre, en place depuis 29 ans, à savoir un système autoritaire et corrompu. Au fil du temps, Hun Sen a en effet consolidé son pouvoir en multipliant les alliances entre clans du PPC et avec le pouvoir économique, assuré sa mainmise sur les institutions du pays, sur la majorité des médias et installé un pouvoir dynastique, ne laissant pas entrevoir de renouvellement des élites. L’opposition a compris que sa seule chance de faire vaciller ce système immuable est l’union. Outre offrir pour la première fois dans l’histoire contemporaine du Cambodge un front uni derrière la bannière du CNRP, elle cherche à ratisser large. Le 2 janvier 2014, face à une foule de sympathisants, le président du CNRP, Sam Rainsy, appelle « les fonctionnaires, policiers et militaires à défendre le peuple et non pas une dictature qui opprime et maltraite les gens ».
Répression tous azimuts
6Au lendemain de la répression sanglante d’une manifestation ouvrière, le 3 janvier 2014, le CNRP se retrouve directement dans le collimateur des autorités. Le campement qu’il a à Phnom Penh illégalement établi au Parc de la liberté, une esplanade réservée aux manifestations, est démantelé manu militari. En moins de deux heures il ne reste rien des tentes qui abritaient jour et nuit ses militants, venus pour l’essentiel de province, ou encore de la tribune où se succédaient ses leaders pour haranguer la foule. Le CNRP perd ainsi la principale vitrine de son soutien populaire. Cette reconquête du territoire par les autorités trouve son symbole dans le ballet victorieux d’hélicoptères au-dessus du Parc de la liberté nettoyé de toute trace de l’opposition. Et pour en finir avec la contestation, les rassemblements publics de plus de neuf personnes sont interdits.
7Le gouvernement se targue d’avoir restauré l’ordre public. Les ouvriers reprennent le chemin des usines, l’opposition annule sa prochaine manifestation, ses dirigeants Sam Rainsy et Kem Sokha sont convoqués par la justice pour leur responsabilité dans le désordre social.
Une justice au service du pouvoir
8Après le coup de bâton des forces armées, la justice prend le relais pour museler toute velléité de protestation. Si les deux têtes d’affiche du CNRP ne sont pas poursuivies mais seulement entendues par la justice, il en est autrement pour ceux qu’on appelle « les 23 » (voir l’affiche politique), regroupant des ouvriers, des syndicalistes ou encore des représentants d’associations arrêtés lors des confrontations entre manifestants et forces de l’ordre en début d’année. Le mécontentement se cristallise dès lors autour de leur incarcération. Leur procès, fortement médiatisé, symbolise l’iniquité d’une justice inféodée au pouvoir et à l’argent.
9Au fil des mois, de petits groupes issus de la société civile bravent l’interdiction frappant les rassemblements publics, qui pour obtenir une chaîne de télévision indépendante, qui pour défendre un terrain contre l’appétit d’investisseurs proches du pouvoir, qui pour exprimer des revendications salariales. Et la plupart n’omettent pas d’appeler à la libération des « 23 ».
10Au terme d’un procès qualifié de farce judiciaire par la société civile, des peines avec sursis sont finalement prononcées et les accusés sortent libres le 30 mai 2014. L’annonce du verdict est saluée dans la joie par les centaines de manifestants massés aux abords de la Cour municipale de Phnom Penh, mais nombreux sont ceux qui ajoutent un bémol à cette victoire. Yeng Virak, le directeur de l’organisation de défense des droits des travailleurs du Community Legal Education Center, rappelle ainsi que « des personnes ont été tuées et blessées par les forces de l’ordre début janvier mais [que] personne n’a été arrêté pour ces crimes ».
Légitimité de la rue contre légitimité des institutions
11Balayant les rumeurs de troubles internes, les grandes figures du PPC affichent un front uni, le 7 janvier 2014, un jour de grand-messe célébrant leur installation aux commandes du pays après la libération du Cambodge du joug khmer rouge par l’armée vietnamienne en 1979. Un jour perçu par leurs opposants comme le début de dix ans d’occupation du pays par Hanoi. Lors de cette cérémonie, retransmise par toutes les chaînes de télévision locales, le PPC envoie un message clair à ses détracteurs : il ne les laissera pas faire sombrer le Cambodge dans le chaos.
12Chaque camp a dès lors fait la démonstration de sa force. Le PPC, dont la victoire aux élections a depuis été reconnue par une majorité de pays, reste maître à bord et l’Assemblée nationale, composée de ses seuls élus en raison d’un boycott des députés du CNRP, vote sans encombre de nouvelles lois. Le CNRP, qui fait souffler un vent de fronde sur le pays depuis six mois, est parvenu, lui, à rassembler certaines fois plus de 100 000 personnes lors de ses nombreuses manifestations à Phnom Penh.
Une bipolarisation de la scène politique
13Pour la première fois depuis les Accords de paix de Paris de 1991, tout se joue entre deux partis, le PPC et le CNRP. Avec au premier rang de ce qui les oppose, la question vietnamienne. Le CNRP exploite le sentiment antivietnamien, très présent chez les Cambodgiens, en recourant à une rhétorique populiste qui surfe volontiers sur un amalgame entre le PPC et le Vietnam, un allié de poids du parti de Hun Sen auquel il doit son arrivée au pouvoir. En dénonçant une immigration vietnamienne illégale importante, réelle, et en vilipendant un voisin « avaleur de terres » dont elle dénonce constamment les velléités expansionnistes, l’opposition ravive une haine séculaire, qui conduit à d’inévitables dérapages. Ainsi, des établissements vietnamiens sont mis à sac dans le quartier où fut écrasée une révolte ouvrière le 3 janvier 2014, et un homme est plus tard battu à mort par une foule au seul motif de ses origines vietnamiennes. Malgré cela, les leaders du CNRP poursuivent dans cette voie. Kem Sokha, le numéro 2 du parti, va jusqu’à accuser, sans fondement, le Vietnam d’être derrière la bousculade meurtrière sur le pont de Koh Pich à Phnom Penh, survenue en novembre 2010 et qui avait fait plus de 350 morts, dans le but, dit-il, d’éradiquer la race khmère, une théorie du complot vivement rejetée par le gouvernement. Ainsi, pour l’opposition, tout pro-PPC serait symboliquement un Vietnamien.
La fin du bras de fer
14Des pourparlers entre les deux partis achoppent à nouveau en mars 2014. Le chef de file de l'opposition, Sam Rainsy, comprend néanmoins que c’est désormais la seule voie « réaliste » à suivre. Il a épuisé toutes les stratégies : manifestations de masse, appels à la communauté internationale, ou encore dépôt d’une plainte contre les autorités cambodgiennes pour crimes contre l’humanité auprès de la Cour pénale internationale après les échauffourées de janvier 2014. Il a atteint les limites de son combat en dehors des institutions et a échoué à obtenir le soutien de la communauté internationale qu’il a tenté de mobiliser lors de ses multiples voyages en Occident dont les gouvernements ont fini par avaliser les résultats des élections et le maintien de Hun Sen à la tête du pays.
15Le PPC, quant à lui, ne réagit pas. Il conditionne une reprise du dialogue à l’entrée des élus de l’opposition à l’Assemblée nationale. Sam Rainsy s'y dit prêt si un « accord de principe politique » sur l'épineuse réforme électorale est établi en amont. Mais rien ne pousse le PPC à faire de concessions. Il s’accommode fort bien de la situation, escomptant, en faisant lanterner l’opposition, réussir à diviser ses forces. Une stratégie qui a par le passé fait ses preuves pour éliminer ses rivaux. Hun Sen ne se prive pas de relever que tout va bien dans le pays. « Ce qui compte, c'est que tout fonctionne normalement. Les enseignants font cours normalement, les élèves vont normalement à l'école, les ouvriers travaillent normalement dans les usines, les institutions fonctionnent normalement. Bref, tout est normal », déclare-t-il fin mars 2014. Comme pour enfoncer le clou, alors qu’il apparaît publiquement le 10 juin 2014 pour démentir une rumeur le donnant mourant, le Premier ministre rappelle que la seule personne en mesure de commander les forces armées cambodgiennes, c’est lui.
16Un coup de théâtre annonciateur d’un proche dénouement se produit le 15 juillet 2014, lorsqu’une manifestation de l’opposition, emmenée par plusieurs de ses députés, dégénère en affrontements violents entre ses militants et des gardes de sécurité, une sorte de milice que les autorités ont pris l’habitude d’envoyer pour disperser brutalement tout rassemblement. Cette fois-ci, les rôles s’inversent et plusieurs de ces hommes de main sont violemment frappés, ce qui entraîne l’interpellation de sept députés de l’opposition présents, envoyés immédiatement en prison. Cet événement donne la possibilité à Sam Rainsy de justifier l’ouverture de véritables négociations pour sortir de l’impasse dans laquelle l’opposition se trouve.
17Le 22 juillet 2014, les grands chefs des deux partis scellent un accord. Le CNRP accepte que ses 55 élus aillent siéger aux côtés des 68 députés du PPC et un compromis est trouvé sur une réforme du processus électoral, notamment sur une nouvelle formule du Comité national électoral, un organisme très critiqué pour son manque d’indépendance, ses membres étant issus du parti au pouvoir. Le prochain scrutin législatif est avancé de cinq mois, fixé à février 2018. Les élus du CNRP emprisonnés sont libérés.
18L’opposition a revu à la baisse ses revendications de départ, désormais prête à jouer le rôle d’opposant parlementaire, le regard porté vers l’horizon 2018, année de la prochaine grande échéance électorale. Ses sympathisants ne cachent pas leur déception. Certains d’entre eux agitent le spectre d’une faillite prochaine du CNRP, en écho à celle du parti royaliste Funcinpec qui, à trop collaborer avec le PPC, a perdu son identité et son soutien populaire jusqu’à disparaître de l’échiquier politique. Cependant, contrairement à lui, le CNRP n’entre pas dans un gouvernement de coalition, mais il devra composer avec un Premier ministre réputé pour être un redoutable stratège.
Un avenir ouvert
19L’opposition est attendue au tournant, d’autant plus que des projets de lois controversés doivent être examinés à l’Assemblée, perçus comme autant d’outils pour museler la société civile, que ce soit la loi sur les syndicats, celle sur la régulation d’Internet pour lutter contre la cybercriminalité ou encore celle portant sur de nouvelles dispositions imposées aux ONG3 – dont il sera question plus loin. Enfin, elle devra réussir à garder ses rangs serrés et continuer à rallier derrière elle les opposants au régime de tous bords, ainsi que les membres les plus éminents de la société civile. Autre défi à relever pour elle, s’affranchir de l’image d’un parti réduit, selon ses critiques, à l’aura de ses seuls puissants leaders, Sam Rainsy et Kem Sokha.
20Quant au PPC, il s’agit pour lui de convaincre les citoyens de son ambition affichée de réformer les institutions publiques. Pour l’heure, ceux-ci continuent à chercher des solutions à leurs problèmes en dehors des canaux légaux. Rares sont les jours qui s’écoulent dans la capitale sans la tenue d’au moins une manifestation. Le PPC peut à juste titre se prévaloir d’avoir rétabli la paix dans le pays, de maintenir la stabilité politique et une croissance économique. Cependant, les Cambodgiens attendent aujourd’hui de lui qu’il agisse, notamment pour réduire le fossé qui s’est creusé entre les riches et les pauvres et pour une société plus ouverte. Une tâche délicate pour Hun Sen, qui règne en équilibriste, assis sur un fragile entrelacs de réseaux de soutien dont les intérêts personnels lui maintiennent les mains liées.
2 - L’économie touristique en plein essor
21Business as usual. Cette crise politique de plus d’un an n’a pas fondamentalement nuit aux très bons résultats économiques du Cambodge malgré un ralentissement au début de l’année 2014. Le pays poursuit son intégration à marche rapide dans l’économie mondiale, notamment asiatique, en attendant son entrée prévue dans le marché unique de l’Asean en 2015.
Des performances économiques qui attirent les investisseurs
22Attirés par la croissance, les fonds financiers étrangers affluent – notamment ceux provenant de Chine, ce pays étant devenu le premier investisseur et donateur au Cambodge - puis de Corée du sud et du Vietnam ; et cela, malgré les turbulences politiques et les nouvelles habitudes de protestation sociale évoquées plus haut.
23Les accords économiques prennent parfois un tour inattendu. Ainsi, l’Australie a conclu en septembre 2014 un accord avec le gouvernement de Phnom Penh, après plusieurs mois de négociations, pour que le Cambodge accueille des demandeurs d’asile en échange d'une rétribution financière de 27 millions de dollars. Le Parti libéral qui a remporté les élections en Australie en 2013 avait fait de l’arrêt de l’immigration un thème majeur de sa campagne4. Et ces demandeurs d’asile principalement issus du Moyen-Orient et du Sri Lanka, sont actuellement hébergés dans des centres de rétention construits sur des îles du Pacifique (environ 2 300 sur les deux îles principales de Manus et Nauru selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés5). Cet accord a été sévèrement critiqué de toutes parts, qu’il s’agisse du HCR, du Conseil australien au développement international ou d’ONG cambodgiennes. Tous dénoncent le manquement au droit international des réfugiés et les risques qu’encourent ces demandeurs d’asile - non volontaires, selon les reportages de journalistes - dans un Cambodge qui a déjà par le passé renvoyé en Chine des Ouighours et au Vietnam des Montagnards.
24La croissance du PIB au Cambodge est l’une des plus élevées au monde (7,2 %) et tous les secteurs économiques progressent (20 % de croissance des exportations totales par rapport à l’an dernier)6 L’inauguration, en juin 2014, du centre commercial (mall) à capitaux japonais Aeon, nouveau temple de la consommation phnompenhoise proposant des marques internationales, vient enrichir l’offre faite à une classe moyenne urbaine en pleine expansion.
Visiteurs sud-est asiatiques
25Le tourisme est l’un des secteurs clés de ce développement, comptant en contribution totale (directe et indirecte, comprenant les transports) pour 3, 621 milliards de dollars (25,8 % du PIB (20127) à côté de l’industrie textile, de la construction (elle-même stimulée par la perspective de l’immigration de travailleurs qualifiés de l’Asean à partir de 2015) et la riziculture (9 200 000 tonnes produites en 2012 ; 174 000 tonnes exportées en 2011, soit plus de 100 % d’augmentation par rapport à 20068). Le « Royaume des merveilles » (Kingdom of wonder) selon la devise officielle créée par le gouvernement, étant depuis quelques années une destination touristique en vogue, 4,2 millions d’étrangers ont visité le Cambodge en 20139 et l’extension de la capacité aéroportuaire pourrait faire doubler ce chiffre d’ici peu. La nouveauté de ces toutes dernières années est la part prépondérante des ressortissants de la région. En 2014 (jusqu’en juillet) en effet, 67 % des visiteurs sont asiatiques, les Vietnamiens occupant de loin le premier rang (20,8 %)10 tandis que le nombre de touristes chinois, les seconds en nombre après les Vietnamiens, a augmenté de près de 20 % durant les sept premiers mois de l’année pour atteindre 43 000, soit 12,7 % de l’ensemble du total des touristes visitant le Cambodge. Du point de vue touristique aussi, le Cambodge s’ancre en Asie et se rapproche de la Chine.
26Les visites se concentrent plus que jamais sur le vaste parc archéologique d’Angkor (2,2 millions de touristes étrangers en 2013, soit 38 % de progression par rapport à 201111). Elles peuvent désormais être préparées à l’avance grâce au service de Google Maps mis en place en août 2014, qui organise une promenade virtuelle dans plus de cent temples angkoriens.
Loin d’être une panacée
27Ce tourisme génère certes une certaine richesse et l’industrie du service est en plein essor (37 000 commerces inscrits cette année à Siem Reap contre 27 000 en 2011, soit une hausse de 37 % ; 782 500 emplois directement créés à l’échelle nationale en 2012, soit 9,7 % du total des emplois12). Mais il contribue peu à la réduction de la pauvreté et Siem Reap, l’une des plus grandes attractions touristiques mondiales, est aussi la seconde province la plus pauvre du Cambodge où 52 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté13. Une étude menée il y a quelques années montre qu’à Siem Reap, le tourisme crée des emplois, pour un tiers des habitants du secteur, dans l’hôtellerie, les agences de tourisme, les transports, l’artisanat, le petit commerce, la surveillance des temples, la construction et la production légumière. Mais ce sont les mieux lotis en termes de niveau scolaire, de revenu et de réseau d’entraide qui en profitent. Les plus pauvres subissent quant à eux les effets de l’augmentation du prix du foncier, sans compter les contraintes imposées par les réglementations sur le patrimoine. De plus, les matériaux et les produits nécessaires à l’industrie touristique, y compris les produits alimentaires, sont importés des pays voisins14.
28Enfin, le Cambodge n’échappe pas aux effets secondaires du tourisme dans les pays pauvres. Le tourisme sexuel, notamment celui impliquant des enfants, en fait partie et le Cambodge lutte depuis une dizaine d’années contre une image de pays où l’impunité règne dans ce domaine. Ainsi, en mars 2014 une campagne pour un tourisme protégeant les enfants (Child Safe Tourism Campaign), a été organisée par l’ONG World Vision, le ministère du Tourisme et la police antitrafic humain15. Le « tourisme noir » (black tourism), celui qui organise des « tours » sur les lieux de massacre polpotistes connaît aussi une certaine fortune. Et enfin, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, un tourisme des orphelinats consistant à visiter des orphelinats et à prendre les jeunes pensionnaires en photo, prospère depuis quelque temps contre lequel l’ONG d’origine française Friends-Mit Samlanh a lancé une campagne en 2011, et dont les affiches sont toujours visibles dans les zones touristiques de la capitale.
3 - Les pièges de l’humanitaire
29Cet accroissement proportionnel du tourisme et du nombre de soi-disant orphelins pose la question des effets pervers des sentiments charitables. La chute médiatique de l’icône du charity business, Mam Somaly, en mai 2014, fournit une fois de plus matière à réflexion sur le rôle du secteur humanitaire au Cambodge. En effet, dans le pays qui compte le nombre le plus élevé au monde d’ONG par habitant après le Rwanda16, avec plus de 2 700 organismes répertoriés17, le bénéfice d’une telle profusion pour les Cambodgiens eux-mêmes n’est pas nettement établi.
30L’histoire de Mam Somaly, Cambodgienne d’une quarantaine d’années, commence comme celle de n’importe quelle fondatrice d’un petit organisme humanitaire. En 1996, elle a fondé avec son mari français et un ami, une petite ONG, Agir pour les femmes en situation précaire (Afesip), qui fournit un réel travail d’aide auprès de jeunes femmes en difficulté, notamment d’anciennes prostituées, mais aussi de jeunes filles pauvres qui viennent acquérir en ville une formation professionnelle que leurs parents ne peuvent pas leur offrir. Mais cette petite organisation a été propulsée bien au-delà de la routine humanitaire habituelle sous l’effet conjugué de la personnalité charismatique de la belle Mam Somaly, de la capacité de l’ONG à attirer l’attention des médias internationaux, ainsi que de son habileté à tailler sur mesure un programme et un discours répondant aux attentes du marché humanitaire. Or les programmes prioritaires changent régulièrement d’objets au Cambodge, en fonction de conjonctures internationales et nationales, mais aussi d’une économie morale aux contours changeants développée en Occident. Dans la décennie 2000, la lutte contre la traite des êtres humains, notamment liée à la prostitution forcée, est alors devenue prééminente. Et c’est cette soumission excessive aux lois du marché humanitaire qui a été fatal à l’Afesip.
31L’ONG s’est en effet engagée dans un militantisme assez radical, considérant par principe toutes les sex workers comme des victimes engagées de force dans le commerce des services sexuels. L’organisation envisage plus sa mission comme une mission de sauvetage que de soutien, y compris lorsqu’il s’agit d’opérer des descentes dans les bordels. Cette vision n’est pas partagée par tous, comme le montre notamment la controverse qui opposa Mam Somaly ellemême à une autre ONG cambodgienne, Women's Network for Unity, fondée et organisée par des sex workers. Cette dernière s’est montrée en désaccord avec la loi sur la Suppression du trafic humain et de l’exploitation sexuelle en 200818 ; loi qui rend illégale la prostitution et considère tout(e) prostitué(e) comme victime d’un trafic humain. La confusion entre commerce sexuel et traite des êtres humains a notamment été rapportée à la réalité des faits par des démographes professionnels en 2010. Ils évaluaient à 1 058 le nombre de victimes réelles de la traite des êtres humains – en adoptant une définition plus précise du terme – dont 127 mineurs parmi lesquels seulement six avait moins de treize ans19. Un chiffre très éloigné, donc de l’estimation de 41 000 prostituées (femmes uniquement) en 2012, par le centre cambodgien de lutte contre le Vih-Sida (National center for HIV, Dermatology and Sexually Transmitted Diseases20).
32Un documentaire d’Envoyé spécial consacré à l’Afesip et diffusé sur France 2 en 199821 a jeté une lumière effrayante sur la collusion entre souteneurs et policiers. De jeunes protégées d’Afesip y décrivaient les sévices insoutenables subis dans les bordels cambodgiens après qu’elles y aient été vendues par des trafiquants. Ce fut le début du succès médiatique, international, et mondain de Mam Somaly. Les prix, les nominations, les soutiens prestigieux dans le monde de la politique, de l’économie et du cinéma commencèrent à pleuvoir. Mam Somaly publia en 2005 une autobiographie, Le silence de l’innocence, bientôt traduit dans plus de dix langues, dans laquelle elle décrivait son martyr en tant qu’enfant maltraitée et abusée sexuellement, vendue à l’adolescence dans des bordels. Plus tard, d’autres récits lui firent écho, tel celui publié par Nicholas Kristof (un lauréat du prix Pulitzer) en 2009 dans le New York Times. Et Mam Somaly alla toujours plus loin dans les révélations. Sa fondation, créée en 2007, engrangea « des millions » de dollars chaque année22.
33La chute est aujourd’hui aussi brutale (et partiellement injustifiée) que l’ascension. Divers articles, parus dans le Cambodia Daily et médiatisés hors du Cambodge par Newsweek, en mai 2014, démentent de nombreux faits biographiques allégués par Mam Somaly et d’autres femmes aidées par son organisation dans les médias. Elle est contrainte à la démission, des personnels de l’Afesip sont congédiés et ses 180 pensionnaires placées dans une situation très incertaine, puisque les subventions accordées par la Fondation Somaly Mam à l’Afesip se tarissent (2,2 millions de dollars de 2007 à 201223).
34Ce scandale pourrait donner du grain à moudre au gouvernement en butte au mécontentement du secteur humanitaire à propos du projet de loi sur les Associations et les ONG. Approuvée en Conseil des ministres en avril 2014 sans véritable négociation, elle donne les mains libres au gouvernement pour refuser sans justification d’accréditer une organisation et restreint leur intervention aux seuls projets d’aide, leur déniant le droit au militantisme et à la défense de populations particulières24.
4 - les anciens dirigeants khmers rouges enfin condamnés
35Le procès des dirigeants communistes octogénaires clôt une période. Après la condamnation de Duch (l’ancien directeur de la prison S-21, aujourd’hui transformée en musée du génocide) en 2012, une nouvelle étape a été franchie dans le long travail des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, mises en place en 2007 afin de juger les principaux dirigeants du Kampuchéa démocratique dit « régime khmer rouge » (1975-1979).
La condamnation de Nuon Chea et de Khieu Samphan
36Le 7 août 2014, Nuon Chea et Khieu Samphan, tous deux très supérieurs à Duch dans la hiérarchie du Kampuchéa démocratique, ont été reconnus coupables de crimes contre l’humanité, commis entre le 17 avril 1975 et décembre 1977, et condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité. Le verdict vise leur implication dans les vagues de déportation de populations (l’une vidant Phnom Penh en 1975 et les autres, plus diffuses, s’étalant entre 1976 et 1977) ; ainsi que l’exécution systématique de soldats du régime de Lon Nol, le régime défait par les Khmers rouges. L’on n’attendait certes pas de découvertes majeures sur le fonctionnement du Kampuchéa démocratique et ses chaînes de commandement, car les enquêtes de terrain effectuées par les équipes de l’instruction s’appuient sur des travaux de recherche antérieurs. Pas de surprise, donc, concernant Nuon Chea, ancien secrétaire-adjoint du Parti communiste du Kampuchéa démocratique (PCK) et membre à la fois du Comité central et du Comité permanent du PCK. Son rang élevé dans la direction du Parti lui conférait un pouvoir décisionnel important au sein du Parti.
37En revanche, avancée nouvelle, l’implication de Khieu Samphan, président du Présidium de l’État (nommé en avril 1976), jusque-là perçu comme plus idéaliste25, occupant une position surtout symbolique, et moins directement responsable de la mise en œuvre concrète de la politique du Kampuchéa démocratique, a été pleinement démontrée. En tant que membre du Bureau 870 du PCK, il a supervisé l’application des décisions du Comité permanent et a été informé de toutes les mesures prises en son sein. Le tribunal a en outre reconnu qu’il avait joué un rôle important dans le domaine de l’économie et du commerce extérieur du Kampuchéa démocratique, un régime qui exportait du riz tout en affamant sa population26.
L’évolution des outils pénaux internationaux
38La notion d’« entreprise criminelle commune » a été utilisée dans le procès qui vient de s’achever. Cet outil juridique, forgé au cours des dernières années dans les cours de justice internationales, permet d’imputer la responsabilité d’un crime à un accusé en tant que membre d’une telle entreprise, sans que son implication personnelle immédiate soit nécessairement démontrée ni même démontrable.
39Le procès de Khieu Samphan et Nuon Chea n’est pas clos pour autant car les chefs d’inculpation ont été divisés en au moins deux dossiers. Le deuxième procès, dit Dossier 002/02, s’est ouvert le 30 juillet 2014. Il concerne, pour la première fois, des faits de génocide, perpétrés contre les Chams, la minorité musulmane établie au Cambodge, et les Vietnamiens, ainsi que les mariages forcés et les viols, les purges internes à partir de 1977 (sur la base de dénonciations obtenues auprès d’autres prisonniers torturés), les actes de torture et de meurtre perpétrés dans quatre centres de détention, le travail forcé sur trois sites particuliers, ainsi que le traitement des moines bouddhistes et des fonctionnaires du régime de Lon Nol dans une coopérative précise (Tram Kok).
Les réparations : forte influence occidentale et étrange amnésie
40Les groupes de victimes cambodgiens étaient autorisés à se constituer parties civiles pour la première fois dans l’histoire des tribunaux internationaux jugeant des crimes de masse. La question des réparations a donc été abordée lors du procès, même si les condamnés se sont déclarés indigents et incapables de financer eux-mêmes les dédommagements. Les avocats des 3 869 victimes constituées en parties civiles ont déposé onze projets de réparation. Certains, comme les mémoriaux, avaient d’ailleurs déjà été érigés par le gouvernement cambodgien dès les années 1980 sans que cela semble être connu du tribunal. Il est piquant de rappeler que ces mémoriaux - plus de quatre-vingts au total dans tout le pays - étaient tombés en ruine après l’arrivée des Nations unies au Cambodge en 1991, quand l’époque était à la réconciliation avec les Khmers rouges, signataires des Accords de paix de Paris. Des dissensions sont intervenues autour de l’opportunité de graver, à l’occidentale, les noms des prisonniers morts à S-21 dans la pierre d’un stupa commémoratif qui sera construit à l’intérieur de cette ancienne prison khmère rouge. Certains représentants des victimes ont exprimé leur malaise de voir le nom de leurs parents mêlés à ceux, nombreux, de cadres khmers rouges purgés en grand nombre dans cette prison politique27 car la révolution, rappelons-le, a écrasé autant ses ennemis supposés que ses enfants. On peut objecter en outre qu’un nom, au Cambodge, n’est pas porteur, comme en Occident, de l’essence de la personne, laquelle en change précisément plusieurs fois au cours de sa vie. De plus, le principe bouddhique de l’évolution du statut karmique des morts encouragerait plutôt à ne pas « fixer » ces défunts dans la pierre. Mais les Cambodgiens ont développé leurs propres systèmes commémoratifs, très sophistiqués sur le plan symbolique et rituel, intégrés à leurs pratiques religieuses. Les grandes cérémonies annuelles (mois luni-solaire de septembre-octobre) de la Quinzaine des Morts (Pchhum Ben) qui mobilisent tous les monastères bouddhiques du pays, sont l’occasion pour les Khmers de prendre soin de leurs défunts - moment central du travail de deuil et de commémoration - avant de les inviter à retourner dans leur royaume à bord de petites barques chargées d’offrandes, jusqu’à l’année suivante. Beaucoup d’autres rituels permettent de communiquer, d’une façon ou d’une autre, avec les défunts connus et inconnus dont les restes peuplent encore les rizières, les forêts et les anciennes prisons politiques.
Annexe
Le Cambodge

Fiche Cambodge
Nom officiel : Brah rājānācakr kambujā, Royaume du Cambodge
Capitale : Phnom Penh
Superficie : 181 035 km²
Population (CNUCED est. 2014) : 15 408 000 hab.
Langue officielle : khmer
Données politiques
Nature de l’État : monarchie
Nature du régime : constitutionnel
Suffrage : universel (à partir de 18 ans)
Chef de l’État : roi Norodom Sihamoni (n. 1953, depuis 2004)
Premier ministre : Hun Sen (n. 1952, depuis 1985)
Ministre des Affaires étrangères : Hor Nam Hong (n. 1935, 1990-1993 et depuis 1998)
Ministre de l’Intérieur : Sar Kheng (n. 1951, depuis 1992)
Échéances : Entrée dans le marché unique de l’Asean en 2015, élections législatives de février 2018
Contentieux territoriaux et maritimes : Thaïlande et Vietnam : délimitation en cours des frontières territoriales et maritimes entre le Cambodge et ces deux pays
Indicateurs démographiques et sociologiques
Principaux groupes ethniques : Khmers (90 % dont 1 à 2 millions de Sino-Khmers), Vietnamiens (5 %), Chinois (1 %), autres (4 %)
Religions (1998) : bouddhistes (96,4 %), musulmans (2,1 %), autres (1,5 %)
Taux de croissance démographique (Banque mondiale, 2012) : 1,8 %
Espérance de vie (Banque mondiale, 2012) : 71 ans
Indice de fécondité (Banque mondiale, 2012) : 2,9
Taux de natalité (Banque mondiale, 2012) : 26 ‰
Taux de mortalité (Banque mondiale, 2012) : 6 ‰
Taux de mortalité infantile à 5 ans (Banque mondiale, 2012) : 38 ‰
Taux d’alphabétisation (> 15 ans) (Banque mondiale, 2009) : 74 %
Taux d’urbanisation (Banque mondiale, 2013) : 20,32 %
Indice de développement humain (PNUD, 2013) : 0,584 (rang 136)
Indicateurs économiques
Monnaie : riel (1 euro = 5 090 riel, octobre 2014)
Balance des paiements courants (CNUCED, 2013) : – 1,607 milliard $ US
Dette extérieure (CNUCED, 2011) : 3,815 milliards $ US
PIB par habitant ou per capita (CNUCED, 2013) : 1 024 $ US
Taux de croissance moyen annuel du PIB (CNUCED, est. 2013) : 6,9 %
Répartition du PIB par secteur d’activité (CNUCED, 2012) : agriculture (35,6 %), industrie hors construction et mines (24,28 %), construction (6,86 %), services (40,12 %)
Taux d’inflation (CNUCED, 2012, moyenne annuelle) : 2,93 %
Taux de chômage (Banque mondiale, 2012) : 1,5 %
Taux de population vivant sous le seuil de pauvreté (Banque mondiale, 2011) : 20,5 %
IDE entrant (flux) (CNUCED, 2013): 1,396 milliard $ US
IDE entrant (cumulés ou stocks) (CNUCED, 2013): 9,399 milliards $ US
IDE sortant (flux) (CNUCED, 2013): 0,042 milliard $ US
IDE sortant (cumulés ou stocks) (CNUCED, 2013): 0,465 milliard $ US
Principaux partenaires commerciaux (2012) : Chine, États-Unis, Union européenne, Vietnam, Thaïlande
Importations (Banque mondiale, 2013) : 9,227 milliards $ US
Principaux produits importés (2013) : produits pétroliers ; tissus ; véhicules ; cigarette ; matériaux électriques ; produits pharmaceutiques
Exportations (Banque mondiale, 2013) : 9,248 milliards $ US
Principaux produits exportés (MAE France, 2013) : produits textiles (68,8 %) ; chaussures (12,9 %) ; bicyclettes (10,3 %) ; riz (5,2 %) ; sucre (1,6 %)
Portraits
Kek Pung Chhiv (Kek Galabru)
Kek Pung Chhiv, la doyenne des défenseurs des droits de l’Homme au Cambodge, est depuis plusieurs décennies une figure reconnue de la vie politique et citoyenne du royaume. Ainsi, au lendemain de l’accord qu’ils ont scellé pour mettre fin à une impasse politique longue de près d’un an, c’est vers cette grande dame de la haute société cambodgienne, âgée aujourd’hui de 72 ans, que se sont tournés le Parti du peuple cambodgien (au pouvoir) et le Parti du sauvetage national (l’opposition) pour lui demander de devenir le neuvième membre du Comité national électoral, l’organisme qui supervise les élections. Aux côtés des membres des deux partis qui se répartissent dorénavant équitablement les sièges, il a été décidé qu’un membre supplémentaire, neutre et issu de la société civile, leur soit adjoint. Cette nouveauté s’inscrit dans le cadre d’une grande réforme du processus électoral, pierre angulaire du nouveau compromis politique. Il fallait une personnalité qui ait la confiance des deux camps et son nom s’est naturellement imposé.
Née en 1942, l’élégante Kek Pung Chhiv est la fondatrice de la Ligue cambodgienne de défense des droits de l’Homme (Licadho), une ONG respectée dont elle demeure à ce jour la présidente. L’histoire de sa famille est liée à celle du Cambodge. Son père, Pung Peng Cheng, fut ainsi directeur de cabinet du prince Sihanouk de 1971 à 1975, puis son conseiller privé dans les années 1980, alors que sa mère, Tong Siv Eng, fut la première femme élue à l’Assemblée nationale et ministre de l’Action sociale et de la Santé dans les années 1960. Quand Norodom Sihanouk est renversé en 1970, Kek et les siens, proches du palais, sont considérés comme « traîtres à la nation » par le nouveau régime de Lon Nol qui instaure la République, et condamnés à l’exil en France.
Kek Pung Chhiv n’a cependant pas été contaminée immédiatement par le virus de la politique, choisissant de s'engager dans des études de médecine, qu'elle poursuivra en France, pour devenir, en 1968, l'une des premières femmes médecins du Cambodge. Elle sera néanmoins amenée très tôt à tenir un rôle discret mais important dans la vie politique de son pays. Aidée par son mari, un diplomate français depuis décédé, M. Jean-Jacques Galabru, elle joue, dans les années 1980, les médiatrices pour initier des négociations entre le prince Sihanouk, alors en exil en France, et le nouveau gouvernement en place à Phnom Penh, représenté par son jeune Premier ministre Hun Sen. Ses efforts aboutissent à une première rencontre entre les deux hommes fin 1987 en France, à Fère-en-Tardenois, qui conduira, après moult rebondissements, à la signature des Accords de paix de Paris sur le Cambodge, en octobre 1991. Ces accords sont destinés à mettre fin à la guerre civile qui oppose les troupes de Phnom Penh, soutenues par Hanoi, aux forces de la résistance, rassemblées derrière Norodom Sihanouk et qui incluent les polpotistes. Ils ne sont cependant pas ceux dont Kek Pung Chhiv aurait rêvé. L’ouverture des négociations aux Khmers rouges suscite chez elle une forte indignation qui l’amènera à fonder à Paris, en 1991, la Licadho et, l’année suivante, à rentrer au Cambodge.
Quand Kek Pung Chhiv enregistre son organisation à Phnom Penh en 1992, laquelle compte parmi les toutes premières structures de ce type nées avec l’arrivée d’une mission des Nations unies en 1991 pour préparer des élections libres en 1993, c'est avec les yeux rivés sur le chapitre des Accords de paix dédié aux droits de l'Homme. La première fonction de la Licadho est ainsi d'instruire les Cambodgiens sur leurs droits et de leur distribuer le texte de la Déclaration universelle des droits de l'Homme. L’organisation devra rapidement élargir son champ d’action. Elle recueille aujourd’hui toutes sortes de plaintes liées à des abus - expulsions forcées et déforestation illégale, le problème numéro un du pays, trafic des êtres humains, violence domestique, conditions de détention des prisonniers, etc. - autour desquels elle se mobilise, sans craindre l’ire du gouvernement. Plus récemment, alors que les élections législatives de juillet 2013 donnent lieu à d’innombrables rassemblements de masse dans la capitale, la Licadho innove et met en place sur Internet des couvertures en direct (live stream) des manifestations de contestation les plus importantes, à la faveur du rapide développement des médias sociaux dans le pays. L’organisation, qui compte une dizaine de représentations en province, est sur tous les fronts, protégeant les droits civils, politiques, économiques et sociaux. Reconnue dans son pays, sa présidente l’est également sur le plan international. En 2005, elle a fait partie des mille femmes nominées conjointement pour le prix Nobel de la paix.
Hang Chuon Naron
La nomination de Hang Chuon Naron à la tête du ministère de l’Éducation, de la Jeunesse et des Sports dans le nouveau gouvernement créé en septembre 2013, au lendemain de la victoire du Parti du peuple cambodgien aux législatives, marque l’ascension, en douceur, d’une jeune garde du parti au pouvoir davantage réformiste que ses aînés. Cet ancien secrétaire d’État à l’Économie et aux Finances occupe également le poste de vice-président permanent du Conseil national économique suprême.
Né en 1962, il marche dans les pas de son père, Hang Chuon, un haut fonctionnaire qui a notamment occupé les postes de vice-ministre de l’Éducation, puis de ministre de la Culture et de l’Information dans les années 1980-1990. Hang Chuon Naron affiche un solide parcours universitaire, possédant, entre autres, un doctorat en économie de l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (Russie), un master en droit international et comparé de l’Université royale de droit et sciences économiques de Phnom Penh, en partenariat avec l’Université Lumière Lyon 2 (France), un diplôme de l'Académie de Rhodes pour le droit et la politique des océans (Grèce). Son expérience professionnelle est tout aussi riche et dense. Auteur de plusieurs ouvrages et essais sur l’économie et les finances publiques cambodgiennes, cet expert a déjà en plus de vingt ans occupé divers postes, participé à plusieurs missions diplomatiques et également collaboré avec plusieurs centres de recherches en tant qu’économiste. Un temps consultant de la Banque mondiale auprès du gouvernement cambodgien, il a été amené à travailler avec les institutions financières internationales (Banque asiatique de développement, Banque mondiale, Fonds monétaire international) et aussi dans le cadre des travaux de l’Asean, l’Association des pays d’Asie du Sud-Est dont le Cambodge est membre.
Si les chancelleries occidentales connaissent déjà le travail de ce polyglotte (khmer, russe, français, anglais) pour les réformes qu’il a déjà mises en oeuvre lors de ses années passées au ministère de l’Économie et des Finances, le grand public, lui, le découvre en 2014 à l’occasion du vaste chantier de réforme du système éducatif cambodgien qu’il entreprend. Avant d’accepter le portefeuille de l’Éducation, Hang Chuon Naron était déjà familier avec ce ministère dont il a géré les budgets lorsqu’il travaillait au ministère de l’Économie.
À la veille de l’ouverture d’un marché unique de l’Asean, qui prévoit, dès la fin 2015, la libre circulation des biens et des personnes, le Cambodge pêche par le faible niveau de ses ressources humaines, en comparaison avec ses voisins. Ce retard, le nouveau ministre de l’Éducation veut le combler. Hang Chuon Naron fait de la qualité de l’enseignement son cheval de bataille. En avril 2014, il ordonne un moratoire sur l’ouverture de nouvelles universités dans le pays, qui en compte déjà plus d’une centaine, pour la majorité privées (au nombre de 66). Cette mesure vise également à rééquilibrer les formations offertes, souvent redondantes, notoirement de mauvaise qualité, et ne répondant donc pas aux besoins du marché du travail. C’est pourquoi les établissements d’enseignement supérieur proposant des diplômes en agriculture et en ingénierie, jugés utiles car les ressources humaines font défaut dans ces deux secteurs, échappent à cette nouvelle politique de gel.
Par ailleurs, le dynamique quinquagénaire s’attelle à une tâche d’ampleur, éliminer la corruption, à commencer par celle qui entache les examens du baccalauréat. Lors des épreuves du baccalauréat d’août 2014, il met tout en oeuvre pour rendre impossibles les fuites des sujets d’examens, connus cette fois-ci de leurs seuls rédacteurs, soit quelques hauts fonctionnaires parmi lesquels le ministre lui-même, et renforce à l’entrée des salles d’examen les contrôles des candidats, habitués à se présenter avec leurs téléphones portables et des antisèches dans leurs sacs, en y postant des observateurs issus de la société civile et de l’Unité anticorruption. Hang Chuon Naron réussit à tordre le cou à une tricherie jusqu’alors quasi généralisée. Seul un quart des candidats décroche le bac, loin de la moyenne habituelle située autour de 80 %. Le ministre fait la démonstration que le niveau des lycéens est bas. Une session de rattrapage est organisée en octobre 2014 pour relever le taux de réussite des reçus, qui, finalement, s’élève à 40 %.
Cependant, font valoir les détracteurs du ministre rénovateur, le problème de fond de l’éducation demeure les bas salaires des enseignants du service public, lesquels ont très peu augmenté en 2014 (le salaire minimum a été relevé à 110 dollars contre 100 dollars pour un ouvrier non qualifié de la confection textile). Or, le budget du ministère et, par conséquent, les salaires de ses fonctionnaires, ne relèvent pas de l’autorité du ministre mais de celle du gouvernement. Ceci limite l’ampleur des réformes que Hang Chuon Naron peut conduire, ainsi que sa capacité à revaloriser un enseignement public décrié.
Affiche politique

Des militantes du groupe de Boeung Kak manifestent aux abords de la Cour municipale de Phnom Penh le 6 mai 2014 pour réclamer la libération de 23 personnes arrêtées en début d’année lors de manifestations ouvrières et poursuivies pour incitation à la violence et violences.
Photo : Stéphanie Gée.
Notes de bas de page
1 Pour un aperçu général des événements de 2014, voir les revues de presse d’Église d’Asie, l’Agence d’Information des Missions Etrangères de Paris, (http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud-est/cambodge)
2 Le salaire minimum, qui était de 100 dollars au cours de l’année 2014, est passé à 128 dollars en novembre 2014.
3 Communiqué d’Asia Democracy Network, « Cambodia at a crossroads new laws would limit freedoms », 10 octobre 2014, (http://adn21.asia/?p=1261)
4 Christine Chaumeau, « L'Australie sous-traite ses réfugiés au Cambodge », Courrier International,
30 septembre 2014.
5 D’après The Guardian, 26 septembre 2014.
6 Asian Development Bank, (http://www.adb.org/countries/cambodia/economy)
7 Chambre de commerce franco-cambodgienne, « Key figure 2013 : tourism economy in Cambodia »,
12 septembre 2013, (http://www.ccfcambodge.org/en/single-news/n/key-figure-2013-tourism-econo
my-in-cambodia)
8 FAO, Cambodia. Agricultural production and trade, (http://faostat.fao.org/CountryProfiles/Country_Profile/Direct.aspx?lang=en&area=115), consulté le 24 octobre 2014.
9 Ministry of Tourism, Tourism Statistics Report, Phnom Penh, juillet 2014, p. 2, (http://www.tourismcambodia.org/images/mot/statistic_reports/tourism_statistics_july_2014.pdf)
10 Ministry of Tourism, « Top ten markets arrivals, January-July 2014 », ibid., p. 6.
11 Eddie Morton, « Business flocks to tourist town », Phnom Penh Post, 9 Septembre 2014.
12 Chambre de commerce franco-cambodgienne, op. cit.
13 Cambodian Development Resource Institute, 2007, Pro-poor tourism in the greater Mekong sub-region, Phnom Penh, Development analysis network, juillet, p. 66.
14 « Cambodia: National Statistic Development Plan (NSDP) 2006 - 2010 », cité lors du Forum on national plans as poverty reduction strategies in the East Asia, Vientiane, 4-6 avril 2006.
15 Depuis 2007 et jusqu’à 2012, 798 suspects auraient été arrêtés et 322 condamnés pour abus sexuel sur enfants. Sen David, « Hotels to fight child sex abuse », Phnom Penh Post, 18 décembre 2012, (http://www.phnompenhpost.com/national/hotels-fight-child-sex-abuse)
16 Helena Domashneva, « NGOs in Cambodia: it’s complicated », The Diplomat, 3 décembre 2013, (http://thediplomat.com/2013/12/ngos-in-cambodia-its-complicated)
17 Le ministère de l’Intérieur répertoriait 2 465 ONG locales et 300 ONG internationales en 2011 pour un pays de 14 millions d’habitants. Voir Ke Bunthoeurn, 2011, « Legal framework of NGOs in Cambodia », International Journal of Not-for-Profit Law, vol. 13, n° 1-2, (http://www.icnl.org/research/journal/vol13iss1/art_1.htm#_ftnref1)
18 Christopher Shay, « From brothel to boardroom », Phnom Penh Post, 3 novembre 2008.
19 Thomas Steinfatt et Simon Baker, 2011, Measuring the extent of sex trafficking in Cambodia, Bangkok, United Nations Inter-Agency Project on Human Trafficking. Cité par Simon Marks, « Somaly Mam: the holy saint (and sinner) of sex trafficking », Newsweek, 21 mai 2014.
20 Kimberly Page et al., « Sex work and HIV in Cambodia: trajectories of risk and disease in two cohorts of high-risk young women in Phnom Penh, Cambodia », BMJ Open, 2013, vol. 3, no 9, (http://bmjopen.bmj.com/content/3/9/e003095.full)
21 Claude Sempère et Christian Hirou, « Voleurs d'innocence », documentaire, France 2.
22 Simon Marks et Phorn Bopha, « Sex slave story revealed to be fabricated », Cambodia Daily, 12 octobre 2013.
23 Phnom Penh Post, 1er juillet 2014.
24 Stuart White, « Old problems persist in new NGO draft law », Phnom Penh Post, 22 avril 2014.
25 Il s’est expliqué dans un livre, Khieu Samphan, 2004, L’histoire récente du Cambodge et mes prises de position, Paris, L’Harmattan.
26 Voir le résumé du verdict : « Nuon Chea et Khieu Samphan sont condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité pour crimes contre l’humanité », Chambres extraordinaires auprès des tribunaux cambodgiens (CETC), consulté le 14 octobre 2014, (http://www.eccc.gov.kh/fr/articles/nuon-chea-etkhieu-samphan-sont-condamn%C3%A9s-%C3% A0-la-r %C3%A9clusion-criminelle-%C3%A0-perp%C3%A9tuit%C3%A9-pour-crime)
27 Poppy McPherson, « Memorial plan prompts debate about victims and perpetrators of genocide », Phnom Penh Post, 9 mai 2014, (http://www.phnompenhpost.com/7days/memorial-plan-promptsdebate-about-victims-and-perpetrators-genocide)
Auteurs
-
Stéphanie Gée
Journaliste, établie au Cambodge depuis 1999. Co-fondatrice et rédactrice en chef du site d'information Ka-set, elle a auparavant travaillé au quotidien Cambodge Soir et est correspondante auprès de médias français comme RFI depuis 2003.
-
Anne Yvonne Guillou
Anthropologue, chargée de recherche au CNRS, en poste au Centre Asie du Sud-Est (UMR CNRS-EHESS, Paris). Depuis 2006, ses domaines de recherche portent principalement sur les constructions mémorielles post-géno cide au Cambodge et en Asie du Sud-Est ; les questions de résilience sociale après les destructions et les violences de masse. Elle a récemment codirigé avec Silvia Vignato deux numéros spéciaux pour la revue Southeast Asia Research, intitulés « Life after collective death in Southeast Asia » (juin 2012 et septembre 2013).
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