La Chine et l’Asie du Sud-Est : une relation comme une autre ?
p. 75-87
Texte intégral
1La Chine n’est évidemment pas un partenaire comme les autres en Asie du Sud-Est. Il suffit de regarder une carte – Laos, Viêt Nam et Birmanie côtoient ses frontières – et d’aligner quelques chiffres : 1,3 milliard de voisins chinois, une économie qui tourne à plein régime depuis vingt-cinq ans, une puissance financière qui se consolide, une force de frappe monétaire de plus en plus cinglante… « Seul, le poids de la Chine fait la différence : imaginez la population américaine multipliée par cinq. Les effets d’échelle sont immédiats et considérables. Et plus vous êtes près, plus vous en ressentez les effets : ici, on sent un étau souple mais précis. On ne peut pas faire sans la Chine » (Surat).
1 - La Chine, un partenaire parmi d’autres ?
2Pour autant, la Chine n’est pas non plus le partenaire exceptionnel que les experts se complaisent à décrire en alignant des chiffres supposés menaçants. L’espace « Chinasean » n’est pas fixé dans le marbre : à l’inverse, il est mouvant, évolutif et interagit avec les partenaires que l’Asie du Sud-Est invite. L’Inde, par exemple, a toujours – et depuis aussi longtemps que la Chine – entretenu des relations suivies et nourries avec la région. Dans certaines parties d’Asie du Sud-Est, son influence est aussi tangible que l’influence chinoise. Les fondements bouddhistes, qui imprègnent si profondément les sociétés d’Asie du Sud-Est continentales, les systèmes politiques et l’organisation sociale, sont d’origine indienne. Garuda (l’oiseau fabuleux de la mythologie indienne, véhicule de Vishnu) figure sur les armoiries de la Thaïlande et sur celles de l’Indonésie.
3Aujourd’hui, le poids de la Chine et le poids de l’Inde se font également sentir ; il semble prématuré d’annoncer d’ores et déjà le vainqueur, pour autant d’ailleurs qu’il y ait concurrence. L’Asie du Sud-Est retrouve plus que jamais sa fonction d’interface, de carrefour, de balancier entre ces deux grands pôles asiatiques. Toute la subtilité pour la région va être de se positionner intelligemment entre ces deux masses, d’assimiler, voire de ponctionner certains aspects de leur influence. Et ce alors que les jeux internes restent compliqués et divergents et que les acteurs extérieurs vont également interférer avec chacune de ces masses. La conciliation des dynamiques internes et externes reste une alchimie très sensible en Asie du Sud-Est dont la capacité d’absorption, d’indigénisation, est généralement sous-estimée : « L’Asie du Sud-Est, ce n’est pas une province périphérique de la “grande Chine” » (Kavi).
4On parle beaucoup de la relation « privilégiée » entre la Chine et l’Asie du Sud-Est. Mais, clairement, dans l’histoire du siècle dernier, cette relation n’a pas été animée, ni même déterminante. La Chine a été emportée dans ses propres convulsions, elles-mêmes instrumentalisées par des acteurs extérieurs pas toujours bienveillants. À la même période, les pays d’Asie du Sud-Est ont traversé l’expérience de la période japonaise, des indépendances, puis de la guerre froide, autant d’étapes qui l’ont éloignée de la Chine même si, on s’en souvient avec la crise cambodgienne, les relations n’ont jamais été complètement rompues. D’ailleurs, « comment pourraient-elles l’être tout à fait alors que nous sommes voisins ? » (Surat). Cette relation a donc retrouvé une sonorité particulière à la fin des années 1980, après les événements de Tian An Men, quand les pays de l’Asean ont « tendu la main » à Pékin. D’emblée, la relation s’est replacée dans une dynamique émotionnelle positive. Il s’est agi de retrouver un lien direct, sans laisser les puissances extérieures s’immiscer et interférer. Le simple usage du vocabulaire officiel en témoigne : les termes « relations familiales », « cousins », « grand frère/petits frères » sont fréquemment employés. À partir du début des années 1990, les visites officielles à tous les niveaux (visites d’État, mais aussi ministérielles, municipales, interprofessionnelles, touristiques) n’ont cessé d’augmenter. Il y a toujours une délégation chinoise quelque part en Asie du Sud-Est avec la volonté affichée « d’approfondir les liens, de renforcer l’amitié, de prouver les bonnes intentions » (Kavit). Rien d’anormal avec ces intentions, et la conjoncture actuelle, que ces relations se soient épaissies. En outre, elles ont indéniablement gagné une substance nouvelle après la crise de 1997 quand, à son tour, la Chine a « tendu la main » à une Asie du Sud-Est éprouvée avec toute une série de propositions dont la plus spectaculaire reste la zone de libre-échange Chine-Asean (China-Asean Free Trade Area, ou CAFTA), entrée en vigueur en janvier 2010. C’est sur cette double base que s’est effectuée la reprise des « liens de proximité » : une histoire ancienne, « familiale », et une fenêtre d’opportunité à la fois.
5Et c’est probablement la conjonction optimisée de ces deux facteurs qui a inquiété les observateurs. Une montée en puissance très forte, inégalée dans le temps sur fond de rapprochements séculaires. Tous les éléments sont là pour évoquer une menace, une « lame de fond ».
2 - Une Chine très proactive
6Profitant du vide, de la désorganisation et de l’angoisse qui ont suivi la crise de 1997, la Chine a été particulièrement active. Depuis plus de dix ans, Pékin pousse ses pions en Asie du Sud-Est avec une puissance de frappe éhontée ; les résultats sont là : plus aucune décision ne se prend aujourd’hui sans concertation. Quand nos partenaires américains ou européens perdent leur enthousiasme, la Chine revient à la charge, même après avoir essuyé un échec ou s’être fait rejeter dans un premier temps.
7La politique chinoise de « non-intervention dans les affaires intérieures » est évidemment un argument de poids pour des régimes réticents à accepter les pressions occidentales. Cette aide est très visible dans les pays limitrophes, Laos, Cambodge, Birmanie, et au Timor-Leste, autant d’États pauvres, de régimes proches ou prêts aux compromis. Pour l’instant, elle ne regarde pas à la dépense parce qu’elle sait que l’Asie du Sud-Est, longtemps vitrine du « miracle asiatique » promue par les États-Unis, est un atout indéniable dans un jeu sécuritaire plus serré entre la Chine et les États-Unis. Elle procède à petits pas mais, à force d’avancer, elle occupe tout le terrain. Par exemple, dans le domaine de la sécurité, longtemps chasse gardée des États-Unis et de quelques pays occidentaux, on constate que, dans un premier temps, la Chine grignote des parts sur les marchés de l’armement. Au-delà du fait que ses produits sont moins chers que ceux des pays occidentaux, la Chine n’impose aucune condition politique à ces contrats et applique avec le même « sérieux » le principe de non-intervention. Dans un second temps, elle propose des exercices communs et de la formation. À quand des alliances ? Il y a un crescendo indéniable mais, pour l’instant, pas encore trop pesant. Les États d’Asie du Sud-Est aiment la stabilité et la Chine, centre des décisions pour l’Asie orientale, entretient cette perception, quitte à imposer « sa » stabilité.
8Dans certains pays, la sinisation a déjà commencé : le Cambodge en est un exemple vivant. On parle de plus en plus le chinois au Cambodge. C’est d’ailleurs là que l’on trouve la plus grande école de chinois d’Asie du Sud-Est : Duan Hua accueille plus de 9 000 étudiants (2010) qui apprennent le mandarin. On échange en renminbi, on consomme chinois, on mange chinois. Ce qui frappe, c’est la puissance diffusée du soft power et son succès : on raisonne de plus en plus, et de façon spontanée, à partir des intérêts de Pékin. Plus de quatre quotidiens en langue chinoise paraissent à Phnom Penh. C’est là le résultat de vingt années d’approche graduelle. Taiwan soutenait le FUNCINPEC (Front uni national pour un Cambodge indépendant, neutre, pacifique et coopératif, parti d’obédience royaliste) dans les années 1980. En réaction, la Chine a décidé de soutenir Hun Sen et son Parti du peuple cambodgien. La diplomatie du chéquier a fait le reste, avec une aide annuelle qui s’élève à plus de 600 millions de dollars (soit quatre fois plus que celle des États-Unis) et qui augmente régulièrement. Le « soutien pacifique de la Chine au peuple khmer » sert évidemment les intérêts du Premier ministre cambodgien. Les jeux (et les comptes) ont vite été faits, et il ne faut pas s’étonner que les Ouïghours qui avaient cherché refuge à Phnom Penh en décembre 2009 aient été expulsés vers la Chine, ni qu’en remerciement Pékin se soit engagé à un don (de matériels et d’uniformes) à l’armée cambodgienne, entre autres. Que les États-Unis se réveillent à présent et lancent une coopération militaire pour les opérations de maintien de la paix (Angkor Sentinel) ainsi qu’un dialogue stratégique avec Phnom Penh nous paraît être un mouvement à retardement, très réactif. Washington ne pourra jamais rivaliser avec Pékin. Trop peu et trop tard. Mais le régime cambodgien utilisera vraisemblablement la « peur » des États-Unis pour inciter les Américains à bouger et faire monter les enchères.
9On assiste implicitement à une course contre la montre : la Chine essaie d’acheter du temps et diffuse son soft power partout dans la région avec une efficacité redoutable. Le résultat est incontestable : on arrive même au point que les décideurs, notamment les élites politiques, s’autocensurent. Et, quand ils se laissent aller à quelques idées fantaisistes, les oreilles de Pékin sont partout et agissent dans les meilleurs délais. Le ministre des Affaires étrangères thaïlandais envisage-t-il de recevoir le Dalaï Lama que, déjà, « on » lui fait comprendre qu’il ferait mieux de s’en abstenir. Une conférence sur les droits de l’Homme en Asie est-elle programmée à Manille que son intérêt est critiqué. On en revient à ce que l’on disait, la masse chinoise pèse : aucun terrain n’est laissé à l’abandon. À Dili, capitale du Timor-Leste, de l’ambassade jusqu’aux hommes d’affaires, la présence chinoise est visible sur tous les terrains.
10D’ailleurs, cette présence est tellement visible qu’elle peut aussi provoquer une certaine irritation, voire une véritable crispation. Deux exemples concrets : le comportement chauviniste des diasporas chinoises qui, souvent, provoquent les populations. À Mandalay en Birmanie, Boten ou Huay Xai au Laos, Stung Treng ou Sambor au Cambodge, le nombre de Chinois menace de dépasser, ou dépasse déjà, le nombre d’indigènes. Et la dernière vague d’émigrants est beaucoup moins soucieuse de s’intégrer que les générations précédentes. Ils n’apprennent plus les langues locales, distribuent des pots-de-vin sans scrupule, déménagent quand les conditions ne sont plus optimales, sans souci des déséquilibres créés. On va au-devant de difficultés, peut-être pas au niveau des gouvernements, mais sur le terrain, dans les marchés des villes de province. Au niveau commercial également, une trop grande dépendance crée des tensions. Il y a par exemple une certaine déception, voire une vraie frustration, avec l’application de l’accord de libre-échange Chine-Asean. Cet accord a favorisé l’entrée massive de produits bon marché chinois qui exercent une concurrence directe sur les producteurs locaux, voire une concurrence insoutenable pour la petite industrie locale (80 % des chaussures vendues sur le marché vietnamien sont importées de Chine). La Thaïlande est soumise à une véritable pression en matière agricole après avoir signé un accord de récolte précoce qui élimine les droits sur 200 fruits et légumes. D’une part, les petits producteurs d’oignon et d’ail du Nord de la Thaïlande ne peuvent pas concurrencer les exportations chinoises. D’autre part, plusieurs journaux thaïlandais ont témoigné de la mauvaise volonté des autorités douanières chinoises à appliquer les règlements. Ces « tracasseries administratives » retardent évidemment l’entrée des produits thaïlandais en Chine qui pourrissent avant d’être jetés. Après quelques mois de fonctionnement, il apparaît plus clairement que si cette zone de libre-échange a pour objectif de « faciliter l’intégration de l’économie chinoise dans les circuits mondiaux » (Kavit), elle ne se préoccupe pas beaucoup de la « prospérité de ses voisins ». Et, précisément parce que Pékin promet de « porter les échanges commerciaux bilatéraux à un volume annuel de 500 milliards de dollars d’ici 2015 » (pour un montant de 200 milliards de dollars en 2009), les États d’Asie du Sud-Est s’inquiètent.
11Cette inquiétude est plus diffuse et vraiment perceptible depuis quelques mois. Alors que, entre 2007 et 2009, tous les sondages effectués en Asie du Sud-Est confirmaient que les sociétés locales avaient une meilleure perception de la Chine que des États-Unis – et même aux Philippines et à Singapour, alliés traditionnels de Washington – on sent à présent les tendances évoluer. Pas suffisamment pour qu’il y ait une contestation ouverte, mais les apparences se fissurent.
3 - La fin d’un cycle
12Il est essentiel de bien comprendre que nous sommes à la fin d’un cycle, cycle bref au demeurant : l’émergence de la puissance chinoise et la remise en cause de la puissance américaine en Asie Pacifique pendant l’administration Bush. Ces évolutions, à l’impact brutal mais durable sur les équilibres régionaux, voire mondiaux, ont eu lieu durant un laps de temps très court, une dizaine d’années environ. Entre la traumatisante crise asiatique (1997) et sa gestion désastreuse par les partenaires occidentaux, l’enlisement américain en Irak et en Afghanistan et la crise financière mondiale de 2007 qui a montré les faiblesses et déficiences du modèle capitaliste anglo-saxon, les tendances se sont renversées et ont alimenté des perceptions plus nuancées de la situation et du potentiel des grands pôles mondiaux. En 2010, ce cycle a pris fin. D’abord, parce que la région a expérimenté le danger d’être trop dépendante de la Chine, en particulier sur le plan économique. Ensuite, parce que Pékin a récemment prouvé son autorité, pour ne pas dire son autoritarisme, dans la zone avec, par exemple, des déclarations virulentes sur la « souveraineté indiscutable et non négociable » de la Chine sur les eaux de la mer de Chine du Sud (mars 2010). Enfin, parce que le chauvinisme han finit par inquiéter. Alors que, dans le même temps, les États-Unis tentent de revenir dans la course.
13L’arrivée de l’administration Obama promeut une autre image des États-Unis en Asie du Sud-Est. Depuis quelques mois (voire deux ans quand l’administration Bush a réalisé les dégâts de sa politique antiterroriste, assimilée en Asie du Sud-Est à une politique antimusulmane), les États-Unis ont pris la mesure du risque. Ils réoccupent l’espace, réagissent plus rapidement, sont plus audacieux. La visite du président Obama en Indonésie, même si frustrante parce que trop courte, a été un grand moment médiatique précisément focalisé sur le discours à l’adresse du monde musulman. Objectif : redonner à cette relation géostratégique de première importance toute sa valeur émotionnelle (terrain sur lequel les Américains, et particulièrement une personnalité aussi charismatique que le président Obama, sont généralement meilleurs que les Chinois).
14Certains experts vont donc un peu vite en besogne : ils prédisent le siècle chinois sur l’Asie, voire sur le monde, sans mesurer les capacités de résistance, de contournement et de retournement des autres partenaires. Allié, menace, support, marché, aucune perception n’est au fond manichéenne et tous les partenaires accumulent, plus ou moins, ces caractéristiques.
15Les coalitions d’acteurs, par exemple, sont encore (et resteront) fluctuantes : qui aurait sérieusement parié sur un rapprochement stratégique entre les États-Unis et le Viêt Nam il y a seulement trois ans ? Qui aurait pu prédire qu’un porte-avions américain, l’USS George-Washington, serait si bien accueilli dans les eaux vietnamiennes en août 2010 ? Les États-Unis réagissent quand ils le peuvent et tentent de réapparaître comme un acteur majeur de ce théâtre. Le lancement des échanges institutionnels entre la Commission du Mékong et la Commission du Mississippi (2009) pour développer la coopération technique est un bel exemple de cette stratégie réactive (les Américains ne s’étaient pas préoccupés du sujet depuis 1975). Il s’agit d’ailleurs d’un « beau coup », puisque la Chine n’a toujours pas intégré cette commission alors que les barrages, construits par les Chinois sur la partie du fleuve qui traverse leur territoire, irritent de plus en plus ses voisins en raison des conséquences dramatiques qu’ils provoquent. Que cette coopération vise une « gestion clairvoyante et partagée des enjeux du développement hydroélectrique » (Kavi) ne peut que contrarier la Chine.
16L’observation du terrain nous apprend donc que les jeux ne sont pas faits et que l’on pourra encore assister à des revirements intéressants. Si la tendance est indiscutablement favorable à la locomotive chinoise, il paraît évident que celle-ci va devoir composer, et c’est dans cet espace de compromis que les vrais rapports de forces vont se révéler.
17À ce titre, la question des normes est particulièrement instructive. Pour l’instant, la Chine n’a pas encore réussi à convaincre ses partenaires asiatiques d’utiliser ses normes (qu’elles soient juridiques, techniques, etc.). Elle-même d’ailleurs recourt, si nécessaire, aux normes « internationales » largement inspirées des pratiques anglo-saxonnes. Si les normes chinoises s’étendent à ses partenaires asiatiques, il sera alors beaucoup plus difficile de réagir. Pour l’instant, la Chine sait qu’elle n’a pas (encore) la légitimité nécessaire pour le faire. Toutefois, on observe qu’elle travaille beaucoup les vecteurs et supports de ces normes en invitant nombre d’experts, d’étudiants et de journalistes à se rendre en Chine pour « valider » ses choix. Il y a aujourd’hui plus de 10 000 étudiants thaïlandais en Chine (soit plus qu’aux États-Unis). Et il ne se passe pas un mois sans que les professeurs des meilleures universités et instituts de recherche thaïlandais soient invités par une université chinoise : non pas pour une visite rapide et inconfortable, mais pour une visite très bien organisée, tous frais payés et valorisante pour leurs travaux. La Chine travaille les liens d’allégeance, les entretient habilement.
4 - Quelle stratégie pour l’Asie du Sud-Est ?
18Les populations d’Asie du Sud-Est ne sont ni naïves ni prêtes à vendre leur âme. Il faut bien comprendre que, à un moment excessivement éprouvant pour elles (la crise socioéconomique et politique de 1997), la Chine s’est comportée comme un allié « solidaire ». La seule perception de cette « amitié » leur a permis, au-delà des bénéfices économiques et financiers, de relever la tête, de ne pas « perdre la face ». Les années qui ont suivi ont été celles de toutes les initiatives, de tous les rapprochements. Pour autant, l’Asie du Sud-Est s’est-elle alignée sur la Chine ? Non, pour les raisons qu’on vient d’évoquer. Non, aussi, parce que, dans l’histoire, l’Asie du Sud-Est ne s’est jamais alignée longtemps sur l’un ou l’autre et qu’elle a toujours recherché un équilibre des pouvoirs. Même la « passivité apparente » des populations face à ce déferlement chinois peut être interprétée comme une forme de résistance et une invitation lancée à d’autres partenaires ; ne pas se focaliser, mais dissiper. Les sociétés d’Asie du Sud-Est ont toujours travaillé à combiner et rendre compatibles les influences dont elles étaient l’objet. Même la junte birmane se comporte ainsi. Trop facilement, la presse occidentale brandit comme une menace supplémentaire, diabolise, la proximité entre Pékin et Naypyidaw. Elle existe, bien sûr, mais elle doit toutefois être relativisée par les contrepoids que, par principe, la junte cherche instinctivement avec l’Inde ou la Russie par exemple. En dépit des visites régulières des responsables chinois en Birmanie avec des valises pleines de promesses, c’est finalement avec la Russie qu’un contrat portant sur l’achat de vingt avions de combat a été signé début 2010.
19Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que l’Asie du Sud-Est prenne l’initiative de casser cette relation que la Chine voudrait accaparer et réintroduise des partenaires extérieurs sans avoir d’ailleurs un choix à faire entre les uns et les autres. L’objectif n’est pas de mettre un terme à cette relation dont les États d’Asie du Sud-Est tirent grand profit, mais de casser la perception dominante chez les Chinois que l’Asie du Sud-Est est un pré carré définitivement gagné à sa cause, dans lequel elle peut agir comme elle l’entend. La région essaie même, via l’Asean, de multiplier les partenariats afin de montrer clairement à son grand voisin qu’il n’a pas (plus ?) la préférence, qu’il est un acteur parmi d’autres. La configuration est inédite, c’est un nouveau jeu où la Chine, si elle veut maintenir son avantage actuel, va devoir chercher le compromis. D’où la colère du Premier ministre chinois Wen Jiabao, en septembre 2010, avertissant Washington de ne pas intervenir dans le différend qui l’opposait à certains États d’Asie du Sud-Est en mer de Chine du Sud. Ce n’est pas tant le contenu du message qu’il faut considérer que la forme : le fait que Washington ait osé intervenir dans une affaire que Pékin considère comme relevant de sa seule souveraineté.
20Sur le plan stratégique, c’est sur des dossiers sensibles qu’il faudra suivre dans les mois qui viennent les nouveaux rapports de forces qui sont en train de se mettre en place. En Asie du Sud-Est, deux dossiers sont particulièrement brûlants : celui de la mer de Chine du Sud et celui de la nucléarisation de la Birmanie. Or ces deux dossiers constituent pour la Chine des enjeux majeurs, mais parfois contradictoires. Car si, de toute évidence, il y a encore beaucoup de chemin à faire pour s’entendre sur la mer de Chine du Sud, où les enjeux de souveraineté et de puissance sont exacerbés, les questions des frontières, de l’exploitation des ressources et de la course aux armements n’étant toujours pas réglées, le dossier du risque nucléaire birman est plus fédérateur. Ni la Chine, ni les États-Unis, ni l’Asean n’ont intérêt à ce que la Birmanie développe un programme nucléaire. Quel est celui qui va l’emporter ? Le dossier diviseur ou le dossier fédérateur ? En suivant ces deux dossiers hypersensibles pour les équilibres régionaux, nous allons beaucoup apprendre des intentions chinoises dans les mois à venir.
21Il est donc temps de rappeler les États-Unis à la rescousse, car l’Asie du Sud-Est devine que la pression du « grand frère » chinois ne va pas se relâcher. Ainsi, et toujours dans cette perspective d’équilibre des pouvoirs, les pays de la région réclament aujourd’hui ce retour. En novembre 2009, Lee Kuan Yew, fondateur du Singapour moderne et pourtant proche de la Chine, a demandé, dans le cadre d’une allocution pour le 25e anniversaire de l’USA/Asean Business Council, que les États-Unis restent engagés militairement en Asie orientale. Car « les États-Unis risqueraient de perdre leur position de leader mondial s’ils abandonnaient l’Asie à la Chine ». Même son de cloche du côté de Jakarta. Ces derniers mois, la coopération militaire a été relancée avec le Viêt Nam et le Cambodge. Elle est déjà bien (ré)engagée avec l’Indonésie, les Philippines et la Malaisie. Singapour est devenu le pilier stratégique des États-Unis dans la région. En cas de crise, et à titre préemptif, Pékin renvoie déjà la responsabilité sur les autres participants. Lors du dernier sommet Asean + 3 à Hanoi, le 30 octobre 2010, le Premier ministre chinois Wen Jiabao a déclaré que « la politique de la Chine, inspirée des cinq principes de coexistence pacifique, demeurerait inchangée ». Il faut lire entre les lignes : « Ce sont les États-Unis qui introduisent le désordre, la rivalité, la guerre quand la Chine défend l’harmonie et le développement. » Les dirigeants comme les experts ou les universitaires chinois rappellent sans cesse que la Chine est un « partenaire » séculaire de l’Asie du Sud-Est et qu’elle considère ces liens comme des liens familiaux, voire ancestraux. Que ces liens d’allégeance ont très tôt fait de la région une zone d’influence fonctionnant sur un mode souple et accommodant, mêlant diffusion culturelle et allégeance politique (en reconnaissant d’emblée la centralité et l’autorité hiérarchique chinoise), mais sans coercition militaire.
22Lors d’un séminaire sur la sécurité Asie Pacifique (juin 2010, IISS de Singapour), les participants chinois ont accusé la course aux armements des États d’Asie du Sud-Est (course assurée par les marchands d’armes occidentaux) de représenter une « menace pour les intérêts chinois ». « Une formidable inversion de la réalité », a déclaré un participant qui dénonce la pression chinoise.
23Mais les États-Unis ne sont pas les seuls à être convoqués et mis à contribution pour maintenir les équilibres régionaux. L’Asie du Sud-Est refuse, voire redoute d’être prise en tenaille entre la Chine et les États-Unis. La Chine met effectivement le doigt sur la possible tentation « aséanienne » de servir de « repose-pied » à une administration Obama qui cherche à réactiver sa puissance en Asie du Sud-Est, de peur de laisser Pékin considérer l’espace régional comme sa sphère d’influence naturelle. Dès lors, l’Asie du Sud-Est devient de facto un enjeu, un outil de containment dans une course à la puissance qui s’est exacerbée ces derniers mois et qu’elle ne contrôle pas. Pour élargir les jeux, le Japon, l’Inde, la Corée du Sud sont également sollicités. Depuis plusieurs années, toutes les initiatives régionales sont activées. La zone de libre-échange Corée du Sud-Asean est en place et celle entre le Japon et l’Asean a été institutionnalisée en 2008. L’Inde s’active aussi : des centres d’étude sur l’Inde s’ouvrent dans les grandes universités de la région.
5 - Encadrer la Chine, maître des jeux
24Lors du sommet Asean + 3 de Hanoi (30 octobre 2010), la réponse de la Chine à ces rapprochements avec le Japon, la Corée du Sud ou l’Inde ne s’est pas faite attendre. Plutôt que de laisser des initiatives réduire sa marge de manœuvre, Pékin tente de les régionaliser et de se présenter comme la locomotive fédératrice, le « sherpa de la coopération régionale » selon les termes employés par Wen Jiabao. À Hanoi, le Premier ministre chinois a donc présenté de nouveaux projets de coopération régionale, notamment en matière d’économie et de commerce, afin que « l’Asie de l’Est puisse s’organiser et peser dans les conférences internationales majeures comme le sommet du G 20 ». Il s’agit de conclure « le plus tôt possible » l’accord de libre-échange de l’Asie de l’Est et de promouvoir la coopération financière. L’Asie du Sud-Est le sait bien : son atout véritable reste cette exposition optimale, au centre de divers équilibres.
25La Chine est cynique. Ses intérêts d’abord, immédiatement et à long terme. Quand une évolution va à l’encontre de ceux-ci, elle empoisonne la situation en divisant, encore et encore, autant de fois que nécessaire. Naturellement, l’évolution tourne à son avantage sans qu’elle ait besoin de faire grand-chose : c’est ce que nous pourrions appeler l’« avantage de la masse ». La notion d’intérêt commun est encore fragile dans les États d’Asie du Sud-Est. Il est donc facile à Pékin de jouer un acteur contre un autre au sein d’un même État (une catégorie socioprofessionnelle contre une autre par exemple, un parti politique contre un autre, une faction de l’armée contre une autre…). La même technique est d’ailleurs appliquée au sein de l’Asean, où, sous prétexte de ne pas s’ingérer dans les jeux et négociations, Pékin travaille en amont.
26Pékin utilise enfin l’Association comme un amplificateur de ses propres ambitions. Cela est très clair sur le dossier monétaire. Après avoir disqualifié le yen comme monnaie d’échange, la Chine tente de discréditer le dollar américain. Elle voit dans l’Asean le moyen de promouvoir le yuan comme moyen de paiement dans le but de remplacer le dollar. Plutôt que de trancher dans un débat qui dépasse de loin les seuls enjeux techniques, la Chine grignote du terrain en favorisant systématiquement les échanges en yuans. Ainsi, dans certaines parties du Laos, du Viêt Nam ou du Cambodge, le yuan est devenu la monnaie d’échange. Et, avec la Birmanie, le problème a été réglé par la signature en juin 2010 d’un accord avec la première banque chinoise, ICBC, qui prévoit que l’État birman règlera désormais directement ses factures à son puissant voisin en yuans. Des accords de swaps (d’échanges) permettant d’utiliser le yuan dans des transactions commerciales ont été signés avec la Malaisie et l’Indonésie en 2009. Certains économistes prédisent que, d’ici 2015, les contrats en yuans pourraient ainsi représenter 30 % des échanges commerciaux Chine-Asean.
27Pour résumer, si la Chine est reconnue, du fait de sa masse, de son dynamisme et de son empreinte historique en Asie du Sud-Est, comme le leader naturel de l’Asie orientale, cette reconnaissance n’équivaut pas à un blanc-seing. Le faire admettre par Pékin constitue le prochain défi aux capacités et à la valeur diplomatique de l’Asean.
Auteurs
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Kavi Chongkittavorn
Journaliste basé à Bangkok, spécialisé dans les affaires régionales et l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est). Il est également éditeur pour le groupe de presse The Nation.
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Surat Horachaikul
Enseignant au département de relations internationales de la faculté de science politique de l’université Chulalongkorn à Bangkok. Il est diplômé de la London School of Economics and Political Science. Ses récents travaux sont consacrés aux relations commerciales entre le sous-continent indien (Inde et Pakistan) et la Thaïlande et aux coopérations intra-BIMSTEC (Bengal Initiative for Multisectoral Technical and Economic Cooperation).
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Sophie Boisseau du Rocher
Chercheur à Asia Centre de Sciences Po (Paris), est docteur en science politique (Sciences Po, Paris). Elle travaille et enseigne sur les dynamiques politiques et géostratégiques régionales en Asie du Sud-Est. Elle est notamment l’auteur de L’Asie du Sud-Est prise au piège (Perrin, 2009) et contribue à de nombreuses revues. Elle dirige L’Annuaire Asie orientale qui paraît tous les ans en coopération avec La Documentation française, et dirige l’Observatoire Asie du Sud-Est.
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