La monnaie de Crotone
Texte intégral
Témoignages d’une cité puissante
1Par son abondance et sa richesse en types et en variantes, le monnayage de Crotone reflète le statut de puissance régionale – politique et économique – atteint par la cité à la fin de l’époque archaïque.
2Les choix iconographiques véhiculés par la monnaie fournissent de nombreuses informations sur la religion de Crotone. Cet apport de la monnaie a constitué et constitue toujours pour les archéologues un guide précieux dans le progrès de la connaissance de la cité, encore méconnue avant les dernières campagnes de fouilles.
3Les premières frappes de Crotone sont à placer vers 530 avant J.-C. Elles sont à peu près contemporaines de celles des autres grandes villes de la région, Métaponte et Sybaris. Ces cités commencent à battre monnaie environ une génération après les débuts de la monnaie à Athènes.
4Les frappes de ces colonies achéennes de Grande Grèce ont une particularité commune et immédiatement reconnaissable, dont l’origine demeure mystérieuse (fig. 1) : le sujet représenté au droit – nommé type du droit ou d’avers – est repris au revers, où il se présente en creux et non en relief.
1. Monnaie crotoniate incuse, droit et revers, avec représentation du trépied

Dernier tiers du VIe siècle avant J.-C.
© Surintendance pour le patrimoine archéologique de la Calabre
5On nomme ce phénomène type incus. Il ne s’agit pas simplement du négatif de la face principale, visible à travers la monnaie, mais d’une face obtenue par l’utilisation d’un second coin travaillé en relief et non en creux. Quand on sait que ces cités frappaient en suivant le même étalon monétaire, l’étalon achéen de 8 g, on comprend qu’une sorte d’union monétaire devait lier ces monnayages. Cette relation devait être très similaire à l’Union latine du XIXe siècle, ou à l’euro d’aujourd’hui. Il s’agissait de monnayages tout à fait indépendants quant aux choix iconographiques et portant, bien qu’abrégé, le nom de la cité émettrice. Dans le cas de Crotone, le type caractéristique principal est le trépied delphique, et les lettres ϞΡΟ, avec l’ancienne consonne qoppa, remplacée par le kappa à la fin du Ve siècle avant J.-C. Le revers incus se maintint sur la monnaie de Crotone pendant un siècle environ.
6L’interprétation de l’iconographie monétaire de Crotone connaît deux courants principaux. Les savants français du XIXe siècle y voyaient l’affirmation de l’influence de la philosophie pythagoricienne sur la société crotoniate alors que l’école anglaise préfère y reconnaître l’importance donnée par les cités de Grande Grèce aux concours athlétiques. Ces derniers constituaient à la fois une affirmation de l’appartenance des colonies à l’Hellade et de leur puissance, par le nombre de victoires remportées. Alors que la théorie pythagoricienne est insuffisamment étayée par les textes antiques et les découvertes archéologiques, l’excellence des athlètes italiotes, notamment crotoniates, aux divers concours helléniques montre qu’il s’agissait d’un point fort, encouragé par les cités. Le meilleur exemple est Milon de Crotone, à qui l’on prête une trentaine de victoires aux divers jeux panhelléniques et qui joua par la suite un important rôle politique.
7Le trépied des monnaies crotoniates a même été perçu par certains comme un substitut de l’Apollon de Delphes.
8La variété des émissions est compliquée par la diversité des types de revers : trépied donc, mais aussi aigle en vol ou casque corinthien. Ces deux derniers ont été interprétés comme les marques des ateliers de Temesa et d’Hipponion, deux villes appartenant au territoire de Crotone.
9À partir de 425 avant J.-C., le monnayage de la cité a abandonné la singularité du revers incus. Héraclès (fig. 2-3) et Héra acquièrent alors une importance qui dépasse celle d’Apollon, pourtant représenté sur des statères de la fin du IVe siècle avant J.-C., et de l’aigle de Jupiter.
2 et 3. Monnaies crotoniates, avec représentation d'Héraclès et d'Athéna


Ve siècle avant J.-C.
© Surintendance pour le patrimoine archéologique de la Calabre
10Malgré une lente décadence, Crotone continua à frapper monnaie jusqu’à la prise de la ville par les Romains en 277 avant. J.-C., et même au-delà.
Bibliographie
P. Attianese, Kroton, le monete di bronzo, s.l.n.d., Rubbettino, 2005
N. K. Rutter (dir.), Historia numorum Italy, Londres, 2001.
C. M. Kraay, Archaic and classical Greek coins, Londres, 1976.
B. V. Head, Historia numorum. A manual of Greek numismatics, Oxford, 1911.
Auteurs
-
Matteo Campagnolo
Musée d’Art et d’Histoire de Genève
-
Virginie Nobs
ORCID : 0000-0001-9852-3413
Université de Genève
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