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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral 1. Confrontation des faits aux perceptions2. Les perceptions au secours des catégorisations quantitatives3. Mesure des perceptions en économie : pauvreté et bienêtre subjectifs4. Ensemble de la trajectoire : rythmes factuels et rythmes perçusConclusionAnnexe Bibliographie Notes de bas de page Auteurs

    États flous et trajectoires complexes

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 1. Données factuelles et perceptions, la place du flou dans l’observation et l’analyse

    Éva Lelièvre, François Roubaud, Christine Tichit et Géraldine Vivier

    p. 29-59

    Texte intégral Bibliographie Références bibliographiques Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    1Les sciences sociales et humaines étudient par définition un objet complexe : l’être humain, conscient, doté de valeurs, de fonctions symboliques, langagières et d’une identité sociale. L’observation d’un objet d’étude aussi singulier, qu’elle soit quantitative ou qualitative, synthétique ou systémique, instantanée ou rétrospective, reste confrontée à la subjectivité des faits et discours qu’elle veut saisir. De prime abord, la manière dont les enquêtés perçoivent la collecte peut influencer leurs réponses, notamment dans le cadre d’opérations de collectes lourdes et formalisées comme les recueils biographiques quantitatifs. L’objectivation reste en outre le souci constant du chercheur qui doit distancer l’objet étudié de ses propres représentations et garder à l’esprit « la fausse neutralité des techniques » utilisées (Bourdieu et al., 1983). En quelque sorte, la question des perceptions, celles des acteurs comme celles des observateurs, est au centre de toute réflexion épistémologique, et donc méthodologique.

    2Les collectes biographiques quantitatives, qui ont suscité des collaborations pluridisciplinaires en s’ouvrant aux apports de l’observation qualitative (GRAB, 1999), ménagent plus que d’autres sources la possibilité d’explorer les liens subtils entre informations factuelles et données de perception. En effet, de par leur nature biographique, ces collectes quantitatives, comme qualitatives, sollicitent des reconstitutions plus ou moins calibrées d’une « histoire » qui est relatée de façon narrative.

    3Dans le cadre de cet ouvrage consacré à la dynamique temporelle, ces données particulières permettent d’examiner les ressorts de l’inscription variable des événements dans le temps. Ce premier chapitre tente de faire le point sur l’utilisation d’éléments de perception dans le repérage temporel et de présenter plus largement des voies à développer concernant tant l’observation que l’analyse.

    4Ainsi, ce premier chapitre aborde les différents aspects de l’usage de la perception à partir d’exemples variés, sans thématique d’application particulière, à la différence des chapitres suivants. Il annonce qu’au-delà de l’association entre quantitatif et qualitatif, ces éléments de perception ne relèvent ni d’un questionnement, ni d’un mode d’analyse exclusivement qualitatif. De plus, le propos sera étendu à l’importance du recueil et de l’utilisation quantitative des éléments de perception au-delà des questions de temporalité.

    5Après avoir fait le point sur l’interprétation des faits a posteriori, préoccupation majeure des enquêtes rétrospectives en termes de perception, les enseignements de la confrontation d’informations factuelles et subjectives recueillies sur une même étape biographique sont identifiés. Cet éclairage provient à la fois de la confrontation de modes d’observation (entretien/ questionnaire) et du rapprochement de deux types de questionnement au sein d’un même questionnaire1. Il est ainsi démontré comment l’introduction des perceptions permet, d’une part, de questionner les catégories statistiques qui prévalent et, d’autre part, de les faire évoluer. En particulier, s’interroger sur des états renvoie à discuter le passage de seuils, dans la mesure où le repérage temporel de leur début et de leur fin s’avère crucial (à partir de quel moment y accède-t-on ? Comment en sort-on ?). La question du repérage d’un réseau sera également exposée puisqu’il s’appuie très fortement sur une évaluation subjective de la part du sujet interrogé.

    6Passant de préoccupations plutôt centrées sur l’observation, l’utilisation d’éléments de perception sera présentée en détail : une présentation de la mesure et de l’utilisation des perceptions en économie viendra illustrer le propos, avant de conclure sur une expérimentation récente qui confronte les chronologies factuelles au découpage proposé par les enquêtés de leur propre biographie.

    7De nombreux exemples sont développés à partir des données de l’enquête Biographies et entourage, dont un des objectifs a en effet été de proposer une démarche de collecte à la croisée du quantitatif et du qualitatif (Lelièvre et Vivier, 2001).

    1. Confrontation des faits aux perceptions

    8Avant d’examiner strictement la confrontation des informations, le caractère narratif des recueils biographiques confère à ces données, y compris lorsqu’elles sont uniquement factuelles, une dimension subjective qui est souvent pointée comme constituant une faiblesse par rapport à leur « qualité ». Il est donc nécessaire, en préambule de ce chapitre traitant de la subjectivité, de faire le point sur cet attribut particulier des collectes biographiques. Cette particularité, qui du coup a eu l’avantage de stimuler une somme de réflexion importante, n’est pas l’apanage du biographique. Il est nécessaire de rappeler que tout questionnement factuel génère des arbitrages, et qu’on ne recueille jamais que ce que l’enquêté peut ou veut répondre.

    1.1. Interprétation a posteriori

    9Du fait des coûts importants d’une collecte prospective2 (durée nécessaire pour obtenir des trajectoires, logistique lourde de suivi), les enquêtes biographiques quantitatives sont le plus souvent rétrospectives. Les travaux méthodologiques, menés lors de l’enquête Triple biographie (GRAB, 1999, p. 59-73 ; Poulain et al., 1991 ; Courgeau, 1985), ont révélé à quel point les données biographiques recueillies avec des outils de collecte appropriés étaient fiables. Les erreurs portent sur la datation exacte des événements, néanmoins dans la mesure où l’on fait attention à ce que l’ordre des divers événements soit correctement remémoré, « la mémoire semble fiable où l’analyse l’exige » (Courgeau et Lelièvre, 1989)3. Les effets de la mémoire, largement traités par Auriat (1996), ne se posent donc pas uniquement en termes de problèmes. Et ce, d’autant plus que les collectes ont perfectionné leurs outils, afin d’assurer la qualité de l’ordonnancement chronologique et de la cohérence des trajectoires recueillies.

    10Il est cependant éclairant ici de survoler de façon pluridisciplinaire les travaux axés sur la reconstruction subjective, éventuellement idéalisée, d’une histoire considérée comme une suite de perceptions.

    11Les limites de la restitution biographique ont été posées en termes « d’illusion biographique » par Bourdieu (1986) ou « d’idéologie biographique » par Bertaux (1997). Ce type de reconstruction est par exemple à l’œuvre dans l’autobiographie réflexive littéraire sous-tendue par un argumentaire précis comme Émile de Rousseau, la première autobiographie du genre (mai 1762). Dans le cadre d’une enquête biographique, cette tendance est mieux contenue par la dimension dialogique et spontanée de l’entretien. Néanmoins, les multiples médiations qui s’interposent entre les expériences vécues par l’enquêté et leur mise en récit contribuent de fait au « lissage de la trajectoire biographique ». Bertaux explicite ce processus de lissage en évoquant les différents niveaux de médiations subjectives qui interviennent. On peut citer notamment le processus de totalisation réflexive (Bourdieu, 1986) qui amène le sujet à attribuer rétrospectivement un sens à l’événement en le resituant par rapport aux autres expériences qu’il a vécues. Leclerc-Olive (1997) dégage pour sa part au moins trois temps de médiations : le temps de l’événement, le temps long de la production du sens de l’événement, et le temps de l’énonciation lié au déclenchement de l’engagement du narrateur. L’analyse des différents temps de la construction subjective du récit est précisément l’objet de l’approche « textualiste » des récits de vie (Dubar et al., 2001). Cette approche privilégie l’analyse de la forme discursive du récit en ce qu’elle relate des effets des médiations qui l’ont façonné. Leclerc-Olive met en parallèle le récit d’un événement biographique individuel avec la trace que laisse le monument historique qui « célèbre un fait révolu, dans un style et avec le sens du moment de la commémoration, et [qu’on] regarde aujourd’hui, marqué par notre propre histoire ». La dimension linguistique et même psychanalytique des récits biographiques prévaut également pour la sociologie clinique qui étudie les interactions entre phénomènes psychiques et sociaux de dimension récurrente et collective, comme les « névroses de classe » qu’a identifiées Vincent de Gauléjac (1987).

    12Les partisans de l’approche « réaliste » des récits de vie restent cependant attachés au postulat que « l’histoire d’une personne possède une réalité préalable à la façon dont elle est racontée et indépendante de celle-ci » (Bertaux, 1997, p. 33). En effet, les multiples médiations subjectives n’affectent pas la succession objective des événements et situations qui jalonnent le parcours. Au contraire, cette structure diachronique du récit n’en ressort que davantage à la comparaison des différents récits d’un corpus. La mise en rapport des nombreuses dimensions des récits permet ainsi d’écarter ce qui relève de la coloration rétrospective et d’isoler à partir des éléments factuels de la biographie, un noyau commun aux différents parcours étudiés : leur dimension sociale (Bertaux, 1997). Or c’est précisément cette succession objective des événements, indépendante des perceptions qui imprègnent le discours, que le recueil factuel des enquêtes biographiques quantitatives s’efforce de saisir.

    13Les enquêtes biographiques quantitatives ont très souvent bénéficié de collectes complémentaires (GRAB, 1999, p. 20). Principalement conduites en parallèle ou a posteriori, celles-ci visaient soit à approfondir ou à compléter l’information collectée sur certains thèmes de l’enquête, soit à recueillir des données contextuelles. Depuis, en particulier en ce qui concerne les explorations qualitatives, certains dispositifs de collecte ont procédé à des entretiens approfondis au stade de la conception du questionnaire biographique4 (Lelièvre et Vivier, 2001). Pour avancer cette réflexion sur les perceptions, la confrontation des informations recueillies selon les deux approches quantitative et qualitative doit être examinée. Cet exercice relève d’une démarche rôdée (Battagliola et al., 1993 ; Lelièvre et Vivier, 2001), dont les enseignements s’avèrent déterminants pour la mise au point d’un questionnement quantitatif.

    14Arrêtons-nous à présent sur deux exemples où perception et évaluation factuelles ne concordent pas nécessairement. Que faire de ces écarts ? Ces éventuelles discordances rajoutent-elles du flou ou permettent-elles d’améliorer l’analyse ?

    1.2. Hébergement : l’observation et la mesure d’un état perçu

    15Le statut résidentiel aux contours flous, plus spécifiquement traité dans le chapitre 4 de cet ouvrage, est une catégorie généralement associée à la problématique de la précarité. Or le regard porté par les pouvoirs publics, les chercheurs et les acteurs, peut diverger très notablement.

    16Indifférent à ce que le chercheur désire recueillir, l’enquêté a sa propre perception des faits. Comme l’illustrent les exemples ci-après, son point de vue ne conduit pas systématiquement à une sous-estimation des pratiques d’hébergement, mais nuance les a priori sur la notion de précarité à laquelle le terme d’hébergement renvoie, et contredit parfois les critères des chercheurs. Certains critères définissant l’hébergement stipulent que l’hébergé et son hôte doivent partager le logement qui constitue leur résidence principale et que, d’autre part, l’hébergé n’est pas l’occupant en titre du logement. Enfin, le logement chez l’employeur ne constitue pas une situation d’hébergement (Grafmeyer, cité par Bonvalet et Lelièvre, 2000).

    17Par ailleurs, le repérage de l’hébergement, lorsqu’il relève du souci des pouvoirs publics, est envisagé comme une situation critique sur laquelle ils sont appelés à agir. Les exemples ci-après dévoilent à quel point il est nécessaire d’élaborer une série de critères spécifiques pour cerner l’association hébergement/précarité, les liens de dépendance entre individus n’étant pas forcément suffisants.

    18André passe un an « chez sa sœur ». Telle que la déclaration est faite, on peut conclure à un hébergement. C’est d’ailleurs comme cela que l’enquêté le donne à voir. Néanmoins, rien ne permet, sans autre précision, de distinguer s’il est hébergé par ou hébergé chez sa sœur. Or, ici, l’information collectée indique qu’André habite dans un logement prêté par sa sœur, alors qu’elle habite en province.

    19Un premier constat est que pour l’enquêté, l’hébergement n’implique pas forcément une situation de cohabitation (André se sent hébergé par sa sœur, alors qu’il est le détenteur principal d’un logement qui lui est prêté). La situation résidentielle est plutôt qualifiée par les acteurs en référence à l’appréciation de l’aide reçue ou donnée qu’elle révèle.

    20À l’inverse, l’hébergement, au titre du repérage statistique de la catégorie peut également ne pas être perçu comme tel (dans les cas suivants de Jacqueline ou d’Anna).

    21Jacqueline depuis son mariage vit dans les logements de fonction successifs de son mari, proviseur d’établissements scolaires, puis recteur d’académie, et elle ne s’imagine pas hébergée ! Or, de chez son père à chez son mari, jamais elle n’a été détentrice ou codétentrice du statut de son logement.

    22Anna, comme jeune fille au pair, dispose d’une chambre dans l’appartement de ses employeurs : logée par l’employeur elle n’est donc pas en situation d’hébergement. Devenue une amie de la famille, elle continue d’y habiter sans y exercer aucune activité en contrepartie, de logée par l’employeur elle devient hébergée par ses amis. Ce qui est intéressant dans ce cas, c’est que Anna vit cette situation comme une amélioration de ses conditions de logement et ne se perçoit pas comme hébergée, alors que son statut résidentiel devient plus précaire et dépendant uniquement de sa relation amicale.

    23Les enseignements, tirés ici de l’examen des perceptions, signalent à quel point un statut renvoie à des références diverses, non seulement pour les individus, mais également pour les chercheurs. Effectivement, l’hébergement fait l’objet d’études de l’occupation des logements, ou alternativement de la solidarité familiale, ou encore de la sociabilité. L’hébergement peut aussi être envisagé de façon plus économique, comme une ressource ou comme une charge. Enfin, c’est également souvent une préoccupation des pouvoirs publics du point de vue de la précarité ou de la fiscalité.

    24Ces diverses perspectives requièrent la mobilisation de critères de repérage différents. Sans anticiper trop sur le chapitre 5 de cet ouvrage, ceux-ci vont également dépendre de la durée des situations observées et du moment étudié dans les parcours individuels.

    25Ainsi, les éléments de perception indiquent la nécessité d’adapter les critères de repérage selon les finalités de l’étude. Les différentes facettes de ce statut ne peuvent se résumer à une définition facilement univoque.

    1.3. Carrière professionnelle versus activité principale

    26Le repérage du milieu social d’origine des individus constitue un enjeu important dans différents champs de recherche, qu’il s’agisse de l’étude de la socialisation, de la mobilité professionnelle ou sociale des individus.

    27Par exemple, l’étude de la mobilité sociale s’appuie sur la comparaison des appartenances professionnelles de l’enquêté et de son père (Thélot, 2004 ; Vallet, 1998). La question se pose alors de connaître sur quels critères identifier la catégorie socioprofessionnelle paternelle, compte tenu de l’évolution potentielle de la carrière. Dans une analyse critique des enquêtes utilisées pour appréhender la mobilité sociale, Merllié (1994, p. 173) souligne que le moment de repérage de la profession du père n’est pas, ou pas clairement, identifié, ou qu’il varie d’une enquête à l’autre5 de sorte que l’on ne situe pas « pères et fils au même moment de leur cycle de vie » et que « la mobilité intragénérationnelle vient toujours plus ou moins brouiller le point de vue pris sur la mobilité intergénérationnelle ». De façon conventionnelle, et notamment dans les enquêtes Insee en France, on interroge sur la profession du père au moment où l’enquêté a achevé sa scolarité. Néanmoins, l’idéal semblerait être de disposer de l’ensemble de la trajectoire professionnelle des pères et des fils.

    28Dans l’enquête Biographies et entourage, l’intégralité de la trajectoire d’activité des parents a été recueillie6. Elle retrace les différentes professions exercées par les personnes, mais aussi les éventuelles périodes de chômage ou d’inactivité qu’il s’agisse d’études, d’activités bénévoles ou de périodes de captivité pendant la guerre, etc. En outre, à l’issue de cette reconstitution des parcours du père et de la mère, « l’activité principale » de chaque parent, telle que perçue par l’enquêté, a été recueillie par la question suivante :

    Q. Récapitulons, pour vous, quelle a été son activité principale ?

    29Celle-ci permet alors d’identifier la façon dont chaque enquêté se représente l’activité professionnelle de ses parents et de la mettre en perspective avec l’ensemble de la trajectoire.

    30Des premières exploitations des données relatives à « l’activité principale » de la mère7 des enquêtés révèlent, notamment, qu’une mère sur deux est déclarée « au foyer » (52 %). Pourtant, la majorité de celles déclarées « au foyer » (54 %) ont également exercé au moins une activité professionnelle au cours de leur vie. A contrario, parmi celles déclarées actives par un de leurs enfants enquêtés (soient 48 % des mères), un tiers (32 %) ont aussi connu un épisode de vie au foyer et auraient pu être déclarées comme telle.

    31Pour examiner plus précisément la façon dont s’articulent « trajectoire maternelle » et « activité principale de la mère déclarée par l’enquêté » dans les cas où une alternative de déclaration entre « active occupée » et « mère au foyer » était possible (soient 1 238 mères concernées), les durées vécues dans chacun de ces statuts8 ont été confrontées. Il ressort que la grande majorité des femmes déclarées « au foyer » (79 %), l’ont effectivement été pour une durée supérieure à celle où elles exerçaient un emploi. Le même constat s’impose pour les femmes déclarées actives : la majorité d’entre elles (62 %) ont plus longtemps occupé un emploi qu’été inactives. Toutefois, plus d’un tiers de ces femmes (soit 37 %) ont à l’inverse été plus longtemps au foyer qu’active occupée. Dans ce cas, l’activité professionnelle de la mère a été privilégiée par rapport à son statut de « femme au foyer », même si celui-ci a été occupé plus longtemps.

    32Ces quelques chiffres très préliminaires indiquent qu’une évaluation est faite par les individus. La prise en compte d’autres paramètres et articulations entre « trajectoire » et « activité principale déclarée » permettra d’aller plus loin pour comprendre les principes qui régissent le choix effectué dans les cas où une alternative de déclaration est possible. Entre autres, à quel moment de la trajectoire se place la situation professionnelle déclarée : correspond-elle à l’enfance, à l’adolescence de l’enquêté ? Le déclaratif varie-t-il selon la hiérarchie sociale, le prestige de l’activité exercée ? Y a-t-il des différences selon le sexe ou la catégorie sociale de l’enquêté ? On saisit ici l’intérêt et le potentiel d’une double approche mettant en regard la trajectoire et l’activité principale des parents, telle qu’elle peut être perçue et restituée par les enquêtés. Ces deux types d’informations pouvant être confrontés, mais aussi utilisés, pour des usages complémentaires.

    2. Les perceptions au secours des catégorisations quantitatives

    33À ce stade, il est intéressant d’indiquer la force de proposition des éléments subjectifs. En particulier, les exemples suivants présentent comment cette information particulière permet d’« ouvrir » les critères de définition pour identifier des états ou des catégories que les nomenclatures n’ont pas prévus, et permettre par là même l’évolution, le renouvellement nécessaire des nomenclatures.

    2.1. Comment une exploration qualitative améliore les catégorisations statistiques : les femmes chefs de ménages

    34Le processus de recherche quantitatif produit des catégories théoriques parfois contestables en regard de la complexité sociale qu’elles sont censées couvrir. Pour ce qui est du recueil biographique, plusieurs travaux, et notamment ceux de Claude Dubar et Didier Desmazières (2001), ont en partie signifié que les catégories d’appartenance individuelle ne recouvrent pas toujours les catégories théoriques d’identité professionnelle que manie habituellement le chercheur en sociologie du travail. En travaillant directement sur le discours des enquêtés recueilli dans le cadre de récits de vie, ils ont mis à jour des catégories endogènes plus complexes et bien distinctes de l’arsenal théorique de leur discipline.

    35Les méthodes qualitatives présentent de plus en plus d’outils adaptés à la saisie et au traitement des perceptions individuelles. Plutôt que de les bouder, les approches quantitatives doivent s’en inspirer, ou tout du moins les combiner à leur propre démarche. Illustrons comment une catégorie statique, un état, replacé dans une histoire à partir d’entretiens qualitatifs, permet de revisiter les catégories de l’analyse quantitative.

    36Au point de départ d’une recherche menée par Christine Tichit (2002) au Cameroun se posait la question de l’interprétation des taux de femmes chefs de ménage en Afrique. Dans la littérature alors disponible sur la question, ces taux appuyaient des argumentations variées, voire opposées. Ils étaient à la fois appréhendés comme indicateurs d’autonomisation féminine (Bisilliat, 1997) ou au contraire comme témoins de déstructuration familiale (Vimard, 1996), ou même comme des indices de précarisation dans le contexte de la crise qui s’est généralisée en Afrique au cours des vingt dernières années (Bessis, 1996 ; Marcoux, 1997). Ces différentes interprétations, parfois contradictoires, renvoyaient en fait à une large palette de définitions du statut et de la fonction de « femme chef de ménage ». Or la définition statistique, conçue pour le repérage exhaustif des ménages et de leurs résidents dans un objectif de dénombrement, répond à de simples critères opérationnels, bien plus modestes que ceux qui président aux interprétations des taux de « femme chef de ménage ». En outre, ces analyses étaient extrapolées à partir d’informations transversales minimales (de recensements et enquêtes démographiques ou de consommation).

    37Pour dépasser ces interprétations contradictoires et éprouver les définitions catégorielles, des entretiens furent menés auprès de femmes correspondant à la définition statistique de chef de ménage, dans une perspective longitudinale pour relier l’historique des différents événements évoqués par les variables transversales (descendance atteinte, activité…) à la trajectoire résidentielle et notamment l’ancienneté de l’autonomie résidentielle. Le recueil des récits de vie fut doublé d’un repérage factuel systématique directement inspiré des méthodes de collecte biographiques quantitatives (la fiche Ageven9), qui simplifia considérablement l’analyse de contenu explicite et implicite des récits. Les différents types d’itinéraires féminins qui ressortent de ce terrain, et surtout le discours des enquêtées sur leur trajectoire ont apporté un éclairage nouveau sur la question des femmes chefs de ménage.

    38Une catégorie déconstruite et restructurée, femmes chefs de ménage versus monoparentalité, en résulte. Pour ce qui est de la monoparentalité, cette situation est largement associée aux femmes chefs de ménage puisque plus de 80 % d’entre elles au Cameroun vivent en structure monoparentale. Or les récits renvoient à des expériences de monoparentalité qui précèdent celles de chef de ménage et qui s’en distinguent fortement, alors que la monoparentalité est souvent perçue comme l’apanage des femmes chefs de ménage. De fait, les mères qui sont hébergées avec leurs enfants (sans leur conjoint) dans d’autres ménages n’en sont a fortiori pas le « chef ». De plus, leur situation ne peut être révélée qu’à partir de l’analyse détaillée de la composition des ménages, qui est rarement disponible dans les enquêtes et recensements. L’existence d’une monoparentalité « dépendante », immergée dans les ménages d’accueil et de fait statistiquement invisible à partir des recensements et de la plupart des enquêtes, reste dans l’ombre.

    39Or les données quantitatives (en l’occurrence les enquêtes de Démographie et de santé, EDS) permettent d’appréhender ces situations de monoparentalité dépendantes, au prix d’un traitement détaillé des liens de parenté entre membres du ménage. Ces résultats ont donc suscité un retour aux données disponibles pour évaluer le poids démographique de cette « monoparentalité dépendante », à partir de l’identification de noyaux secondaires dans les ménages couverts par les EDS.

    40Premier résultat inattendu, la monoparentalité des femmes chefs de ménage ne représenterait finalement qu’un tiers de la monoparentalité effective au Cameroun. Si l’on revient maintenant aux perceptions et au vécu de la monoparentalité, il apparaît que son caractère dépendant ou autonome s’avère pratiquement indissociable de l’activité des femmes. En effet, l’exercice d’une activité ou l’existence d’une source de revenus, est l’une des conditions de l’avènement et du maintien du statut de chef de ménage. C’est ce qui distingue fondamentalement la monoparentalité dépendante de celle des femmes chefs de ménage, vécue comme plus autonome et moins contrainte économiquement.

    41Les femmes chefs de ménage qui ont les moyens de leur autonomie résidentielle représentent de fait la catégorie monoparentale la moins précaire. On a ainsi abouti à une conclusion nuancée sur la précarité des femmes chefs de ménage en identifiant, d’une part, que seulement un tiers des femmes en situation de monoparentalité ont les moyens de leur autonomie résidentielle et, d’autre part, que les femmes chefs de ménage ne constituent que la partie émergée de l’iceberg de la monoparentalité !

    42Ce détour par la question de la monoparentalité éclaire les limites de l’utilisation de la catégorie des femmes chefs de ménage comme indicateur de pratiques familiales qui dépassent non seulement le cadre de l’autonomie résidentielle féminine, mais renvoient à des potentialités économiques inattendues. Il est alors clair que les impasses rencontrées dans l’analyse des états (représentés ici par une des catégories « classiques » de l’analyse quantitative transversale) peuvent bénéficier, d’une part, de l’éclairage biographique qui permet d’identifier les éléments de leur construction dans le temps et, d’autre part, des perceptions individuelles – explorées ici de façon qualitative – qui permettent de revisiter les données quantitatives et d’enrichir l’analyse en tenant compte des états dans toute leur complexité.

    2.2. Intégration des perceptions pour saisir la diversité des réalités rencontrées : être en couple ou pas ?

    43Dans l’enquête Biographies et entourage, le questionnement s’en tient (à l’exception des synthèses dont il sera question dans une section suivante) à un recueil factuel et n’aborde pas les interprétations rétrospectives, telles que les motivations. Par contre, si le recueil des perceptions ne vise pas ici à expliciter des causalités, il ouvre le champ à des catégories inexplorées.

    44La vie matrimoniale des individus est le plus souvent abordée à travers l’histoire de leurs mariages et de leurs mises en couple cohabitantes. Néanmoins, lorsqu’il s’agit de reconstituer, dans le cadre d’une approche biographique, la trajectoire conjugale d’un individu et de comprendre les interactions entre vie de couple et parcours professionnel ou résidentiel, apparaît la multiplicité des formes d’union et des « situations de couple » (chapitre 2).

    45Or, cette diversité nécessite d’envisager, parallèlement aux unions institutionnalisées par le mariage ou formalisées dans le cadre d’une cohabitation, d’autres modalités de vie de couple qui reposent davantage sur la perception des individus. Dans l’enquête Biographies et entourage, quatre questions visaient ainsi à saisir la situation matrimoniale au moment de l’enquête et les différentes unions qui jalonnent la vie des enquêtés.

    Q. Quelle est votre situation matrimoniale actuelle ?
    Célibataire (jamais marié(e))
    Marié(e) pour la 1re fois
    Séparé de fait
    Divorcé(e) ou séparé(e) de corps
    Remarié(e)
    Veuf(ve)

    Q. Actuellement, vivez-vous en couple, marié ou non ?
    Oui
    Oui à temps partiel
    Non

    Q. Combien de fois vous êtes-vous marié(e) ?

    Q- (En dehors de vos époux/épouses) Pouvez-vous préciser avec combien de personnes vous avez formé un couple pendant plus d’un an ?

    46Le fait d’identifier une relation comme étant une relation de « couple » confère un dénominateur commun et donc une certaine homogénéité aux différentes unions collectées. Néanmoins, le degré et le mode de formalisation de chacune varient du mariage à la cohabitation et au sentiment, plus subjectif, « d’avoir formé un couple » avec quelqu’un. Laissée à la libre appréciation du répondant, l’idée de « former un couple » n’est donc soumise à aucun critère prédéfini par le chercheur10. Seule la perception de l’enquêté compte : si celui-ci considère former (ou avoir formé) un couple avec quelqu’un, alors l’union à laquelle il se réfère est prise en compte.

    47Cette démarche a le mérite d’approcher plus finement la réalité des parcours de vie. Elle dépasse la seule collecte des événements et des états, qui sont objectivés par un marqueur social clairement défini (mariage, cohabitation), pour prendre en compte des événements et des états, tout aussi tangibles, mais dont les contours sont plus flous ou plus subjectifs. Cependant, elle achoppe ici sur un traitement différentiel du temps et des modes de datation.

    48En effet, dans l’enquête Biographies et entourage, les dates de début des unions mariées et/ou cohabitantes ont été repérées (comme elles le sont habituellement) à partir de l’événement « scellant » l’union, à savoir le mariage et/ou la mise en ménage (voir question ci-dessous). En revanche, et alors qu’aucun « événement repère » univoque et clairement identifiable ne permet, a priori, de faire date, la datation des unions non formalisées s’est appuyée sur la subjectivité de l’enquêté, c’est-à-dire sur ce qui, de son point de vue, marque le « début de la relation », qu’il s’agisse de la première rencontre, de la première relation sexuelle ou de tout autre marqueur (ou ensemble de marqueurs) qui fonde pour lui cette relation comme relation de couple.

    Q. Dates et événements matrimoniaux

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    49S’il s’agit là d’un premier pas important, deux arguments militent en faveur du recueil des dates de « début de relation de couple » quel que soit le type d’union considéré. En premier lieu, la procédure ici adoptée introduit une hétérogénéité dans la mesure des durées d’unions, qui débutent variablement selon le type d’union au mariage, au début de la cohabitation ou à celui de la relation amoureuse. En second lieu, on peut raisonnablement penser que rares sont les couples qui se marient ou emménagent le lendemain de leur rencontre. L’influence de la relation de couple sur les autres domaines de la biographie est donc vraisemblablement antérieure aux événements initiateurs retenus pour en repérer l’origine, dans les unions formalisées comme dans les autres. Ainsi, par souci d’homogénéité comme de pertinence du matériau collecté, il semble plus consistant de collecter (en plus des autres marqueurs que sont le mariage et la cohabitation) la date de « début de la relation », quel que soit le type d’union. Le nombre croissant d’unions non formalisées en renforce l’intérêt. Dans cette optique, les repères sur lesquels s’appuient les enquêtés pour déterminer l’année de début de leur relation pourraient utilement être explicités.

    2.3. Reconstituer un réseau de proches, un entourage

    50Pour reconstituer l’entourage de l’enquêté, une série de personnes sont systématiquement renseignées et désignées par le type de lien qui les relie à l’enquêté, qu’il soit familial (lien de sang ou lien conjugal), ou qu’il soit résidentiel (l’ensemble des personnes avec qui l’enquêté a vécu au moins une année). Mais on fait également appel à des évaluations rétrospectives pour élargir l’entourage à d’autres personnes qui auraient joué un rôle important dans la vie de l’enquêté. Il s’agit de la désignation a posteriori des personnes qui constituent l’ensemble des proches : une étape supplémentaire de la prise en compte de la perception des enquêtés.

    51Initialement, ce questionnement a été exploré par les enquêtes portant sur la reconstitution des réseaux de relations. La désignation au sein du réseau de ceux qui constituent les proches et des critères de désignation de ceux-ci a été mise en œuvre dans l’enquête Proches et parents (Bonvalet et al., 1993). Cette enquête, conduite en 1990 à l’Ined, avait trois objectifs principaux : approfondir la connaissance de la famille étendue, explorer le réseau d’affinité et étudier les usages sociaux du réseau familial et amical. Le questionnaire, après avoir décrit les aides reçues et données (pour les études, l’emploi et le logement) par l’enquêté au long de son existence, aborde l’univers des proches, puis pour chacun des membres de la famille de Ego et de son conjoint sont recueillies des informations concernant l’âge, le lieu de résidence, etc. Pour explorer le réseau d’affinité, les concepteurs de l’enquête ont pris le parti de demander aux enquêtés d’énumérer leurs « proches » :

    Q. Nous allons à présent parler des personnes que vous considérez comme vos proches. pouvez-vous les énumérer, qu’ils soient des amis ou des membres de votre famille ou belle-famille ?

    52Ils peuvent ainsi distinguer trois types de réseaux : celui de la famille étendue, celui des proches et celui de l’entraide, les trois ne se recouvrant pas nécessairement. Ce questionnement s’est avéré très opérationnel (Bonvalet et al., 1999 ; Bonvalet, 2003) et les analyses très riches qui en sont tirées ont incité à étendre dans une perspective longitudinale ce type de questionnement basé sur un critère subjectif.

    53Examinons ici, comment se ménagent ces différents recours à des critères de perception dans les enquêtes quantitatives biographiques.

    2.4. Des « père » et « mère » aux « pères et mères »

    54Dans l’enquête Biographies et entourage, la catégorie des « parents », généralement pensée sous l’angle des figures, uniques et exclusives, du « père » et de la « mère » biologiques, s’est rapidement avérée inadaptée à la réalité des parcours rencontrés. En effet, les premières versions du questionnaire interrogeaient « simplement » sur les dates de naissance, et éventuellement de décès, des « parents » sans spécifier d’aucune façon ce terme, ce qui témoigne implicitement du caractère arrêté et non ambigu de ce qui était attendu. Or les premiers tests ont révélé que plusieurs « paires » de parents pouvaient apparaître (parents adoptifs succédant aux parents biologiques morts en déportation par exemple) et qu’aucune n’était plus importante ou plus légitime que l’autre. Aucune sélection ne pouvait donc être pertinente dans le cadre d’une enquête biographique étendue à l’entourage des répondants. Dans le test suivant, le questionnement a donc été élargi à tous « ceux qui ont joué un rôle parental ». Cette extension a permis de saisir les parents adoptifs et de confirmer l’existence, non négligeable, de figures additives et/ou alternatives aux parents géniteurs : sur 116 enquêtés, 37 ont cité au moins une personne ayant exercé pour eux un rôle parental. Toutefois, cette nouvelle approche a également révélé la complexité de la notion de « parent », entre cadre biologiquement et/ou socialement institué, d’une part, et vécu et/ou perception individuels, d’autre part. Ainsi, les conjoints des parents (i.e. les beaux-parents), susceptibles d’apparaître dans cet espace, n’ont pas toujours été mentionnés par les enquêtés comme des personnes ayant exercé pour eux un rôle parental, y compris lorsqu’ils avaient corésidé de longues années ensemble. En revanche, d’autres figures, qui ne sont habituellement pas pensées dans un tel rôle, ont été mentionnées, élargissant ainsi de façon plus élective l’univers des référents parentaux (grands-parents, oncles et tantes, mais aussi voisins, nourrices, employeurs...).

    55Dans la version définitive du questionnaire, la catégorie des « parents » combine en définitive différents types de liens. Les uns sont institués par des liens biologiques, juridiques ou sociaux (parents biologiques et, le cas échéant, parents adoptifs, tuteurs et beaux-parents). Les autres, plus électifs, se référent au vécu et à la subjectivité des enquêtés (personnes ayant joué un rôle parental) et sont explicités par différentes questions ouvertes qui permettent d’en cerner le contenu (Lelièvre et Vivier, 2002 ; Lelièvre et al., 2005 ; Vivier et al., 2005). Dans le questionnaire sont ainsi recueillies successivement les trajectoires des parents biologiques, des parents adoptifs et des conjoints des parents, puis la fiche suivante explore :

    Q. Y a-t-il des personnes ayant joué pour vous un rôle parental ?

    56Les premières analyses indiquent qu’une grande partie des enquêtés ont eu des référents parentaux et éducatifs autres que leurs parents géniteurs avant d’atteindre l’âge de 15 ans.

    57Selon le tableau 1, 21 % de la population enquêtée a cité au moins une personne ayant joué un rôle parental11, soient 803 personnes mentionnées pour un tel rôle. Essentiellement féminines (68 % contre 32 % d’hommes), ces figures parentales sont aussi le plus souvent apparentées à l’enquêté (87 %). Il existe néanmoins une grande diversité de liens qui recouvrent trois générations d’individus :

    • 54 % appartiennent aux générations des grands-parents, voire des arrière-grands-parents ;

    • 25 % appartiennent à celles des parents : tantes, oncles, conjoints des parents… ;

    • et 8 % s’inscrivent dans les générations des enquêtés : sœurs, frères, cousins…

    58Enfin, 13 % des figures parentales n’ont au contraire aucun lien de parenté avec l’enquêté. Il s’agit alors de nourrices, d’employeurs, d’employés des parents, d’amis de la famille, mais aussi d’instituteurs, de voisins, etc.

    TABLEAU 1. PROPORTIONS D’ENQUÊTÉS CONCERNÉS PAR LES FIGURES PARENTALES ALTERNATIVES, RELAIS ÉDUCATIFS ET PERSONNES IMPORTANTES AVANT 15 ANS

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    Source : Biographies et entourage, échantillon représentatif de 2 830 Franciliens nés entre 1930 et 1945.

    2.5. De l’univers parental aux personnes importantes, une ouverture plus difficile

    59L’ambition d’étendre le questionnement à un entourage à géométrie variable (adapté à chaque enquêté), en explorant l’existence d’autres figures qui ne sont ni explicitement ni systématiquement désignées dans le questionnaire, s’avère plus problématique.

    60En effet, après qu’aient été recueillies les informations sur les figures de l’entourage fixées a priori, l’enquêté est invité à citer d’autres personnes ayant joué un rôle clef dans sa vie :

    Q. En dehors de ces personnes12, y en a-t-il d’autres, amis, famille et belle-famille, collègues…, qui ont été ou sont importantes pour vous, positivement ou négativement ?

    61Aucun rôle précis ne guide cette fois l’enquêté, la requête porte uniquement sur le fait d’avoir été « important ». Le constat de cet exercice fait à partir des 2 830 questionnaires est celui d’une grande hétérogénéité du déclaratif dans un univers beaucoup plus large et moins balisé que celui des référents parentaux… Hétérogénéité de plusieurs ordres : le nombre de personnes citées, leurs identités et leurs rôles varient considérablement. Il conviendra de chercher si des régularités de ces variations sont identifiables, cependant d’autres enjeux apparaissent également :

    • alors que l’objectif visait à ouvrir l’univers de l’entourage à des personnes que l’on n’avait pas encore évoquées, certaines figures déjà questionnées resurgissent. Cet espace de questionnement plus ouvert semble alors être utilisé pour qualifier, notamment affectivement des personnes « simplement décrites » précédemment (le beau-père dur, la conjointe adorée) ;

    • des figures symboliques apparaissent (Dieu, Tintin, de Gaulle), référence morale, guide spirituel, imaginaire.

    62On entrevoit nettement ici s’exprimer la tension entre perception individuelle, approche quantitative, élaboration de sens a posteriori…

    63Néanmoins, l’exploration sur la période de l’enfance et de l’adolescence des personnes citées apporte un éclairage intéressant : en premier lieu, 67,5 % des 2 830 individus enquêtés ont cité au moins une personne ou un groupe de personnes ayant joué pour eux un rôle important durant l’enfance ou l’adolescence13. Les groupes cités sont principalement des pairs (bande de copains, la chorale, l’équipe de basket…) et les personnes s’inscrivent principalement dans les sphères familiales (pour 48 % d’entre elles) et amicales (38 %). Elles sont généralement plus âgées que l’enquêté (63,5 %). Les circonstances ou les raisons pour lesquelles elles ont été citées indiquent qu’une partie d’entre elles ont alors joué un rôle affectif et éducatif. À ceux-là s’ajoutent des figures plus électives (13 %) qui recouvrent aussi des liens éducatifs, parentaux ou professionnels (famille d’accueil, surveillant, instituteur…), noués dans un cadre contractuel (employé de maison, employeur…) ou de nature plus symbolique (marraine, religieux, pasteur…).

    64On voit bien ici que l’introduction de catégories « déclarées », bien que porteuse d’information, se prête difficilement à l’exploitation statistique, y compris lorsque cette information est collectée en nombre. Néanmoins, l’analyse de ces données fragiles dans leur comparabilité interindividuelle permettra sans doute d’identifier certains ressorts de l’évaluation subjective.

    3. Mesure des perceptions en économie : pauvreté et bienêtre subjectifs

    65À ce stade, la description des différents termes de l’association entre quantitatif et qualitatif a été réalisée, et plus précisément la prise en compte des éléments de perception qui ne sont pas nécessairement issus d’un questionnement qualitatif.

    66Au-delà de la collecte, les éléments de perception font depuis quelque temps une entrée en force très remarquable dans la plus dure des sciences molles : l’économie. S’il s’agit en fait d’un sujet déjà cher aux fondateurs de l’économie moderne dès le xviiie siècle (Smith, 1759), cette tradition avait quasiment disparu depuis, au profit d’une approche strictement matérialiste, la monnaie étant censée représenter la seule métrique de référence. L’intérêt pour les variables subjectives commence même à voir le jour dans le champ plus spécifique de l’économie du développement. Il est clair que si cette incursion était motivée par la difficulté d’obtenir des statistiques socio-économiques classiques dans des pays où la statistique est structurellement déficiente, et donc se poser en substitut aux systèmes d’informations existants, une telle voie devrait être condamnée. En revanche, la perspective semble beaucoup plus prometteuse si elle est conçue comme complémentaire à la statistique dure. En effet, dans des contextes où le placage de catégories venues du Nord apparaît le plus inapproprié et où les échecs répétés des programmes de développement ont des conséquences vitales, il est grand temps de commencer à s’interroger sur ce qu’en pensent réellement les intéressés, à prendre en compte leur regard, leurs aspirations, et donc leur perception des choses…

    67Happiness and economics. How the economy and institutions affect human well-being (Frey, Stutzer, 2002) : le titre de cet ouvrage, que l’on pourrait traduire par Bonheur et économie, semble à première vue tellement incongru qu’il laisse à penser qu’il s’agit d’un nouvel avatar de la littérature de gare, découvert au rayon Développement personnel entre Comment vaincre sa timidité (en deux volumes) et Les recettes infaillibles d’un plan de carrière réussi du Docteur Gibaud. Le sourire sans nuages des deux auteurs suisses, dont la photo est affichée en quatrième de couverture, ne vient-il pas confirmer qu’enfin est livrée au commun des mortels la recette du fameux bonheur suisse ? Pourtant, la publication de l’ouvrage, par la prestigieuse maison d’édition de l’université de Princeton, donne quelques gages de sérieux à son contenu. Les auteurs (deux respectables économistes de l’université de Zurich, ayant publié sur ces questions dans les plus grandes revues internationales) reconnaissent eux-mêmes que le terme même de bonheur (un sentiment) entre difficilement dans la catégorie des concepts scientifiques, et pourtant… On y découvre un pan passionnant de la littérature économique, méconnu en France, tout particulièrement dans le champ de l’économie du développement.

    68Après avoir mis en question la vue conventionnelle de l’utilité en économie et discuté des questions de mesure, les auteurs traitent des très classiques facteurs économiques du bonheur, puis de façon plus originale s’intéressent aux effets du politique sur le bonheur. On y trouve des résultats particulièrement intéressants, touchant différents champs de l’économie. D’abord, si le revenu compte, il ne constitue pas l’ultime mesure du bien-être : l’argent ne fait pas (tout) le bonheur ! Comment s’expliquer alors que dans les pays où l’on dispose de séries longues (au Japon ou aux États-Unis depuis les années 1950), les données agrégées attestent d’une forte croissance du revenu par tête, alors que l’indice de satisfaction dans la vie reste constant ? Cet apparent paradoxe se dénoue si l’on accepte que le bonheur est socialement conditionné et fondamentalement dépendant des anticipations. Plus déstabilisant pour la théorie économique mainstream, le chômage apparaît bien comme une source de « mal-être », puisque à revenu équivalent, les chômeurs sont moins heureux que les autres. Ceci va donc à l’encontre du concept de chômeurs volontaires et de l’idée que ces derniers sont des opportunistes qui cherchent à profiter d’un trop généreux système d’allocations. Enfin, les auteurs, d’après leurs données suisses, signalent que le développement des institutions démocratiques et la participation politique sont des arguments déterminants du bonheur. Pour d’aucuns, certains de ces résultats peuvent paraître évidents. En fait, ils bousculent sérieusement la science économique, car ils n’avaient jusqu’ici pas été intégrés, faute en partie de cadre conceptuel, mais surtout de données pour valider les hypothèses.

    3.1. Un champ privilégié : pauvreté et bien-être subjectif

    69Dans les pays développés, la littérature économique sur le bien-être subjectif et le bonheur est en expansion rapide. L’économie s’empare ici d’un chantier jusque-là plutôt réservé aux psychologues, voire aux sociologues. L’attribution en 2002 du prix Nobel d’économie à Daniel Kahneman pour ses travaux dans ce domaine (voir Kahneman, Diener et Schwarz, 2003) indique que ce champ de recherche est à la fois considéré comme une sous-discipline légitime de l’économie et qu’elle n’est somme toute pas si récente. Un certain nombre d’économistes de renom lui prédise même un avenir fécond, pour elle-même (« The scientific study of happiness is only just beginning. It should become a central topic in social science ». Layard, 2003), mais aussi pour creuser des pistes de recherche moins balisées, qui connaissent aujourd’hui une forte effervescence, comme l’étude des interactions sociales (« … Experiemental and subjective data will have to play important roles in future efforts to learn about social interactions ». Manski et Straub, 2000).

    70Dans les pays en développement, il s’agit d’un chantier nouveau, en particulier en Afrique subsaharienne. Si les données faisaient jusqu’à maintenant défaut, la situation évolue très vite. Il existe des raisons structurelles à cet engouement. L’économie du bien-être a toujours été au cœur du programme scientifique des économistes. L’approche subjective permet de questionner des thématiques centrales, comme la question des préférences et de la rationalité des acteurs en Afrique, jusque-là réservées aux anthropologues et sociologues. Mais, il existe aussi une conjonction de facteurs scientifiques et politiques qui devrait conduire un nombre croissant de chercheurs à s’y intéresser :

    • après deux décevantes décennies d’ajustement structurel, l’aide publique au développement est maintenant massivement focalisée sur la lutte contre la pauvreté. Ainsi, plus de soixante pays en voie de développement (PED) ont rejoint les deux initiatives jumelles de réduction de la pauvreté (DSRP : document stratégique de réduction de la pauvreté) et de la dette extérieure (PPTE : pays pauvres très endettés), lancées au niveau international par les institutions de Bretton Woods à la fin des années
      1990. On passe ainsi d’une approche instrumentale des politiques, fondée sur le Consensus de Washington14, à une approche centrée sur les résultats (réduire la pauvreté) ;

    • après un règne sans partage de la conception monétaire de la pauvreté (privation de revenu), son caractère multidimensionnel est enfin unanimement reconnu, comme en atteste le rapport sur le développement dans le monde consacré à la pauvreté, publié par la Banque mondiale en
      2001. Dans la lignée des travaux de Rawls et de Sen, l’extension du concept de pauvreté conduit à prendre en considération non seulement les ressources monétaires, mais aussi la satisfaction des besoins essentiels (santé, éducation), les « capabilités », la participation et l’exclusion sociale ou encore les libertés. Les indicateurs composites, développés par le Pnud depuis le début des années 1990 (indicateur de développement humain, indicateur de pauvreté humaine), intègrent certaines de ces dimensions non monétaires.

    71De plus, l’accent est mis dorénavant sur l’économie politique des réformes, qui fait de la participation des populations une condition essentielle de leur réussite. Cette orientation est une puissante incitation à prendre en considération le point de vue des populations, et tout particulièrement celui des pauvres. À un moment où les concepts d’empowerment, d’accountability et de voicing sont intégrés au cœur des politiques publiques, les enquêtes sociopolitiques et les sondages d’opinion représentatifs constituent un moyen original pour aborder cet immense chantier encore peu exploré, qui vient en complément des approches qualitatives plus traditionnelles (Narayan et al., 2000). Outre leur apport à la connaissance de phénomènes sociaux et politiques méconnus, ces outils peuvent jouer un rôle important dans la conduite des politiques publiques en révélant le point de vue et à accroître le pouvoir de négociation de groupes sociaux traditionnellement en marge des processus de décision. Une utilisation plus systématique des sondages d’opinion, qui permettent de combiner questions subjectives et objectives (pratiques, niveaux de satisfaction, etc.), devrait servir entre autres à promouvoir la mise en œuvre des Droits de l’homme et la réalisation du développement humain, en participant à l’élaboration des politiques. Les enquêtes statistiques présentent un intérêt encore plus évident lorsqu’il s’agit de relayer et d’« écouter la voix des pauvres » (Razafindrakoto et Roubaud, 2002 ; 2005a). Le plus souvent, leurs intérêts ne sont pas portés par la représentation politique, qu’elle soit ou non issue des élections, tandis que les corps intermédiaires constitués censés les représenter (coopératives de producteurs, associations d’usagers, etc.) ne sont pas suffisamment puissants pour faire valoir leurs revendications.

    72Les approches subjectives du bien-être et de la pauvreté par voie d’enquêtes permettent donc de traiter un vaste spectre de questions et d’élaborer une batterie d’indicateurs, liés aux pauvres et à la pauvreté : perception de la pauvreté et de ses causes, expression des demandes et révélation des préférences, attitudes et comportements, indices de satisfaction, etc. Elles possèdent de bonnes propriétés théoriques (pas d’imposition des préférences, non-réduction au seul revenu). De plus, elles sont beaucoup plus faciles à collecter que les mesures monétaires, dont une des principales limites est justement leur manque de fiabilité, tout particulièrement dans les pays en développement où les capacités statistiques sont faibles. Un échantillon de questions, portant sur le bien-être et la pauvreté subjective, telles qu’elles apparaissent dans les questionnaires appliqués dans différents pays développés (Économie et statistique, 2005), mais également en Afrique et en Amérique latine (Herrera, Razafindrakoto et Roubaud, 2005) est proposé ci-dessous :

    Q. Étant donné le revenu de votre ménage, vous estimez que :
    1. Vous vivez bien
    2. Ça va à peu près
    3. Il faut faire attention
    4. Vous vivez difficilement

    Q. Quelle est la situation financière actuelle de votre ménage ?
    1. Vous arrivez à mettre pas mal d’argent de côté
    2. Vous arrivez à mettre un peu d’argent de côté
    3. Vous arrivez tout juste à équilibrer
    4. Vous êtes obligés de tirer sur vos réserves
    5. Vous êtes obligés de vous endetter

    Q. À combien estimez-vous, pourvotre ménage, le montant minimum nécessaire par mois pourvivre ?

    Q. Êtes-vous satisfaits par rapport aux besoins de votre ménage dans les domaines suivants :
    A. Alimentaires
    B. Habillement (vêtements et chaussures)
    C. Logement
    D. Santé (soins/médicaments en cas de maladie)
    E. Éducations des enfants

    Q. Si vous prenez tout en considération dans votre vie, vous estimez-vous heureux ?

    73(Échelle de 1 à 7 : de « très heureux » à « pas du tout heureux »)

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    74Malgré leurs bonnes propriétés, les approches subjectives ne sont pas exemptes de problèmes de mesure. Ceci conduit un certain nombre de chercheurs à les considérer avec une certaine réserve. Ainsi, les résultats pourraient être plus sensibles que dans d’autres domaines où les questions posées sont formulées plus précisément. Mais, à notre avis, la principale limite de ce type d’approche est le problème connu dans la littérature, comme celui de l’attrition des préférences, avec ses implications en termes politiques. En effet, on observe en général que les pauvres, les plus démunis, les groupes sociaux dominés ont tendance à se satisfaire de conditions de vie jugées inacceptables par ceux qui sont mieux lotis. Par exemple, le revenu minimum acceptable (voir question ci-dessus) est une fonction croissante du revenu réel des ménages. Les estimations révèlent que, toutes choses égales par ailleurs, les plus pauvres se déclarent plus heureux que les autres. Ce résultat s’explique par une forme de conditionnement social dénoncé entre autres par Sen (1984): « The most blatant forms of inequalities and exploitations survive in the world through making allies out of the deprived and exploited. The underdog learns to bear the burden so well that he or she overlooks the burden itself. Discontent is replaced by acceptance… suffering and anger by cheerful endurance. As people learn to adjust… the horror look less terrible in the metric of utilities » . En effet, est-il légitime de classer comme pauvres, deux ménages dont le revenu varie de 1 à 100, uniquement parce qu’ils sont insatisfaits de leurs conditions de vie? Finalement, en laissant varier la définition et le seuil de pauvreté d’un individu à l’autre, en fonction de leurs préférences respectives, l’approche subjective laisse la liberté aux individus de déterminer eux-mêmes ce qui est bon ou nécessaire. Mais parallèlement, elle entérine sans les corriger les phénomènes d’attrition ou d’autolimitation des aspirations qui croissent avec la pauvreté.

    3.2. Autres champs d’application : enquêtes de conjoncture économique et enquêtes-experts sur la gouvernance

    75L’introduction d’indicateurs de perception en économie n’est ni restreinte à la seule mesure du bien-être subjectif, ni nouvelle. À titre illustratif, deux exemples significatifs peuvent être mentionnés. Depuis les années 1950, l’utilisation de sondages d’opinion s’est largement répandue dans tous les pays, qu’ils s’adressent aux entreprises ou aux ménages. Ils constituent aujourd’hui un système d’enquêtes à part entière au sein des dispositifs nationaux d’information statistique (Fayolle, 1987 ; Cling, 1990). Ces enquêtes ont notamment pour intérêt de fournir des indicateurs rapides, avant que les statistiques classiques soient disponibles, de l’évolution de variables quantitatives (revenus, consommation, production, etc.) et sont aussi utilisées pour la prévision économique. Par exemple, l’enquête auprès des ménages menée par tous les pays européens les interroge chaque mois sur leurs revenus, leur consommation, leurs intentions d’achat, etc.

    76Contrairement à certaines idées reçues, l’exploitation de ce type de données n’est pas plus complexe à traiter que la statistique économique traditionnelle. Elle peut s’appuyer sur les instruments standard de la sociologie quantitative, mais également sur le corpus de procédures bien rôdées des enquêtes économiques d’opinion, développé en particulier par les enquêtes de conjoncture. C’est notamment le cas de la technique du solde d’opinion. Le solde d’opinion, pour une question portant sur l’évolution d’un phénomène donné comportant les trois modalités (en hausse, sans changement, en baisse), est la différence entre le pourcentage de ceux qui ont répondu « en hausse » et le pourcentage de ceux qui ont répondu « en baisse ». Ces questions subjectives peuvent porter sur l’évolution d’une variable quantitative dont le niveau est connu par le ménage (comme le « niveau de vie » correspondant au pouvoir d’achat du revenu disponible) ou sur un phénomène plus général (évolution de la démocratie dans le pays). Dans le premier cas, l’hypothèse sous-jacente à l’utilisation du solde d’opinion est que l’ampleur d’un phénomène est corrélée avec sa diffusion. Ainsi, plus le rythme de croissance des revenus est élevé et plus les ménages bénéficiant de cette hausse seront nombreux. Plus précisément, sous certaines hypothèses, concernant la distribution de l’évolution de cette variable au sein de la population (loi normale) et le comportement de réponse des personnes interrogées (hypothèse d’existence de « seuils » de réponse à partir desquels elles déclarent que cette variable a augmenté ou diminué), il existe une relation linéaire (de type S = ax + b) entre le solde d’opinion et l’évolution de cette variable au cours de la période de référence. Sauf si le solde d’opinion est proche de 0 (du fait de l’existence d’un biais de réponse liée à un certain optimisme ou pessimisme des répondants), on peut donc considérer que le niveau et le signe de ce solde permettent de tester la robustesse des hypothèses concernant le lien entre perceptions et réalisations. Les études attestent en particulier que l’évolution des soldes d’opinion mensuels est étroitement corrélée à celle de la consommation. Les comparaisons des soldes d’opinion entre les différents pays sont évidemment délicates, dans la mesure où, par suite de comportements de réponse différents, à un même niveau de la variable quantitative correspondante (évolution du niveau de vie dans notre exemple) peuvent être associées des valeurs différentes du solde d’opinion dans deux pays.

    77Le second exemple est beaucoup plus récent, mais ce champ d’application a connu une expansion rapide au cours des dernières années dans le domaine du développement, à savoir les enquêtes-experts sur les questions de gouvernances économiques et politiques. Le plus fameux est sans doute l’indicateur de perception de la corruption (IPC) publié chaque année depuis 1995 par l’ONG Transparency International. Il permet de classer les pays du monde sur une échelle de corruption (voir entre autres le rapport mondial sur la Corruption, Transparency International, 2005). Autant avec le recul du temps, l’étalonnage des données et la standardisation des procédures de traitement, l’analyse des enquêtes de conjoncture est relativement bien rôdée et fiable, autant en revanche, la maîtrise des résultats tirés des enquêtes-experts reste encore balbutiante et périlleuse.

    78Fortement critiquées initialement, les enquêtes-experts ont acquis aujourd’hui une certaine légitimité. Deux types d’arguments ont été employés dans la littérature pour en justifier la validité. D’une part, la corrélation des indicateurs issus de bases de données indépendantes les unes des autres signifie qu’ils appréhendent bien un même phénomène. D’autre part, un nombre croissant d’études met en évidence l’impact significatif de ces indicateurs sur des phénomènes de la sphère réelle comme la croissance, l’investissement, les échanges internationaux, la pauvreté, etc. Cependant, rien n’assure qu’il y ait un lien entre ces indicateurs de perception et le niveau effectif de la corruption. Une expérience originale menée simultanément dans huit capitales africaines, dont le principe consistait à coupler aux enquêtes auprès des ménages une « enquête miroir », auprès de spécialistes du Nord et du Sud sur les mêmes questions, a permis de mettre en lumière les défaillances des enquêtes-experts (Razafindrakoto et Roubaud, 2005b). En matière de corruption, la confrontation des deux sources montre que les experts surestiment systématiquement le niveau de la corruption subie par les citoyens. Alors qu’en moyenne 13 % de la population déclare avoir été directement victime d’actes de corruption au cours de l’année écoulée, les experts estiment ce taux à 54 %. De plus, le biais n’est pas uniforme. On observe de fortes discordances dans le classement relatif des pays suivant l’une ou l’autre mesure. En fait, il n’y a pas de corrélation entre les deux variables mesurant le taux de corruption (l’une estimée par les experts et l’autre issue des enquêtes auprès de la population), alors que parallèlement l’« enquête miroir » est au contraire très corrélée aux autres bases de données internationales en la matière.

    79Si la mobilisation de ce type de base de données ne touchait que le champ de la recherche (l’industrie florissante de l’économétrie de la croissance), le mal serait relativement circonscrit, même si la propagation d’idées douteuses est toujours néfaste. Mais, plus grave, elle affecte directement l’allocation de l’aide au développement. Ainsi, l’éligibilité au fonds du Compte du millénaire (Millenium Challenge Account, MCA), mis récemment en place par les États-Unis pour aider les pays pauvres, est déterminée entre autres par leur performance et leur classement en matière de gouvernance, tels qu’ils sont mesurés par les enquêtes-experts (Radelet, 2004).

    3.3. Perceptions du bien-être et enquêtes biographiques

    80Les expériences de mesure du bien-être subjectif à travers les enquêtes auprès des ménages ont révélé que l’approche était pertinente. Les indicateurs sont robustes, aussi bien en coupe transversale (numéro spécial consacré à cette thématique dans la revue Économie et statistique de Herpin et Verger en 1997 ; pour les PED : Razafindrakoto et Roubaud, 2005c), qu’en panel (Lolivier et Verger, 1999 ; Lokshin et Ravallion, 2002 ; Herrera, Razafindrakoto et Roubaud, 2006). La question qui se pose ici est de savoir si l’approche peut être transposée aux enquêtes biographiques.

    81En premier lieu, il convient de souligner qu’une avancée dans ce domaine serait scientifiquement extrêmement prometteuse. La combinaison des points forts des deux approches (d’un côté, une mesure de bien-être très facile à collecter, de l’autre la dimension temporelle à travers l’appréhension des trajectoires individuelles et collectives sur longue période) constituerait un énorme pas en avant pour l’analyse de la dynamique de la pauvreté et partant pour les politiques de développement. Pour l’économiste, elle permettrait de combler une lacune des enquêtes biographiques réalisées à ce jour, particulièrement dans les pays en développement, qui souffrent de ne pas collecter d’indicateurs de bien-être, monétaire ou autre. Certaines enquêtes ont cependant tenté d’obtenir des chroniques de revenu, comme l’enquête de Dakar en 1989 (concerne seulement le revenu au premier emploi) ou l’enquête de Yaoundé, en 1996, qui a recueilli le niveau de salaire avant et après toute promotion, sans grand succès. L’expérience n’a pas été reconduite dans les enquêtes ultérieures, car le salariat ne concerne qu’une minorité de personnes. De plus, outre le poids des non-réponses, nombre d’enquêtés ne donnent que le salaire de base et non le revenu avec les diverses primes (en particulier dans la fonction publique).

    82L’alternative que représente la voie des enquêtes à passages répétés est à ce jour loin d’être satisfaisante, notamment à cause des problèmes d’attrition. La mise en place de panels a rarement été maintenue au-delà de deux vagues d’enquêtes successives. Dans le meilleur des cas, les panels existant ne peuvent traiter que les dynamiques de court terme.

    83On peut cependant s’interroger sur la pertinence de l’instrument biographique pour avancer sur cette piste. D’une part, si les enquêtes biographiques sont conçues pour dater les événements et les changements d’états, sont-elles adaptées pour saisir des processus et suivre l’évolution de variables continues, comme le bien-être ? D’autre part, la nature rétrospective des enquêtes biographiques pose problème lorsqu’il s’agit d’enregistrer des perceptions dans le temps. Peut-on envisager d’obtenir une déclaration fiable de la perception du bien-être portant sur une situation vécue trente ans, voire cinquante ans en arrière ? Cette mesure ex post ne peut être qu’une reconstruction (BEStt+h), dont le lien avec la série (potentielle) des « vraies valeurs » du bien-être subjectif (c’est-à-dire celles qui auraient été enregistrées en temps réel au cours de la vie, BEStt ) demanderait à être étalonné. Il est clair que, même en dehors des problèmes de mémoire, la situation personnelle de l’enquêté au moment de l’enquête, et plus largement l’ensemble des événements intervenus depuis la période pour laquelle on veut obtenir l’information, sont susceptibles de conditionner les réponses. De ce fait, une personne ayant souffert d’événements malheureux, comme le décès d’un enfant ou une séparation, pourrait avoir tendance à se représenter la période antérieure comme un âge d’or, alors qu’elle n’a pas été nécessairement perçue comme tel au moment où elle se déroulait.

    84Mais finalement, ces difficultés sont-elles rédhibitoires ? Au-delà des a priori, est-il clairement démontré que la reconstruction des perceptions est plus fragile et sujette à caution (révisions, ajustements, travestissements, etc.) que la reconstitution des faits objectifs. La mesure d’une variable aussi élémentaire que le niveau d’éducation a tendance à être surestimée, et le biais est d’autant plus important que l’enquêté est âgé. D’ailleurs, les informations issues des histoires de vie qui sous-tendent les travaux des anthropologues ou des sociologues sont obtenues dans des conditions analogues, sans être disqualifiées pour autant. L’appareillage critique développé pour ce genre d’approches qualitatives pourrait être mobilisé pour le traitement des données similaires obtenues par voie d’enquêtes quantitatives. Dans le pire des cas, on pourrait prendre les déclarations pour ce qu’elles sont : des mesures du bien-être au cours des différentes étapes de la vie, appréciées au moment de l’enquête. Quoi qu’il en soit, cette piste mérite pour le moins d’être testée empiriquement. C’est justement ce que l’enquête Biographies et entourage permet d’explorer et qui va être dès à présent examiner. Et, du point de vue méthodologique, des pistes intéressantes sont suggérées en deuxième partie de cet ouvrage par Philippe Bocquier (modélisation de l’anticipation des événements) et Xavier Bry (modélisation des transitions graduelles).

    4. Ensemble de la trajectoire : rythmes factuels et rythmes perçus

    85Dans une perspective biographique, l’entité de l’analyse n’est plus forcément l’événement, mais la biographie considérée comme un processus complexe. Dans l’enquête Biographies et entourage, si la collecte restitue les événements qui jalonnent la vie des enquêtés et non les motivations, l’enquêté est amené en fin de questionnaire, au regard de la grille où est reportée la chronologie des événements familiaux, résidentiels et professionnels, à proposer un découpage « argumenté » ou « explicité » de sa trajectoire :

    Q. Pouvez-vous découper votre vie en époques différentes ?
    Caractériser ces périodes, en particulier, en identifiant ce qui les différencie les unes des autres et ce qu’elles représentent dans votre vie.

    Q. Pour chacune de ces époques
    TB de très bonnes années
    B de bonnes années
    SP des années sans problèmes
    D des années difficiles
    TD des années très difficiles

    86Ceci permet aux enquêtés d’identifier les rythmes et les nœuds de leur biographie (chapitre 7) et de sélectionner les événements et les domaines qu’ils privilégient et investissent de sens15.

    87Le nombre de jalons factuels (en prenant en compte changements de logement, d’activité et événements familiaux) par individu, âgé de 50 à 70 ans, interrogé dans l’enquête Biographies et entourage est d’une vingtaine en moyenne, alors que le nombre moyen d’époques distinguées est de quatre. À une année près16 , 37 % des jalons factuels coïncident avec un changement d’époque. Cette proportion reste modeste et résulte de la simultanéité fréquente des événements recueillis conjuguée à la différence d’intensité des deux processus (l’un ayant vingt échéances, dont certaines concomitantes, l’autre quatre en moyenne). Par exemple, 57 % des mises en couple (dont les mariages) marquent également un changement d’époque, 50 % des séparations (divorce inclus), et seulement 27 % des naissances (23 % pour les hommes et 30 % pour les femmes).

    88À l’inverse, seulement 13 % des changements d’époque sont désynchronisés d’un des événements pris en compte. Ceci traduit l’association attendue des jalons factuels avec l’identification par le sujet d’un passage d’une époque à une autre. Ainsi, 81 % des changements d’époque correspondent à un changement de logement et seulement 19 % à un mariage.

    89Enfin, une évaluation de la situation financière était proposée, en s’appuyant sur le premier découpage réalisé et en le transformant si nécessaire :

    Q. Durant ces périodes, diriez-vous que les revenus de votre ménage vous permettaient de vivre :
    1. À l’aise
    2. Ça allait
    3. Ça allait mais il fallait faire attention
    4. C’était difficile
    5. On devait s’endetter pour y arriver

    90Ceci devrait permettre de confronter bien-être et aisance financière et d’en appréhender la dynamique perçue.

    91Le problème de l’étalonnage de cette échelle, posé dans la section précédente, n’est ici que partiellement résolu par la question suivante qui mesure les revenus actuels du ménage. En effet, cela ne contrecarre en rien la comparaison que l’enquêté est amené à faire entre les différentes périodes et, donc, le fait qu’il va peut-être qualifier au regard de sa situation actuelle des moyens financiers antérieurs comme étant convenables, alors qu’interrogé à l’époque, sa perception aurait pu en être différente. Néanmoins, c’est une interprétation que l’on sollicite, cette lecture étant au moins aussi valide que celle du chercheur qui déduit – également a posteriori – des informations factuelles, l’évolution des conditions de vie du ménage de l’enquêté.

    Conclusion

    92Ce chapitre révèle que la dichotomie classique entre données objectives et information subjective est, en partie, factice. En effet, les catégories habituellement considérées comme « dures », car factuelles, reposent aussi sur des éléments de perception. Mais plutôt que d’opposer ces différents types d’informations ou de tenter d’éliminer toute notion subjective des données recueillies, les divers exemples développés ici encouragent davantage à rechercher et à intégrer au mieux les éléments de perception, qu’il s’agisse de les utiliser pour eux-mêmes ou pour améliorer les catégories de collecte et d’analyse plus classiquement mises en œuvre.

    93En effet, non seulement le sujet interrogé introduit des évaluations dans les réponses qu’il donne, mais le chercheur utilise aussi des catégories et des découpages qu’il convient de questionner. En effet, le travail de préparation des données, de construction de typologies, de codage des catégories n’est pas neutre et rarement discuté. Ces réflexions incitent à y regarder de près, à être vigilants sur ces étapes de la production des données. Non pas pour baisser les bras et n’y voir que des limites, mais plutôt pour tirer partie du flou en en mesurant la teneur. Pour reprendre, la métaphore cinématographique présentée en introduction de cet ouvrage, il s’agit de « mise au point ». Les éléments de perception permettent de ne pas caricaturer le « montage » des séquences.

    94Enfin, ce texte souligne que solliciter des éléments de perception et les introduire dans l’analyse n’est pas exclusivement réservé aux approches qualitatives. Un des enseignements de nos travaux est qu’outre la complémentarité des approches, l’utilisation des variables subjectives dans l’analyse quantitative est prometteuse.

    Annexe

    ENCADRÉ 1. ENQUÊTE BIOGRAPHIES ET ENTOURAGE
    L’enquête Biographies et entourage* de l’Ined, réalisée en 2000-2001, retrace l’histoire familiale, résidentielle et professionnelle de 2 830 Franciliens âgés de 50 à 70 ans et celles de leur entourage. La notion d’entourage intègre non seulement des membres de la famille sur quatre générations (lignée et alliance), mais aussi l’ensemble des personnes avec lesquelles l’individu a corésidé, ainsi que d’autres personnes qui, apparentées ou non, ont joué un rôle clef dans la vie des enquêtés.
    L’objectif de cette collecte consiste à replacer l’individu dans son univers d’influence afin d’enrichir l’analyse des parcours individuels à l’aide d’informations collectées sur les proches et saisir le rôle de cet entourage sur les trajectoires individuelles. En effet, ces données permettent d’évaluer les interactions qui s’exercent entre cette personne et son entourage tout au long de la vie. Cette approche articule donc trajectoires individuelles, réseau d’influence personnel et environnement sociétal, dans une perspective longitudinale (Lelièvre et Vivier, 2001).
    Le questionnaire Biographies et entourage se structure en trois principales sections dans lesquelles sont successivement recueillis :
    – les trajectoires familiales et professionnelles des membres de l’entourage de l’enquêté ;
    – les jalons résidentiels, professionnels et familiaux de sa propre trajectoire, années après années, portés sur une grille biographique ;
    – enfin, une synthèse libre, faite par l’enquêté au vue des éléments factuels de la grille. Le répondant est amené à découper sa vie en différentes périodes dont il place les frontières temporelles sur la même grille. L’enquêté caractérise les périodes les unes par rapport aux autres. Un premier découpage est fait du point de vue de son bien-être, un autre de celui de l’aisance financière du ménage auquel il/elle appartient.
    Les deux premières parties s’appuient donc sur un questionnement essentiellement fermé et factuel, tandis que les synthèses, qui closent l’entretien, fournissent une interprétation du déroulement, des temps forts et de la tonalité générale de la biographie selon le propre regard de l’enquêté.
    D’autre part, bien que la grille de recueil soit calibrée en années, les périodes d’une durée inférieure ne sont ni artificiellement intégrées dans cette matrice annuelle, ni évincées. Ces intermèdes font l’objet d’un recueil « en clair » dans des espaces de remarques, ménagés tout au long du questionnaire. Ils relèvent du souci de ne pas appauvrir l’information en cherchant à la calibrer systématiquement dans des catégories prédéterminées. Ils permettent donc de préciser des situations non répertoriées a priori.
    * Cette enquête a reçu le soutien financier de la Cnaf (Caisse nationale d’allocations familiales), la Cnav (Caisse nationale d’assurance-vieillesse), la DPM (direction de la Population et des Migrations), la Drees (direction de la Recherche, des études, de l’évaluation et des Statistiques), la Dreif (direction régionale de l’Équipement d’Île-de-France), l’IAURIF (Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région Île-de-France), l’Odep Mairie de Paris (Observatoire du développement économique parisien), la Ratp (Régie autonome des transports parisiens) et le ministère de la Recherche, action concertée incitative ville (ACIV).

    Bibliographie

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    Notes de bas de page

    1 L’entourage est par exemple appréhendé via les figures prédéterminées par le chercheur, mais également ouvert aux figures clés citées par l’enquêté.

    2 Comme par exemple les panels, les enquêtes à passages répétés.

    3 Une analyse menée sur des échantillons parfois divergeant en termes de datation (réponses des deux membres d’un couple interrogés séparément) conduisent en effet à des estimations très proches non significativement différentes (Courgeau et Lelièvre, 1989, p. 19-21).

    4 Pour évaluer la complétude et la qualité des informations recueillies dans le questionnaire et afin de repérer les éventuels oublis ou lissages, qu’ils soient opérés par l’enquêté ou générés par le questionnement, une dizaine de personnes, ayant déjà été interrogées par questionnaire, ont été recontactées pour un entretien semi-directif qui consistait à reprendre la trame de leur biographie. Ce travail a ainsi permis de finaliser la mise au point du questionnaire de l’enquête Biographies et entourage.

    5 Il peut s’agir de la profession exercée par le père « durant l’enfance de l’enquêté », « durant son adolescence », « à l’âge de fin de scolarité obligatoire », ou de la « dernière profession principale du père ».

    6 Ce recueil étant réalisé via le témoignage du répondant (le fils ou la fille), sa précision diffère de celle concernant sa propre trajectoire.

    7 Les mères des enquêtés sont nées entre 1885 et 1935 – pour la plus jeune –, leur vie adulte s’est donc déroulée principalement au début du xxe siècle. Ces exploitations ont été réalisées par Estelle Menetrier.

    8 Ont ici été cumulées l’ensemble des périodes où la mère était « au foyer », d’une part, et l’ensemble des périodes où elle était « active occupée », d’autre part.

    9 Voir, GRAB, 1999, Biographies d’enquêtes. Bilan de 14 collectes biographiques, collection « Méthodes et savoirs », n° 3, Éditions de l’Ined, 340 p.

    10 Si ce n’est le critère de durée (union d’au moins un an), visant à exclure du recueil les flirts de courte durée qu’il semblait illusoire de reconstituer. Cette clause de durée était néanmoins levée pour les unions en cours et celles ayant donné lieu à la naissance d’un enfant. Notons a fortiori que cette approche subjectiviste n’exclut pas seulement les critères du chercheur, elle autorise aussi une possible asymétrie dans les déclarations dudit couple. On pourrait en effet imaginer qu’un individu A se déclare en couple avec un individu b qui, interrogé, ne se dirait pas en couple avec A.

    11 Une série de questions permet de cerner le profil familial et professionnel de la personne, son lien (de parenté ou non) avec l’enquêté, mais aussi son rôle, ses relations avec l’enquêté et les circonstances dans lesquelles s’est exercée son influence. À quelle période son influence a-t-elle été déterminante ? Pourquoi cette personne a-t-elle été importante ?

    12 Celles que l’on vient de décrire systématiquement.

    13 Pour chacune d’elles, on dispose des informations suivantes : sexe, lien qui les unit à l’enquêté, âge relatif par rapport à l’enquêté (plus âgé, du même âge ou plus jeune), circonstances ou raisons pour lesquelles elles ont joué un rôle important dans leur relation, période durant laquelle cette relation a été essentielle (l’enfance, l’adolescence, etc.).

    14 En 1999, l’économiste John Williamson donne son interprétation du Consensus de Washington et propose dix recommandations économiques (libéralisation, privatisation, etc.) pour les pays en voie de développement. Propositions soutenues par divers organismes internationaux, comme la Banque mondiale et le FMI.

    15 Dans la seconde partie de cet ouvrage, on trouvera une analyse du passage à l’âge adulte où de la même façon jalons factuels et découpage des époques contribuent à l’exploration de l’existence de seuils.

    16 Date de l’événement - 1, date de l’événement + 1.

    Auteurs

    • Éva Lelièvre

      Démographe, est directrice de recherche à l’Ined et coordonne les activités du Groupe de réflexion sur l’approche biographique (Grab) depuis sa création. Elle anime également le champ Méthodologie du Ceped depuis 2002. Ses travaux avec Daniel Courgeau ont contribué à la mise en place et au développement de l’analyse biographique. Elle a mené à l’Ined avec Catherine Bonvalet et Géraldine Vivier l’enquête Biographies et entourage. Elle est également corédactrice en chef de la revue bilingue Population. Contact :

    • François Roubaud

      Économiste, directeur de recherche à l’IRD, en poste à DIAL, Paris. Il a conduit des recherches au Mexique et mis en place une équipe à Madagascar. Il est l’auteur de nombreuses publications sur le secteur informel, le marché du travail et les politiques de développement. Actuellement, ses travaux portent plus particulièrement sur la mise en place d’instruments de mesure et d’analyse des questions de gouvernance et de démocratie en lien avec les stratégies de lutte contre la pauvreté. Contact :

    • Christine Tichit

      Démographe, est chargée de recherche à l’INRA et chercheure associée à l’Ined. Ses travaux de recherche portent sur la famille, au Sud et au Nord, et d’un point de vue méthodologique sur les approches biographiques et l’articulation entre démarches qualitatives et quantitatives. Elle participe au champ Méthodologie du Ceped. Contact :

    • Géraldine Vivier

      Socio-démographe, ingénieur de recherche à l’Ined. Ses travaux portent sur les méthodologies d’enquêtes, qualitatives et/ou quantitatives, et notamment sur les approches biographiques. Elle a participé à la conception et à la réalisation de l’enquête Biographies et entourage, avec Éva Lelièvre et Catherine Bonvalet, et a collaboré à d’autres projets d’enquêtes biographiques, dans des pays du Nord et du Sud. Elle participe aux ateliers et formations du champ Méthodologie du Ceped. Contact :

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    1 L’entourage est par exemple appréhendé via les figures prédéterminées par le chercheur, mais également ouvert aux figures clés citées par l’enquêté.

    2 Comme par exemple les panels, les enquêtes à passages répétés.

    3 Une analyse menée sur des échantillons parfois divergeant en termes de datation (réponses des deux membres d’un couple interrogés séparément) conduisent en effet à des estimations très proches non significativement différentes (Courgeau et Lelièvre, 1989, p. 19-21).

    4 Pour évaluer la complétude et la qualité des informations recueillies dans le questionnaire et afin de repérer les éventuels oublis ou lissages, qu’ils soient opérés par l’enquêté ou générés par le questionnement, une dizaine de personnes, ayant déjà été interrogées par questionnaire, ont été recontactées pour un entretien semi-directif qui consistait à reprendre la trame de leur biographie. Ce travail a ainsi permis de finaliser la mise au point du questionnaire de l’enquête Biographies et entourage.

    5 Il peut s’agir de la profession exercée par le père « durant l’enfance de l’enquêté », « durant son adolescence », « à l’âge de fin de scolarité obligatoire », ou de la « dernière profession principale du père ».

    6 Ce recueil étant réalisé via le témoignage du répondant (le fils ou la fille), sa précision diffère de celle concernant sa propre trajectoire.

    7 Les mères des enquêtés sont nées entre 1885 et 1935 – pour la plus jeune –, leur vie adulte s’est donc déroulée principalement au début du xxe siècle. Ces exploitations ont été réalisées par Estelle Menetrier.

    8 Ont ici été cumulées l’ensemble des périodes où la mère était « au foyer », d’une part, et l’ensemble des périodes où elle était « active occupée », d’autre part.

    9 Voir, GRAB, 1999, Biographies d’enquêtes. Bilan de 14 collectes biographiques, collection « Méthodes et savoirs », n° 3, Éditions de l’Ined, 340 p.

    10 Si ce n’est le critère de durée (union d’au moins un an), visant à exclure du recueil les flirts de courte durée qu’il semblait illusoire de reconstituer. Cette clause de durée était néanmoins levée pour les unions en cours et celles ayant donné lieu à la naissance d’un enfant. Notons a fortiori que cette approche subjectiviste n’exclut pas seulement les critères du chercheur, elle autorise aussi une possible asymétrie dans les déclarations dudit couple. On pourrait en effet imaginer qu’un individu A se déclare en couple avec un individu b qui, interrogé, ne se dirait pas en couple avec A.

    11 Une série de questions permet de cerner le profil familial et professionnel de la personne, son lien (de parenté ou non) avec l’enquêté, mais aussi son rôle, ses relations avec l’enquêté et les circonstances dans lesquelles s’est exercée son influence. À quelle période son influence a-t-elle été déterminante ? Pourquoi cette personne a-t-elle été importante ?

    12 Celles que l’on vient de décrire systématiquement.

    13 Pour chacune d’elles, on dispose des informations suivantes : sexe, lien qui les unit à l’enquêté, âge relatif par rapport à l’enquêté (plus âgé, du même âge ou plus jeune), circonstances ou raisons pour lesquelles elles ont joué un rôle important dans leur relation, période durant laquelle cette relation a été essentielle (l’enfance, l’adolescence, etc.).

    14 En 1999, l’économiste John Williamson donne son interprétation du Consensus de Washington et propose dix recommandations économiques (libéralisation, privatisation, etc.) pour les pays en voie de développement. Propositions soutenues par divers organismes internationaux, comme la Banque mondiale et le FMI.

    15 Dans la seconde partie de cet ouvrage, on trouvera une analyse du passage à l’âge adulte où de la même façon jalons factuels et découpage des époques contribuent à l’exploration de l’existence de seuils.

    16 Date de l’événement - 1, date de l’événement + 1.

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    Ce livre est cité par

    • Sauvain‐Dugerdil, Claudine. Gakou, Bassoutoura. Berthé, Fatou. Dieng, Abdoul Wahab. Ritschard, Gilbert. Lerch, Mathias. (2008) The Start of the Sexual Transition in Mali: Risks and Opportunities. Studies in Family Planning, 39. DOI: 10.1111/j.1728-4465.2008.00174.x
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    Ce chapitre est cité par

    • Soulière, Marguerite. Monceau, Gilles. Fortuna, Cinira Magali. Mondain, Nathalie. Santana da Silva, Simone. Pilotti, Anne. (2020) Comprendre le parcours du devenir parent. Regard sur une démarche de recherche collaborative et qualitative à l’international. Enjeux et société, 7. DOI: 10.7202/1069716ar
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    • Lelièvre, Éva. Robette, Nicolas. (2015) Trajectoires perçues - Une approche quantitative des perceptions de bien-être. Bulletin of Sociological Methodology/Bulletin de Méthodologie Sociologique, 125. DOI: 10.1177/0759106314543754
    • Gosselin, Anne. Desgrées du Loû, Annabel. Pannetier, Julie. (2016) Les migrants subsahariens face à la précarité résidentielle et administrative à l’arrivée en France : l’enquête ANRS Parcours. Populations vulnérables, 2. DOI: 10.4000/popvuln.2185

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    Lelièvre, Éva, François Roubaud, Christine Tichit, et Géraldine Vivier. « Chapitre 1. Données factuelles et perceptions, la place du flou dans l’observation et l’analyse ». In États flous et trajectoires complexes, édité par Philippe Antoine et Éva Lelièvre. Paris: Ined Éditions, 2006. doi:10.4000/books.ined.6347.
    Lelièvre, Éva, et al. « Chapitre 1. Données factuelles et perceptions, la place du flou dans l’observation et l’analyse ». États flous et trajectoires complexes, édité par Philippe Antoine et Éva Lelièvre, Ined Éditions, 2006, https://doi.org/10.4000/books.ined.6347.

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    Antoine, P., & Lelièvre, Éva (éds.). (2006). États flous et trajectoires complexes. Paris: Ined Éditions. https://doi.org/10.4000/books.ined.6272
    Antoine, Philippe, et Éva Lelièvre, éd. États flous et trajectoires complexes. Paris: Ined Éditions, 2006. doi:10.4000/books.ined.6272.
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