Chapitre 2
Méthodologie et données utilisées
p. 39-55
Texte intégral
1Le travail d’analyse du taux de fécondité d’une population suppose au préalable un cadre méthodologique. Il est important de mesurer, d’une part, les portées respectives des différentes théories élaborées à propos la transition démographique et d’envisager, d’autre part, ce phénomène universel sous un angle plus régional en tentant d’expliquer dans quelle mesure ce « modèle », appliqué aux pays arabes dont la transition est plus tardive, et à l’Égypte en particulier, pourrait trouver d’autres pistes d’explication et de théorisation, qui sont autant de compléments nécessaires à l’analyse des recensements et des données d’enquêtes. Sur le plan de l’observation statistique, les progrès réalisés en Égypte depuis 50 ans offrent un appui fiable et un terrain d’analyse propice, mais comportent certaines limites.
I. Les théories de la baisse de la fécondité
2Comprendre les mécanismes de transition de la fécondité en Égypte suppose de réfléchir en fonction des changements qui se sont produits en Égypte, non seulement au niveau démographique, mais également aux niveaux socioéconomiques et politiques.
1. L’application aux pays arabes
3Jusqu’à la fin des années 1960, les théories de la fécondité restent fortement dominées par le paradigme de transition démographique. À l’origine de ce modèle, on trouve la théorie de la modernisation qui a largement influencé les débats scientifiques relatifs à la transition de la fécondité ainsi que les politiques de population conduites dans les pays arabes (Greenhalgh, 1995). Durant les années 1950-1960, on retrouve cette opposition entre « tradition » et « modernité » dans la littérature qui décrit le passage à la modernité comme un processus irréversible :
Cette référence à une tradition supposée immuable illustre bien l’ignorance, tant de l’histoire des pays considérés que de celle des populations locales, ainsi que le remarquent des anthropologues, des sociologues et des historiens ayant proposé un renouvellement des approches théoriques appliquées à l’étude des phénomènes de population et de fécondité (De Bel-Air, 1999).
Les chercheurs locaux, souvent formés en Occident, n’ont pas essayé de suivre d’autres approches. Du reste, au niveau politique, la baisse de la fécondité dans les pays en développement et les politiques de planning familial, fortement voulues par les pays occidentaux, étaient à l’époque perçues comme le reflet d’une domination géopolitique de la part des anciens pays colonisateurs.
Il suffit en effet de rappeler les conclusions de la Conférence de Bucarest sur la population (1974) (Cagiano de Azevedo et Tecchi, 1999) qui prônent le développement économique. La question de la croissance de la population et du développement économique (équilibre entre population et ressources) domine les débats de l’époque. D’autres théories – notamment celle des flux de richesse, ou la théorie institutionnelle – n’ont pas toujours été prises en considération pour étudier la fécondité dans les pays arabes1. La théorie qui suit une approche de type culturaliste a été largement exploitée pour décrire la baisse de fécondité dans les pays en développement. Ceci étant, la baisse tardive de la fécondité qui s’est produite dans la plupart des pays arabes est souvent perçue comme étant liée à des causes « culturelles ».
Huda Zurayk (1987) rappelle l’importance des contraintes et des limitations imposées par les caractéristiques du milieu sur l’offre et la demande des enfants dans le monde arabe. En outre, d’après elle, ces caractéristiques peuvent retarder l’effet attendu du développement socioéconomique sur la fécondité ; par exemple, l’importance des institutions religieuses dans la vie quotidienne des individus, la persistance d’un soutien familial important lors du mariage, le système patriarcal et le rôle des femmes dans la plupart des pays arabes. Elle remarque aussi que les études sur la fécondité dans les pays arabes se sont souvent concentrées sur le planning familial plutôt que sur les facteurs qui influencent l’offre et la demande d’enfants qui d’après elle, avaient moins de facilités de financements de la part d’organismes engagés dans les politiques de population.
Ali Kouaouci (1992) évoque la nécessité de prendre en considération d’autres facteurs que la culture et la religion pour expliquer la transition de la fécondité dans les pays arabes. Bien que ces pays aient en commun la langue, la religion et la culture, leurs organisations sociales et politiques sont différentes. Il faut donc étudier la complexité des interactions parmi les différentes valeurs qui déterminent le chemin de la transition de la fécondité.
2. L’application des théories de la transition de la fécondité à l’Égypte
4La plupart des études déjà réalisées sur la transition de fécondité en Égypte ne sont pas totalement satisfaisantes car elles se réfèrent souvent uniquement au niveau micro tout en négligeant les aspects macro-structurels.
Le modèle explicatif des variables intermédiaires (Davis et Blake, 1956 ; Boongarts, 1978) a été largement utilisé. Il est appliqué grâce à l’exploitation des grandes enquêtes de fécondité telles les enquêtes WFS (World Fertility Survey) et les enquêtes DHS (enquêtes Démographie et Santé). Un tel modèle concentre l’attention sur des facteurs micro, notamment la planification familiale.
Ainsi, on abandonne l’analyse des structures sociales (le niveau macroscopique) et la fécondité est complètement isolée de son contexte familial. Les questionnaires types fournissent une tonne d’informations sur les variables dites intermédiaires, en particulier la contraception et des données sur les caractéristiques socioculturelles des enquêtées, mais rien sur les facteurs structurels (Piché et Poirier, 1995, p. 133).
a. Le prisme du développement
5Souvent, la transition démographique égyptienne est analysée comme partie intégrante des autres pays arabes ou des pays de la rive sud de la Méditerranée donc en tant que pays en développement, avec une transition de fécondité tardive. Ces types de classification aussi paraissent insatisfaisants : ils impliquent des généralisations qui sont très utiles pour une analyse au niveau régional, mais peu réalistes. S’il est vrai par exemple qu’une caractéristique commune aux pays de religion et de culture musulmanes est l’âge précoce au mariage, spécialement pour les jeunes filles, on ne peut pas négliger le fait que les transitions démographiques qui se sont produites dans ces pays ne peuvent être réduites à un facteur unique et qu’elles ont largement subi l’influence du contexte économique, social, culturel, politique spécifique à chaque pays ou région.
Les approches de McNicoll et de Greenhalgh explorent des pistes d’analyse qui prennent mieux en compte les spécificités de chaque société. Les théories institutionnelles, dont McNicoll est le représentant majeur, tentent en effet d’expliquer selon une approche sociologique, les différents comportements de fécondité dans le monde entier. D’après lui, chaque changement suit le système institutionnel propre à chaque société. Il estime donc que pour suivre et comprendre les changements en matière de fécondité, il faut comprendre le contexte social et ses institutions : la famille et la communauté locale, la loi et l’administration publique, les systèmes de stratification, le marché du travail, les relations État-individus qui ont évolué dans des contextes historiques très variés et ont amené à des organisations sociales différentes (McNicoll, 1980 et 1984). L’approche de l’économie politique de la fécondité2, et en particulier celle de Susan Greenhalgh (1990, 1995), est essentiellement de type anthropologique. Greenhalgh tente de resituer la fécondité dans ses contextes culturel, politique et économique. Sa vision se rapproche de celle de McNicoll à cette différence près que ce dernier accorde plus d’importance aux structures de la société alors que Greenhalgh se concentre plus sur les comportements individuels.
Outre le contexte socioéconomique, l’aspect historique a aussi son importance :
[…] les problématiques liées à la baisse de la fécondité sont par nature historiques, c’est-à-dire qu’elles se produisent pour des personnes qui vivent dans un contexte social unique et sous une combinaison de circonstances institutionnelles qui est improbable qu’elles puissent se répéter de la même façon3 (Oppenheim Mason, 1992, p. 2).
Lorsqu’on essaye d’expliquer la transition de la fécondité d’un pays en le comparant à d’autres régions du monde, le contexte sociohistorique prend toute son ampleur :
Vu de loin, le processus de transition de fécondité qui accompagne le développement social et économique montre de nombreuses similitudes entre grandes régions du monde […]. De plus près, pourtant, les transitions de fécondité sont idiosyncrasiques. Leur cours est influencé par les fondations institutionnelles dont chaque société a hérité au travers de son expérience historique particulière (McNicoll, 1994, cité par de Bruijn, 2002, p. 432).
Toute généralisation peut donc être utile à une analyse de type global, mais elle ne peut pas se substituer à une analyse du contexte spécifique de chaque pays :
[…] il n’y a pas de transition démographique unique causée par des forces que l’on trouverait partout et de tous temps. Il y a plutôt plusieurs transitions démographiques, chacune conduite par une combinaison de forces, dans une mesure qu’on ne connaît pas, institutionnellement, culturellement et temporellement spécifiques4 (Greenhalgh, 1990, p. 88).
b. L’importance du contexte sociétal
6La compréhension de la société égyptienne est donc indispensable dans cette étude et passe par l’analyse des effets du contexte institutionnel sur les comportements démographiques, notamment sur les décisions en matière de fécondité. La fécondité a gardé un niveau moyen en Égypte pour des raisons liées au contexte institutionnel et socioéconomique, mais aussi aux traditions culturelles et religieuses qui véhiculent des idées conservatrices et au rôle de la femme dans la société. C’est pourquoi une analyse des structures de la société et de leur impact sur les comportements individuels est indispensable dans cette analyse, mais ne peut être détachée de l’étude des individus, disons à un niveau microdémographique. Néanmoins, il convient aussi de souligner que les données au niveau national ne suffisent pas à étudier le contexte institutionnel dans lequel les individus vivent. La communauté locale est, elle aussi, très importante, et permet une approche comparative entre les communautés.
Si les relations entre politique et démographie sont bien sûr essentielles, d’autres cadres institutionnels, et notamment la famille et la communauté locale ainsi que les organisations non gouvernementales, le marché du travail ou le système juridique du pays doivent être pris en compte, selon le principe des différents niveaux tracés par McNicoll et Greenhalgh. Ainsi, l’approche qui lie la transition démographique à la diffusion des idées offre des perspectives intéressantes, comme l’a par exemple analysé Lesthaeghe à propos de la baisse de la fécondité en Europe (Lesthaeghe, 1983). Les concepts religieux, les traditions sociétales et culturelles influencent les choix de vie des Égyptiens dans leur conception encore très traditionnelle du couple, du mariage, de la procréation et du rôle de la femme.
Le lien entre fécondité élevée et statut de la femme dans les pays arabes et musulmanes a souvent été établi pour expliquer la transition démographique particulière de ces pays. Comme l’expose également Makhlouf Obermeyer (1992), l’hypothèse ne suffit pas, il faut la relier au contexte institutionnel et aux changements idéologiques qui influencent les décisions des individus. Cette démarche offre une certaine distance et peut permettre à parvenir à des réponses moins simplistes à propos de phénomènes très complexes.
Comprendre pourquoi les individus font certains choix plutôt que d’autres nécessite d’étudier de près tant la société dans laquelle ils vivent que leur situation et leurs caractéristiques propres. Les individus ne créent pas le contexte d’une société, ils l’influencent de manière constante à travers ce qu’ils choisissent de faire parmi les options et les possibilités qui leurs sont offertes5 (Hoodfar, 1997, p. 42).
La prise en compte de la dynamique temporelle du changement et de l’étude de ces changements au fil des années est une approche dont il faut également tenir compte, tant au niveau des comportements individuels et de la société elle-même, que de ce qui les lie.
Ce type d’approche pourra peut-être permettre de contribuer à l’exploration d’un domaine encore peu connu, celui de la démographie institutionnelle. Cette analyse pourrait fournir des éclairages sur certains phénomènes démographiques mal expliqués, ou bien affirmer ou remettre en cause certains schémas explicatifs ou prévisionnels, généralement fondés sur la seule analyse des déterminants proches et du contexte socioéconomique du phénomène (De Bel-Air, 1999). En effet, selon ces théories, les individus ne sont pas des récepteurs passifs des normes sociales, mais tentent de manière active, d’arbitrer entre des contraintes institutionnelles et leurs propres intérêts (David et Joshi, 1996). Les institutions évoluent elles-mêmes non seulement en fonction de leur histoire passée, mais également par les actions des individus qui les composent et par les événements extérieurs.
Oppenheim Mason (1992) affirme que la grande majorité des démographes qui ont écrit sur l’approche institutionnelle précisent rarement le sens qu’ils donnent au terme « institution ». Souvent McNicoll et Cain utilisent indifféremment les termes « institutionnelle » et « structurelle » pour désigner une approche qui prend en compte la « structure institutionnelle » (Piché et Poirier, 1995, p. 125). L’objectif de ces théories est, d’après Simmons (1985), de concilier les approches macro et microdémographiques.
Les changements de la fécondité au niveau individuel ne peuvent pas donc être isolés du contexte institutionnel (macro) dans lequel ils se produisent. Par exemple, la famille joue un rôle important dans les décisions de fécondité et la construction sociale familiale diffère selon les pays et les cultures. L’organisation de la famille et la division des tâches parmi ses membres peuvent jouer un rôle dans les changements en matière de fécondité. D’une part, il peut y avoir un changement structurel au niveau économique qui amène à modifier la demande des enfants ; d’autre part, un changement « idéationnel » peut résulter de la diffusion de nouvelles idées et objectifs en matière de fécondité à l’intérieur du groupe dont la famille fait partie.
La « construction sociale de la famille » varie selon les cultures, ce qui pourrait expliquer en quoi la fécondité n’a pas baissé dans certaines régions alors même que leur développement est bien très avancé6 (David et Joshi, 1996, p. 14).
Au plan institutionnel, l’État joue bien évidemment un rôle crucial non seulement à travers les politiques de planning familial qui peuvent avoir une influence directe sur la fécondité, mais aussi par ses décisions en matière de politique économique et sociale, et par sa politique au sens large qui auront un impact indirect.
II. Les données utilisées
1. Les données sur la fécondité en Égypte
7La comparaison des estimations de la fécondité en Égypte à partir des différentes sources de données montre des résultats divergents. Les taux de fécondité estimés avec les données des enquêtes EDHS affichent des taux plus bas, comparés aux estimations faites à l’aide des données fournies par l’état civil et les recensements de population. L’analyse des différentes sources des données et de leur fiabilité permet d’expliquer les divergences observées et l’apparente stagnation de la fécondité en Égypte depuis les années 1990.
a. Les recensements et l’état civil
8Comme cela a été souligné par Cleland (1996), la collecte des données dans les pays en développement a fait beaucoup de progrès à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le rythme des changements n’a pas été le même dans tous les pays : pour les enregistrements de l’état civil par exemple, très peu de pays africains disposent de registres complets (l’Égypte et la Tunisie sont parmi ceux qui possèdent un bon état civil). Nombre de méthodes d’estimation ont été étudiées afin de combler des séries de données incomplètes (Brass, 1996). Les progrès dans les recensements de la population ont été plus significatifs, surtout en Afrique où les pays qui mènent ce type d’enquêtes ont doublé entre 1950 et 1990 (Cleland, 1996).
Ces améliorations ont pu avoir lieu grâce aux aides financières des Nations unies dont le soutien est aussi d’ordre méthodologique. Les progrès dans les résultats obtenus et la qualité des données publiées sont notables et leur diffusion plus rapide : mais nombre de problèmes subsistent dans les décomptages (doubles comptes) et dans l’enregistrement des dates (âge). Pour l’Égypte, les données des recensements de la population sont assez fiables :
Le premier recensement véritable de la population (1846-1848) remonte aux premiers moments du décollage démographique […] la précocité de l’observation statistique, dont les débuts sont contemporains des premiers signes d’une baisse durable de la mortalité, distingue l’Égypte de la plupart des autres pays que l’on désignerait plus tard comme le « Tiers Monde » et dont on découvrit l’explosion démographique bien après qu’elle eût commencé (Fargues, 2002, p. 172).
Dès 1897, les recensements de la population ont été réguliers en Égypte, le plus souvent décennaux. Ils sont menés par le Capmas (Central Agency for Public Mobilization and Statistics), le Bureau central de statistique (voir tableau 1).
L’état civil a aussi été établi au début du xxe siècle, même si d’après Fergany (1975), la publication des statistiques des naissances n’a été exhaustive qu’à partir de la seconde moitié du siècle. Il estime en effet que la couverture des naissances serait passée de 71 % en 1906 à 95 % en 1973. Courbage affirme aussi que :
L’Égypte jouit d’une longue tradition d’enregistrement des faits d’état civil et de dénombrement de la population. L’enregistrement y est très proche de l’exhaustivité et la population est suffisamment concentrée pour faciliter les recensements (Courbage, 1994b, p. 1045).
Il faut d’ailleurs rappeler que même si les données de l’état civil peuvent être exhaustives, cela n’est presque jamais le cas des données des recensements. Cela pourrait donc facilement mener à un biais dans l’estimation de la population féminine et par conséquent, à une surestimation du taux de fécondité.
Tableau 1. Évolution de la population en Égypte de 1846 à 2006
Année | Effectif (millions) |
1846 | 4 476 |
Sources : Fargues, 2002 pour les données de 1846 à 1996 ; Capmas pour les données de 2006.
b. Les données d’enquête
9Dans les pays en développement à partir des années 1970, plusieurs types d’enquêtes ont été effectués, avec différents résultats : des enquêtes avec la méthode du double enregistrement, des passages multiples et les approches à un seul passage. Les enquêtes World Fertility Surveys (WFS) et Demographic and Health Surveys (DHS) font partie de ces dernières. Ces types d’enquêtes sont souvent assez coûteux, mais ils permettent de connaître de manière très ponctuelle les taux démographiques les plus communs. La mesure du taux de mortalité infantile a été en effet assez fiable ; le même discours n’est pas vrai pour les mesures de la fécondité qui ressentent les effets des mauvais enregistrements des dates de naissance. Les enquêtes WFS et DHS sont des sources d’informations importantes pour l’étude de la fécondité et de la santé dans des pays où peu de données quantitatives sont disponibles.
Les enquêtes World Fertility Surveys (WFS) qui ont été réalisées de 1974 à 1986 ont précédé les enquêtes DHS. Il s’agit d’enquêtes représentatives au niveau national, conduites dans 62 pays qui représentaient alors 40 % de la population mondiale. En Égypte, une seule vague d’enquêtes a été menée en 1979-1980 (Egypt Fertility Survey, EFS). Le but principal de ce programme financé par l’United States Agency for International Development (Usaid) et le Fonds des Nations unies pour la population (Fnuap), était la mesure de la fécondité et de ses déterminants, les répondants étant uniquement des femmes en âge de procréer. La taille des échantillons (environ 5 000 femmes par enquête) ne permet pas d’estimer la mortalité des adultes (Cleland, 1996). Néanmoins, ce type d’enquêtes apporte une meilleure connaissance des aspects liés à la fécondité dans nombre de pays en développement, notamment les déterminants proches et lointains, ainsi que la mortalité infantile.
À partir de 1986, le programme DHS a succédé au WFS. C’est un programme international de recherche sur la fécondité, la santé de la mère et la planification familiale. Actuellement, plusieurs pays ont entamé la cinquième phase de l’enquête. Il s’agit d’enquêtes représentatives au niveau national, mais pas auto-pondérées ; elles incluent un échantillon de ménages et d’individus, de femmes mariées au moins une fois (mariées, veuves ou divorcées pendant l’enquête), âgées de 15 à 49 ans, sélectionnées dans ces ménages. Les enquêtes ont été organisées par le National Population Council sous la supervision du ministère de la Santé et de la Population ; les financements proviennent de l’Usaid et l’assistance technique de ORC Macro. En Égypte, la première enquête DHS s’est déroulée en 1988, les suivantes en 1992, 1995, 2000, 2005 et 2008 ; il y a eu trois enquêtes intermédiaires en 1997, 1998, 2003. Leur but est de fournir des informations fiables sur la fécondité, la mortalité, le planning familial et des indicateurs sur la santé de la mère et des enfants. Ces informations sont destinées à aider les instances politiques dans l’évaluation des programmes de planning familial et de santé maternelle et infantile, et à améliorer leurs interventions futures. Ces enquêtes, menées avec la même méthodologie dans nombre d’autres pays, peuvent aussi être utilisées pour des études comparatives entre pays.
D’après Cleland, comparée aux enquêtes WFS, la qualité des enregistrements des naissances est moins bonne du fait d’un plus grand nombre de questions à attribuer aux enfants nés dans les 3 ou 5 dernières années. Selon lui, certains enquêteurs, découragés par la longueur des questionnaires, reculeraient la date de naissance des enfants dans le but de restreindre le nombre de questions.
Comme on peut l’observer dans le tableau 2, en 2008, les effectifs de ménages et des femmes interviewés ont pratiquement doublé par rapport à la première enquête, menée en 1988. Une autre source de données existe sur la fécondité : il s’agit de l’enquête Egypt Maternal and Child Health Survey (EMCHS), réalisée en 1991 par le Capmas et la Ligue des États arabes dans le cadre du Pan Arab Project for Child Development. Le but principal de ce projet était de fournir des informations fiables pour formuler, contrôler et évaluer les soins des mères et des enfants au niveau national ainsi que les politiques et les programmes de santé et de développement. L’échantillon utilisé est de 11 074 ménages : il y a un fichier ménage, un fichier sur la santé reproductive, un fichier sur la santé de l’enfant et un fichier community-level.
Tableau 2. Égypte, DHS : effectifs interviewés dans les différentes phases

*Il s’agit des femmes entre 15 et 49 ans mariées au moins une fois, c’est-à-dire actuellement mariées, veuves ou divorcées.
Sources : EDHS, 1988-2008.
2. Les différentes estimations de la fécondité
10D’après les données des enquêtes EDHS (tableau 3 et figure 5), la fécondité en Égypte aurait baissé beaucoup plus rapidement que ce qu’en disent les sources de l’état civil et des recensements. En effet, selon les données d’enquête en 1987, l’indice synthétique de fécondité était de 4,38 enfants par femme, contre 5,61 d’après l’état civil. En 1991, les indices étaient respectivement à 3,93 et 4,38 selon les deux sources. La baisse de la fécondité, observée par les deux sources au cours des années 1990, serait cependant moins significative selon les enquêtes EDHS. Pour l’analyse qui nous intéresse, c’est le début de la baisse qui est à prendre en compte : celui-ci semble se localiser au milieu des années 1980 dans toutes les sources de données, malgré des valeurs différentes pour chacune d’elles.
Tableau 3. Indice synthétique de fécondité selon les différentes sources 1953-2008

Sources :
(a) Calculé par Fargues (1997) jusqu’à 1988 puis par l’auteur selon le nombre de naissances par âge de la mère (état civil) et la distribution des femmes par groupe d’âges calculée à partir des recensements.
(b) United Nations, Demographic Yearbook, plusieurs années.
(c) Egyptian Demographic and Health Survey, 1988-2008.
(d) Egyptian Fertility Survey, 1980.
(e) The Arab maternal and child health survey : Arab Republic of Egypt : country summary sheets, League of Arab States, 1994. Sources : Fargues, 2002 pour les données de 1846 à 1996 ; Capmas pour les données de 2006.
Figure 5. Indice synthétique de fécondité selon les différentes sources 1960-2008

Sources : EDHS, 1988-2003, Nations unies, EMCHS, Capmas.
À partir de la moyenne des naissances sur 5 ans (données de l’état civil), corrigées par le taux de mortalité, différentes vérifications des taux de natalité permettent d’étudier la fiabilité des données : cela donne un taux de natalité qui n’est pas significativement différent de celui calculé à partir des données des recensements en utilisant la même méthode (voir figure 6) et qui confirme la fiabilité des données du recensement et de l’état civil.
Figure 6. Égypte, taux de natalité selon les différentes sources 1948-2008

Sources : EDHS, 1988-2008, United Nations, EMCHS, Capmas.
a. Reconstituer les naissances
11Afin d’expliquer les divergences observées, une première vérification des données a été effectuée à travers le calcul des naissances induites par les taux de fécondité de l’enquête et celles enregistrées à l’état civil (voir Courbage et Fargues, 1992 ; Courbage 1994a et b). Il s’agit de reconstituer le nombre de naissances induites par les taux de fécondité des enquêtes EDHS à partir du taux de fécondité par âge de la mère, tiré de l’enquête et de la population féminine moyenne de l’année estimée à partir des données des recensements7. Le nombre de naissances ainsi calculé est ensuite comparé aux naissances de l’année effectivement relevées à l’état civil. D’après notre analyse, les enquêtes EDHS auraient sous-estimé la fécondité. La confrontation des naissances induites par les taux de fécondité des enquêtes avec celles de l’état civil figure au tableau 4. L’écart entre estimations tirées de l’état civil et extrapolation des naissances à partir des taux de fécondité de l’enquête semble avoir fortement reculé au cours des années. En effet, il s’agissait d’un écart d’environ – 21,3 % en 1988 et il a reculé à – 0,3 % en 1999. Pourquoi existe-t-il un tel écart ? Les analyses sur la qualité des données DHS et d’autres études plus spécifiques au cas égyptien apportent des pistes de réponses.
Tableau 4. Reconstitution du nombre de naissances à partir des taux de fécondité des enquêtes

* Taux de fécondité par classe d’âges (de la classe 15-19 ans à la classe 45-49 ans). Le total correspond aux taux de fécondité tous âges confondus ou Indice synthétique de fécondité.
Sources : estimations de l’auteur sur la base des données des recensements de la population de 1986 et 1996 et Demographic Yearbook de Nations unies pour l’année 2000, pour la population moyenne et EDHS (1988, 1992, 1995, 2000) pour les taux de fécondité.
b. Quelques explications sur les écarts entre les différentes estimations
12Dans les enquêtes DHS, les taux de fécondité sont calculés sur la base de l’histoire génésique des femmes et l’on considère les enfants nés dans les 36 mois précédant l’enquête. Plusieurs cas de figure peuvent induire des biais dans le calcul du taux de fécondité. En effet, au cours des interviews, les répondants doivent déclarer :
l’année de naissance de chaque enfant ;
le mois de naissance de chaque enfant ;
l’âge actuel des enfants.
Pour prévenir les erreurs de mémoire et de datation des événements, des contraintes sont imposées aux enquêteurs (par exemple, il faudra au moins 7 mois d’intervalle entre les naissances, un âge minimum atteint par les femmes, etc.). Le déplacement de la date de naissance des enfants est l’une des erreurs les plus fréquentes : il est imputable aux enquêteurs car ils éviteraient de cette façon d’interviewer des femmes sur toute une partie du questionnaire réservée aux enfants nés dans les 5 (ou 3) ans avant l’enquête. Si les déplacements sont significatifs, cela veut dire qu’ils affectent les estimations des taux de fécondité, car ils sont calculés sur la base des enfants nés dans les 5 (ou 3) années précédant l’enquête. Dans ce cas, il s’agit d’un déplacement d’une année plutôt que de quelques mois. Les taux de fécondité seront ainsi sous ou surestimés (Arnold, 1990).
Le calcul de l’année de naissance de l’enfant est aussi une erreur fréquemment rencontrée : il peut arriver que la date de naissance ne soit pas connue. Par exemple, on connaît l’âge de l’enfant et on déduit la date exacte de naissance à travers le calcul de la différence entre l’année de l’enquête et l’âge. Le problème est que souvent, on ne tient pas compte du mois de naissance. La conséquence en est encore une fois le biais dans le calcul du taux de fécondité et des intervalles entre les naissances.
L’effet que l’on appelle « attraction pour les âges ronds » constitue un autre type de problèmes : les effectifs des âges terminant par un zéro ou un cinq sont surestimés. Ce type de phénomène est facilement lisible sur la pyramide des âges. Enfin, pour les naissances anciennes, les répondants ont tendance à omettre leurs enfants décédés, souvent sous-déclarés, tout comme les naissances récentes. Ces omissions peuvent être faites par les mères ou bien par les enquêteurs.
Des études comparatives entre la 3e et la 4e phase des enquêtes DHS (Rustein, 2002) ont montré qu’au fil des années, la qualité des données s’est notablement améliorée. Dans la 4e phase, pour faire face aux déplacements de la date de naissance des enfants, on a réservé la partie du questionnaire sur la santé de la mère et de l’enfant aux enfants nés dans les 3 dernières années avant l’enquête, au lieu de 5 ans. Malgré ce changement de critère, selon une étude de Rustein (1999), des déplacements des naissances persistent et impliqueraient une sous-estimation des taux de fécondité. Le biais pourrait être corrigé avec un ajustement de la période sur laquelle les taux sont calculés.
Afin d’évaluer les données des enquêtes EDHS dont on dispose, nous allons effectuer une analyse pour vérifier s’il y a eu un mauvais report de l’âge, donc des déplacements des dates de naissance. Dans la figure 7, nous avons représenté pour l’année 2000, les femmes par âge exact, sur la base du fichier des ménages (voir Retherford et Mishra, 2001). On peut tout de suite remarquer une attraction pour les âges ronds, notamment les âges qui se terminent par 0 et 5. Dans le cas de l’Égypte, les enquêtes relatives à la santé maternelle et de l’enfant ont été menées auprès de mères d’enfants de moins de 5 ans. On observe une forte concentration de petites filles âgées de 5 ans dans les enquêtes. Ceci révèle un déplacement possible de la date de naissance, amenant des biais dans le calcul du taux de fécondité.
Figure 7. Distribution des femmes par âge, EDHS 2000

Source : EDHS, 2000.
c. La surestimation du niveau d’instruction des mères dans les enquêtes
13Youssef Courbage avance une autre thèse (1994b, p. 1051) qui serait celle d’une « surestimation du niveau d’instruction de la population enquêtée ».
Dans l’enquête EDHS de 1992, les femmes sans instruction représentent 39,5 % du total des femmes entre 15 et 49 ans, contre le chiffre de 53,9 % d’après le recensement de 1986. D’après lui, « ce biais de sélection rend très précisément compte des différences persistantes entre l’état civil et les enquêtes ». Nous avons donc essayé de vérifier cette hypothèse à l’aide de données plus récentes, notamment le pourcentage de femmes sans instruction d’après le recensement de 1996 et les enquêtes EDHS 1995 et 2000 (tableau 5). Les écarts que l’on remarque par rapport aux deux sources sont assez élevés : les enquêtes sous-estiment les femmes sans instruction, comme Courbage l’avait affirmé. En 1996, environ 50 % des femmes sans instruction entre 15 et 49 ans ont été recensées. En revanche, dans les enquêtes EDHS de 1995 et 2000, les femmes sans instruction représentaient environ 43 % du total des femmes de cette tranche d’âges. En effet, cette dernière observation est corroborée par une évaluation du degré d’alphabétisation faite par les enquêteurs de l’EDHS 2000, parmi les femmes qui ont déclaré n’avoir jamais été scolarisées ou qui ont terminé l’école primaire. À ces femmes, il a été demandé de lire quelques phrases simples, ce que 50 % d’entre elles n’étaient pas capables de faire.
Tableau 5. Comparaison des femmes sans instruction dans les enquêtes et aux recensements (en %)

Sources : Capmas et EDHS, plusieurs années.
Ces conclusions pourraient sembler en contradiction avec le taux de sous-estimation de la fécondité assez bas présenté plus haut sur la reconstitution des naissances, pour l’an 2000 dans les enquêtes EHDS : cela paraît justifiable par la réduction des différentiels de fécondité selon l’instruction de la mère au cours des années : une distribution biaisée des femmes selon l’instruction n’entraînerait pas des biais de la fécondité.
3. Une nouvelle estimation du taux de fécondité
14Afin de remédier au problème des déplacements des naissances, les taux de fécondité ont été recalculés8 par la méthode de l’histoire génésique des femmes, mais cette fois-ci sur une période de 60 mois au lieu de 36. Les résultats semblent réconcilier les données d’enquête avec celles de l’état civil. Les taux de fécondité sont en effet très proches (tableau 6), et les erreurs de sous-estimation des naissances obtenues par le calcul des naissances induites par le taux de fécondité de l’enquête et celles enregistrées à l’état civil montrent, cette fois-ci, une sous-estimation des naissances par ce dernier ; ceci semble assez vraisemblable si l’on considère encore une fois les observations faites auparavant sur la fiabilité de ces données.
Tableau 6. Reconstitution du nombre de naissances à partir des taux de fécondité des enquêtes

* Taux de fécondité par classe d’âges (de la classe 15-19 ans à la classe 45-49 ans). Le total correspond aux taux de fécondité tous âges confondus ou Indice synthétique de fécondité.
Sources : Estimations de l’auteur sur la base des données des recensements de la population de 1986 et 1996 pour la population moyenne EDHS pour les taux de fécondité.
Note : les taux de fécondité sont calculés pour les 60 mois précédant l’enquête.
On peut affirmer, pour conclure, que le calcul du taux de fécondité pour les 3 ans précédant l’enquête amène à une sous-estimation du taux de fécondité à cause du manque de précision relatif à l’âge de l’enfant. Néanmoins, la fécondité a baissé petit à petit au cours des dix dernières années, comme le montrent les deux sources de données dont on dispose, même si les taux de fécondité réels sont probablement plus élevés que ceux fournis par les deux types de sources. La fiabilité des enquêtes s’est améliorée au cours des années : par exemple, en 2000, le taux de sous-estimation par rapport aux taux de fécondité tirés de l’état civil et des recensements était de 0,3 %. Les biais ont ainsi été corrigés avec un ajustement de la période sur laquelle les taux sont calculés : en effet, si la période de l’histoire génésique des femmes est de 60 mois au lieu de 36, les taux des enquêtes et de l’état civil deviennent très proches.
Notes de bas de page
1 Voir par exemple Carla Makhlouf Obermeyer (1992) qui appelle la communauté scientifique à expliquer la transition de la fécondité dans les pays arabes par les théories institutionnelles. Elle fait notamment référence au contexte politique.
2 The « political economy of fertility », d’après la définition de Greenhalgh.
3 « […] questions about fertility decline are inherently historical, that is, they occur to people living under unique social arrangements and under a combination of historical and institutional circumstances that is unlikely to ever again be repeated in all this particulars ».
4 « … there is no single demographic transition, caused by forces common to all places and all times. Rather, there are many demographic transitions, each driven by a combination of forces that are, to some unknown extent, institutionnally, culturally, and temporally specific ».
5 « To understand why people make certain choices and not others, it is essential to look at the wider society in which they live as well as their individual characteristics and circumstances. People do not create the context of their society but influence it trough continously making choices within the options and possibilities it offers. »
6 « The ‘social construction’ of the family » differs across cultures, and may explain why fertility has not declined in some regions, even those where development is far advanced. »
7 Pour calculer la population féminine moyenne de l’année par groupe d’âges, nous avons effectué une projection de la population à partir des données des recensements de 1986 et 1996.
8 À titre d’exemple, le calcul a été effectué pour les années 1992, 1995 et 2000.
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