Chapitre 5
Entre doutes, fascination et anxiété : insémination artificielle et littérature avant Huxley
p. 73-82
Texte intégral
1En octobre 1937, l’un des plus influentes revues médicales du monde, The New England Journal of Medicine, intitulait un éditorial : « Conception in a watch glass » (« conception dans un verre de montre »), qui commençait comme suit :
« La barrière limitatrice entre ce que nous savons et ce que nous ne savons pas, entre connaissance scientifique et ignorance, est mise à rude épreuve dans le domaine de la reproduction et pourrait céder sous l’effet d’une nouvelle découverte. La réalisation du « brave new world » d’Aldous Huxley est peut-être plus proche qu’on ne le pense1. »
2Pour parler de l’insémination artificielle, et l’expliciter dans ses modalités et ses conséquences, la revue se référait donc au célèbre roman paru cinq ans auparavant, et qui avait suivi de plusieurs avancées scientifiques notoires : possibilité de solliciter les follicules ovariens dans la production d’ovules, première fécondation in vitro d’une lapine, proclamation de la possibilité théorique de distinguer les embryons masculins et féminins. En suggérant de formaliser la relation médecin-patient en matière d’insémination artificielle, montrant ainsi qu’il s’agissait d’une pratique de plus en plus répandue dans les années 1930, l’éditorial du New England Journal of Medicine avait attiré l’attention de la presse américaine.
3Depuis lors, dans les salles des tribunaux et dans les parlements, comme dans articles des revues de médecine, des manuels de théologie morale ou des quotidiens, la simple allusion au nom de Huxley suffit à évoquer l’atmosphère glaciale des salles d’insémination, l’éclairage au néon et le cauchemar technocratique de l’année 632 après Ford, comme la seule réalité possible de l’insémination artificielle.
4Mais, malgré l’importance de ce tournant, le recours à la fiction et à l’imaginaire n’était pas une nouveauté. La présente contribution entend montrer comment, depuis le xixe siècle, le filtre de la fiction et de l’irréel permet d’aborder la double préoccupation, soulevée par l’insémination artificielle à l’égard de la morale sexuelle et de la puissance croissante de la science.
I. Littérature, écrits savants et traités populaires
5Depuis la fin du xviiie siècle, dès l’émergence de l’insémination artificielle animale puis humaine dans le débat public, les commentateurs pensaient et jugeaient la reproduction artificielle à travers les images fournies par la littérature. Ils puisaient dans la fiction les images, les concepts et les métaphores. Car si, dans les faits, l’insémination artificielle restait une expérience limitée à un circuit médical étroit, le thème de la création de la vie, de son contrôle et du rapport entre science et nature était un sujet amplement traité par les écrivains.
6Sans remonter jusqu’au livre V de La République de Platon avec sa conception pré-eugénique de la génération, la description de la conception de Tristram Shandy par Laurence Sterne ou encore, après le Faust de Goethe, Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley, et les expérimentations du docteur Moreau dans son île, racontées par H.G. Wells, constituent les références littéraires les plus fréquemment mobilisées, avant Huxley, pour parler de l’insémination artificielle et de l’impact possible de la science sur le corps et la reproduction.
7Ces représentations avaient deux fonctions. Jusqu’au début du xxe siècle, tant que subsistait le doute face à la possibilité d’« artificialiser » la reproduction, elles entretenaient la vigilance vis-a-vis de toute remise en question de la morale sexuelle. Jusqu’aux années 1860, la fécondation artificielle était hautement problématique du point de vue moral et juridique, le médecin pouvant se voir accusé d’adultère. La reproduction artificielle restait placée sous le signe de la confidentialité, pour ne pas dire du secret. Ne pas en parler en public, ne pas révéler qui la pratiquait, c’était protéger les fondements de la morale sexuelle bourgeoise. Car ce mode de procréation nécessitait la masturbation pour obtenir la semence masculine, violait l’intimité de la chambre nuptiale et surtout transformait la reproduction en une expérience qui n’était plus privée, sortant de la dualité du couple pour devenir triangulaire et plurielle du fait de l’intervention du médecin.
8En outre, bon nombre de médecins doutaient de la possibilité concrète de réussir cette opération, notamment d’un point de vue physiologique – la persistance des interprétations biologiques aristotéliciennes était telle que la génération restait pensée comme quelque chose d’inextricablement lié à la sexualité. Selon les médecins, l’insémination artificielle aurait des conséquences négatives du point de vue de l’hérédité du nouveau-né. Comme en témoignent les discussions au sein de la Congrégation de l’Inquisition romaine et universelle en 1877 puis en 1897, une grande partie des théologiens et des canonistes, mais aussi de nombreux médecins, croyaient impossible une génération extracorporelle et artificielle en l’absence du plaisir féminin (Betta, 2017).
9La seconde fonction de ces références littéraires était d’alerter sur une toute-puissance possible de la science à l’égard du corps et du vivant. Face à certains discours médicaux présentant la reproduction artificielle comme une solution pour améliorer l’humanité ou empêcher sa dégénérescence, penseurs et hommes politiques se référaient fréquemment au roman Frankenstein, publié en 1818.
10Aux alentours de 1850, les revues médicales et les dictionnaires scientifiques commencèrent à abonder de récits sur des expériences concrètes de reproduction artificielle. En quelques décennies, la production littéraire s’empare elle-même de ces récits scientifiques ayant trait à la sexualité, l’hérédité, la reproduction et à la reproduction artificielle. Elle contribue ainsi à exposer de manière plus claire et en quelque sorte plus radicale le caractère perturbant de la reproduction artificielle, lui donnant une fois pour toutes son statut public. Peu à peu, ce qui jusqu’alors semblait une projection hautement fantastique ou fantasmée, commence à être perçu dans l’opinion publique comme une expérience concrète du présent.
11Les ouvrages d’hygiène populaire ont joué un rôle important dans la circulation des connaissances sur la reproduction artificielle en dehors de la communauté scientifique, en particulier dans l’aire francophone, en faisant de la reproduction artificielle une clé pour raconter la modernité et son impact sur la vie quotidienne. Dans ce contexte qui vait naître de nouvelles collections bibliographiques centrées sur les thèmes du corps sexué et de la sexualité, cette littérature s’inspire des publications provenant de milieux universitaires spécialisés.
12Ainsi, Paul Caufeynon, auteur de dizaines de publications de ce genre, fit paraître, en 1903, à Paris, le livre La procréation à volonté des filles et des garçons, suivie de la fécondation artificielle et de l’ami des jeunes femmes, qui fournissait aux jeunes femmes des instructions claires et précises sur la façon d’être heureuses dans leur « ménage » et de donner naissance à des enfants « sains et robustes » (Caufeynon, 1903). Le volume, qui commençait par une discussion sur la génération, la stérilité et la sexualité, se terminait par une vingtaine de pages sur la fécondation artificielle compilant des articles de médecins français sur des cas d’insémination artificielle.
13Cette littérature célébrait la capacité médicale de prévoir et de reconnaître la maladie, en s’appuyant sur l’idée de la femme comme sujet désexualisé et du mâle comme sujet reproducteur. Tout en parlant de dégénérescence et d’ordre sexuel et en réaffirmant les normes de genre traditionnelles, l’insémination artificielle était pensée comme une expérience fondamentalement masculine, du point de vue de la paternité bien sûr – problème substantiel à l’origine de l’action des protagonistes – mais aussi à travers le médecin qui apparaissait comme l’acteur décisif indispensable à l’opération, en quelque sorte, le véritable producteur de la vie du nouveau-né.
II. Les romans médicaux
14L’un des grands protagonistes de l’histoire de la fécondation artificielle au xixe siècle, le médecin, anthropologue et naturaliste italien Paolo Mantegazza, publia quatre romans traitant des liens entre reproduction, science et génération artificielle. En 1860, il fut le premier à avoir envisagé publiquement l’insémination artificielle avec donneur, essayant déjà de pratiquer la cryoconservation du sperme, et à proposer la création d’une banque du sperme pour les soldats italiens qui s’apprêtaient à partir pour les guerres coloniales.
15Son livre, Un giorno a Madera. Una pagina dell igiene dell’amore de 1867, plusieurs fois réédité et traduit en diverses langues (Mantegazza, 1867) est un roman épistolaire qui raconte la rencontre de deux amants anglais, Emma et William, qui sont dans l’impossibilité de se marier à cause de la tuberculose dont la première était affligée et de la promesse qu’elle a faite à son père de ne pas mettre au monde de « malheureux malades ». Si, dans ce premier roman, Mantegazza mentionnait principalement le problème de l’hérédité des pathologies dans une optique eugéniste, dans le roman « uchronique » L’anno 3000. Un sogno publié en 1897, il parle explicitement de reproduction artificielle. À travers un voyage dans le futur, il mettait en scène sa vision malthusienne. Les deux protagonistes, Paolo et Maria, partaient vers la ville d’Andropoli, capitale des États-Unis Planétaires, pour y célébrer leur « mariage fécond » (Mantegazza, 1897). Il fallait pour cela se présenter devant le Sénat biologique de la ville, « pour que soit décidé par la Suprême Assemblée des sciences s’ils avaient ou non le droit de transmettre la vie à d’autres êtres humains ». Le voyage leur donnait l’occasion de connaître diverses formes d’organisation sociale – socialiste, égalitaire, démocratique, tyrannique, technocratique, religieuse – et d’arriver ainsi au dernier stade de l’évolution, la ville d’Andropoli, où le projet malthusien se réalisait grâce aux visites médicales prénuptiales qui permettaient d’éradiquer les pathologies héréditaires. L’Église catholique accusa Mantegazza d’utiliser la littérature pour rendre accessible à un vaste public des connaissances et des informations qui auraient dû rester circonscrites à la communauté scientifique, et ses livres passèrent souvent entre les mains de la Congrégation de l’Index.
16Le lien entre expériences médicales et forme littéraire réapparaît avec la figure du docteur Joseph Gérard. Celui-ci aurait dû, le 28 juillet 1885, défendre sa thèse sur la fécondation artificielle à la faculté de médecine de Paris, mais n’obtint son diplôme que quatre mois plus tard, et avec un autre mémoire. À sa mort, en 1895, les causes de ce retard furent révélées dans les pages du journal Chronique médicale par Georges Barral, chimiste et physiologiste, fils du chimiste Jean-Augustin Barral, mais surtout ami et élève de Claude Bernard, qui l’avait poussé à devenir éditeur pour vulgariser les connaissances scientifiques.
17Barral expliqua que la commission judicative – « nouveau tribunal de l’Inquisition » – avait jugé le travail de Gérard insuffisant sur le plan du style comme sur celui des idées, bien que la bibliographie jointe soit nourrie et contienne pas moins de trente-six travaux consacrés à la fécondation artificielle. La thèse avait été publiée dans un numéro spécial de novembre 1885, un mois après que Gérard fut reçu officiellement docteur en médecine2. Le succès fut tel que, si l’on en croit l’auteur, les 1 200 copies du tirage initial furent rapidement épuisées. En 1888, Gérard publia de nouveau aux éditions parisiennes Marpon et Flammarion, un travail sur la fécondation artificielle, intitulé Nouvelles causes de stérilité dans les deux sexes. Fécondation artificielle comme moyen ultime de traitement, où il reprenait amplement sa thèse refusée. Le livre était clairement une œuvre de vulgarisation : elle s’adressait aux couples sans enfant pour dévoiler les causes possibles de la stérilité involontaire et démontrer l’efficacité de la fécondation artificielle. Les 400 pages du volume étaient accompagnées de plus de 200 dessins satiriques de l’illustrateur José Roy : spermatozoïdes en frac et haut-de-forme qui patientaient au bar avant de rencontrer l’ovule féminin, angelots, spermatozoïdes à cheval d’une seringue qui couraient vers l’utérus et bien d’autres trouvailles encore.
18Le docteur Gérard fut l’inspirateur du premier roman consacré à l’insémination artificielle, Le faiseur d’hommes écrit en 1884, par Yveling Rambaud, nom de plume de Gilbert Fréderic, journaliste au Figaro, romancier et auteur d’une vingtaine de textes et de comédies, et par Jean-Louis Dubut de Laforest, journaliste et écrivain parmi les plus prolifiques de la mouvance du roman de mœurs (Rambaud et Dubut de Laforest, 1884).
19Rambaud et Dubut avaient essayé d’impliquer Alexandre Dumas fils, lui demandant d’écrire la préface, et Gérard lui-même avait sollicité son soutien à l’auteur de La dame aux camélias qui s’était intéressé à son affaire. Dumas s’était déclaré incompétent pour discuter de la « paternité de seconde main » et du problème du déclin démographique français qu’il fallait attribuer, selon lui, à des causes économiques et à un contexte où les hommes ne voulaient pas travailler et les femmes refusaient de souffrir, et où tous les deux préféraient « pécher sans concevoir, que concevoir même sans pécher ». Dumas ajoutait que le problème n’était pas tellement important parce que rien « n’empêchera [les] femmes, une fois l’inutilité reconnue de la médication végétale, chirurgicale et animale, de recourir aux injections de paternité3 ».
20Le faiseur d’hommes se déroulait en 1867, en Allemagne, et avait pour protagonistes le comte et la comtesse de Wallenberg, couple qui ne pouvait pas avoir d’enfants. L’histoire débutait par un enfant appelant la comtesse « maman », réveillant ainsi en elle un instinct maternel frustré, et provoquant les reproches du mari sur son état d’exaltation, de folie, de déséquilibre. C’était le schéma narratif habituel, qui relançait un classique de la littérature sur la dégénérescence – l’aristocrate improductif – en le croisant avec le thème de la maternité impossible, opposé à l’essence féminine et prélude à un désordre psychique et social profond. Un autre thème commun émergeait aussi : le lien entre stérilité et problèmes d’héritage, symbolisé par les parents du couple, cherchant avidement à se procurer les biens de leurs propres enfants. L’intervention du docteur Knauss, biologiste de réputation internationale, ami de l’époux, permettait, grâce à la génération artificielle, au couple d’enfanter. Mais l’histoire se terminait par un suicide, Knauss étant accusé de s’être substitué au père stérile. Le roman illustrait donc une attitude méfiante envers l’insémination artificielle, bien ancrée dans la morale sexuelle de l’époque, en utilisant la solution narrative de l’adultère comme moyen de rétablir un ordre et un sens dans une expérience perturbante.
21À la toute fin du xixe siècle, la fécondation artificielle entrait, sur le plan pratique, dans une nouvelle ère. En 1907, le biologiste russe Ilia Ivanov présentait dans un de ses articles des données très positives et efficaces sur l’emploi de techniques d’insémination artificielle dans la reproduction du bétail. Celles-ci suscitèrent beaucoup d’intérêt dans différents pays surtout après la Première Guerre mondiale. La faisabilité pratique de l’insémination artificielle devenait de moins en moins contestable, au point qu'en 1905 l’insémination artificielle entrait dans un tribunal, à Coblence, par le biais d’un contentieux judiciaire concernant le délit d’adultère.
22Mais au début du xxe siècle encore, les nombreuses réactions face à cette pratique témoignaient de la difficulté à distinguer la fiction de la réalité. L’insémination artificielle restait alors encore clandestine. Très peu de médecins la défendaient ouvertement et, dans l’espace public, on n’en parlait qu’à travers le filtre de l’incroyable et de l’irréel, ou comme question de morale sexuelle, autour du schéma narratif de la collusion sexuelle entre le médecin et l’épouse. Les systèmes juridiques n’envisageaient pas la possibilité d’une insémination artificielle, et les tribunaux n’avaient commencé à être confrontés à cette pratique qu’à partir des années 1920, à travers le délit d’adultère et d’altération de paternité.
23La présence de l’insémination artificielle dans la sphère publique était encore influencée de manière substantielle par l’imaginaire littéraire, qui fournissait la clé narrative concrétisant les spectres de la modernité et les inquiétudes quant au développement scientifique. Cela apparaît encore nettement quand, en 1934, les journaux américains débattent du cas de Lillian et Salvatore Lauricella, couple italo-américain qui, du fait de la stérilité du mari, avait dû recourir à New York à une insémination artificielle avec le sperme d’un donneur, donnant lieu à la naissance de jumelles. Pour Newsweek, ces nouveau-nés étaient les enfants d’un « ghost father » (père fantôme). Selon The New York Times, il s’agissait de « synthetic infants » (enfants synthétiques).
24Un exemple frappant de la façon dont s’en empara le débat médiatique est le traitement par la presse de l’expérience de Frances I. Seymour et de son mari Alfred Koerner, des gynécologues américains qui avaient réalisé l’insémination artificielle des Lauricella, et, qui furent au centre d’un nouvel épisode retentissant.
25En octobre 1946, le Sunday Dispatch, principal journal dominical britannique, annonçait que le Military Affairs Committee de la Chambre des réprésentants des États-Unis avait présenté au président Truman un projet de loi visant à créer une « super race of test-tube babies » (race supérieure de bébés-éprouvette) destinés à être les dépositaires des secrets nucléaires et des réserves atomiques (Pfeffer, 1993, p. 116). Les pères auraient été choisis par des experts en eugénisme des Nations unies, et les mères auraient dû être sélectionnées en fonction de leur bonne santé, de leur beauté, de leur ascendance familiale et de leurs résultats scolaires et universitaires. S’il n’y a eu aucune confirmation de la réalité d’un tel projet émanant du pouvoir politique, il s’avère en revanche que, dans l’immédiat après-guerre, Frances I. Seymour avait envoyé à l’Eugenics Society de Londres un projet complexe destiné à faciliter la reconstruction nationale.
26Ce dernier mêlait des mesures d’eugénisme positif, l’insémination artificielle hétérologue et des solutions pour la stérilité involontaire. Seymour avait déjà fait construire une clinique pour traiter l’infertilité à Londres où étaient exclus, parmi les donneurs, les éléments héréditaires dysgéniques – QI inférieur à 120, présence de maladies héréditaires dans la famille, brève espérance de vie. Le sperme issu de « the most superior expatriated donors » (les donneurs expatriés supérieurs) vivant aux États-Unis, aurait été recueilli et utilisé pour féconder les femmes britanniques. Le « Seymour Plan » fut abandonné et le gouvernement anglais préféra utiliser l’argent du plan Marshall pour la reconstruction matérielle du pays (Pfeffer, 1993).
27Un tel projet entretenait le le mythe d’une science (américaine en particulier) capable de maîtriser la génération artificielle d’un être humain, en décidant et en organisant ses caractères physiques et psychologiques. Ce que les sciences biomédicales étaient réellement en mesure de faire à ce moment de l’histoire était très diffèrent, mais cela n’empêcha pas certains de penser qu’une « race supérieure » d’êtres humains produits en laboratoire pouvait être à l’ordre du jour.
28Cette façon de lire et de juger l’insémination apparaît à nouveau en 1949 dans le discours religieux, à travers les propos d’Agostino Gemelli, prêtre et fondateur de l’Université catholique de Milan et surtout conseiller de Pie XI et de la Congrégation de l’Inquisition romaine en matière de science et de médecine. Gemelli affirma alors que les soldats américains ayant combattu en Europe pendant la guerre avaient envoyé leur sperme au pays afin qu’il serve pour des inséminations artificielles. Le contrôle technique de la reproduction serait donc tel qu’il permettrait l’engendrement artificiel par-delà les océans. Les références bibliographiques et les détails spécifiques manquaient à l’argument de Gemelli. En réalité, si les laboratoires de Cambridge et du Royaume-Uni avaient déjà expérimenté l’expédition du sperme animal à longue distance – plusieurs centaines de kilomètres – pour ce qui est des humains la technique n’était pas encore aboutie du fait d'importantes difficultés de conservation. Il faut attendre 1953 pour que Bunge et Sherman révèlent, dans la revue Nature, avoir mené une expérience qui a conduit à la naissance de quatre enfants à partir de sperme cryoconservé. Peu de temps après, aux États-Unis, naissaient les premiers instituts privés pour la cryoconservation de la semence masculine.
29L’histoire de la reproduction artificielle apparaît comme une affaire d’intrication et d’hybridation : entre l’imaginaire et la réalité des expériences pratiques, entre les normes sociales et les connaissances scientifiques. Les allusions fréquentes à Frankenstein ou à Brave New World (Le meilleur des mondes) entretenaient un mélange de fascination et de répulsion à l’égard de cette technique. Du point de vue du genre, l’insémination artificielle était pensée comme une expérience fondamentalement masculine, du point de vue de la paternité bien sûr – problème substantiel à l’origine de l’action des protagonistes – mais aussi à travers le médecin qui apparaît comme l’acteur décisif, indispensable à l’opération, en quelque sorte le véritable producteur de la vie du nouveau-né.
30De toute évidence, l’impact de l’imaginaire littéraire dans l’espace public a contribué à se focaliser, en matière d’insémination artificielle, sur les aspects les plus spectaculaires, controversés et discutables du sujet, au détriment de la réalité concrète et quotidienne de cette pratique scientifique et médicale.
Bibliographie
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Format
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10.1093/owc/9780198702665.001.0001 :Notes de bas de page
1 « The limiting barrier between what we know and what we do not know – between scientific knowledge and ignorance – regarding the field of reproduction is put under great strain and may give way entirely as a result of a recent discovery. The “brave new world” of Aldous Huxley may be nearer realization. » (« Conception in a watch glass », 1937, The New England Journal of Medicine, 217(17) p. 678-679.)
2 Joseph Gérard, 1895, « Contribution à l’histoire de la fécondation artificielle » in G. Barral, Journal, p. 313-327 .
3 « Pages oubliées de littérature médicale : Alexandre Dumas fils et la fécondation artificielle », La Chronique médicale, 1895, 2, p. 743-748.
Auteur
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