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    Plan détaillé Texte intégral Le maté, boisson des immigrants Les imaginaires de Salus, entre folklore et républicanisme Entre pampas et urbanité, un conflit symbolique Amaro Villanueva, unique folkloriste de la yerba mate Notes de bas de page

    Maté, vitrine de modernité

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 3. L’identité nationale à l’appui de la yerba mate

    p. 81-106

    Texte intégral Le maté, boisson des immigrants Les imaginaires de Salus, entre folklore et républicanisme Entre pampas et urbanité, un conflit symbolique Amaro Villanueva, unique folkloriste de la yerba mate Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Le précédent chapitre a évoqué la survivance de l’usage de la bombilla, pourtant décriée par les hygiénistes et victime de discours répugnant le rituel de la ronda dans lequel la bombilla passe de bouche en bouche. Le maté cocido est commercialisé, mais demeure une pratique moins répandue que la coutume traditionnelle de la calebasse et de la bombilla. On peut voir dans la persistance de cette dernière la manifestation de l’identité et d’une pratique proprement argentines qui résistent à la modernisation.

    2L’entre-deux-guerres est le moment où les discussions et débats ont lieu sur la question de l’argentinité et de la spécificité de l’identité argentine compte tenu de l’histoire coloniale, puis de l’immigration massive en provenance du Vieux Continent. Les intellectuels de cette période tentent ainsi de déterminer ce que signifie être Argentin.

    3L’historien Oscar Chamosa dresse le tableau des débats de cette période en étudiant le mouvement folklorique argentin porté par les élites du sucre basées dans le nord-ouest du pays. Ce mouvement folklorique est, selon l’historien, le fruit de la confluence de plusieurs mouvements. Le premier est celui du nationalisme culturel, ce mouvement intellectuel et politique né dans les années 1910 qui a pour objectif de sortir l’Argentine de son modèle de formation national libéral-cosmopolite [Chamosa, 2010, p. 3]. La seconde dynamique est portée par les élites régionales à l’image des élites du sucre de la région de Tucumán. Ces dernières ont promu le folklore de leur région afin de défendre leurs intérêts économiques et politiques à l’échelle nationale. Enfin, la troisième est engendrée par les producteurs culturels et des artistes, notamment des musiciens populaires qui ont popularisé le genre musical des populations rurales et criollas (zambas, vidalas, etc.) [ibid].

    4Chamosa démontre que le mouvement folklorique argentin a participé au processus de construction nationale dans l’entre-deux-guerres, ce qui implique une refonte de la culture ouvrière rurale en tant que culture nationale authentique à une période où l’Argentine devient une société essentiellement urbaine et cosmopolite. En effet, la population rurale décline proportionnellement à l’augmentation de la population urbaine dans les années 1920 et 1930. Ainsi, en renforçant l’identité culturelle de la nation, le mouvement folklorique participe à y intégrer Buenos Aires et les territoires ruraux de l’intérieur. L’apport de Chamosa à l’étude du nationalisme culturel argentin repose sur l’analyse de l’émergence du folklore comme représentant d’un échange culturel entre l’Argentine urbaine et rurale. Celui-ci a donc pour but de consolider l’unité nationale et de changer le rapport des urbains à la nationalité argentine.

    5Le mouvement folkoriste argentin se met en place dès 1921 avec l’ouverture de l’enquête nationale du folklore menée par le Bureau national de l’éducation. Chamosa rend compte du fonctionnement de cette grande enquête nationale avec l’exemple de son application dans les vallées Calchaquíes qui s’étendent sur les provinces de Salta, Catamarca et Tucumán. Elle vise à recueillir les traditions et les pratiques folkloriques et établit pour cela une grille de classification. Néanmoins, au-delà de classer les pratiques folkloriques, il s’agit pour le gouvernement d’instaurer et de façonner une unité nationale qui serait tiraillée entre criollos et immigrants [idem, p. 48]. Chamosa souligne que le programme de l’enquête est réactionnaire et que certains de ses instigateurs sont anti-Yrigoyen1, à l’image du folkloriste Juan P. Ramos. Ce climat prépare la décennie suivante, car ces mêmes intellectuels seront proches idéologiquement des acteurs du coup d’État militaire de 19302.

    6Des enseignants et éducateurs sont mobilisés – certains même menacés en cas de refus – pour prendre part à l’enquête sur le folklore et pallier le manque d’instruction dans les régions rurales. Ils sont aussi envoyés comme missionnaires de l’État afin d’éradiquer le « vice » et les superstitions de ces régions reculées [idem, p. 47]. Aux yeux des positivistes argentins comme José Ingenieros, les croyances des populations rurales relèvent de l’obscurantisme tout en étant la preuve même du caractère folklorique de ces communautés. Tout en étant méprisées, ces croyances confèrent à la culture locale une valeur ajoutée avec la montée du nationalisme culturel que décrit Chamosa.

    7Si le mouvement folklorique dans l’entre-deux-guerres se centre sur la musique et la danse [idem, p. 4], peu de mentions sont faites du rôle occupé par la yerba mate dans ce mouvement. Cela peut s’expliquer par le fait que Chamosa s’intéresse spécifiquement à la région du nord-ouest argentin. Or la production du maté est circonscrite au nord-est du pays, dans les régions de Misiones et Corrientes. Néanmoins, la construction de la yerba mate en tant que boisson nationale durant cette période s’explique par un contexte intellectuel et politique dont le mouvement folklorique analysé par Chamosa est la traduction.

    Le maté, boisson des immigrants

    8Les intellectuels phares du nationalisme culturel argentin et inspirateurs du mouvement folklorique ne sont autres que les pionniers de la littérature criolliste, comme le poète Leopoldo Lugones, les écrivains Manuel Gálvez et Ricardo Rojas ou l’homme politique Joaquín V. González. Leur littérature interroge l’essence de l’argentinité, du type national argentin3 et certains auteurs, comme Joaquín V. González, expriment leur « inquiétude face à la disparition des cultures populaires de l’intérieur4 » et promeuvent leur préservation [idem, p. 22]. À l’image de González, des journalistes, écrivains, géographes et folkloristes, rencontrent les communautés « métissées-criollas5 » durant leurs voyages et documentent leurs modes de vie jugés non modernes [ibid]. Par la suite, les auteurs criollistes dressent un portrait du type national masculin correspondant au gaucho, ce cavalier et chasseur des grandes plaines. Dans leurs récits, ils « dotent les personnages gauchos de vertus morales et d’aptitudes physiques » et établissent « une distinction morale entre les criollos et les immigrants : alors que les criollos [sont] honnêtes, simples et courageux, les immigrants [sont] des hommes rusés et cupides6 » [idem, p. 23]. Ces intellectuels criollistes condamnent la société cosmopolite qu’est devenue l’Argentine et avertissent sur le manque d’intégration des immigrants dans la communauté nationale. Cette inquiétude identitaire les amène à prôner la « restauration des traditions rurales et criollas, en particulier celles des territoires les plus reculés du pays7 » [idem, p. 6].

    9Contrairement à Carlos Octavio Bunge ou José Ingenieros, cités plus hauts, qui défendent une approche biologique de la race argentine, les folkloristes rejettent cette approche et défendent une idéologie assimilationniste basée par exemple sur l’apprentissage de l’espagnol par les immigrants. Ils érigent ainsi la culture criolla comme archétype de l’identité nationale devant être adoptée par les immigrants dont la culture et les pratiques sont méprisées par les intellectuels folkloristes.

    10L’inquiétude identitaire à propos des pratiques culturelles des immigrants qui ne parviendraient pas à s’assimiler à la nation argentine est saisie par certaines marques de yerba mate de l’époque.

    11Cette publicité La Hoja (Figure 11) propose une image rassurante dans un contexte où les pratiques des immigrants sont jugées mauvaises et déviantes, et constituent la source des inquiétudes identitaires des intellectuels nationalistes. Parmi ces pratiques figurent l’argot de Buenos Aires parlé par les immigrants, le lunfardo8 ou encore le tango – souvent dansé avec des prostituées et qui introduit des jeux sexuels entre les danseurs – dans les conventillos9. La publicité présente quatre personnages masculins incarnant les archétypes des différentes nationalités immigrées en Argentine. De gauche à droite : le Turco10, l’Italien, le juif d’Europe de l’Est et l’immigré français ou espagnol. Tous boivent du maté à la manière traditionnelle. La marque La Hoja présente ainsi la boisson criolla comme un outil d’assimilation à la nation et un remède à l’inquiétude identitaire présente dans la société. Par la pratique du maté, les étrangers deviennent de vrais criollos.

    Figure 11. Publicité La Hoja, 1929

    « Tous les étrangers comme les vrais “criollos” savourent le délicieux maté. Tel est le pouvoir subjuguant de cette délicieuse boisson, telle est la vertu de ses propriétés, que celui qui l'apprécie ne recule devant aucun sacrifice pour la déguster. Le maté préparé avec la yerba mate La Hoja est beaucoup plus savoureux et nutritif que ses concurrents. »

    Source : Archivo Publicitario.

    12Un article revenant sur les perspectives économiques de l’industrie du maté paraît dans Caras y Caretas en 1930. L’auteur va également dans ce sens :

    « La Chambre de commerce argentine a décidé de faire de la publicité pour la yerba mate dans le pays et à l’étranger. […]. Sans aucun doute, les plantations misioneras de yerba mate sont appelées à s’étendre et à prospérer, car la population est de plus en plus friande de cette infusion salutaire. Ce qui est curieux, c’est que ce n’est généralement pas l’Argentin de vieille ascendance qui boit du maté, mais l’Argentin de nouvelle descendance, le fils de l’immigrant, celui qui vient de s’installer, celui qui s’attache vite à la merveilleuse calebasse et ne laisse pas passer un moment libre sans la réchauffer de sa main. […]. Ceux qui arrivent d’outre-mer sont surpris de voir des gens avec la bombilla dans la bouche. Ça doit être un tuyau, supposent-ils. Leur étonnement se transforme en perplexité lorsqu’ils réalisent que le tuyau est rempli d’eau. Mais avant même d’avoir quitté l’hôtel des immigrés, l’homme venu de loin adopte la coutume et, c’est bien connu, celui qui goûte au maté n’émigre plus. C’est avec le goût du maté, avec le goût délicieusement amer du maté, qu’il s’identifie à l’âme de la terre, à ses qualités profondes, à ses défauts agréables. Le maté accompagne les sillons dans les champs, il anime les trêves du travail ardu dans la ville. C’est la boisson de l’intimité, de la confiance, du repos domestique. Mais si elle ne présentait guère plus que des avantages hygiéniques, des apports bénéfiques pour la santé, sa diffusion serait limitée. Heureusement, c’est aussi un vice. C’est ce que les propagandistes de la yerba paradisiaca ne doivent pas ignorer. Annoncez, en Amérique et en Europe, que c’est un vice invincible et, s’ils veulent m’écouter, dites aussi que c’est un péché ; dites-le avec insistance, avec conviction, et ils verront que le monde entier finira par en consommer, et que du Paraguay, du Brésil et de Misiones, de vastes cargaisons iront dans les endroits les plus reculés des deux hémisphères11. »

    13En étant présentée comme un outil d’assimilation nationale, la yerba mate voit son image sauvegardée grâce à la consommation des immigrants [Navajas, 2013, p. 253-254]. Elle ne sombre pas sous le poids de la propagande négative à son encontre et parvient à être perçue comme compatible avec la modernité et, de surcroît, à incarner l’identité argentine profonde. L’image d’une adéquation complète entre le symbole de la yerba et la patrie argentine se diffuse rapidement jusqu’à devenir hégémonique.

    Les imaginaires de Salus, entre folklore et républicanisme

    14La marque de yerba Salus est la principale missionnaire de cette mise en adéquation symbolique entre patrie et maté. Dans les années 1920 et 1930, cette incarnation de la patrie dans le maté est très répandue. Ce ne sera plus le cas dans la conception de la modernité de la marque sous l’ère péroniste. L’élection de Perón en 1946 ouvre la voie à un processus de changement politique et de réformes économiques (projets de justice sociale, redistribution, nationalisations), à un élargissement de la classe moyenne et à une modernisation de la consommation. Perón défend l’accession des classes populaires « à la culture de consommation moderne, un consumérisme qui, jusqu’alors, avait été réservé aux classes moyennes et supérieures12 » [Sarreal, 2022, p. 219]. Cette aspiration à un style de vie moderne induisait de se départir de la vie rurale et de ses traditions, dont celle de la yerba mate. Pour autant, les marques de maté n’ont pas renoncé à leurs campagnes de publicité. Julia Sarreal analyse les publicités des années 1940 et 1950 de la marque Salus et conclut que la yerba deviendra « un symbole désuet de l’identité argentine malgré ces efforts de marketing13 » [idem, p. 235]. En effet, les premières années du péronisme sont marquées par un déclin de la consommation de yerba mate par habitant qui se poursuivra jusque dans les années 1980 [idem, p. 219-220]. Entre les années 1920 et 1930 et la période péroniste se dessine une continuité dans la volonté des marques de maté à s’adresser aux classes moyennes et à faire de la yerba un produit moderne. L’expression de cette volonté change dans la manière de mettre en scène les personnages de la publicité : les femmes sont représentées en tenue plus légère et davantage en extérieur (terrasse de café, parc) dans l’ère péroniste [idem, p. 224], tandis qu’elles sont circonscrites à une sphère domestique bourgeoise presque caricaturale dans l’entre-deux-guerres (voir Chapitre 4).

    15L’égérie fictive de la marque Salus est une jeune femme que Julia Sarreal caractérise sous le terme de « paisanita » ou « criollita ». Elle incarne ce que peuvent fantasmer les intellectuels nationalistes de l’époque à propos du folklore de l’Argentine des pampas restées à l’abri du cosmopolitisme et de l’immigration. Les publicités Salus (Figures 12, 13 & 14) condensent les éléments qui renvoient à la nation argentine et à son folklore à l’image de la guitare gauchesque. La marque associe la criollita à la patrie et rappelle au lecteur qu’elle est la seule marque à utiliser exclusivement de la yerba argentine. Ainsi, la publicité transforme l’achat et la consommation de yerba mate en une activité patriotique.

    Figure 12. Publicité Salus, 1935

    « SALUS est la yerba préférée des bons materos.
    SALUS est la yerba des bons patriotes. SALUS est la yerba délicieuse et parfumée de nos collines fertiles et pittoresques. SALUS est l’aliment le moins cher. SALUS se vend seulement dans les magasins les plus importants de la République. Le drapeau assure la marchandise. »

    Source : Caras y Caretas. Biblioteca Nacional de España.

    Figure 13. Publicité Salus, 1935

    « Salus rend le maté plus criollo. Plus savoureux, plus moussant, plus nutritif, plus durable et moins cher. Faites la patrie ! Exigez Salus. »

    Source : Caras y Caretas. Biblioteca Nacional de España.

    16Contrairement à d’autres publicités de maté rencontrées plus haut, le drapeau argentin est omniprésent et il enveloppe les boîtes de maté sur la figure 14.

    Figure 14. Publicité Salus, 1935

    « La yerba SALUS est un produit naturel avec toutes les vitamines et vertus des produits frais. SALUS est la yerba de la santé et du plaisir, parfumée et savoureuse, durable et économique. SALUS est vendue dans des emballages modernes comprimés à 100 000 fois leur poids. SALUS est la première Grande Marque Argentine. SALUS est la yerba de la Patrie ! Exigez SALUS dans tous les bons magasins de la République. »

    Source : Caras y Caretas. Biblioteca Nacional de España.

    17En analysant les publicités Salus de la décennie 1940, Julia Sarreal y interroge l’absence de gauchos, compte tenu des liens historiques de la pratique du maté avec ceux-ci ainsi qu’avec le nationalisme criollo [Sarreal, 2022, p. 228-229]. Pour pointer la contradiction, Sarreal prend l’exemple du tango qui a longtemps exploité le lien entre maté et gauchos14 pour établir des relations entre l’Argentine rurale et urbaine15 [ibid]. Le motif de l’absence de gauchos dans les publicités Salus réside dans la stratégie commerciale de la marque. Sarreal l’explique ainsi :

    « La raison principale est que Salus souhaitait développer sa base de consommateurs parmi les populations urbaines et les classes moyennes du pays, des populations qui, historiquement, ne consommaient pas le maté au même niveau que les populations rurales, mais qui avaient plus d’argent à dépenser. En particulier dans les années 1930 et au début des années 1940, alors que le consumérisme se développait parmi les classes dirigeantes et l’élite, Salus, désireux de profiter de ce public, a cherché à promouvoir la yerba mate comme un produit adapté à un style de vie moderne et urbain16. » [ibid]

    18La marque cherche à s’adresser aux classes moyennes urbaines et convoque un imaginaire partagé sur les pampas et le monde criollo. Dans ces publicités, la paisanita reste une image fixe, immuable. Elle est le support qui active un imaginaire commun folklorisant à destination des classes moyennes urbaines, plus rassurées à la vue d’une jeune paisanita plutôt que d’un gaucho souvent dépeint comme brut ou barbare.

    19La paisanita de Salus ne représente pas une consommatrice porteña17 urbaine, mais demeure un personnage fictif vers lequel convergent les imaginaires d’une pampa lointaine, nostalgique et authentique. Presque muséifiée, la paisanita – et avec elle tout le monde criollo rural – est symboliquement acceptée et fantasmée par le regard urbain. Ces publicités sont à saisir dans un contexte où les discours civilisateurs et eugénistes circulent en Argentine et structurent la modernité (Chapitre 2). Les pratiques folkloriques du monde rural, bien que prônées comme la quintessence du national par les intellectuels nationalistes, demeurent circonscrites à la sphère strictement symbolique et culturelle. En effet, le mouvement folklorique ne s’accompagne pas d’un discours social sur l’amélioration des conditions de vie et de travail des populations rurales dans lequel il puise le folklore. C’est pour cette raison que la paisanita de Salus peut être fantasmée dans les représentations collectives de la yerba mate.

    20Si Salus mobilise dans chacune de ses publicités la figure de la criollita, l’association entre yerba mate et nation est mise en valeur par l’utilisation d’un registre plus officiel et républicain.

    21La criollita demeure en bas de la publicité, mais le regard se porte avant tout sur la statue de femme coiffée d’une couronne d’olivier – ou plutôt d’une couronne de maté – et sur laquelle on peut distinguer une sorte de bonnet phrygien (Figure 15)18. Elle tient une seconde couronne d’olivier dans sa main droite. Habillée d’une robe qui dénude une partie de son buste, cette femme a tout d’une Marianne républicaine ou d’une allégorie de la République et de l’indépendance. Au premier abord, on ne se doute pas qu’il s’agit d’une publicité pour un produit de consommation quotidienne, car celle-ci concentre une série de codes formels et officiels. Ce champ sémantique fait entrer le maté dans l’ère de la modernité politique telle qu’elle s’incarne par la séparation des pouvoirs, la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, la souveraineté et la liberté des individus. Ainsi, il n’est plus la boisson strictement indigène ou gauchesque, mais elle devient l’étendard de valeurs républicaines et universelles qui se matérialisent dans cette statue allégorique.

    Figure 15. Publicité Salus, 1930

    « Salus : la première yerba qui a proclamé son origine nationale. Contre le préjugé populaire et défaitiste qui n’attribue de mérite qu’à l’exotique, Salus, consciente de sa supériorité, a été la première marque de yerba mate, fière d’être argentine, proclamant son origine sur tous les toits. Et l’instinct sûr du patriote matero et du connaisseur lui a immédiatement donné toute sa confiance, car avec Salus, il a vu que le temps était venu de ne plus être tributaire de l’étranger pour boire du bon maté. Le bon patriote aime être libre ! Salus apporte avec elle le goût délicat, frais et stimulant d’un produit naturel, sans l’odeur de la fumée ni le goût de la créosote. Elle apporte sa longue série de matés délicieux, toujours couronnés d’une épaisse mousse alléchante. Et Salus apporte aussi une diversité de vitamines, qui se manifestent par une santé vigoureuse et un parfait équilibre de l’organisme. Soyez vous aussi patriote !!! Consommez Salus, savoureuse et durable, en bonne criolla. Exigez-la dans des boîtes de 250 grammes, 1 et 5 kilos. »

    Source : Julia Sarreal

    22Salus titre « La première yerba qui a proclamé son origine nationale ». La marque convoque le registre de la déclaration de l’indépendance d’une nation. Par son autoproclamation en tant que première yerba nationale, le maté argentin devient une matérialisation des valeurs politiques au fondement de la nation : l’indépendance, la liberté, la particularité et la supériorité nationale. Salus capitalise alors sur l’argentinité de sa yerba.

    23En 1930, l’Argentine n’est plus tout à fait une jeune République, car elle a 120 ans d’indépendance. Toutefois, l’imaginaire activé par ce registre de l’indépendance est puissant. Le maté étranger est présenté de telle sorte qu’il active le souvenir collectif, encore présent, de l’oppresseur colonial ou d’un autre qui ne soit pas argentin. La stratégie commerciale de Salus dans l’entre-deux-guerres mise sur le sentiment nationaliste de la population. Julia Sarreal [2022, p. 228] le résume ainsi : « Ce courant patriotique sous-jacent révèle la force du nationalisme argentin au sein de la population du pays et, en outre, l’opportunité que ce nationalisme offrait en tant qu’outil de vente pour les annonceurs, ce qui a surpris J. Walter Thompson lorsqu’il a réalisé son étude du marché argentin dans les années 193019. »

    24L’historienne ajoute que dans les publicités Salus qu’elle analyse au cours des décennies suivantes, le nationalisme n’est jamais absent. En revanche, l’étude des années 1940 et 1950 par Sarreal révèle des changements dans les stratégies de vente de la marque argentine Salus. En effet, sous Perón, l’entreprise cesse de mettre en avant de façon si explicite le nationalisme argentin et la culture criolla pour ne pas s’aliéner les consommateurs des classes moyennes qui abhorraient le péronisme. Cela donne à voir en creux le paradigme nationaliste inhérent à l’entre-deux-guerres et la singularité des imaginaires yerbateros de cette période.

    25Les publicités Salus ne sont pas les seules à mobiliser l’imaginaire nationaliste moderne incarné par l’allégorie républicaine. On la retrouve en effet sur les premières de couverture de la Revista Yerbatera.

    26La Revista Yerbatera défend les intérêts économiques de l’industrie nationale du maté. Cet archétype féminin (Figure 16) est proche de celui de Salus, mais n’est pas une statue. La jeune femme, également coiffée d’une couronne de maté, marche entre les rangées du yerbal en direction du lecteur, tout en brandissant une branche de maté. L’association avec la branche d’olivier est immédiate. D’une symbolique ambivalente, la branche renvoie à la paix et la victoire. La jeune femme incarnant la nation brandit, fière et solennelle, la branche de maté et lui signifie un destin victorieux. De la même façon qu’avec l’allégorie proposée par Salus, cette couverture fait entrer le maté dans l’ère de la modernité politique en lui associant une Marianne revisitée. La yerba mate est ainsi associée à la République et à la souveraineté politique.

    Figure 16. Couverture de la Revista Yerbatera, no 8, 1929

    « Organe officiel de l’Association argentine des planteurs de yerba mate. Publication mensuelle. »

    Source : Biblioteca Nacional Mariano Moreno.

    27Les sources de notre corpus postérieures au coup d’État civico-militaire inaugurant la « décennie infâme », du 6 septembre 1930, ne révèlent rien sur le contexte de leur création. Le président Hipólito Yrigoyen, loué par l’Association argentine des planteurs de yerba mate (Chapitre 1), est alors destitué. Nommée sous Perón « décennie infâme », l’expression désigne la période politique allant de 1930 à 1943, présentant une « phase de recul de la démocratie » [Sommerer, 2008] et l’arrivée au pouvoir d’une « oligarchie conservatrice » [ibid]. Une relative continuité des représentations de la yerba mate caractérise le passage de la décennie 1920 aux années 1930. Les représentations de la souveraineté politique matérialisée dans la République et le registre de l’indépendance ne sont pas plus exacerbées ou atténuées lors de la « décennie infâme », selon les sources mises à notre disposition.

    Entre pampas et urbanité, un conflit symbolique

    28L’entrée du maté dans la modernité repose sur la tension entre son appartenance au monde des gauchos et des pampas et à celui de l’urbanité porteña. Ces questions d’ordre civilisationnel sont ainsi prises à bras le corps par les folkloristes et nationalistes dans l’entre-deux-guerres. Ces derniers « prônent l’âme pure et la virilité des gauchos des pampas qui, en tant que soldats des indépendances, partisans des caudillos20 féodaux, ont fait éclore l’esprit de la nation argentine au début du xixe siècle21 » [Chamosa, 2010, p. 7]. Les gauchos sont présents dans les discours des intellectuels nationalistes, car ils ont été des acteurs politiques clés dans la lutte pour la souveraineté de la nation, et non pour leurs pratiques culturelles en soi, souvent méprisées par ces mêmes intellectuels. Ainsi, la marque de yerba Salus ne souhaite pas associer ses produits à l’image des gauchos pour ne pas s’aliéner les classes moyennes qu’elle souhaite séduire. Le folklore de la yerba sera chez Salus circonscrit à la figure de la paisanita, moralement moins clivante et plus rassurante que le gaucho.

    29Cette tension dans le rapport des folkloristes avec la pauvreté et la culture populaire – qu’elle soit rurale ou urbaine – s’incarne dans l’exemple de la figure de l’artiste Carlos Gardel. Fils d’immigrés français installés dans le quartier populaire El Abasto à Buenos Aires, il incarne la culture populaire des milieux ouvriers. Son immense succès dans l’entre-deux-guerres et son décès brutal en 1935 ont menacé de « consacrer la bravade du porteño comme culture nationale et établir le lunfardo – l’argot italianisé de Buenos Aires – comme langue nationale alternative22 » [idem, p. 185]. La dévotion des Argentins pour Carlos Gardel active une panique morale chez les folkloristes qui choisissent d’empêcher ses tangos de s’enraciner en tant que culture populaire dominante. Gardel chante l’amour, la souffrance liée à la passion et la trahison des femmes : les relations amoureuses décrites dans ses chansons sont extraconjugales, existent en dehors du mariage [Castro, 1998, p. 70]. La violence, la vengeance et le meurtre ont également leur place dans des paroles mettant en scène un amant qui tue son rival [idem, p. 71]. La sexualité est présente de façon implicite dans ces chansons23. Gardel incarne une menace dans l’entreprise portée par les élites intellectuelles et politiques de fabrique d’un folklore national officiel. Pour elles, Gardel incarne le vulgaire aux antipodes des criollos ruraux. Ces derniers sont célébrés par des affiches dans des écoles élémentaires et dans les stations de métro dans le but de prémunir le public de son engouement gardélien au milieu des années 1930 [ibid]. Pourtant, la figure de Gardel atteint des sommets de popularité dans le pays. Ce conflit autour de ce qu’il incarne se retrouve dans les choix divergents entre marques de maté de l’utiliser comme figure commerciale. Il représente l’archétype national adulé – d’ailleurs souvent vu avec un maté –, mais incarne une vulgarité qui ne saurait plaire aux classes moyennes que beaucoup de marques de maté veulent atteindre.

    30La publicité de l’entreprise de yerba SAFAC (Figure 17) capitalise sur la popularité de Gardel en le présentant dans des vêtements de gaucho. Contrairement aux publicités citées plus haut, la yerba Gardel évoque une symbolique des pampas. La pratique populaire du combat de coqs est celle des travailleurs ruraux et le maté passe entre leurs « mains rugueuses et héroïques ». Le ton de la publicité est lui-même populaire et utilise des mots de lunfardo.

    Figure 17. Publicité Safac, 1937

    « Toute une évocation dans un maté. Quelle bagarre, dis donc ! Les deux coqs, au jeu ! Et au paiement ! Ils se massacrent, voraces. Déjà des rixes à mort, sans quartier. Tout en passant par les mains, rugueuses et héroïques, de ses compatriotes, le maté aromatisé à la yerba Gardel.
    La yerba Gardel est une yerba pure, fabriquée uniquement avec des feuilles mûres et des plantes robustes bien séchées. C’est pourquoi elle conserve pendant de nombreux mois son parfum, sa mousse et ce goût délicat caractéristique, concentré dans ses feuilles par les rayons vivifiants du soleil. Yerba Gardel... ne tombe pas dans l’oubli.
    Écoutez “Gardel” sur Radio Belgrano le mercredi à 19 h 30 et le samedi à 20 h. »

    Source : Caras y Caretas. Biblioteca Nacional de España.

    31Ce genre de publicité demeure plus rare dans l’entre-deux-guerres où les marques ne cherchent pas à atteindre le public rural et populaire. Toutefois, cette publicité de 1937 témoigne de la persistance à la fin des années 1930 de l’association entre maté et culture populaire rurale. Ainsi, la figure de Gardel appartient symboliquement aux franges les plus populaires des consommateurs de yerba. L’âge du maté « embourgeoisé » s’achève à la fin des années 1930 et ce moment marque l’entrée dans ce que Julia Sarreal appelle la période du « maté Perón ». Cette dernière présente un glissement symbolique où la yerba mate redevient la coutume des classes laborieuses. Le film La rubia del camino (1938) atteste d’une représentation populaire et travailleuse du maté [Sarreal, 2022, p. 244] qui détonne de son association à l’élite comme cela est le cas au cœur de l’entre-deux-guerres (Chapitre 4).

    Amaro Villanueva, unique folkloriste de la yerba mate

    32La présence du maté dans les débats des folkloristes ne prend pas fin dans l’entre-deux-guerres argentin. Si les principaux acteurs du mouvement folkloriste et du nationalisme culturel s’intéressent davantage à la musique et à la danse sans aborder l’objet maté en tant que tel, un intellectuel s’en saisit pourtant. Il s’agit du journaliste et membre du Parti communiste, Amaro Villanueva. Idéologiquement très éloigné des folkloristes et intellectuels nationalistes de droite cités plus haut, la figure de Villanueva est à part dans le mouvement folkloriste de la période. Son œuvre a même été oubliée du grand public. Chamosa souligne à son égard qu’il « n’a pas eu beaucoup d’influence sur l’establishment folklorique, qui n’était manifestement pas très favorable aux communistes24 ».

    33Villanueva s’est retrouvé dans une controverse l’opposant au poète anti-péroniste Ezequiel Martínez Estrada dans l’analyse de La Vuelta de Martín Fierro publié par José Hernández en 1897. Villanueva reproche à Estrada l’interprétation selon laquelle la fin du récit dévoilerait la décadence du gaucho. À l’inverse, Villanueva y voit sa renaissance victorieuse et dénonce la panique morale de ses contemporains.

    34Surnommé « el criollo del universo » par le poète argentin Juan L. Ortiz, Amaro Villanueva se distingue pour ses nombreuses études sur le maté. Son apport, bien que différent de la littérature folkloriste de l’époque, se matérialise dans la publication en 1938 de son ouvrage folklorique sur le maté, Mate. Exposición de la técnica de cebar25. Il est réédité en 1960 sous le titre El Mate. Arte de cebar26. Sa démarche folklorique prend le contre-pied de celle de ses contemporains nationalistes. Il s’intéresse au folklore du maté en tant que tradition populaire, rurale et gauchesque. Il ne prétend pas sonder l’âme de la nation argentine, mais mettre à l’honneur cette culture que nous pourrions aujourd’hui qualifier de subalterne qu’incarne le maté. Cette attention politique à la culture populaire se manifeste également chez Villanueva par la littérature gauchesque martinfierrista, l’œuvre de José Hernández dont il est un spécialiste, ainsi que par le parler lunfardo. Il participe d’ailleurs à la fin de sa vie, en 1962, à la création de l’Academia Porteña del Lunfardo, qui a pour objectif la défense de ce parler populaire.

    35Ses travaux sur le maté sont ainsi à part dans le champ de la littérature folkloriste de l’époque. Villanueva les poursuit et les enrichit dans la deuxième moitié du xxe siècle. En 1938, il publie sa première étude folkloriste sur le maté. Produite à la fin de l’entre-deux-guerres argentin, elle matérialise le passage au paradigme du maté comme boisson des classes laborieuses, ce que Julia Sarreal appelle le « maté Perón » pour le début des années 1940. En folkloriste minutieux, Amaro Villanueva ne fait l’impasse sur aucun des aspects de la yerba mate argentine. Dans son ouvrage de 1938, il revient sur l’histoire de la plante depuis l’époque des guaranis et ses particularités botaniques. Il explore les origines linguistiques des divers termes relatifs à la pratique et examine les différents types de métaux utilisés pour fabriquer des bombillas, les techniques et les subtilités de la préparation. Par cette étude, il prétend rendre compte de l’histoire et du riche héritage que représente cette tradition populaire argentine. À l’inverse de ses contemporains nationalistes et folkloristes, il mène son étude de la yerba mate en tant qu’elle est ancrée dans la culture populaire et subalterne du pays. Il explique que « [c]es aspirations à sauver, établir et transmettre – dans l’intérêt général – l’ensemble des éléments objectifs et subjectifs qui contribuent à notre coutume séculaire de boire du maté, constituent la raison d’être de ce livre27 » [idem, p. 12].

    *

    36L’association de la yerba mate avec la modernité politique et une certaine idée du national rural et de la tradition criolla s’opère dans le contexte intellectuel du nationalisme culturel et du mouvement folkloriste. Toutefois, la modernité du maté va également s’incarner dans les corps et instituer un ordre moral et politique genré.

    Notes de bas de page

    1Hipólito Yrigoyen est le premier président élu au suffrage universel masculin (1916-1922 et 1928-1930) en Argentine. Issu de l’Union civique radicale, coalition fondée en 1889 qui s’oppose à la corruption et aux fraudes électorales et réclame une réforme du système politique, Yrigoyen est le « représentant d’un radicalisme soucieux de réformisme social » [Compagnon, 2013, p. 129].

    2Le 6 septembre 1930, le gouvernement Yrigoyen est renversé par une junte militaire menée par le général José F. Uriburu, figure de l’opposition conservatrice et nationaliste. Ce coup d’État militaire ouvre une période de restauration conservatrice de 13 ans appelée la « décennie infâme ».

    3Le « national character » [Chamosa, 2010, p. 22].

    4Citation originale : « to express concern about the disappearance of the interior’s folk cultures and to vindicate them. »

    5Désigne les populations de l’intérieur issues du métissage entre communautés locales indigènes et descendants européens. Citation originale : « mestizo-criollo communities ».

    6Citations originales : « endowed gaucho characters with moral virtues and physical abilities » ; « a moral distinction between criollos and immigrants: where criollos were honest, simple, and brave, immigrants were crafty, greedy men ».

    7Citation originale : « restoration of rural criollo traditions, especially those from the deep interior ».

    8Issu du mélange des langues des immigrants avec l’espagnol.

    9Maisons collectives dans lesquelles habitent les immigrants des grandes villes.

    10L’immigré syro-libanais est appelé turco en raison de son appartenance à l’Empire ottoman jusqu’au début du xxe siècle.

    11Gerchunoff, « Tomemos mate », Caras y Caretas, 1930. Citation originale : « La Cámara Argentina de Comercio ha resuelto hacer propaganda en favor de la yerba mate, tanto en el país como en el extranjero. […] Sin duda, los yerbatales misioneros están llamados a extenderse y a prosperar, porque el pueblo va aficionándose cada vez más a sorber la infusión salutífera. Lo curioso es que no es por lo común del argentino de larga ascendencia el que toma mate, sino el argentino de progenia nueva, el hijo del inmigrante, el recién afincado, el que se apega pronto al calabacín maravilloso y no deja pasar un instante libre sin darle calor con la mano. tiene en efecto el mate virtudes honestas y fortificantes. […] Los que llegan de ultramar se sorprenden al ver a la gente con la bombilla en la boca. Ha de ser una pipa, suponen. Su asombro se torna perplejidad al darse cuenta de que esa pipa se llena de agua. Más aun antes de haber abandonado el Hotel de inmigrantes, el hombre venido de lejos adopta la costumbre y, es sabido, quien prueba el mate, ya no emigra más. Se arraiga, se atornilla al suelo, y es con el gusto del mate, con el sabor deliciosaniente amargo del mate, que se identífica con el alma de la tierra, con sus cualidades profundas, con sus agradables defectos. El mate acompasa los surcos en el campo, ameniza las treguas del arduo trabajo en la ciudad. Es la bebida de la intimidad, de la confidencia, del reposo doméstico. Pero si no tuviera más que ventajas higiénicas, más que provechosas condiciones para la salud, su difusión ofrecería dificultades. Por fortuna es también un vicio. Es lo que no deben ignorar los propagandistas de la yerba paradisiaca. Anuncien, en América y en Europa, que es un vicio invencible y, si me quieren hacer caso, digan también que es un pecado; díganlo con insistencia, con convicción, y verán que el mundo entero acabará por consumirlo, y del Paraguay, del Brasil y de Misiones irán los vastos cargamentos a los lugares más remotos de los dos hemisferios. »

    12Citation originale : « […] in modern consumer culture, a consumerism that, up until that point, had been reserved for the middle and upper classes. »

    13Citation originale : « In the peronist era of modernity, yerba mate became an antiquated symbol of Argentine identity despite such marketing efforts. »

    14L’un des premiers tangos chantés est composé par Santiago Ramos en 1857 et s’intitule « Tomá mate, che ». Les paroles évoquent l’univers des gauchos et des pampas [En ligne] http://milongadebartolo.blogspot.com/2013/05/tango-toma-mate-che_21.html. Dans son tango « Mi noche triste » Gardel chante lui aussi sur le fait de boire du maté avec la femme qui l’a éconduit [Sarreal, 2022, p. 229].

    15Citation originale : « Tango, for example, had long used the connexion between mate and the gaucho to culturally bridge rural and urban Argentina. »

    16Citation originale : « The basic reason is that Salus was interested in developing its consumer base among the country’s urban and middle-class populations, populations who did not historically consume mate near the rate of the rural populations, but who had more money to spend on it. Particularly during the 1930s and early 1940s, as consumerism was expanding among the professional and elite classes, Salus, eager to profit from this audience, sought to promote yerba mate as a product suitable for a modern, urban lifestyle. »

    17Le terme porteño désigne le gentilé de Buenos Aires.

    18Je remercie Julia Sarreal pour le partage de cette source lors de notre discussion.

    19Citation originale : « This patriotic undercurrent reveals the strength of Argentine nationalism among the country’s population, and, additionally, the opportunity this nationalism offered as a sales tool for advertisers, which surprised J. Walter Thompson when they conducted their study of the Argentine market in 1930s. »

    20Leader politique et chef de guerre durant les guerres d’indépendance.

    21Citation originale : « […] nationalists promoted the pure soul and virile arms of the pampas gauchos, who, as soldiers of independence and followers of the federal caudillos, had hatched the spirit of Argentine nationhood in the first part of the nineteenth century. »

    22Citation originale : « […] to enshrine porteño thuggish bravado as national culture and to establish lunfardo - the Italianized argot of Buenos Aires - as the alternative national language. »

    23Les thèmes cités ne sont pas les seuls présents dans les tangos de Gardel qui chante aussi la ville de Buenos Aires ou la relation avec la mère [Castro, 1998].

    24Propos recueillis lors d’un entretien écrit avec Oscar Chamosa, daté du 16 janvier 2023. Citation originale : « Obviamente Villanueva es un personaje interesante, pero no creo que haya tenido mucha influencia en el establishment folclórico que claramente no era muy amable con los comunistas. »

    25Villanueva Amaro, 1938. Mate. Exposición de la técnica de cebar, Buenos Aires.

    26Villanueva Amaro, 1960. El Arte de cebar, el lenguaje del mate, Buenos Aires, Compañía General Fabril Editora.

    27Citation originale : « Esas aspiraciones de rescatar, fijar y trasmitir – con beneficio general – el conjunto de elementos objetivos y subjetivos que concurren en nuestra secular costumbre de tomar mate, informan la razón de ser de este libro. »

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    1Hipólito Yrigoyen est le premier président élu au suffrage universel masculin (1916-1922 et 1928-1930) en Argentine. Issu de l’Union civique radicale, coalition fondée en 1889 qui s’oppose à la corruption et aux fraudes électorales et réclame une réforme du système politique, Yrigoyen est le « représentant d’un radicalisme soucieux de réformisme social » [Compagnon, 2013, p. 129].

    2Le 6 septembre 1930, le gouvernement Yrigoyen est renversé par une junte militaire menée par le général José F. Uriburu, figure de l’opposition conservatrice et nationaliste. Ce coup d’État militaire ouvre une période de restauration conservatrice de 13 ans appelée la « décennie infâme ».

    3Le « national character » [Chamosa, 2010, p. 22].

    4Citation originale : « to express concern about the disappearance of the interior’s folk cultures and to vindicate them. »

    5Désigne les populations de l’intérieur issues du métissage entre communautés locales indigènes et descendants européens. Citation originale : « mestizo-criollo communities ».

    6Citations originales : « endowed gaucho characters with moral virtues and physical abilities » ; « a moral distinction between criollos and immigrants: where criollos were honest, simple, and brave, immigrants were crafty, greedy men ».

    7Citation originale : « restoration of rural criollo traditions, especially those from the deep interior ».

    8Issu du mélange des langues des immigrants avec l’espagnol.

    9Maisons collectives dans lesquelles habitent les immigrants des grandes villes.

    10L’immigré syro-libanais est appelé turco en raison de son appartenance à l’Empire ottoman jusqu’au début du xxe siècle.

    11Gerchunoff, « Tomemos mate », Caras y Caretas, 1930. Citation originale : « La Cámara Argentina de Comercio ha resuelto hacer propaganda en favor de la yerba mate, tanto en el país como en el extranjero. […] Sin duda, los yerbatales misioneros están llamados a extenderse y a prosperar, porque el pueblo va aficionándose cada vez más a sorber la infusión salutífera. Lo curioso es que no es por lo común del argentino de larga ascendencia el que toma mate, sino el argentino de progenia nueva, el hijo del inmigrante, el recién afincado, el que se apega pronto al calabacín maravilloso y no deja pasar un instante libre sin darle calor con la mano. tiene en efecto el mate virtudes honestas y fortificantes. […] Los que llegan de ultramar se sorprenden al ver a la gente con la bombilla en la boca. Ha de ser una pipa, suponen. Su asombro se torna perplejidad al darse cuenta de que esa pipa se llena de agua. Más aun antes de haber abandonado el Hotel de inmigrantes, el hombre venido de lejos adopta la costumbre y, es sabido, quien prueba el mate, ya no emigra más. Se arraiga, se atornilla al suelo, y es con el gusto del mate, con el sabor deliciosaniente amargo del mate, que se identífica con el alma de la tierra, con sus cualidades profundas, con sus agradables defectos. El mate acompasa los surcos en el campo, ameniza las treguas del arduo trabajo en la ciudad. Es la bebida de la intimidad, de la confidencia, del reposo doméstico. Pero si no tuviera más que ventajas higiénicas, más que provechosas condiciones para la salud, su difusión ofrecería dificultades. Por fortuna es también un vicio. Es lo que no deben ignorar los propagandistas de la yerba paradisiaca. Anuncien, en América y en Europa, que es un vicio invencible y, si me quieren hacer caso, digan también que es un pecado; díganlo con insistencia, con convicción, y verán que el mundo entero acabará por consumirlo, y del Paraguay, del Brasil y de Misiones irán los vastos cargamentos a los lugares más remotos de los dos hemisferios. »

    12Citation originale : « […] in modern consumer culture, a consumerism that, up until that point, had been reserved for the middle and upper classes. »

    13Citation originale : « In the peronist era of modernity, yerba mate became an antiquated symbol of Argentine identity despite such marketing efforts. »

    14L’un des premiers tangos chantés est composé par Santiago Ramos en 1857 et s’intitule « Tomá mate, che ». Les paroles évoquent l’univers des gauchos et des pampas [En ligne] http://milongadebartolo.blogspot.com/2013/05/tango-toma-mate-che_21.html. Dans son tango « Mi noche triste » Gardel chante lui aussi sur le fait de boire du maté avec la femme qui l’a éconduit [Sarreal, 2022, p. 229].

    15Citation originale : « Tango, for example, had long used the connexion between mate and the gaucho to culturally bridge rural and urban Argentina. »

    16Citation originale : « The basic reason is that Salus was interested in developing its consumer base among the country’s urban and middle-class populations, populations who did not historically consume mate near the rate of the rural populations, but who had more money to spend on it. Particularly during the 1930s and early 1940s, as consumerism was expanding among the professional and elite classes, Salus, eager to profit from this audience, sought to promote yerba mate as a product suitable for a modern, urban lifestyle. »

    17Le terme porteño désigne le gentilé de Buenos Aires.

    18Je remercie Julia Sarreal pour le partage de cette source lors de notre discussion.

    19Citation originale : « This patriotic undercurrent reveals the strength of Argentine nationalism among the country’s population, and, additionally, the opportunity this nationalism offered as a sales tool for advertisers, which surprised J. Walter Thompson when they conducted their study of the Argentine market in 1930s. »

    20Leader politique et chef de guerre durant les guerres d’indépendance.

    21Citation originale : « […] nationalists promoted the pure soul and virile arms of the pampas gauchos, who, as soldiers of independence and followers of the federal caudillos, had hatched the spirit of Argentine nationhood in the first part of the nineteenth century. »

    22Citation originale : « […] to enshrine porteño thuggish bravado as national culture and to establish lunfardo - the Italianized argot of Buenos Aires - as the alternative national language. »

    23Les thèmes cités ne sont pas les seuls présents dans les tangos de Gardel qui chante aussi la ville de Buenos Aires ou la relation avec la mère [Castro, 1998].

    24Propos recueillis lors d’un entretien écrit avec Oscar Chamosa, daté du 16 janvier 2023. Citation originale : « Obviamente Villanueva es un personaje interesante, pero no creo que haya tenido mucha influencia en el establishment folclórico que claramente no era muy amable con los comunistas. »

    25Villanueva Amaro, 1938. Mate. Exposición de la técnica de cebar, Buenos Aires.

    26Villanueva Amaro, 1960. El Arte de cebar, el lenguaje del mate, Buenos Aires, Compañía General Fabril Editora.

    27Citation originale : « Esas aspiraciones de rescatar, fijar y trasmitir – con beneficio general – el conjunto de elementos objetivos y subjetivos que concurren en nuestra secular costumbre de tomar mate, informan la razón de ser de este libro. »

    Maté, vitrine de modernité

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    Diant, Émilie. (2024). Chapitre 3. L’identité nationale à l’appui de la yerba mate. In Maté, vitrine de modernité. Paris: Éditions de l’IHEAL. https://doi.org/10.4000/12uil
    Diant, Émilie. « Chapitre 3. L’identité nationale à l’appui de la yerba mate ». In Maté, vitrine de modernité. Paris: Éditions de l’IHEAL, 2024. doi:10.4000/12uil.
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