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    Plan détaillé Texte intégral La nécropolitique n’est pas l’exact contraire de la biopolitique La face nocturne des démocraties occidentales : de l’occupation coloniale aux guerres contemporaines Exégèses latino-américaines d’un concept postcolonial Voir aussi Bibliographie Auteur

    Dictionnaire politique de l’Amérique latine

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    Nécropolitique

    Sabrina Melenotte

    p. 418-424

    Texte intégral La nécropolitique n’est pas l’exact contraire de la biopolitique La face nocturne des démocraties occidentales : de l’occupation coloniale aux guerres contemporaines Exégèses latino-américaines d’un concept postcolonial Voir aussi Bibliographie Auteur

    Texte intégral

    1Réfléchir à la production massive de la mort au sein d’une économie globale de la violence, tel est l’objectif du concept de nécropolitique élaboré il y a plusieurs années par Achille Mbembé, historien et politiste d’origine camerounaise résidant en Afrique du Sud. Depuis, il est l’un des concepts majeurs plébiscités dans les sciences sociales (du politique) ainsi que dans les théories postcoloniales, ce qui interroge à la fois sa circulation et ses nombreuses appropriations, notamment en Amérique latine.

    2D’abord paru dans la revue américaine Public Culture en 2003, l’article au nom éponyme écrit après les attaques du 11 septembre 2001, est traduit et publié en français en 2006 dans la revue Raisons politiques. Ce n’est que dix ans plus tard, en 2016, que l’auteur dédie une section au même concept dans son essai Politiques de l’inimitié, davantage centré sur le terrorisme et le contre-terrorisme que la première version, quelques mois après les attentats de 2015 en France. Lors de sa venue au Mexique en 2011, Mbembé croisera son analyse avec l’Amérique latine et le concept connaîtra un essor très important sur ce continent dans les années suivantes.

    La nécropolitique n’est pas l’exact contraire de la biopolitique

    3Mbembé exporte aux contextes coloniaux et postcoloniaux la question biologique et politique inhérente au concept de biopolitique analysé par Foucault dans son cours au Collège de France de 1976 Il faut défendre la société [1997]. En s’affranchissant de la vision eurocentrée de Foucault, Mbembé désigne par nécropolitique le pouvoir souverain dans les sociétés colonisées et racialisées, soit celui qui décide non pas tant de qui peut vivre, mais qui doit mourir. Cette définition a minima prolonge le concept de biopolitique où la souveraineté s’établit avant tout sur la valeur de la vie et une gouvernementalité qui s’exprime par l’administration de la vie et des corps [Foucault, 1997 ; Agamben, 1997 ; Fassin & Memmi, 2004]. Néanmoins, Mbembé déplace le regard et situe la violence politique, coloniale et postcoloniale, ainsi que les technologies de la guerre, au cœur de l’essor des États modernes. L’état d’exception et l’état de siège caractérisent ce pouvoir et s’ajoutent à la définition de la biopolitique, qui a divisé le vivant et le mort sur une « césure biologique » et créé une hiérarchie entre les humains fondée sur la race. L’altérité n’y est qu’inimitié et racisme régulant et légitimant la distribution de la mort au service de la souveraineté des démocraties occidentales [Mbembé, 2006].

    4Précisons d’emblée que si « la biopolitique n’est pas une politique de la vie » [Fassin, 2006], la nécropolitique n’est pas pensée, du moins à son origine, comme son envers, à savoir une politique de la mort, une thanatopolitique ou des rituels funéraires post-mortem. La nécropolitique implique davantage un assujettissement de la vie à un pouvoir gouvernant par la mort, la souffrance, la terreur, où les « machines de guerre » peuvent être des dispositifs de destruction directe – plus que de discipline – à des fins économiques. En ce sens, la nécropolitique est indissociable de la biopolitique, mais désigne davantage l’économie sacrificielle reposant sur la guerre et la terreur.

    5Ce droit de tuer, un « droit de glaive » foucaldien combiné à un « état d’exception » schmittien, a connu son expression la plus achevée dans l’État nazi, qui aura fusionné guerre et politique, d’une part, et racisme, homicide et suicide, d’autre part. Toutefois, la nécropolitique pose les conditions d’acceptabilité de la mort dans plusieurs autres contextes occidentaux antérieurs au nazisme, dès l’Ancien Régime, l’impérialisme colonial, la Révolution industrielle et la Première Guerre mondiale. Elle s’est aussi prolongée hors des territoires occidentaux, avec l’esclavage dans les plantations, les camps palestiniens, les ghettos noirs aux États-Unis, les banlieues françaises, les migrants et les réfugiés [Mbembé, 2006].

    La face nocturne des démocraties occidentales : de l’occupation coloniale aux guerres contemporaines

    6Cette théorie critique de la modernité et du progrès des sociétés européennes démontre que leur enrichissement a été indissociable de leur pendant colonial et de l’exploitation des sociétés colonisées à travers le monde. La paix civile en Occident, l’enrichissement et la consommation auraient été impossibles sans des violences au loin, dans les colonies, devenues la « face nocturne » de l’ordre démocratique.

    7L’externalisation de cette violence originaire dans des « lieux tiers » ou des « non-lieux » est au cœur de l’analyse mbembéenne de la nécropolitique, dont la plantation, la colonie, le township sous l’apartheid ou le camp et la prison sont quelques-unes des déclinaisons archétypiques. Dans ces espaces stigmatisés racialement, la suspension du droit et des libertés construit la souveraineté autour d’un pouvoir « en dehors de la loi » : nul besoin d’armées régulières ou de codes de guerre là où la terreur et le désordre se substituent à l’ordre légal et judiciaire, au nom d’une civilisation enjoignant à se distinguer d’un ennemi naturalisé, sauvage, absolu. Les technologies employées mettent alors en place des frontières établissant des relations sociales spatialement inégales, où les populations sont racialement compartimentées et hiérarchisées, permettant ainsi la classification des personnes et l’extraction des ressources.

    8Dans les guerres contemporaines, l’appropriation violente des ressources implique des liens entre des acteurs étatiques et des milieux criminels qui accroissent l’insécurité et les trafics multiples. Ces frontières poreuses entre acteurs de la guerre entraînent une dévaluation de la vie qui fait que « n’importe qui puisse être tué par n’importe qui d’autre n’importe quand et sous n’importe quel prétexte ». Ces nouvelles modalités de domination sont sans responsabilité précise, au nom du capital qui confisque à l’État et aux sujets leur droit de vie et de mort. Guerre et terreur sont donc devenus des modes de production à part entière, dépassant la définition classique d’une économie de la guerre, et dont le pouvoir est bien plus brutal à l’encontre des corps que sous la période autoritaire. Les nouvelles technologies de destruction ne visent plus tant à discipliner les corps qu’à les exploiter « pour en extraire le maximum d’utilité et, parfois de jouissance ». Il renvoie également à un air du temps, ou plutôt une « ère [du] fantasme de séparation, voire d’extermination », celles de violences « moléculaires » ou « spasmodiques » guidées par le racisme et la haine de l’autre, que la nécropolitique veut jeter dans un « débarras » comme un « amas d’ordures » [Mbembé, 2016, p. 51-57].

    Exégèses latino-américaines d’un concept postcolonial

    9De nombreuses autrices et auteurs latino-américain·es se sont approprié le concept de nécropolitique ces dernières années, à travers la pensée décoloniale et féministe notamment, en l’érigeant en complément ou en contrepoint de celui de biopolitique : « Le biopouvoir ne fonctionne pas de la même manière partout, et [il] est insuffisant pour expliquer les objectifs des relations de pouvoir dans le tiers-monde, où la violence criminelle et celle de l’État révèlent que l’objectif est la régulation non de la vie, mais de la mort » [Estévez, 2018a, p. 18]. Dès lors que la vie se subordonne au pouvoir de mort, la politique de la mort (la nécropolitique) de Mbembé supplante la politique de la vie (biopolitique) de Foucault. Par extension, la nécropolitique désigne aussi bien des technologies d’exploitation et de destruction des corps souffrants que des dispositifs légaux et administratifs qui ordonnent et systématisent les effets ou les causes des politiques de la mort [idem, p.10].

    10D’une part, ces nouvelles théories critiques ont été particulièrement fécondes pour décrire le phénomène de privatisation de la violence. Le « droit de glaive » développé par Foucault associait le pouvoir souverain à l’État ; aujourd’hui, il s’inscrit dans une économie globalisée qui ôte à l’État une grande partie de son pouvoir souverain de mort. Les nécropouvoirs contemporains traduisent la manière qu’ont de nombreux acteurs armés, réguliers ou non (militaires, forces de l’ordre, paramilitaires, milices privées, narcotrafiquants, sicaires, tueurs à gages, etc.) de gouverner dans et par la violence, comme la Colombie a pu l’illustrer [Grajales, 2016]. Au Mexique, les narcotrafiquants débordent les frontières nationales et les réseaux macrocriminels s’appuient sur des arrangements locaux et régionaux entre agents de l’État, entrepreneurs et criminels. Ils se partagent la production de mort·es ou disparu·es en masse, au carrefour d’une économie marchande de la violence et d’une histoire politique longue de répressions et de stratégies contre-insurrectionnelles, revisitées par la « lutte contre le narcotrafic » contemporaine qui aboutit à des homicides, des féminicides et des disparitions en masse [Melenotte, 2021, p.22-23].

    11D’autre part, la frontière entre le Mexique et les États-Unis a offert des lectures féministes du concept de nécropolitique : le « capitalisme gore » [Valencia, 2010] à Tijuana, où la violence extrême et l’hyperconsommation ont produit une marchandisation des corps selon des « pédagogies de la cruauté » [Segato, 2018] engendrant de terribles féminicides, dont Ciudad Juárez est l’emblème [Lagarde, 2005, p. 155]. Cette frontière a également fait l’objet de plusieurs analyses sur les dispositifs de contrôle pour criminaliser les migrant·es centraméricain·es et les demandeur·euses d’asile. La racialisation des migrant·es fait alors partie intégrante d’un capital excluant qui différencie les citoyen·nes et non-citoyen·nes (réfugié·es, demandeur·euses d’asile, migrant·es irrégulier·ères), discriminé·es par le marché du travail, l’accès à la santé et à l’éducation. Autant de formes d’un dispositif nécropolitique de « jetabilité » (desechabilidad) consistant désormais à « laisser mourir » par ce que d’aucuns analysent comme la précarisation et la production d’horizons de mort latente pour l’obtention de citoyennetés ou de titres de séjours [Estévez, 2018b ; Varela, 2020 ; Castro Neira, 2023].

    12Également employée aujourd’hui pour évoquer la cruauté contre les personnes LGBT+, la nécropolitique offre de nouvelles perspectives analytiques aux perspectives queer et intersectionnelle de personnes voulant rompre avec le cadre théorique qui a rendu universel le pouvoir cis-masculin et/ou hétérosexuel [Bello Urrego, 2023]. Dans ce cadre, le racisme sous-jacent à la formation des États-nations discrimine doublement les populations des personnes travesties ou des femmes trans noires [Bomfim et al., 2019].

    13Avec la pandémie, le concept a été relu à l’aune de l’état d’exception généralisé et à la crise médico-légale engendrée par la mort massive liée à la Covid-19, ainsi que par l’état d’abandon étatique des cadavres. Le mauvais traitement des corps a révélé de nombreuses similarités entre des victimes de violences extrêmes et celles de la pandémie [Iturriaga & Denman, 2022], et a modifié en profondeur nos manières de travailler [Grossi & Toniol, 2020].

    Voir aussi

    • Disparitions

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    • Extractivisme

    • Féminicide

    • Frontière

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    • Minorités de sexualité et de genre

    • Violence politique

    Bibliographie

    AGAMBEN Giorgio, 1997. Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Seuil.

    BELLO URREGO Alejandra del Rocío, 2023. « Crueldad contra personas LGBTIQ+ y poder soberano en las nuevas formas de la guerra », Colombia Internacional, no 115, p. 113-137. DOI : 10.7440/colombiaint115.2023.05

    BOMFIM Rainer, T SALLES Victória & MELO FRANCO DE MORAES BAHIA Alexandre Gustavo, 2019. « Necropolíticas trans: o gênero, cor e raça das LGBTI que morrem no Brasil são definidos pelo racism de Estado », Argumenta Journal Law, no 31, p. 153-170. DOI : 10.35356/argumenta.v0i31.1727

    CASTRO NEIRA Yerko, 2023. « Governed Bodies, Discarded Bodies: Notes for an Analysis of Contemporary Migrations During Covid-19 », Politics, vol. 44, no 2. DOI : 10.1177/02633957231165704

    ESTÉVEZ Ariadna, 2018a. « Biopolítica y necropolítica: ¿constitutivos u opuestos? », Espiral, vol. XXV, no 73, p. 9-43. DOI : 10.32870/espiral.v25i73.7017

    ESTÉVEZ Ariadna (dir.), 2018b. Guerras necropolíticas y biopolítica de asilo en América del Norte, Mexico, UNAM/CISAN/UACM.

    FASSIN Didier, 2006. « La biopolitique n’est pas une politique de la vie », Sociologie et sociétés, vol. 38, no 2, p. 35-48. DOI : 10.7202/016371ar

    FASSIN Didier & MEMMI Dominique, 2004. Le gouvernement des corps, Paris, Éditions de l’EHESS.

    FOUCAULT Michel, 1997. Il faut défendre la société. Cours au Collège de France, 1975-1976, Paris, Seuil.

    GRAJALES Jacobo, 2016. Gouverner dans la violence. Le paramilitarisme en Colombie, Paris, Karthala.

    GROSSI Miriam Pillar & TONIOL Rodrigo (dir.), 2020. Cientistas sociais e o coronavírus, Sao Paulo, ANPOCS/Editora Tribo da Ilha.

    ITURRIAGA Nicole & DENMAN Derek S., 2022. « The Necropolitical Spectrum: Political Lives of the Surplus Sead », Human Remains and Violence, vol. 8, no 1, p. 3-22. DOI: 10.7227/HRV.8.1.2

    LAGARDE Marcela, 2005. « El feminicidio: delito contra la humanidad », in Comisión Especial para Conocer y Dar Seguimiento a las Investigaciones Relacionadas con los Feminicidios en la República Mexicana y a la Procuración de Justicia Vinculada, Feminicidio, Justicia y Derecho, Mexico, Congreso de la Unión, Cámara de Diputados, LIX Legislatura.

    MBEMBÉ Achille, 2003. « Necropolitics », Public Culture, vol. 15, no 1, p. 11-40. DOI : 10.1215/08992363-15-1-11

    MBEMBÉ Achille, 2006. « Nécropolitique », Raisons politiques, vol. 21, no 1, p. 29-60. DOI : 10.3917/rai.021.0029

    MBEMBÉ Achille, 2016. Politiques de l’inimitié, Paris, La Découverte.

    MELENOTTE Sabrina (dir.), 2021. Mexique. Une terre de disparu.e.s, Paris, FMSH/ANR/IRD.

    SEGATO Rita, 2018. Contra-pedagogías de la crueldad, Buenos Aires, Prometeo Libros.

    VALENCIA Sayak, 2010. Capitalismo gore, Barcelona, Melusina.

    VARELA Amarela (dir.), 2020. Necropolítica y migración en la frontera vertical mexicana. Un ejercicio de conocimiento situado, Mexico, UNAM/IIJ.

    Auteur

    • Sabrina Melenotte

      Sabrina Melenotte est anthropologue, chargée de recherche à l’IRD, affiliée à l’Urmis et actuellement chercheuse invitée au Ciesas de Mexico (2021-2025). Ses recherches contribuent à une anthropologie de la violence et de l’après-violence. Ses premières enquêtes portaient sur le conflit armé dans une municipalité tsotsil du Chiapas, bastion du zapatisme, marqué par le massacre d’Acteal. Elle développe actuellement une anthropologie de la disparition à partir d’enquêtes ethnographiques dans les États du Veracruz et du Guerrero au Mexique. Elle a récemment dirigé le dossier « Paysages politiques de la disparition » [revue Condition humaine/Conditions politiques, no 3] et l’ouvrage collectif Mexique. Une terre de disparu.e.s [en cours de réédition en français et de publication en espagnol].

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