Dispositifs de participation
p. 174-179
Texte intégral
1La participation citoyenne et les dispositifs qui lui ont été associés ont été explorés par une vaste littérature au début des années 2000 en Amérique latine et en Europe. Si les travaux ont largement circulé des deux côtés de l’Atlantique et ont donné lieu à des publications communes, les contextes de création des dispositifs et de production des travaux scientifiques restent différents. Or, ces contextes influent sur le regard porté sur les dispositifs participatifs, en particulier ceux érigés en succès à l’image du budget participatif (BP) de Porto Alegre au Brésil. Après avoir présenté la genèse des dispositifs participatifs en Amérique latine, cette notice aborde les travaux interrogeant la (dis)continuité des pratiques politiques sous l’influence des dispositifs participatifs, puis les analyses de l’engagement participatif.
Genèse des dispositifs latino-américains de participation
2Si, en France, la genèse des dispositifs participatifs est expliquée par des processus multiples, en Amérique latine elle est souvent liée à certaines expériences jugées réussies, en particulier le BP de Porto Alegre. Ce point de départ conduit à associer la participation du public à certains acteurs, en particulier les gauches, et au cadrage que ces courants ont privilégié, à savoir la démocratisation de la vie politique. Or, plusieurs travaux nous invitent à retracer une histoire plus longue de l’idéal participatif, qui atteste de processus d’émergence distincts en Amérique latine et dans le cas français. Pour l’Hexagone, « l’impératif » participatif [Blondiaux & Sintomer, 2009] a émergé sous l’influence du renouveau de l’action collective dans les années 1960, notamment autour de la défense de l’environnement et du processus de territorialisation de l’action publique. Du fait de ce double processus, les dispositifs participatifs ont d’abord été développés dans certains secteurs d’action publique, les politiques environnementales et de la gestion des quartiers prioritaires.
3En Amérique latine, la participation « populaire » constitue une catégorie de l’action publique depuis les années 1940 initialement adossée aux pratiques de « développement des communautés ». Cette méthode de gouvernement, que Marie-Hélène Bacqué et Yves Sintomer [2011] intègrent à la typologie des expériences participatives, a accompagné les politiques du développement, consolidées à partir des années 1950 et promues par des acteurs diversifiés : organisations internationales, en particulier la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), professionnels de l’assistance sociale, Église catholique, etc. Le développement des communautés cible alors la participation des citoyens les plus démunis pour assurer la modernisation des zones rurales et urbaines ainsi que le développement, entendu sous un angle économique et social. Au Brésil, cette méthode est à l’origine d’initiatives diverses qui s’inscrivent dans une perspective soit gestionnaire, soit contestataire [Amman, 1985].
4La vague de transition démocratique qui a traversé le sous-continent latino-américain dans les années 1970 et 1980 s’est accompagnée d’une réflexion sur les mécanismes institutionnels à adopter pour assurer la démocratisation des régimes. C’est dans ce contexte qu’un nouveau cadrage de la participation a émergé, associant la participation à un outil d’inclusion d’une diversité d’acteurs dans la prise de décision et les institutions politiques [Dagnino et al., 2006]. Les débats de l’Assemblée constituante brésilienne organisée en 1987 illustrent cette évolution, la participation des citoyens devenant au début des années 1980 un problème institutionnel lié à la démocratisation du régime [Sa Vilas Boas, 2018]. Ce même cadrage a structuré dans un premier temps le regard scientifique porté sur les dispositifs participatifs les plus connus, en particulier le BP de Porto Alegre.
« L’espoir d’une autre démocratie » : une littérature centrée sur l’étude du changement des pratiques politiques
5Parce qu’elle se développe dans un contexte de changement de régime, la littérature sur les dispositifs participatifs se concentre d’abord sur l’analyse des évolutions générées par des expériences participatives. Les travaux sur les BP latino-américains ont notamment questionné l’influence de ce dispositif, d’une part, sur les pratiques politiques dites « traditionnelles », au premier titre le clientélisme, d’autre part, sur la capacité des dispositifs à approfondir le pluralisme politique en incluant dans le processus décisionnel des acteurs habituellement exclus, en particulier les groupes sociaux démunis.
6Pour mesurer ces changements, plusieurs recherches se sont fondées sur le modèle construit pour rendre compte du « succès » de Porto Alegre, succès mesuré à l’aune de la redistribution des ressources publiques en direction des classes populaires et de la présence de ces dernières dans le dispositif. Le cas de Porto Alegre a été expliqué par la combinaison de trois éléments : les procédures du dispositif, un engagement des acteurs politiques à l’égard du processus participatif et la préexistence d’un milieu associatif dense [Avritzer, 2009]. Cette sucess story a ensuite circulé à travers le monde sous l’influence « d’ambassadeurs de la participation » et de la promotion du BP par des organisations internationales, telles que la Banque mondiale [Porto de Oliveira, 2016].
7Avec la multiplication des dispositifs participatifs en Amérique latine, des perspectives plus critiques ont émergé. Elles ont montré les effets contrastés des expériences participatives selon les contextes de leur mise en œuvre et les acteurs qui les investissent. Dans des cas où les conditions préalables du « succès » semblaient être présentes, les dispositifs participatifs ont pu reproduire des formes d’encadrement historique des classes populaires ou les pratiques clientélaires tant au Brésil qu’au Mexique [Montambeault, 2015]. Ces recherches ont produit des analyses originales dont il convient de souligner les apports.
La participation citoyenne dans un continuum de pratiques sociales et militantes
8Au-delà de l’idéalisation qui a accompagné certains dispositifs participatifs, la littérature latino-américaniste est à l’origine d’approches fécondes pour la compréhension de la construction de l’ancrage local des partis politiques comme de l’interpénétration entre les dispositifs participatifs, l’espace des mouvements sociaux et les institutions administratives.
9En premier lieu, les dispositifs participatifs ont constitué un instrument de la consolidation des liens entre une formation politique ou un élu et les classes populaires. Les recherches sur l’Amérique latine montrent qu’à la différence du communisme municipal où les participants sont principalement issus des classes moyennes blanches [Nez & Talpin, 2010], les dispositifs créés au Brésil ou au Venezuela ont contribué à l’implantation de forces politiques dans les quartiers populaires [Montambeault, 2015 ; Bracho, 2020]. Ces études montrent les stratégies des forces politiques, de gauche en particulier, pour construire ou maintenir des liens avec leurs milieux de soutien lorsqu’elles sont au pouvoir. Les dispositifs participatifs peuvent en outre contribuer à l’émergence de nouveaux représentants qui initient leur carrière dans les espaces participatifs, puis s’engagent en politique [Romão, 2016]. L’usage des dispositifs participatifs par les partis politiques est d’autant plus élevé que la compétition partisane est forte sur un territoire [Montambeault, 2015].
10En second lieu, les dispositifs participatifs latino-américains ont été marqués par l’interpénétration entre les pratiques militantes dans les quartiers populaires, l’engagement participatif et le guichet des services publics. Ainsi, dans les dispositifs participatifs comme dans les collectifs militants étudiés par Hélène Combes au Mexique [2021] émergent des intermédiaires. Ces derniers jouent un rôle de facilitateur auprès de leur voisinage pour l’accès à certains services, comme les infrastructures de santé au Brésil [Sa Vilas Boas, 2013], ou portent les demandes multiples des habitants d’un quartier au Venezuela [Bracho, 2020]. L’engagement dans les dispositifs participatifs s’inscrit dans un continuum d’activités militantes et traduit l’intrication entre les sociabilités ordinaires et l’engagement participatif [Sa Vilas Boas, 2013 ; Combes, 2021]. Davantage qu’une pratique spécifique, l’engagement participatif ne prend sens, dans les quartiers populaires, que s’il est replacé dans les logiques d’échanges et de circulation entre des espaces multiples, tels que les églises, les associations locales et les partis politiques. La mise en évidence de l’épaisseur sociale de la participation, également analysée dans d’autres territoires tels que l’Iran [Saeidnia, 2021], invite plus généralement à penser l’imbrication entre le social et le politique pour saisir ce que participer veut dire pour les classes populaires latino-américaines.
Voir aussi
Bibliographie
AMMAN Safira Bezerra, 1985. Ideologia do desenvolvimento da comunidade no Brasil, Sao Paulo, Cortez.
AVRITZER Leonardo, 2009. Participatory Institutions in Democratic Brazil, Washington, Woodrow Wilson Centre Press.
BACQUÉ Marie-Hélène & SINTOMER Yves, 2011. « Le temps long de la participation », dans Marie-Hélène Bacqué & Yves Sintomer (dir.), La démocratie participative. Histoire et Généalogie, Paris, La Découverte, p. 9-35.
BLONDIAUX Loïc & SINTOMER Yves, 2009. « L’impératif délibératif », Rue Descartes, vol. 63, no 1, p. 28-38. DOI : 10.3917/rdes.063.0028
BRACHO Yoletty, 2020. « L’économie morale de la révolution. Échanges politiques entre l’administration et les associations populaires au Venezuela », Sociétés contemporaines, vol. 118, no 2, p. 79-102. DOI : 10.3917/soco.118.0079
COMBES Hélène, 2021. « Un intermédiaire du quotidien. Continuum entre vie de quartier, politique de guichet et mobilisations à Mexico », Sociétés contemporaines, vol. 123, no 3, p. 163-190. DOI : 10.3917/soco.123.0163
DAGNINO Evelina, OLVERA Alberto J. & PANFICHI Aldo, 2006. A disputa pela construção democrática na America Latina, Sao Paulo, Editora Paz e Terra/Unicamp.
MONTAMBEAULT Françoise, 2015. The Politics of Local Participatory Democracy in Latin America: Institutions, Actors and Interactions, Stanford, Stanford University Press.
NEZ Héloïse & TALPIN Julien, 2010. « Généalogies de la démocratie participative en banlieue rouge : un renouvellement du communisme municipal en trompe-l’œil ? », Genèses, vol. 79, no 2, p. 97-115. DOI : 10.3917/gen.079.0097
PORTO DE OLIVEIRA Osmany, 2016. « La diffusion globale du budget participatif : le rôle des “ambassadeurs” de la participation et des institutions internationales », Participations, vol. 14, no 1, p. 91-120. DOI : 10.3917/parti.014.0091
QUIRÓS Julieta, 2016. La politique vécue. Péronisme et mouvements sociaux dans l’Argentine contemporaine, Paris, L’Harmattan.
ROMÃO Wagner, 2016. « Partidos políticos y democracia participativa: estatus político y perfil asociativo en los presupuestos participativos de Brasil », Revista Española de Ciencia Política, vol. 1, p. 69-96. DOI : 10.21308/recp.42.03
SA VILAS BOAS Marie-Hélène, 2018. « A participação em conflito na Assembleia Constituinte: confrontos discursivos e racionalidade dos atores », Estudos Ibero-Americanos, vol. 44, no 2, p. 247-260.
SA VILAS BOAS Marie-Hélène, 2013. « Des street level bureaucrats dans les quartiers : la participation aux conférences municipales des femmes à Recife », Revue internationale de politique comparée, vol. 20, no 4, p. 55-76. DOI : 10.3917/ripc.204.0055
SAEIDNIA Sahar Aurore, 2021. « Chapitre 8. Le Téhéran du futur sera participatif ! Administrer la participation en contexte autoritaire », dans Pascal Bonnard (dir.), Faire, défaire la démocratie. De Moscou, Bogota et Téhéran au Conseil de l’Europe, Paris, Karthala, p. 245-268.
Auteur
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Marie-Hélène Sa Vilas Boas
Marie-Hélène Sa Vilas Boas est maîtresse de conférences en science politique à l’université Côte d’Azur et chercheuse au laboratoire Ermes. Elle travaille sur les conservatismes au Brésil et au Portugal. Elle a récemment publié « La place contre les urnes. La contestation bolsonariste de l’élection présidentielle à Rio de Janeiro » [Culture & Conflits, 2023, vol. 129, no 2, traduit en anglais pour la revue Antropolítica] et Le Portugal depuis la révolution des Œillets. Dynamiques politiques et sociales [avec Christophe Roux & Victor Pereira, L’Harmattan, 2022].
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