Disparitions
p. 166-173
Texte intégral
1Les disparitions ont longtemps caractérisé les régimes coloniaux et autoritaires. En Amérique latine, elles sont devenues systématiques et massives dans le Cône Sud à l’époque de la guerre froide. La guerre de contre-insurrection menée par la France en Algérie a ensuite été exportée sur le continent américain par les États-Unis et a servi à combattre l’« ennemi interne » dans les années 1960-1970 en Argentine, au Brésil, au Chili, au Pérou, en Uruguay, au Paraguay et au Mexique, mais aussi durant les guerres civiles des années 1980 en Amérique centrale, au Salvador, au Nicaragua, puis au Guatemala. Sous l’égide d’une doctrine de sécurité nationale, l’ennemi intérieur désignait essentiellement les secteurs militants et organisés de la population (guérilleros, militants de gauche, dirigeants syndicaux, étudiants, secteurs pauvres, urbains et ruraux).
2Les dictatures et les régimes autoritaires latino-américains ont abouti à des dizaines de milliers de personnes disparues recensées dans un premier temps dans le cadre de dispositifs de justice transitionnelle : on estime aujourd’hui, non sans controverses, à 30 000 les disparitions en Argentine, 20 000 au Pérou, près de 84 000 en Colombie, pour ne citer que les plus nombreuses. En Amérique centrale, les personnes disparues durant les révolutions et guerres civiles des années 1980 sont envisagées à 45 000 au Guatemala, entre 8 000 et 10 000 au Salvador, 10 000 au Nicaragua.
3Aujourd’hui, la disparition est une pratique violente transnationalisée et une catégorie sociale qui circule et évolue dans de nouveaux espaces de la souffrance contemporaine. Elle recouvre des réalités hétérogènes qui varient selon les contextes sociohistoriques, y compris dans les démocraties néolibérales et globalisées [Gatti, 2017]. Les motifs sont pluriels, mais la motivation reste la même : se défaire du corps du délit. Le camouflage du crime s’inscrit dans des dispositifs de la disparition (dispositivos desaparecedores) dont la violence expressive dépasse le simple assassinat [Calveiro, 1998], et s’appuie sur des modalités plus ou moins sophistiquées et cruelles.
4À cet égard, le Mexique est un exemple édifiant de pays ayant endossé l’habit démocratique il y a plus de trente ans et qui est pourtant traversé par des violences extrêmes et massives, estimées à plus de 432 000 personnes mortes et 116 000 disparues depuis la « guerre contre le narcotrafic » impulsée en 2006. Bien qu’elles ne soient pas nouvelles, ces disparitions ne visent plus un secteur particulier de la population, mais concernent l’ensemble de la population, tout en s’abattant sur les secteurs les plus vulnérables (étudiants, femmes, journalistes, indiens, migrants, sans domicile fixe, etc.). Les disparitions contemporaines se donnent dans le cadre d’affrontements territoriaux entre groupes armés publics et privés, issus des logiques répressives anciennes et d’une économie marchande globalisée qui fait perdre de sa souveraineté à l’État. Les trafics légaux et illégaux se sont multipliés et ont ainsi produit une nécropolitique dont les corps sont exploitables et « disparaissables » en toute impunité [Melenotte, 2021].
5Dès lors, faire apparaître les corps disparus est la condition sine qua non aussi bien pour le deuil des familles que pour l’exigence de vérité et de justice.
La matérialité des recherches de personnes disparues
6Sur le plan juridique, la disparition est forcée quand elle implique la participation plus ou moins active et directe d’agents de l’État ou de groupes agissant avec leur soutien. Elle est alors considérée par le droit international comme une grave violation des droits humains et un crime contre l’humanité, et constitue un délit permanent et imprescriptible tant que la personne disparue n’est pas retrouvée et que les faits ne sont pas éclaircis par une action pénale.
7La jurisprudence internationale en matière de disparition atteste aujourd’hui de la globalisation de standards et de normes appartenant à une même famille de discours et de pratiques, notamment autour des exhumations [Ferrándiz, 2014]. Elle met la science et le corps au cœur des enjeux politiques : les méthodes, techniques, savoirs et visions du monde autour des cadavres et leurs objets circulent et se renationalisent en rencontrant des représentations culturelles de la mort et des rituels funéraires collectifs propres à chaque contexte [Losonczy & Robin Azevedo, 2016 ; Dutrénit Bielous & Nadam Amédola, 2019 ; Robin Azevedo, 2020 ; Delacroix & Losonczy, 2022]. Mais surtout, le tournant médico-légal a opéré et modifié la matérialité des preuves des crimes contre l’humanité et des violations des droits humains : on serait passé de l’« ère du témoin » à l’« ère de la trace » [Mazzucchielli, 2017], qui concède aux cadavres un rôle de corps-témoins et aux experts médico-légaux un rôle de passeurs pour nommer les actes passés, rendre une identité à un corps anonyme et reconstruire des logiques de terreur en amont [Stanford, 2005 (2003)].
8En Amérique latine, l’anthropologie physique et médico-légale a renouvelé ses méthodes et ses enjeux politiques avec l’équipe argentine d’anthropologie médico-légale (EAAF), pionnière dans l’intégration de l’anthropologie sociale à sa discipline [Robledo Silvestre & Hernández Castillo, 2019]. Celle-ci aurait un pouvoir « prophétique » de créer « la jonction entre des os sans noms (restes anonymes) et des noms sans corps (disparus) » [Huffschmid, 2015], et d’établir des récits objectivés des violences dans le cadre de grands procès ou de commissions de vérité. Au Mexique, face aux disparitions massives et à la crise médico-légale, des experts institutionnels et indépendants se disputent l’administration de la preuve, ces derniers produisant des contre-expertises davantage légitimes pour les familles de victimes [Melenotte, 2020].
9Ainsi, la matérialité et l’épistémologie autour de la vérité des crimes et des disparitions s’affrontent à des limites relatives au régime de vérité induit par les limites de la science elle-même. La lecture des traces des violences, dans la terre ou sur le cadavre, est rendue plus difficile si leur état est dégradé, et le temps qui passe repousse les possibilités d’identifier les corps ou de reconstruire les faits. Puis, l’identification par ADN des corps anonymes retrouvés est très lente et finalement peu opérante. De plus, l’identification par des entreprises privées peut devenir lucrative et poser des problèmes de protection des données personnelles. Enfin, la croyance dans les technologies contemporaines, notamment l’ADN, repose sur une vision téléologique d’un futur entre les mains de la science qui suscite un espoir excessif pour résoudre les problèmes d’identification de personnes disparues [Garcia Deister, 2022].
Les mobilisations de mères et familles de personnes disparues
10La rupture biographique et familiale que représente la disparition d’un être cher peut produire de réels traumatismes pour les victimes indirectes. Les familles de personnes disparues sont davantage encadrées par des psychologues sociaux lorsqu’il existe une reconnaissance institutionnelle de la disparition. Pour autant, ces expériences douloureuses partagées sont aussi à l’origine de nouvelles subjectivités et de « communautés de la douleur » [Das, 2008] fondatrices d’identités et de « communautés d’action » [Koselleck, 1998].
11En Amérique latine sont nés les concepts de « maternalisme politique », de « socialisation de la maternité » ou de « familisme » pour désigner les mobilisations sociales de recherches de personnes disparues et en faveur des droits humains, menées essentiellement par des figures maternelles. Les iconiques Mères de la place de Mai (MPM) en Argentine ont incarné l’usage de liens familiaux et affectifs, notamment de filiation mère-fils, comme ressources privilégiées de légitimité et de reconnaissance des recherches de personnes disparues dans l’espace public [Jelin, 2020]. Ces liens affectifs se déploient à partir des liens de sang et de la parenté biologique, mais dès lors qu’ils façonnent une action collective plus large, ils tissent des liens de solidarité et des adoptions symboliques au-delà de la génétique.
12La politisation et la visibilisation de femmes qui cherchent inlassablement leur(s) proche(s) et exigent « vérité, justice et mémoire » a donné lieu à une série d’images, de symboles et d’actions relativement homogènes en Amérique latine. Ces Mères courage qui ont su puiser dans leurs ressources personnelles pour s’organiser et dépasser le clivage entre public et privé. Sur la scène publique, elles occupent l’espace depuis la parenté avec les victimes directes en faisant de l’intime un espace politique. Dans la sphère privée, leur lutte pour la subsistance familiale engendre une répartition sexuelle des tâches adaptée aux nouvelles circonstances qui les poussent à sortir de leurs rôles domestiques traditionnels.
13En publicisant le privé depuis la figure maternelle, ces mouvements de femmes ont pu être critiqués par certains pans des mouvements féministes qui revendiquent les droits reproductifs et sexuels et s’opposent à réduire les femmes à leur rôle de mères [Marques-Pereira, 2008]. Le risque est donc double : celui d’essentialiser les femmes dont l’identité serait uniquement maternelle ; et celui de supposer que la condition de la mère serait incompatible avec la défense des droits civils, politiques ou reproductifs. Car si le féminisme récuse une maternité assignée, le maternalisme stratégique est plutôt une ressource politique d’un autre ordre pour entrer dans l’espace public.
14Aujourd’hui, le mouvement de recherches de personnes disparues au Mexique s’inscrit dans cette filiation latino-américaine de mobilisations sociales féminines tout en attestant de quelques nouveautés : la catégorie sociale de « chercheuses » de fosses clandestines (buscadoras ou rastreadoras) bouscule ces rôles prédéterminés, non réductibles à celui de mères, l’action de chercher dans de vastes paysages débordant la notion même de sphère publique et dépassant l’abjection que peuvent susciter les cadavres, qu’elles renomment des « trésors ». Puis, concilier leur vie de recherche et leur vie privée implique souvent de prendre en charge l’économie domestique et les enfants, puisque de jeunes hommes et femmes disparaissent en majorité. Ensuite, le mouvement mésoaméricain de femmes qui cherchent des personnes migrantes disparues sur le territoire mexicain confère une dimension transnationale aux mobilisations mexicaines. Enfin, des hommes, souvent invisibilisés dans les médias, « chercheurs », pères, fils, frères, époux ou compagnons de ces femmes militantes, participent aux recherches ou leur permettent de chercher. Ces dimensions autour des recherches de personnes disparues contredisent les attentes et les modèles traditionnels de la figure maternelle latino-américaine.
Voir aussi
Bibliographie
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LOSONCZY Anne-Marie & ROBIN AZEVEDO Valérie (dir.), 2016. Retour des corps, parcours des âmes. Exhumations et deuils collectifs dans le monde hispanophone, Paris, Pétra éditions.
MARQUEZ-PEREIRA Bérengère, 2008. « L’accès des femmes à l’espace public : du local au national, de l’international au transnational. L’exercice de la responsabilité publique et les rapports de genre en Amérique latine », Nuevo Mundo, Mundos Nuevos. DOI : 10.4000/nuevomundo.34293
MAZZUCCHELLI Francesco, 2017. « From the “Era of Witness” to an “Era of Traces”, Memorialisation as a Process of Iconisation », dans Zuzanna Dziuban (dir.), Mapping the “forensic turn”. Engagements with materialities of mass death in Holocaust studies and beyond, Vienne, New Academic Press, p. 169-191.
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ROBIN AZEVEDO Valérie (dir.), 2020. (Im)matérialités de la mort, Paris, CNRS Éditions.
ROBLEDO SILVESTRE Carolina & HERNÁNDEZ CASTILLO Rosalva Aída, 2019. « Diálogos entre la antropología social y las ciencias forenses », Abya Yala, vol. 3, no 2, p. 7-23.
STANFORD Victoria, 2005[2003]. Buried Secrets. Truth and Human Rights in Guatemala, New York, Palgrave MacMillan.
Auteur
-
Sabrina Melenotte
Sabrina Melenotte est anthropologue, chargée de recherche à l’IRD, affiliée à l’Urmis et actuellement chercheuse invitée au Ciesas de Mexico (2021-2025). Ses recherches contribuent à une anthropologie de la violence et de l’après-violence. Ses premières enquêtes portaient sur le conflit armé dans une municipalité tsotsil du Chiapas, bastion du zapatisme, marqué par le massacre d’Acteal. Elle développe actuellement une anthropologie de la disparition à partir d’enquêtes ethnographiques dans les États du Veracruz et du Guerrero au Mexique. Elle a récemment dirigé le dossier « Paysages politiques de la disparition » [revue Condition humaine/Conditions politiques, no 3] et l’ouvrage collectif Mexique. Une terre de disparu.e.s [en cours de réédition en français et de publication en espagnol].
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