La création de l’Union générale des pétroles
p. 347-356
Texte intégral
1Je voudrais revenir sur l’un des aspects importants de la carrière ministérielle de M. Jean-Marcel Jeanneney qu’il m’a été donné de retracer dans Le patricien et le général, Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle 1958- 1969, édité par le Comité d’histoire économique et financière de la France. Cette recherche universitaire consacrée à Jean-Marcel Jeanneney m’a conduit à aborder les questions énergétiques et en particulier les affaires pétrolières dans la partie détaillant son action au ministère de l’Industrie entre 1959 et 1962. Je dois confesser qu’au cours de mes recherches, j’ai nourri un vif intérêt pour le secteur pétrolier et le dossier de la création de l’Union générale des pétroles en particulier. On ne peut rester insensible au milieu des hommes du pétrole gravitant autour de Pierre Guillaumat et du Bureau de recherches de pétrole (BRP) créé à son initiative en 1945. En 1992-1995, j’ai pu interviewer à peu près l’ensemble des grands témoins survivants ; certains ont disparu depuis comme André Bouillot ou Jacques Bonnet de la Tour. La recherche sur le milieu pétrolier présente la double caractéristique d’être passionnante et difficile, en particulier pour retrouver des sources écrites. J’ai pu faire remonter à la surface certains documents, mais beaucoup restent encore enfouis, j’en ai conscience.
2Avant d’évoquer la création de l’Union générale des pétroles, il faut revenir sur son contexte, qui est aussi le thème de la séance, à savoir « la coordination de l’énergie ». Le décideur politique qu’était Jean-Marcel Jeanneney ne dissociait pas les différentes sources d’énergie comme l’organigramme des directions du ministère de l’Industrie pourrait le laisser supposer. Pour lui, la place du pétrole et du gaz naturel, qui lui est intimement lié, conditionnait le poids futur du charbon et entrait dans les calculs des énergies permettant la production de l’électricité. L’énergie formait un tout et il fallait définir une politique générale de l’énergie en ce début de Ve République. Le changement institutionnel devait-il avoir des répercussions dans le domaine de la politique énergétique ? A priori, il n’y a pas de rapport entre les deux sujets. Pourtant, à partir de janvier 1959, dès la formation du gouvernement de Michel Debré, on assiste à l’affirmation de l’idée de la nécessité de redéfinir la politique énergétique de la France. Cette montée en puissance est à la fois médiatique et parlementaire. On en trouve des dizaines d’occurrences dans les articles de la presse nationale et spécialisée. Ce qu’il convient d’appeler une campagne de presse savamment orchestrée démarre dès le mois de janvier 1959, en pleine crise de la politique charbonnière de la CECA. Les journalistes économiques et les milieux professionnels du pétrole et de l’automobile réclament une baisse des prix des carburants pour les automobilistes. Le contexte est alors récessif en France avec l’application du plan Rueff-Pinay, il l’est aussi aux États-Unis. Plusieurs constructeurs automobiles, Renault ou Panhard, éprouvent des difficultés pour écouler leur production pour la première fois depuis la Libération. Le lobby automobiliste et pétrolier estime qu’il faut diminuer le prix de l’essence à la pompe et ceux des fuels domestique et industriel afin de favoriser la reprise ; la politique de fiscalité pétrolière est directement visée.
3Cette pression médiatique est relayée au Parlement par des élus de tous bords qui réclament l’instauration d’une véritable coordination de l’énergie. Leur voix va s’exprimer fortement lors du débat sur la loi de programme pour l’équipement général votée à l’été 1959. Lors de l’examen de ce texte présenté par Michel Debré, le sénateur Comat parvient à faire passer un amendement imposant au gouvernement la tenue d’un débat sur l’énergie avant la fin 1959. Au cours du second semestre 1959, le gouvernement doit préparer une « grande politique de l’énergie ». Toutefois, jouant sur le nouveau règlement de l’Assemblée, le gouvernement choisit un débat sans vote, n’engageant pas sa responsabilité. Jean-Marcel Jeanneney prononce ainsi deux importants discours en décembre 1959 au palais Bourbon puis à celui du Luxembourg. Le ministre de l’Industrie y énonce les grands principes de la nouvelle politique charbonnière axée sur la recherche de la compétitivité, mais annonce aussi l’inflexion en faveur du pétrole et des autres sources d’énergie. Ces discours feront date, ils annoncent un renversement de la donne énergétique en vigueur depuis le début de la révolution industrielle. Dans l’esprit du ministre et de certains acteurs, la coordination de l’énergie devrait donner lieu à une réforme de la CECA qui serait étendue à toutes les sources d’énergie. La solution à la crise charbonnière née dans le Borinage belge mais sous-jacente dans les autres États membres pourrait déboucher sur une nouvelle communauté. On pourrait aussi envisager une politique commune de l’énergie au sein du traité de la Communauté économique européenne, du nouveau Marché commun. Ce serait une évolution notable car les négociateurs du traité CEE avaient délibérément choisi de placer le pétrole sur la liste G des productions n’entrant pas le champ d’application du Marché commun. Il s’agit donc d’un débat très vaste, qui embrasse tous les secteurs énergétiques. Et c’est pour cela que le gouvernement va éprouver une certaine réticence à formuler ses intentions.
4Quelle est la situation du secteur pétrolier en France lors de l’entrée en fonction de Jean-Marcel Jeanneney en janvier 1959 et quelles connaissances le nouveau ministre de l’Industrie possède-t-il dans ce domaine ? Professeur d’économie, le nouveau ministre a beaucoup étudié l’économie française avant son accession aux responsabilités. En 1957, il a fait paraître un ouvrage de référence intitulé Forces et faiblesses de l’économie française qui est rapidement devenu un best-seller chez les étudiants en économie ainsi qu’à Sciences Po dans l’optique de la préparation à l’École nationale d’administration. Cependant, Jean-Marcel Jeanneney n’est pas un ingénieur et il ne connaît rien aux affaires pétrolières. On pourrait dire qu’il a en revanche un tropisme favorable envers les ingénieurs, et en particulier les ingénieurs polytechniciens. Enfant, il admirait son grand-père maternel qui avait été vice-président du Conseil général des ponts et chaussées à la fin du XIXe siècle. A l’image de tous les Français, il s’intéresse aux enjeux des découvertes sahariennes qui viennent d’être faites en 1956. Dans les premiers jours de son arrivée à l’hôtel de Charolais, rue de Grenelle, il se fait expliquer les rudiments de l’industrie pétrolière par Jean Blancard, le directeur des Carburants qui vient d’être nommé délégué ministériel à F Armée de l’air. Le ministre complétera son information auprès de son jeune successeur, Maurice Leblond, âgé seulement d’une trentaine d’années. Il lui faut rapidement comprendre l’articulation entre la direction des Carburants, le Bureau de Recherches de Pétrole (BRP) et ses filiales, le rôle des filiales des majors et la place particulière de la Compagnie Française des Pétroles (CFP). Tout cela est fort complexe, d’autant que le ministre doit avoir une idée des contraintes techniques de l’exploitation, de l’exploration au Sahara et en Afrique noire.
5Très vite, Jean-Marcel Jeanneney intègre un paramètre politique à sa réflexion. Il comprend que pour le chef de l’État, « le pétrole national », c’est-à-dire le pétrole saharien, doit être considéré comme un atout dans la bataille pour la modernisation de l’économie française. À cette fin, l’État gaullien, un État encore largement dominé par l’esprit dirigiste et colbertiste, dispose d’un formidable levier d’action avec la loi Poincaré de 1928. Encore faut-il vouloir montrer la détermination du Gouvernement vis-à-vis des compagnies en place. Bien que partiellement nationalisée, la Compagnie française des pétroles présidée par Victor de Metz fait preuve d’une quasi totale indépendance par rapport aux pouvoirs publics. Elle est un relais traditionnel d’influence du Quai d’Orsay au Moyen Orient et dispose d’une capacité inégalée de lobbying dans les hautes sphères de l’État envers quiconque s’immiscerait dans ses intérêts. D’autre part, le ministre prend la mesure de la relation spéciale liant les filiales des majors anglo-saxonnes à la France. Elles jouissent dans la haute administration et dans l’opinion d’une très bonne réputation qui s’explique, entre autres, par le soutien qu’elles ont apporté à la France lors de la crise de Suez. Les dirigeants de ces filiales sont fréquemment des X-Mines bien introduits dans les milieux parlementaires ainsi qu’aux ministères de l’Industrie et des Finances. Toutes ces données prouvent qu’il convient de faire preuve de la plus extrême prudence et ne pas prôner une politique autarcique par idéologie nationaliste, alors que l’on est en présence d’une industrie par définition ouverte sur le monde et suffisamment puissante pour constituer un pouvoir de nuisance en cas de désaccord majeur.
6Début 1959, le Bureau de recherches de pétrole traverse une période de doute ainsi qu’en atteste une note écrite par Jacques Bonnet de la Tour (directeur financier du BRP) à Henri Rastoul (directeur au BRP) en août 1958. Jacques Bonnet de la Tour pense que le BRP souffre d’un flottement de la direction des Carburants, qui n’a pas d’orientation, ainsi que de l’autonomie de la Régie autonome des pétroles (RAP), présidée par Paul Moch. Cette filiale se comporte comme un grand vassal quasi indépendant. De plus, le BRP souffre d’un sentiment de frustration imputable au mépris exprimé à son encontre par Victor de Metz, voire par les dirigeants des autres compagnies pétrolières implantées en France. Selon Jacques Bonnet de la Tour, l’avenir du BRP passe, soit par une confirmation de son rôle administratif, soit par la création d’un groupe pétrolier intégré du puits à la pompe. Cette éventualité n’avait pas été évoquée lors de la création du BRP à la Libération parce que Pierre Guillaumat ne voulait pas éveiller les soupçons ni vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, c’est-à-dire en l’espèce d’avoir découvert du pétrole ! Maintenant que des découvertes massives ont été faites, le BRP et ses filiales se retrouvent face à la question fondamentale des débouchés, parce qu’on est dans un système où le profit se fait normalement au puits, c’est ce qu’on appelle la rente minière, mais encore faut-il avoir des débouchés. Normalement, grâce à la loi Poincaré, les autres compagnies pétrolières, par des contrats de reprise, voire de façon plus coercitive par des contrats d’intérêts nationaux, sont obligées de traiter le pétrole saharien, mais c ’ est une mesure que le gouvernement hésitera à mettre en œuvre.
7Devenir un groupe intégré, cela signifie créer une branche raffinage-distribution, une préoccupation qui ne passionne guère les ingénieurs découvreurs qui font preuve d’une certaine condescendance vis-à-vis des « vendeurs » de la distribution. Le marché étant régulé par la direction des Carburants, l’accès aux pompes des stations service passe par des autorisations de création ou de rachat de groupes de distribution déjà existants. En 1959, un réseau indépendant de taille moyenne est précisément en vente, celui de la marque OZO qui appartient à l’Omnium français des pétroles. La Compagnie française des pétroles voudrait bien le racheter mais Jean-Marcel Jeanneney gèle la transaction durant l’été 1959 en attendant d’y voir plus clair. On entre dans une phase nouvelle.
8Le 11 août 1959, au cœur de la période creuse des vacances, Maurice Leblond, le directeur des Carburants (Dica), réunit dans son bureau les principaux responsables du pétrole national. Il s’agit de Jean Blancard1 et d’Yves Delavesne pour le BRP, Roger Goetze de la Société nationale de recherche et d’exploitation de pétrole en Algérie (SN Repal), Paul Moch de la Régie autonome des pétroles (RAP), André Blanchard de la Société nationale des pétroles d’Aquitaine (SNPA) et Pierre Desprairies de la Société des pétroles de l’Afrique équatoriale (SPAFE). Au cours de cette réunion qui prend des airs de conspiration, le projet de la constitution d’une nouvelle société de raffinage/distribution est lancé. Tous les témoins interrogés admettent que la discussion a été difficile pour certains des participants. On pense en particulier à Roger Goetze, qui va devoir évoquer ouvertement les négociations en cours de la Repal avec Caltex, une société américaine qui possède une raffinerie près de Bordeaux. La négociation s’avère aussi délicate pour Paul Moch qui accepte le principe du rattachement de son réseau de distribution, jusque-là limité à l’Aquitaine, au futur ensemble. Pour lui, il s’agissait là d’une concession majeure. Jean-Marcel Jeanneney est tenu informé de cette réunion qu’il n’a pas organisée et à laquelle il n’assiste pas. Il préfère laisser les « hommes du pétrole » s’entendre entre eux. À la fin septembre 1959, Jean Blancard écrit à Jean-Marcel Jeanneney pour lui proposer de créer une filiale entre les entités RAP et BRP, pour 35 % des parts chacune, en laissant 30 % aux intérêts financiers privés qui ont participé à la recherche en zone franc. Il s’agit donc un tour de table qui est assez ouvert aux intérêts privés.
9La première réaction enregistrée par Jacques Bonnet de la Tour concernant la position de la direction du Trésor, dirigée par Pierre-Paul Schweitzer, est notifiée à Yves Delavesne dans les derniers jours de septembre 1959. Le directeur financier du BRP indique à son directeur général que le Trésor se préoccupe de la question du financement et que le ministère des Finances n’est pas prêt à mettre la main à la poche pour créer cette nouvelle structure. Il faudra donc que l’argent soit trouvé au sein du BRP et de ses filiales. Durant l’automne 1959, des études de faisabilité sont réalisées par la Dica et par le BRP. Dans une note rédigée début novembre, Maurice Leblond explique qu’il faut aller au-delà de l’apparente réticence du ministère des Finances car les rapports existant traditionnellement entre les dirigeants du BRP, de la Caisse des dépôts et consignations et de la direction du Trésor sont bons. Le directeur des Carburants observe que le ministère des Finances exige avant tout une clarification par rapport aux méthodes jusque-là employées. Il vise ici les conditions de la création des sociétés de recherche pétrolière – les REP – ou les sociétés d’exploitation – les REX – qui ont déjà eu recours au paradis fiscal de Jersey ainsi qu’à des circuits de financement parallèles. Les hauts fonctionnaires de Rivoli réclament davantage de formes légales. Lors des entretiens, les acteurs ont insisté sur la forte suspicion régnant entre les milieux industriel et bancaire depuis leur collaboration dans la recherche pétrolière au Sahara. Les ingénieurs pensent que les banquiers ont voulu les déposséder une fois la découverte effectuée. De leur côté, les banquiers estiment que les ingénieurs les ont abusés lors de la création des REX en leur attribuant de mauvais carreaux en concessions. Ce que redoute par-dessus tout un banquier, c’est de perdre son argent. Les banques ont essayé d’obtenir une couverture totale du risque, ce qui bien entendu est impossible en matière de recherche minière.
10Malgré ces préventions réciproques, Jacques Bonnet de la Tour et Maurice Leblond persistent à vouloir faire entrer la haute banque dans la future société, parce que c’est un gage de sérieux sur la scène financière et pétrolière internationale. Ainsi, traditionnellement, la Compagnie française des pétroles est-elle associée en affaires à Paribas. Maurice Leblond, Jacques Bonnet de la Tour rêvent aussi à une association avec la banque de la rue d’Antin mais cela semble impossible. Ils envisagent alors de s’unir avec un autre grand nom comme Worms, Lazard, Rothschild. Le projet paraît bien parti lorsque survient une tension au niveau politique entre Jean-Marcel Jeanneney et Antoine Pinay en décembre 1959. Les divergences de fond sont nombreuses entre les deux personnalités, mais les choses se sont envenimées avec l’affaire du projet de Bureau de développement industriel (BDI) voulu par le ministre de l’Industrie pour venir en aide aux régions en difficulté. Le cabinet d’Antoine Pinay organise des fuites dans la presse qui répercute aussitôt que les pétroliers du BRP sont sur le point de créer une filiale nouvelle de distribution et de raffinage qui fera de l’ombre aux compagnies existantes. On assiste à un véritable déchaînement médiatique dans tous les grands titres de la presse nationale qui dénoncent un complot, une dangereuse dérive vers un « national-pétrolisme » à tendance fascisante Pour certains journalistes, en effet, il ne fait aucun doute que derrière les hommes du BRP se cachent les partisans de l’Algérie française et que ce projet est un prétexte pour conserver l’Algérie, ou faire en sorte que la rente pétrolière du Sahara puisse être utilisée par les défenseurs des intérêts coloniaux. Selon les convictions des uns ou des autres, les arguments varient un peu, mais le ton est donné. Bien entendu, les milieux pétroliers réagissent vivement. C’est le cas de Victor de Metz ou de Douglas Dillon, le sous-secrétaire d’État américain, qui défend les intérêts des filiales des compagnies pétrolières américaines.
11Dans le bras de fer qui l’oppose à Antoine Pinay, Jean-Marcel Jeanneney bénéficie du soutien de Michel Debré. La présence du Premier ministre aux côtés du ministre de l’Industrie lors de l’inauguration du terminal pétrolier de Bougie qui amène le pétrole saharien sur la côte méditerranéenne en décembre 1959 le traduit. Courant janvier 1960, Antoine Pinay est finalement acculé à la démission par le général de Gaulle qui ne supporte plus ses interventions en conseil des ministres. Le changement institutionnel de 1958 commence à porter ses fruits dans le fonctionnement gouvernemental, il n’y a plus de place pour de grands ministres revendiquant leur liberté de ton comme sous le régime des partis. Avec l’arrivée de Wilfrid Baumgartner rue de Rivoli, fin janvier 1960, les rapports se détendent. Jean-Marcel Jeanneney a, en effet, été l’étudiant de Baumgartner à Sciences Po dans les années 1930. Au-delà du lien personnel, l’évolution politique est nette car le nouveau ministre des Finances a compris que le projet de création de la compagnie pétrolière était avalisé par le général de Gaulle.
12La naissance de l’Union générale des pétroles est effective à la mi-avril 1960. À ce moment-là, on peut dire qu’un certain nombre de difficultés ont été aplanies au niveau politique. Michel Debré choisit d’écarter la haute banque et de ne faire qu’une filiale des filiales à laquelle on va associer la SPAFE présidée par Pierre Desprairies, qui est aussi le directeur de cabinet adjoint de Pierre Guillaumat aux Armées. La présidence de l’Union générale des pétroles (UGP) reviendra à Paul Moch parce que la RAP est la principale des filiales, mais le directeur général sera Pierre Desprairies, qui va être secondé par Jean Méo, conseiller pour les questions industrielles auprès du général de Gaulle. L’Union générale des pétroles sera détenue à un tiers par la RAP, un tiers par la Repal et un tiers par le Groupement des exploitants pétroliers (GEP). Les REP sont tenues à l’écart. Dès l’annonce de la création de l’Union générale des pétroles, Caltex annonce qu’elle cédera 60 % de ses parts à la nouvelle société, finalisant ainsi les négociations menées par la SN Repal. Le Gouvernement demande même aux Américains d’augmenter leurs investissements dans cette société. En contrepartie et en signe d’apaisement vis-à-vis de la CFP, la direction des carburants lève l’interdiction qu’elle avait émise sur le rachat d’OZO qui va ainsi renforcer le réseau Total. Jean-Marcel Jeanneney et Wilfrid Baumgartner vont aller expliquer les buts de l’UGP aux parlementaires, aux conseillers économiques et sociaux en mai et juin 1960. Jean-Marcel Jeanneney va recevoir un accueil plutôt glacial de la part des députés, y compris ceux de la majorité. Raymond Marcellin, qui deviendra ministre de l’Industrie, se plaint qu’une fois de plus on s’est moqué de la représentation nationale, qu’une fois de plus le secteur pétrolier a échappé à tout contrôle parlementaire, et qu’on demande aux parlementaires d’entériner une décision. Il précise que c’est la même attitude de mépris qui prévaut depuis la Libération et qu’il faudra quand même un jour la changer.
13Les relations vont se détendre avec Victor de Metz. Lors de l’assemblée générale des actionnaires de la Compagnie française des pétroles de 1960, Victor de Metz prend soin de préciser que la CFP n’est pas l’ennemie du BRP et que ce dernier a le droit d’organiser ses filiales et de vendre également son pétrole. La réaction sera plus difficile à accepter pour André Charon, le président de la Shell française.
14Les débuts de l’Union générale des pétroles sont modestes entre 1960 et 1962. Pierre Desprairies insiste sur le caractère artisanal de la nouvelle Union générale des pétroles qui est d’abord administrée dans ses locaux de la SPAFE au 12, rue Jean Nicot dans le 7e arrondissement de Paris. La société va ensuite déménager dans un petit hôtel particulier de la rue Jasmin dans le 16e arrondissement. L’effectif initial se borne au directeur général Pierre Desprairies, à Jean Méo, au comptable M. Fontaine et à une secrétaire. C’est un peu irréaliste quand on pense qu’il s’agit là de l’embryon d’Elf raffinage-distribution ! La priorité des priorités est de racheter de petits réseaux. Le groupe Desmarais ayant été repris par la CFP, seules des miettes restent à racheter. Bien entendu, avec Caltex, l’UGP va détenir 3,25 % du marché. Rapidement, la SNPA va apporter la Compagnie française des produits pétroliers – la CFPP – qui est présente dans les environs de Châteauroux. Yves Delavesne va mettre Jean Méo en liaison avec le polytechnicien Gonon qui dirige la Mûre-Union en Isère qui détient 1 % du marché. De même, l’UGP va racheter Solydit-Union à M. Modiano ; cette compagnie opère autour de Lyon. Puis viendra le rachat de la Gazoline à M. Wexler pour 0,5 % de part de marché. La Repal négocie avec Antar et Avia, mais ce rachat ne va pas déboucher parce que l’absorption d’Antar est désirée par la CFP et que la société pèse trop lourd, autour de 10 % du marché. Il faudra attendre 1970 pour qu’Antar rejoigne le giron d’Elf, dans un tout autre contexte politique puisque c’est Georges Pompidou, devenu président de la République, qui encouragera ce rapprochement.
15Au départ de Jean-Marcel Jeanneney, la part de l’UGP dans la distribution n’est que de 7 % des ventes, c’est encore trop peu pour être durablement viable. Et il va falloir l’engagement personnel de Maurice Leblond, en 1964, lors du renouvellement des autorisations d’importation A13, pour que la nouvelle entité soit mieux dotée, ce qui coûtera son poste au directeur des carburants. Ensuite, avec la construction du réseau d’autoroutes, Elf se taillera une meilleure part de marché.
16Toutefois, même après la création de l’Union générale des pétroles, certaines difficultés persistent. En mai 1961, Jean-Marcel Jeanneney doit insister auprès de Michel Debré afin qu’il obtienne la signature de Wilfrid Baumgartner qui refuse de signer des décrets concernant le renouvellement des autorisations A9 de 1953. Si le ministre des Finances n’appose pas son seing dans les délais légaux, c’est une porte qui va se fermer pour la nouvelle Union générale des pétroles. On constate que toutes les difficultés ne sont pas aplanies à la fin d’une période qui également marquée par la définition des choix stratégiques dont beaucoup sont inspirés par Jean Méo. Lejeune directeur-adjoint de l’UGP fait le pari des raffineries d’hinterland alimentées par oléoducs de brut de depuis les ports. C’est ce qui explique la construction des raffineries de Feyzin près de Lyon, de Grandpuits et de Gargenville en région parisienne. La seule exception est la raffinerie de Donges dans l’estuaire de la Loire, dernier grand estuaire à ne pas comporter d’infrastructures pétrolières. Hormis le cas de la raffinerie Albatros près d’Anvers, Jean Méo refuse les contrats de processing, c’est-à-dire de joint-venture avec d’autres compagnies. Il veut éviter d’être en position d’infériorité et donc de ne pouvoir commander. On remarque que d’emblée, la nouvelle Union générale des pétroles sort des frontières françaises. En effet, la raffinerie d’Anvers est bientôt rejointe par le projet de Spire en Allemagne. D’autres projets voient le jour au Sénégal (Dakar), au Gabon, au Cameroun, à Madagascar, au Cambodge (Sianoukville) en association avec Total et aux Antilles françaises. Ce sont des localisations qui figurent dans une chronologie d’Elf. Manifestement, les décisions ont été prises durant ces années-là, même si on ne peut précisément donner les dates entre 1961 et 1964.
Conclusion
17Il convient de retenir la grande modestie du pouvoir politique vis-à-vis des hommes du pétrole et des intérêts du capitalisme pétrolier international. Jean-Marcel Jeanneney est conscient d’avoir aidé une équipe sans avoir eu vent de tous les détails, mais il s’en satisfaisait. Il n’a jamais ouvertement évoqué la question de l’UGP avec Pierre Guillaumat qui, officiellement, était détaché du pétrole ; il y eut cependant une certaine connivence entre les deux hommes lorsque le dossier fut été évoqué en conseil des ministres. D’ailleurs, un certain nombre de témoins ont rapporté s’être rendus au ministère des Armées pour s’entretenir avec Pierre Guillaumat. Donc, le rôle du ministre de l’Industrie a été de dire qu’il aurait été dommage que le pétrole saharien ne trouvât pas des débouchés dignes de lui. Jean-Marcel Jeanneney était partisan de l’indépendance de l’Algérie puisqu’il sera désigné par le général de Gaulle pour devenir le premier ambassadeur-haut représentant de la France en Algérie en juillet 1962. Il est certain qu’il n’a jamais joué la carte de l’UGP pour maintenir la présence française en Algérie. En revanche, il voulait qu’à côté de la Compagnie française des pétroles, les découvreurs du pétrole saharien puissent concrétiser leurs efforts, leur esprit d’initiative.
18D’un autre côté, cette attitude revenait à leur conférer une grande marge d’autonomie voire d’indépendance. On ne peut présenter ce sujet sans évoquer le rachat d’Elf par Total. On peut être tenté de se dire : « Tout ça pour ça ! Toute cette affaire n’a-t-elle pas été un échec ? La meilleure solution n’aurait-elle pas été de constituer d’emblée une très grande société française des pétroles, qui aurait peut-être davantage pesé, d’emblée, dans le concert international du pétrole ? » C’est faire preuve d’un raisonnement téléologique. La situation du début des années 1960 n’était pas du tout celle du marché pétrolier de la fin des 1990. En entretenant une saine concurrence et émulation entre deux grands groupes français, on peut penser que les parts ajoutées de Total et ultérieurement d’Elf ont permis de sauvegarder une influence française plus grande que si tout avait été donné d’emblée à la CFP qui aurait forcément dû accorder des parts de marché aux filiales des grandes compagnies anglo-saxonnes.
Notes de bas de page
1 Jean Blancard est demeuré officiellement président du BRP malgré sa nomination en tant que délégué ministériel à l’armée de l’Air.
Auteur
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Éric Kocher-Marbœuf
Éric Kocher-Marboeuf est maître de conférences à l’Université de Poitiers, Gerhico-Cerhilim EA 4170. Ancien élève de l’École normale de Fontenay-Saint-Cloud, agrégé d’histoire, il est l’auteur de Le Patricien et le Général, Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle, 1958-1969, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2003.
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