Préface
p. IX-XI
Texte intégral
1L’ouvrage qu’on va lire prend appui sur un volumineux travail de thèse, qui constitue une somme inégalée sur le sujet proposé. L’auteur, Alain Kaspereit, apparaît comme un véritable mutant. Mutant professionnel, qui entreprend un important travail de recherche à la suite de son métier de cadre de banque d’investissement, mais plus généralement acteur d’une véritable mutation intellectuelle et culturelle en acceptant de bonne grâce et en surmontant toutes les contraintes du travail scientifique et académique. Il s’agit bel et bien d’une vraie thèse, au sens large où une véritable question historiquement légitime est posée d’emblée et où la méthode suivie et les matériaux analysés contribuent de bout en bout à répondre à cette même et double question : comment et pourquoi le système bancaire et financier français connaît-il une gigantesque mutation, une sorte de « Big bang à la française » (Olivier Feiertag1) entre 1978 et 1992 ?
2Pour ce faire, A. Kaspereit procède à un double élargissement fructueux. D’abord, celui du périmètre des acteurs, en mêlant acteurs privés (banquiers, investisseurs, intermédiaires financiers, entrepreneurs, trésoriers d’entreprises…) et publics (hauts fonctionnaires, experts, gouvernants, conseillers, parlementaires, …). C’est là l’originalité majeure du travail qui, dès son origine, part de l’hypothèse que les transformations du système financier dans son ensemble résultent au moins autant des préoccupations, des pratiques et des instruments des acteurs bancaires et financiers privés que des politiques publiques, elles-mêmes déjà largement connues par de multiples publications et bien connues et revisitées par l’auteur. Nombre de travaux d’histoire bancaire, financière, monétaire et économique montrent que les réglementations, législations ou régulations résultent souvent de l’institutionnalisation de pratiques déjà à l’œuvre. Et, à l’inverse, les réglementations trop contraignantes, on le sait bien, se trouvent fréquemment contournées lorsqu’elles entravent l’activité des acteurs privés, ce qui introduit de nouvelles pratiques. Le second élargissement résulte de l’imbrication de ce qu’A. Kaspereit nomme une triple dynamique, successivement nationale, mondiale et européenne, en en détaillant soigneusement les articulations au fil de cette quinzaine d’années sous revue.
3Pour répondre à la question, A. Kaspereit a dépouillé probablement près de 800 cartons d’archives, en a exploité à coup sûr quatre centaines, aussi bien dans les archives publiques (Archives nationales, Présidence de la République, Matignon, Service des archives économiques et financières, Banque de France, Plan, Assemblée, Sénat…) que privées (BNP Paribas, Crédit lyonnais, Association professionnelle, devenue Association française des banques… ) ainsi que des archives imprimées incluant les multiples rapports administratifs issus des commissions ad hoc de l’époque ou les périodiques financiers, ou encore les archives orales déjà constituées (notamment au Comité pour l’histoire économique et financière de la France) ou celles qu’il a suscitées et réalisées à travers de précieux témoignages d’acteurs contemporains, publics et privés.
4L’ouvrage témoigne, entre autres mérites, de trois qualités majeures, rarement réunies dans un même opus. Un travail érudit, au bon sens du terme, où l’analyse est poussée jusqu’à l’extrême finesse grâce à la recherche de sources extrêmement précises sur l’ensemble des segments du système financier, incluant le système bancaire, le marché financier aux côtés de la politique monétaire, de la politique de la dette ainsi que du financement de l’État et de l’économie. Deuxième qualité, la justesse des analyses, et, plus largement, de l’écriture dans son ensemble. Le mot et les remarques sont justes au double sens, de leur acuité – l’auteur maîtrise de manière fort pédagogique la complexité du vocabulaire, des instruments et des opérations financières – mais aussi, au second sens, de n’en dire pas plus que nécessaire. Enfin, il s’agit d’un travail critique, dans la mesure où le croisement des sources permet de mettre à jour des contradictions, des écarts entre paroles ou entre paroles et pratiques.
5Sans pouvoir ici détailler tous les apports de l’ouvrage, indiquons qu’on trouve d’abord nombre de confirmations dans les douze chapitres qui constituent les trois parties chronologiques. Confirmation des premières tentatives de desserrement du système financier sous Raymond Barre, du revirement en juin 1982 tout autant qu’en mars 1983 et de la véritable rupture en 1984-1985 avec les mesures prises par Bérégovoy-Naouri au ministère des Finances, ainsi que le parachèvement irréversible sous Balladur, puis sous Bérégovoy en 1986-1992. Mais on trouve également des apports neufs. Citons successivement le rôle du VIIIe Plan, l’importance de la loi bancaire de janvier 1984, les nouveaux instruments et opérations de certaines banques, particulièrement Paribas et Suez dans leur activité internationale, le rôle du Livre Blanc lors de la signature de l’Acte unique comme marque de la dynamique européenne, les limites de la désintermédiation à travers les nouvelles activités et structures du secteur bancaire, et, plus largement, les innovations financières à la suite de l’abandon de l’encadrement du crédit, du contrôle des changes et, plus généralement, de l’économie d’endettement administrée à l’orée des années 1990, et bien d’autres encore…
6Comme souvent dans des ouvrages stimulants pour la réflexion, quelques questions présentes permettent d’ouvrir le débat sur de futures interrogations et recherches. La première consiste à tenter de déglobaliser l’ensemble des acteurs : certains d’entre eux ont une vue globale tandis que d’autres manifestent une approche plus partielle de la libéralisation souhaitée. La deuxième porte sur l’enchaînement logique des objectifs intermédiaires de la mutation financière à l’œuvre. N’est-ce pas, aux dires mêmes des gouverneurs de la Banque de France Bernard Clappier et Renaud de La Genière au tournant des années 1970 et 1980, la désinflation victorieuse qui est la clé du succès, elle-même ne reposant pas sur la seule politique monétaire, mais bien sur la désindexation des salaires, effective dans le deuxième plan de freinage de juin 1982 ? Enfin, la troisième question consiste à pousser la réflexion sur l’excellente citation de Jean-Yves Haberer trouvée dans son cours de 1972 – reproduite in fine dans la conclusion – dans laquelle il tente de définir les avantages de la politique monétaire, qui consiste, selon lui, à opérer de manière « discrète », entre « initiés », loin du Parlement, des syndicats ou des organisations professionnelles, assurant ainsi une certaine « anesthésie politique et sociale ». N’est-ce pas somme toute aussi une manière d’esquiver, voire de transformer la démocratie ?
Notes de bas de page
1« Le tournant de la libéralisation financière (1984-1988), Big Bang à la française ? » in Georges Saunier (dir.), Mitterrand, les années d’alternances, 1984-1986 et 1986-1988, Nouveau Monde Eds, 2019.
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