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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral I. Ne pas savoir compter. Ordinaire du travail diplomatique et spécificités de l’Algérie indépendante II. La mise en route de l’immatriculation consulaire III. Qui compte-t-on comme français ? Réflexions autour de l’évidence des catégories coloniales IV. Les (non-)usages des comptages Conclusion Notes de bas de page Auteur

    Ce que compter veut dire en situation impériale et coloniale XIXe‑XXe siècle

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Compter les Français en Algérie après l’indépendance

    Inès Baude

    p. 161-178

    Texte intégral I. Ne pas savoir compter. Ordinaire du travail diplomatique et spécificités de l’Algérie indépendante II. La mise en route de l’immatriculation consulaire A. L’immatriculation consulaire comme lien à l’État français B. La structure sociale et spatiale de la communauté française III. Qui compte-t-on comme français ? Réflexions autour de l’évidence des catégories coloniales IV. Les (non-)usages des comptages Conclusion Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Fin août 1962, le premier ambassadeur de France en Algérie, Jean-Marcel Jeanneney, communique au ministre d’État chargé des Affaires algériennes un bilan de ses deux premiers mois dans l’Algérie nouvellement indépendante et écrit être frappé, concernant « ce qui s’est passé en Tunisie ou au Maroc », par la « rapidité de ce que l’on pourrait appeler la défrancisation1 ». Son rapport est accompagné d’un tableau qui compare les effectifs de la population européenne mesurés lors du dernier recensement effectué par l’administration coloniale en 1960 à une enquête de la gendarmerie réalisée début août 1962 afin d’établir, dans une troisième colonne, des pourcentages de départs des Français par département. En moyenne, plus de 70 % de la population installée en Algérie aurait quitté le territoire. Deux mois plus tard, en décembre 1962, il évoque un nouveau départ de 100 000 individus : 190 000 à 200 000 Français seraient encore présents sur le sol algérien2. Ces chiffres et leurs interprétations peuvent étonner le lecteur. En 1962, devant l’ampleur et la rapidité des départs – qui dépassent les scénarios les plus pessimistes du Gouvernement français3 – la surprise domine la majorité des réactions. À rebours de cette lecture, les effectifs peuvent paraître élevés pour qui associe aujourd’hui, par mécanisme rétrospectif, l’indépendance avec la fin du peuplement français en Algérie. Cette dissonance interprétative a plusieurs causes. Le caractère indiscutablement massif des départs des Français, amorcé avant l’indépendance et estimé à plus de 679 000 personnes durant l’année 19624, le régime migratoire spécifique que constitue le rapatriement et le rôle de l’exil dans la construction de la catégorie et des mémoires « pieds-noires » ont logiquement sédimenté au fil du temps un intérêt d’abord porté à la population partie d’Algérie plutôt qu’à la population restée sur place, venue de France ou revenue. Nous proposons d’étudier cette présence française en situation post-coloniale en l’abordant à travers le prisme de sa quantification. Quelle est l’incidence de l’indépendance de l’Algérie sur le travail administratif de délimitation et de comptage de la population française ? Nous nous intéresserons d’abord au bricolage dans l’urgence de statistiques par l’armée française et les autorités diplomatiques (I), puis à la mise en place de l’immatriculation consulaire, source imparfaite mais routinière des comptages de Français à l’étranger (II). Nous examinerons ensuite les catégorisations mobilisées (III) avant d’avancer des pistes de réflexion quant aux (non-)usages de ces comptages (IV). Si nous nous focalisons surtout sur le processus de mise en chiffres du point de vue de l’État français, certains matériaux invitent à envisager ces comptages comme des actes susceptibles d’avoir des effets sur les populations comptées. Nous défendons l’idée que prendre les chaînes de production, de compilation et de diffusion des chiffres comme objets de recherche permet de renouveler les travaux sur les « Français d’Algérie » souvent abordés sous l’angle de leurs mémoires5. Ce regard tranche également avec le type de matériaux les plus fréquemment mobilisés dans ces enquêtes : les récits biographiques.

    I. Ne pas savoir compter. Ordinaire du travail diplomatique et spécificités de l’Algérie indépendante

    2À l’automne 1962, la présence de l’État français en Algérie est à la fois militaire et diplomatique. Dans son versant militaire, le « dégagement », selon le terme technique consacré, est effectué de manière progressive : plus de 200 000 soldats sont encore stationnés en Algérie. Du côté des autorités diplomatiques, s’ajoute à l’ambassade une panoplie d’institutions qui lui sont plus ou moins directement rattachées. Des délégations du ministère des Rapatriés et des annexes aux Anciens Combattants chargées entre autres du paiement des pensions militaires aux anciens soldats et aux veuves de guerre sont mises en place. Une nouvelle administration scolaire, l’Office universitaire et culturel français pour l’Algérie, est créée afin de coordonner un réseau scolaire français de plus de 2 400 classes et 18 lycées. Avec 33 postes, le réseau consulaire est d’une densité inégalée. Il figure au premier rang des réseaux consulaires français, loin devant son voisin marocain (14 postes). Mais dans le même temps, il s’agit du réseau français administrant les plus petites circonscriptions consulaires : dès décembre 1962, 10 postes sur 33 estiment à 500 personnes ou moins le nombre de ressortissants français vivant dans leur circonscription6. Ces deux types d’autorités, militaires et diplomatiques7, sont à l’œuvre dans les comptages. Il est important de souligner que les difficultés d’identification et de quantification des Français de l’étranger sont constitutives du travail diplomatique8. L’immatriculation consulaire, c’est-à-dire la procédure d’enregistrement auprès des autorités consulaires n’ayant été obligatoire que pendant une brève période, de 1948 à 1961, les postes sont tenus de croiser les sources pour proposer des estimations. Ne pas savoir compter est la norme et le reste encore aujourd’hui. Ainsi, en 2020, si 1,7 million d’individus étaient inscrits au registre des Français de l’étranger, les estimations présument qu’ils pourraient être jusqu’à deux fois plus nombreux9. Le cas de l’Algérie reste néanmoins spécifique à au moins trois titres. L’ampleur des rapatriements, et plus largement celle du « big bang » des mobilités, en fait un « pays fourmilière10 » qui complique toute tentative de comptage. De plus, les transitions administratives nécessitent un processus d’adaptation constant. En septembre 1962, le consul de France à Alger demande ainsi à l’ambassadeur de « lui préciser les limites de sa circonscription ». Autrement dit, l’administrateur ouvre son poste consulaire et rapporte les premiers comptages avant même de connaître exactement les limites territoriales de sa compétence. Enfin, la population à identifier et à compter n’est pas seulement constituée de Français expatriés venant de France, mais aussi d’une population déjà présente que l’indépendance de l’Algérie fait devenir « Française de l’étranger », mais sans connaître de mobilité. Cette situation nécessite, pour les autorités, de s’accorder sur les critères de délimitation de ce qu’est un ressortissant français.

    3Les premières estimations sont effectuées début août 1962 par les unités de gendarmerie départementale française encore implantées en Algérie et aboutissent au nombre de 312 000 Français. Elles sont réalisées en négatif par le retranchement aux effectifs mesurés par le recensement de 1960 des rapatriements comptabilisés vers la France métropolitaine entre juillet 1960 et le 1er août 1962 par la police de l’air et des frontières. Les Français restés sont alors définis en creux comme ceux qui ne partent pas. Ce nombre ne prend pas en compte les Français qui auraient pu venir ou revenir en Algérie ni les départs antérieurs à juillet 1960. Cette estimation est très vite battue en brèche par les autorités diplomatiques, qui la jugent trop importante, notamment parce que les chiffres de 1960 auraient pris en compte dans certaines régions les familles de militaires, tandis que les départs ne comptabilisent que la population civile. Début septembre 1962, l’ambassade demande aux consuls un état mensuel statistique des effectifs des Français dans leur circonscription. Dans le même temps, elle leur conseille de différer les opérations d’immatriculation consulaire. La demande apparaît contradictoire : il est demandé aux consuls de compter, mais sans s’appuyer sur la source habituelle des comptages de Français à l’étranger. Sans doute faut-il voir dans cette instruction un moyen d’établir les tâches de leur mandat à venir, de manière projective.

    4À la mi-septembre 1962, trois estimations circulent entre l’administration centrale du ministère des Affaires étrangères, le secrétariat d’État aux Affaires algériennes, le ministère des Armées et l’ambassade. Une première estimation est effectuée par la Délégation pour l’Algérie du ministère des Rapatriés et reprend la même méthode que celle d’août, à savoir le retranchement des rapatriements. Elle établit à 266 000 le nombre de Français présents. La seconde estimation résulte d’une enquête réalisée directement sur place par l’ex-gendarmerie départementale, chargée désormais de fonctions prévôtales et qui diffuse le nombre de 188 000 Français. La troisième estimation est effectuée par les 22e et 23e corps de l’armée française, notre enquête ne permettant pas, pour le moment, d’en préciser la méthode. Les différences dans les comptages varient : si elles restent dans des fourchettes semblables dans l’Algérois, elles sont particulièrement criantes dans l’Oranais, probablement parce que les rapatriements y sont alors plus nombreux et plus désorganisés (tableau 1). Enfin, localement, les autorités consulaires se coordonnent plus ou moins avec les autorités militaires et organisent leurs propres comptages sans attendre la mise en place de l’immatriculation consulaire. Le consul de Béjaïa constate que la gendarmerie française a pris l’initiative de dénombrer la population européenne par pointage dans quelques communes et lui demande d’étendre son travail11. Le consul de Constantine effectue un sondage « auprès des personnalités représentatives [de] toutes branches […] économiques et sociales12 ». Les consuls de Djidjelli, Relizane et Laghouat élaborent des formes de pré-immatriculation à partir de fiches de renseignement sommaires pour chaque Français. Le consul de Biskra établit des listes nominatives de Français présents. À Sétif, le consul leur envoie des bulletins à retourner au consulat pour confirmer leur présence dans la circonscription. Dans les circonscriptions les plus rurales, le repliement plus rapide de la gendarmerie prive les autorités consulaires de bras pour effectuer les dénombrements.

    Tableau 1. Effectifs des Européens présents en Algérie au 31 août 1962

    Estimation de l’ambassade de France et de la gendarmerie Estimation des 2es bureaux des corps d’armée
    Algérois 100 000 107 000
    Constantinois 35 000 30 000
    Oranais 46 800 93 000
    Total 182 000 230 000

    Source : Service historique de la Défense (désormais SHD), GR1H1265/7, 2e Bureau de l’état-major interarmées au général commandant de l’état-major, Effectif des Européens présents en Algérie, 25 septembre 1962.

    II. La mise en route de l’immatriculation consulaire

    A. L’immatriculation consulaire comme lien à l’État français

    5La procédure d’enregistrement auprès des autorités françaises à l’étranger existe depuis au moins la Révolution française et se formalise sous le nom d’« immatriculation consulaire ». Elle permet de garantir l’exercice des droits et des devoirs des citoyens français à l’étranger et est pensée d’emblée comme un moyen de contrôler les nationaux, mais aussi comme un instrument de comptage de la population à administrer13. Elle occupe une place importante dans les missions consulaires : en 1960, elle est estimée à 20 % de l’activité des postes. Il s’agit de la tâche qui nécessite le plus de personnel avec la mise à jour de l’état civil. Afin de respecter cette proportion, le projet d’implantation des consulats en avril 1962 prévoit 60 agents à affecter à Alger pour l’immatriculation et 40 à Oran14. Les opérations d’immatriculation sont néanmoins dans un premier temps reportées. Bruno de Leusse, haut fonctionnaire au ministère d’État chargé des Affaires algériennes, recommande même aux consuls de « raisonnablement » les repousser jusqu’à 1965, date de fin de la période transitoire prévue par les accords d’Évian, au cours de laquelle certains Français sous conditions de naissance et/ou de résidence en Algérie peuvent conserver leur nationalité tout en bénéficiant de la citoyenneté algérienne. Pour lui, il est impossible, « pour des raisons psychologiques évidentes », d’immatriculer les Français étrangers en Algérie et de ne pas le faire pour ceux qui exerceront les droits civiques algériens. En effet, si un Français exerçant les droits civiques algériens conserve la nationalité française et la protection consulaire afférente, il ne peut jouir simultanément des droits civiques des deux États et ne peut donc pas, en théorie, être immatriculé. Il apparaît néanmoins rapidement aux postes consulaires que très peu de Français demandent à exercer ces droits civiques algériens. La crainte d’un traitement à deux vitesses – qui, selon les autorités, aurait pu produire chez ces Français non immatriculés la sensation amère d’être un « sous-Français » – se retrouve sans objet. On peut penser que l’évaporation de ce scénario accélère la mise en place de l’immatriculation. Les opérations sont instaurées selon des tempos différents, entre l’automne 1962 et la fin de l’année 1963 en fonction de l’importance des circonscriptions consulaires et des situations locales. Dans l’immédiat après-indépendance, compter n’est pas une priorité : il s’agit d’abord de trouver du personnel pour pouvoir ouvrir les postes. S’il est demandé aux consulats de procéder dès l’automne à l’immatriculation des Français désireux de participer par procuration au référendum sur l’élection du président de la République au suffrage universel direct, très peu semblent s’y conformer. À Alger, le consulat procède ainsi seulement à 110 immatriculations provisoires en vue de ces élections. Au printemps 1963, le consul, Jean Herly, assume de réaliser les opérations d’immatriculation d’abord de manière discrète, « au fur et à mesure que les Français se présentent, sans publicité », afin d’éviter « un afflux massif de solliciteurs et de queues devant les bureaux du consulat15 ». Il constate cependant l’existence d’une vraie demande d’immatriculation et envisage d’organiser des tours par ordre alphabétique afin de canaliser les flux. Cet exemple démontre que les statistiques d’immatriculation doivent moins être analysées comme des stocks qui seraient le reflet d’une population « réelle » que comme une démarche d’inscription, et donc comme un indicateur d’un lien entre individus et État, différemment investi. À l’inverse, ne pas se faire compter peut exprimer une distance envers les autorités françaises. C’est ce qui fait dire au consul d’Alger que non seulement certains ne se font pas immatriculer « par négligence », mais aussi « par principe16 ». Si la réaction majoritaire semble être celle de l’indifférence, certains consuls, notamment les diplomates de carrière, se plaignent d’être perçus comme des « inconditionnels » chargés de « brader ce qui reste d’influence française dans le pays17 ». Il est aussi fréquemment fait mention du laxisme des coopérants, peu soucieux d’entretenir les liens avec leurs représentants. Enfin, un troisième profil est souvent évoqué : celui des femmes épouses d’Algériens qui ne solliciteraient pas le consulat afin de mieux s’intégrer localement. L’un des axes ultérieurs de notre enquête consistera à identifier plus précisément qui se fait compter, à quel moment, et dans quelle mesure ces interactions administratives sont, dans le cas particulier de sortie d’empire, souhaitées par les administrés ou provoquées par les autorités. Les difficultés des postes consulaires ne résident pas seulement dans la mise en place de l’immatriculation, mais dans la tenue à jour du fichier : les Français qui finissent par partir ou être rapatriés n’en informent pas nécessairement le consulat. Là encore, la situation est structurelle et touche l’ensemble des consulats, mais elle se trouve redoublée dans le cas algérien. Alors que s’effectuent des transferts de compétences administratives, il n’est pas certain que le consulat soit considéré par tous les Français comme le représentant légitime de l’autorité à qui s’adresser. En ce sens, il faut être prudent face à ces statistiques d’immatriculation : une augmentation ne signifie pas nécessairement une hausse de la population, mais plutôt un renforcement de la pratique d’inscription, que l’on peut analyser comme un repli des ressortissants vers leur État. Par exemple, dix ans après l’indépendance, le consul d’Ouargla décrit en 1971 un intérêt soudain pour l’immatriculation de la part de ressortissants travaillant dans des sites pétroliers, formalité auparavant négligée malgré les rappels répétés par ses circulaires et ses interventions directes auprès des entreprises. Il analyse ce mouvement d’inscription massive par les mesures alors prises par Air Algérie, qui conditionne le paiement des vols en devises de son choix à la possession d’une carte d’immatriculation consulaire. L’inscription collective de plusieurs centaines de ressortissants ordinairement « peu intéressés par les contacts avec les représentants de l’Administration18 » vient troubler son analyse des évolutions numériques. Nous n’avons pas trouvé d’estimations des non-immatriculations pour l’immédiat après-indépendance pour l’Algérie. Pour l’ensemble du réseau consulaire français, la direction des Français de l’étranger les évalue à 17 % des Français établis hors de France en 1964, proportion qui atteint 33,5 % en 198219.

    B. La structure sociale et spatiale de la communauté française

    6Malgré la précarité de la collecte de ces données statistiques, qui doit être considérée comme un objet de recherche à part entière, les données permettent d’informer des modifications intervenues dans la structure sociale et spatiale de la communauté française. À partir du printemps 1963 et à la demande de l’ambassade, les consulats font remonter des états statistiques mensuels standardisés au secrétariat d’État aux Affaires algériennes et au ministère des Affaires étrangères. Ce n’est qu’en mars 1965 qu’elle diffuse un état statistique par catégories professionnelles considéré comme un dénombrement exhaustif et non plus partiel. Ces remontées deviennent à partir de 1966 semestrielles, date considérée par l’ambassade comme celle de la stabilisation du peuplement français. En mars 1965, 92 000 Français sont recensés, dont 45 % dans la circonscription consulaire d’Alger et 23 % dans celle d’Oran (carte 1). Les seize autres circonscriptions ont un faible poids : entre 0,2 % (circonscription de Ghazaouet) et 4 % (circonscription d’Ouargla) des Français en Algérie y résident. La catégorie la plus nombreuse est celle des fonctionnaires en coopération (environ un Français sur trois), une catégorie propre aux tableaux statistiques des Français à l’étranger (tableau 2). Elle correspond davantage à un secteur d’activité qui peut regrouper des situations sociales relativement contrastées (techniciens, cadres supérieurs, enseignants). Viennent ensuite les salariés de l’industrie (plus de deux Français sur dix), avec de grandes différences spatiales. Ils sont en proportion plus nombreux à Alger et dans les régions où restent implantées des exploitations gazières et pétrolières (ils correspondent par exemple à deux Français sur trois à Ouargla, un sur trois à Laghouat et Souk-Ahras). Ils ne représentent en revanche que 5 % des Français de la circonscription d’Oran. La troisième catégorie la plus importante est celle des personnes sans profession (deux Français sur dix), qui est homogène entre les circonscriptions20. La circonscription de Mostaganem, région agricole, se distingue par une proportion encore importante d’agriculteurs (13 %) malgré la mise en application des lois sur la nationalisation des terres pendant l’année 1963. Le tableau général dressé par les autorités françaises est celui d’une « colonie » ayant « définitivement perdu son ancien visage », mais qui « survi[t] avec une physionomie transformée21 ». Le repli sur les villes et dans certains quartiers dits « européens » commencé avant l’indépendance22 se radicalise et la sociologie du groupe est très marquée par les fonctionnaires en coopération et contractuels des services publics, particulièrement les enseignants. Il ne faut cependant pas oublier qu’avant l’indépendance, les fonctionnaires constituaient déjà près de 30 % de la population européenne en Algérie23.

    Tableau 2. Répartition de la population française en Algérie par catégorie professionnelle au 31 mars 1965

    Effectifs Pourcentages
    Fonctionnaires coopération 28 683 31,1
    Salariés industriels 20 941 22,7
    Personnes sans activité économique 19 060 20,7
    Services français 8 199  8,9
    Employés du secteur tertiaire 6 275  6,8
    Commerçants artisans 4 617  5  
    Professions libérales 2 096  2,3
    Agriculteurs 1 064  1,2
    Industriels 1 015  1,1
    Salariés agricoles   136  0,1
    Total 92 086 100  

    Lecture : 44,9 % des Français en Algérie au 31 mars 1965 résident dans la circonscription consulaire d’Alger. 31,1 % sont des fonctionnaires de la coopération.

    Source : CADN, 21PO/1/238, État statistique au 31 mars 1965.

    Carte 1. Circonscriptions consulaires françaises en Algérie au 31 mai 1965

    Carte : Inès Baude
    Source : CADN, 21PO/1/238. Toutes les circonscriptions sont des consultats à l’exception de Ghazaouet, chancellerie détachée.

    III. Qui compte-t-on comme français ? Réflexions autour de l’évidence des catégories coloniales

    7L’histoire des recensements en Algérie coloniale a montré comment les collectes statistiques et les catégories mobilisées (« indigènes » et « Européens », puis, à partir de 1946, « Français musulmans », « Français non musulmans », « étrangers musulmans » et « étrangers non musulmans ») ont contribué à gérer la population sur une base religieuse et raciale plutôt que nationale24. Quel est le devenir de ces catégories après l’indépendance alors que les consuls sont chargés de la distribution des titres d’identité et sont censés s’assurer de la qualité de Français de ceux à qui ils accordent leur protection ? La situation juridique post-coloniale est une situation de « troubles dans la nationalité25 ». Du côté français, l’ordonnance du 21 juillet 1962 attribue automatiquement aux personnes relevant du droit commun la nationalité française, tandis que les personnes de droit local la perdent, sauf si elles élisent domicile en France et y effectuent une déclaration recognitive avant le 21 mars 1967. Du côté algérien, le Code de la nationalité voté en mars 1963 permet à certains Français d’obtenir la nationalité algérienne, mais uniquement par acquisition et non par origine. Outre les cas classiques d’acquisition par droit du sol, mariage ou naturalisation (articles 11, 12 et 13), son article 8 accorde la naturalisation aux militants « ayant participé à la lutte de libération nationale ». Son article 9 permet aux Français nés en Algérie et justifiant de dix ans de résidence sur le territoire au jour de l’indépendance, aux Français justifiant de dix ans de résidence sur le territoire au jour de l’indépendance et ayant un père ou une mère née en Algérie, ainsi qu’aux Français justifiant de vingt ans de résidence sur le territoire au jour de l’indépendance de demander la nationalité algérienne « par bienfait de la loi » avant le 1er juillet 196526. En Algérie, les autorités françaises sont donc confrontées à des populations françaises, algériennes, mais aussi à des Algériens et des Français potentiels, et notamment à des individus qui, s’ils migrent en France, peuvent redevenir français. Les différentes dates butoirs fixées par les lois jalonnent plusieurs périodes d’incertitude. Alors que les situations de comptage obligent à tracer des délimitations entre les groupes, force est de constater que les archives consultées jusqu’à présent font peu état de discussions entre les autorités françaises quant à la définition de ce que serait un ressortissant français. Ces absences doivent être analysées comme un résultat : pour la majorité des agents travaillant dans les consulats et les gendarmeries, il est clair que les Français sont les ex-Européens et les Algériens les ex-musulmans. Leurs notes et correspondances emploient indistinctement ces dénominations. Il y a ici une forme de naturalité qui prolonge le sens commun colonial, fondée essentiellement sur la racialisation coloniale. Ces rares mentions sont d’autant plus surprenantes qu’une grande partie du travail des autorités françaises consiste justement à négocier ce qui est « français » à cette période : les agents consulaires comptent et se demandent si tel logement, telle statue, telle table, telle récolte, telle tombe, tel corps ou tel registre d’état civil est français. Autant la nationalité des choses fait l’objet de discussions avec Paris et avec les autorités algériennes, autant celle des personnes relève d’une forme d’évidence coloniale. Mentionnons néanmoins quelques cas où cette situation de trouble affleure. Entre le 19 et le 20 juillet 1962, les commandants des compagnies de gendarmerie encore présentes adressent au commandement général leurs rapports sur l’« état d’esprit des populations ». Plusieurs synthèses sont séparées en deux paragraphes : l’un consacré à la « population se prévalant de la nationalité française » et l’autre à la « population se prévalant de la nationalité algérienne ». La mobilisation du terme « prévaloir » indique bien l’existence potentielle d’une différence entre l’appartenance déclarée et l’identification par les autorités françaises. Les rapports constatent que peu de « musulmans » se « prévalent de la nationalité française ». En Kabylie, le capitaine Navion constate que ces derniers sont « plus prudents que jamais » et « se gardent bien de faire état de leur désir en matière de nationalité27 ». Dans son rapport d’activité annuel pour l’année 1962, le consul de Relizane admet « en matière de nationalité s’être parfois heurté au problème de la distinction entre musulman de droit commun et de droit local28 », sans néanmoins expliciter les pratiques finalement adoptées. En février 1963, le consul de Bougie, Georges Pianel, inclut les « Français de souche nord-africaine » dans les statistiques de sa circonscription : 500 à 600 personnes sur les 1 600 à 1 700 Français comptés29, sans qu’il soit précisé comment s’est faite l’identification. On peut faire l’hypothèse que son profil (formation à l’École nationale des langues orientales et carrière effectuée entièrement depuis 1942 au Maroc et dans la section Afrique-Levant de l’administration centrale) le conduit à rendre visible cette population. Un autre exemple de trouble est celui des enfants de l’assistance publique confiées avant l’indépendance à des familles devenues algériennes. En mai 1965, lors d’une réunion consulaire des chefs de poste de l’Ouest algérien, du Sahara et de l’Orléansvillois, les hauts fonctionnaires français échangent sur la situation de ces enfants. Le compte rendu mentionne la nécessité pour les consuls de se tourner vers le ministère français de la Population, qui « doit posséder des renseignements précis sur leur origine », mais indique qu’il faudra sans doute « renoncer à envisager le transfert en France d’enfants, qui, d’après leur aspect physique, présentent toutes les apparences d’enfants d’origine musulmane et qu’il serait alors préférable de laisser dans leur milieu actuel30 ». Outre la racialisation, opérée ici sur le physique ou sur le comportement, soit sur l’« habitus national31 », on peut penser que le travail pour les autorités françaises et, plus largement, l’attitude et la réputation à l’égard de la France pendant la guerre ont pu, dans de rares cas, influer sur la manière dont un individu était considéré comme Français ou non. Pierre Dessaux, consul général adjoint à Alger, écrit par exemple fin 1963 à l’administration centrale afin de lui faire part du cas de « certaines personnes dont la qualité de Français est de notoriété publique, et dont les sentiments de loyauté envers la France sont établis par des brillants états de services », mais qui ne peuvent présenter d’éléments de preuve du jugement les ayant fait entrer dans le droit commun. Il demande à ses supérieurs si une naissance ou un mariage déclaré à l’état civil européen et la démonstration de services loyaux rendus à la France ne pourraient pas suffire à les considérer comme Français. Les identifications sont également guidées par des enjeux diplomatiques. En avril 1963, le consul de Sétif est ainsi préoccupé par les convocations militaires françaises qu’il doit adresser aux binationaux considérés par l’Algérie comme Algériens. Ces notifications sont jugées par les autorités locales comme « discourtoises » : le consul souhaite que les bureaux métropolitains cessent ces envois qui identifient ces jeunes comme « Français32 ». La « question binationale » semble surtout être construite par les consuls comme problème public à partir de la fin des années 1970 et conduit certains consuls à proposer des estimations. Au 1er janvier 1984 en Algérie, l’estimation des non-immatriculés s’élève à 24 000 individus, pour 31 126 personnes immatriculées ou dispensées d’immatriculation. En réalité, ce sont les binationaux de Constantine, estimés à 22 500, qui composent l’essentiel du nombre de non-immatriculés. Si les autres consulats proposent également des chiffres, le consul de Constantine est le seul à les inclure explicitement dans son tableau final. Cette initiative personnelle est le signe d’une évidence qui commence à s’effriter : l’administrateur estime que cela a un sens de recenser ces « immatriculés potentiels » qui pourraient être amenés, en cas de crise, à se tourner vers son poste.

    8En outre, les ensembles statistiques distinguent parfois les « Français d’Algérie ». En 1969, un rapport de l’Agence de défense des biens et intérêts des rapatriés les estime à 15 00033. Début 1990, on trouve encore sous la plume du consul de France à Alger la mention d’une « communauté pied-noir » qui se maintiendrait autour de 1 400 individus (environ 10 % des immatriculés34). Les limites de ce groupe ne sont cependant que rarement explicitées, mais on peut raisonnablement penser que le critère d’identification principal est le lieu de naissance et la nationalité – ou plutôt la citoyenneté – d’origine (être né citoyen français en Algérie). D’autres statistiques évoquent les « Français en Algérie » avant l’indépendance, avec des variations dans les formulations allant de l’installation à la simple présence. Il n’est pas certain que ces critères suffisent à épuiser la diversité de celles et ceux identifiés ou s’identifiant comme « Français d’Algérie ». Une définition inductive de la catégorie prendrait plutôt en compte différentes formes d’ancrages (achat d’un logement, situation matrimoniale, mobilités régulières en Métropole, lieu d’enterrement des aïeux). De plus, l’identification comme « Français » peut aller de pair avec d’autres formes d’identification : identification à une nationalité italienne, espagnole, maltaise ou encore à la culture israélite. Du point de vue des autorités françaises, il semblerait que ces individus exprimant une pluralité d’appartenances restent considérés comme Français. Enfin, si les militaires sont en théorie exclus de l’immatriculation et, plus généralement, des opérations de comptage, l’ambassade recommande aux consuls, dans l’immédiate indépendance, de les compter à part, dans des colonnes séparées. Là encore s’exprime une tension quant aux délimitations de la population à administrer : bien qu’ils relèvent du ministère des Armées, les militaires se déplacent, consomment et sociabilisent. Pour les consuls dont les circonscriptions comprennent des installations militaires, il est évident que cette population, qui fait parfois venir sa famille et dont la présence s’accompagne du maintien d’emplois civils, relève de son ressort. Ainsi, à Sidi Bel Abbès, en novembre 1965, il faut ajouter aux 1 200 Français immatriculés au consulat près de 200 gendarmes en coopération chargés de la formation des gendarmes algériens et leurs familles, soit 700 individus.

    IV. Les (non-)usages des comptages

    9À quoi servent les comptages effectués ? Nous avons déjà mis en évidence que si l’ambassade exige des remontées statistiques, celles-ci sont dans le même temps perçues comme secondaires et, de fait, réalisées de manière plus ou moins régulière et précise selon les situations locales. Si les effectifs de Français ont pour visée la connaissance de la population à administrer, le maillage des institutions françaises n’en dépend pas automatiquement. Outre les traditionnelles raisons politiques, commerciales et stratégiques pouvant justifier la présence d’un poste, le caractère « excédentaire35 » du réseau consulaire en Algérie est imposé par la gestion à distance d’un certain nombre d’actes administratifs et de demandes de « la colonie rapatriée36 » des Européens d’Algérie en Métropole. Le volume des lettres reçues par chaque poste traduit bien cette mission particulière qui leur incombe et le surmenage qui en découle, fréquemment décrit par les chefs de poste. À Sidi Bel Abbès, au cours de l’année 1963, les 15 agents du consulat doivent traiter plus de 8 500 lettres reçues. En avril 1964, l’ambassadeur Georges Gorse indique au secrétariat d’État aux Affaires algériennes que « ce lien qui persiste entre les Français d’Algérie et les consulats de leur ancienne résidence » est « appelé à se distendre progressivement », mais qu’« aucune prévision ne peut être avancée » quant à son tempo37. Par l’intermédiaire des consulats, c’est « la situation de toute une population déracinée d’un million d’habitants qui achève de se régler ». Finalement, ces activités justifient a posteriori le choix d’une implantation consulaire dense calquée sur le peuplement français en Algérie de 1960. Les modalités ont simplement changé : l’administration des « Européens d’Algérie » se réalise à distance. La spécificité de ce mandat – administrer à l’étranger une population qui réside en Métropole – est d’ailleurs fréquemment invoquée par les consuls pour protester contre la diminution du nombre de leurs agents et de leur budget par le ministère. Enfin, le maintien d’un réseau consulaire dense sans relation directe avec l’effectif numérique des ressortissants est justifié sur un plan moral. Quatre mois après l’installation des consulats, alors que le rapatriement massif des Européens apparaît aux administrateurs comme de plus en plus irréversible, le rédacteur d’une note non signée exclut une refonte immédiate et profonde du réseau « pour des raisons psychologiques évidentes38 ». Peu importe finalement que le nombre de ressortissants soit moins élevé que prévu, il s’agit de rassurer les Français et de leur rappeler que leur État les protège. Pour l’ambassadeur J.-M. Jeanneney, les Français « ont encore besoin de cette présence proche d’un représentant de la France » afin d’éviter de nourrir « un sentiment aggravé d’abandon39 ». Cette tonalité morale est encore présente en 1964 alors que la sociologie du peuplement a changé : G. Gorse estime qu’il ne serait pas souhaitable d’« abandonner à un simple encadrement administratif ou syndical » les coopérants, spécialement les enseignants, qui pourraient mal supporter la vie en Algérie en raison de « leur instabilité, leur âge ou leur isolement40 ». Enfin, au niveau local, les petites augmentations d’effectifs ne sont pas sans poser des problèmes aux autorités françaises. Elles nécessitent en effet d’engager avec les autorités algériennes des discussions quant au remodelage de la carte scolaire des établissements français.

    Conclusion

    10S’intéresser à la manière dont l’État français compte, c’est-à-dire à la fois aux personnes qui se font compter, aux agents compteurs, à leurs méthodes et aux catégories mobilisées permet d’interroger les changements et les continuités dans le travail administratif entre l’Algérie coloniale et l’Algérie indépendante, ainsi que le passage d’un État colonial à la représentation diplomatique en pays étranger. Par leur existence même, ces comptages viennent rompre avec la thèse d’un abandon des Français par l’État. Ils s’inscrivent plutôt, au contraire, dans le modèle d’un l’État « attrape-tout » cherchant à « capturer41 » ses ressortissants isolés. Du côté de l’État algérien, plusieurs comptages sont également mis en place. Les consuls rapportent les inquiétudes de certains Français face à des initiatives locales. À Souk-Ahras, fin 1964, les enseignants sont incités à se rendre à la mairie pour se faire recenser et sont invités à déclarer leurs automobiles et leurs appareils ménagers. « L’affaire » est rapidement réglée par un échange entre le secrétaire de mairie et le consul, mais semble avoir soucié certains Français redoutant « une enquête fiscale sur leurs “signes extérieurs de richesse”42 ». À Oran, au printemps 1965, des commerçants français s’inquiètent du passage d’« équipes de recensement » s’enquérant de leur éventuelle acquisition de la nationalité algérienne avant le 1er juillet 1965 (option prévue par les accords d’Évian). Selon le consul, ils craignent que leur identification comme non-optant les radie automatiquement du registre du commerce43. Ce sont enfin les comptages non officiels qui soucient les administrés : le consul d’Oran note ainsi la diffusion d’une rumeur fin avril 1964 parmi la communauté israélite selon laquelle un certain « comité local pour les affaires de Palestine » procéderait actuellement « à un recensement clandestin des juifs de la région44 ». Ces exemples enseignent à quel point les comptages sont susceptibles, avant même leur transformation en chiffres, d’être ressentis comme des marqueurs d’altérité. Les comptages peuvent parfois donner lieu à des coopérations : ainsi, en 1964, le consul de Mostaganem indique avoir corrigé ses statistiques grâce au concours des autorités préfectorales algériennes ayant effectué un recensement des Français de la région. Au niveau national, le premier recensement de l’Algérie indépendante a lieu en 1966. Dans le cadre de la politique de coopération, des fonctionnaires de l’Insee y participent45. Les Français sont comptés parmi les « étrangers », mais sont placés, comme les Marocains et les Tunisiens, dans une catégorie à part. Le dépouillement partiel les estime à 68 40046. Si la nationalité est ici la nationalité déclarée à l’agent recenseur, il serait intéressant de mettre en miroir ces comptages français et algériens. Aux difficultés à compter d’un État colonial qui se délite font écho les difficultés à compter d’un État post-colonial qui se construit.

    Notes de bas de page

    1 Centre des archives diplomatiques de Nantes (désormais CADN), Fonds ambassade de France, 21PO/1/237, Rapport de l’ambassadeur au ministre d’État chargé des Affaires algériennes, 27 août 1962.

    2 CADN, Fonds consulat de Sidi Bel Abbès, 637PO/A/17, Note de l’ambassadeur au ministre d’État chargé des Affaires algériennes, 29 octobre 1962.

    3 La commission de la main-d’œuvre du IVe Plan avait estimé à 380 000 le nombre de Français susceptibles de quitter l’Algérie en quatre ans. Yann Scioldo-Zürcher, Devenir métropolitain. Politique d’intégration et parcours de rapatriés d’Algérie en métropole 1954-2005, Paris, Éd. de l’EHESS, 2010, p. 141.

    4 Jean-Jacques Jordi, De l’exode à l’exil. Rapatriés et pieds-noirs en France. L’exemple marseillais 1954-1992, Paris, L’Harmattan, 1993.

    5 Voir notamment Éric Savarese, L’invention des pieds-noirs, Paris, Séguier, 2002 ; Michèle Baussant, Pieds-noirs. Mémoires d’exils, Paris, Stock, 2002. La question de la réutilisation des dénominations coloniales a fait l’objet d’une intense réflexion scientifique et politique ces dernières décennies. Nous nous inscrivons dans le prolongement de ces travaux qui envisagent les dénominations comme des objets de recherche afin d’éviter toute essentialisation des groupes et d’insister sur la pluralité des appartenances et des identifications nationales. Nous rappelons également que la réification des catégories fait partie intégrante du dispositif colonial. Les guillemets permettent au lecteur de réfléchir à ces usages.

    6 Centre des archives diplomatiques de La Courneuve (désormais CADC), Fonds du secrétariat d’État aux Affaires algériennes, 260QO/151, Propositions en vue d’un premier réajustement de notre implantation consulaire en Algérie, 15 décembre 1962.

    7 Nous employons le terme « diplomatique » en relation ici avec le type de poste occupé, même si tous les employés de l’ambassade et des consulats ne sont pas des diplomates de carrière.

    8 Béatrice Verquin, « Les Français à l’étranger : une population difficile à délimiter », Revue européenne des migrations internationales, vol. 11, n° 3, 1995, p. 193-203.

    9 Rapport du Gouvernement sur la situation des Français établis hors de France, Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 2024, p. 9.

    10 Malika Rahal, Algérie 1962. Une histoire populaire, Paris, La Découverte, 2022, p. 319.

    11 CADN, 21PO/1/237, Dénombrement de la population européenne, Lettre du consulat de Bougie à l’ambassade de France, 28 août 1962.

    12 CADN, 21PO/1/237, Télégramme du consulat de Constantine à l’ambassade de France, 2 octobre 1962.

    13 Sur l’histoire de l’immatriculation consulaire, voir entre autres Arnaud Bartolomei, « Déchéance de nationalité ou de citoyenneté ? L’exclusion de l’immatriculation consulaire des ressortissants français en Espagne ayant prêté le serment de fidélité à Charles IV en 1791 », Mélanges de la Casa de Velázquez, n° 51-1, 2021, p. 73-93.

    14 CADN, 21PO/1/429, Implantation de consulats français en Algérie, avril 1962.

    15 CADN, 21PO/1/237, État statistique de la colonie française, Lettre du consulat d’Alger à l’ambassade, 16 mai 1963.

    16 CADC, 34SUP/151, Note sur l’importance de la colonie française d’Alger, Lettre du consulat d’Alger à l’ambassade, 29 décembre 1964.

    17 CADN, 21PO/1/429, Réflexions sur la situation des consuls, Lettre du consul de France à Constantine au secrétariat d’État aux Affaires algériennes, avril août 1963.

    18 CADN, 21PO/1/238, Effectifs de la population française dans le département des Oasis, Lettre du consul d’Ouargla à l’ambassade, 18 août 1971.

    19 CADC, 446QO/3, Colonie française à l’étranger, période de 1964 à 1982.

    20 À l’exception de la circonscription de Blida, qui se singularise par un taux faible (4 %).

    21 CADN, 637PO/A/17, doc. cité.

    22 Daniel Lefeuvre, « Les trois replis de l’Algérie française », dans Jean-Charles Jauffret (dir.), Des hommes et des femmes en guerre d’Algérie, Paris, Autrement, 2003, p. 56-72.

    23 Y. Scioldo-Zürcher, op. cit., p. 36.

    24 Voir notamment les travaux de Kamel Kateb, Européens, « indigènes » et juifs en Algérie 1830-1962. Représentations et réalités des populations, Paris, Éd. de l’Ined, 2001.

    25 Emmanuel Blanchard, Linda Guerry, Lionel Kesztenbaum, Jules Lepoutre, « La réintégration, une façon de redevenir français », Population & Société, n° 619, février 2024.

    26 Bruno Étienne évalue, à partir des décrets publiés au Journal officiel de la République algérienne démocratique et populaire (JORA), à environ 800 le nombre de Français ayant acquis la nationalité algérienne au 31 juillet 1965. Cette méthode ne permet pas de dénombrer les nationalités acquises au titre de l’article 9. B. Étienne, Les problèmes juridiques des minorités européennes au Maghreb, Paris, CNRS Éd., 1968, p. 295-296.

    27 SHD, Fonds cabinet du ministère de la Défense, GR/1/R/420, Compte rendu du capitaine Navion, 20 juillet 1962.

    28 CADC, 260QO/156, Bilan d’activité 1962.

    29 CADN, 21PO/1/237, Dénombrement de la population européenne, Lettre du consul de Bougie à l’ambassade.

    30 CADN, 21PO/1/627, Délivrance de CNI, Lettre du consulat d’Alger à la direction des Conventions administratives et des Affaires consulaires, 29 octobre 1963.

    31 Selon le terme de Norbert Elias.

    32 CADN, 260QO/157, Rapport mensuel, avril 1963.

    33 Centre des archives économiques et financières, Fonds Abdir, B-0071532/1, Étude relative à la composition et à l’évaluation du patrimoine privé français spolié en Algérie, octobre 1969.

    34 CADC, Fonds direction des Français de l’étranger, 446QO/120, Statistiques annuelles au 31 décembre 1989, Lettre du consul à Alger au ministère des Affaires étrangères, 3 février 1990.

    35 Selon les termes de Jean-Marcel Jeanneney, CADC, 260QO/151, Propositions en vue d’un premier réajustement…, doc. cité.

    36 Ce terme, dont on pourrait presque faire un concept, est employé par les acteurs eux-mêmes.

    37 CADC, Fonds service de Liaison avec l’Algérie, 29QO/2, Propositions en vue d’une contraction de notre réseau consulaire, Lettre de l’ambassade au secrétariat d’État chargé des Affaires algériennes (SEAA), 28 avril 1964.

    38 CADC, 29QO/2, Note non signée, 30 novembre 1962.

    39 CADC, 260QO/151, Propositions en vue d’un premier réajustement…, doc. cité, 15 décembre 1962.

    40 CADC, 29QO/2, Propositions en vue d’une contraction…, doc. cité, 28 avril 1964.

    41 Selon la métaphore utilisée par John C. Torpey, L’invention du passeport. États, citoyenneté et surveillance, Paris, Belin, 2005.

    42 CADN, 21PO/1/237, Note du consul de France à l’ambassade, 15 décembre 1964.

    43 CADN, 21PO/1/238, Note du consul de France à l’ambassade, 16 avril 1965. Le terme d’« équipes de recensement » semble être celui rapporté au consul, mais celui-ci souligne ses doutes quant au caractère officiel de cette dénomination par des guillemets et un point d’interrogation (« équipes de “recensement” ? »).

    44 CADC, 260QO/156, 11 avril 1964.

    45 André Prenant, « Premières données sur le recensement de la population de l’Algérie (1966) », Bulletin de l’Association de géographes français, vol. 44, n° 357-358, 1967, p. 53-68.

    46 Bibliothèque Alain Desrosières, S ALG 0002-1966/5 (3,4), Recensement général de la population et de l’habitat 1966, Résultats de l’exploitation par sondage édités par le Commissariat national au recensement de la population, Alger, p. 36.

    Auteur

    • Inès Baude

      Doctorante au Centre européen de sociologie et de science politique (École des hautes études en sciences sociales) et au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (université de Saint-Quentin-en-Yvelines), Inès Baude prépare une thèse de science politique, sous la direction de Nicolas Mariot et d’Emmanuel Blanchard, sur l’administration des « Français » en Algérie après l’indépendance et sur l’encadrement des rapatriements tardifs par l’État français.

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    1 Centre des archives diplomatiques de Nantes (désormais CADN), Fonds ambassade de France, 21PO/1/237, Rapport de l’ambassadeur au ministre d’État chargé des Affaires algériennes, 27 août 1962.

    2 CADN, Fonds consulat de Sidi Bel Abbès, 637PO/A/17, Note de l’ambassadeur au ministre d’État chargé des Affaires algériennes, 29 octobre 1962.

    3 La commission de la main-d’œuvre du IVe Plan avait estimé à 380 000 le nombre de Français susceptibles de quitter l’Algérie en quatre ans. Yann Scioldo-Zürcher, Devenir métropolitain. Politique d’intégration et parcours de rapatriés d’Algérie en métropole 1954-2005, Paris, Éd. de l’EHESS, 2010, p. 141.

    4 Jean-Jacques Jordi, De l’exode à l’exil. Rapatriés et pieds-noirs en France. L’exemple marseillais 1954-1992, Paris, L’Harmattan, 1993.

    5 Voir notamment Éric Savarese, L’invention des pieds-noirs, Paris, Séguier, 2002 ; Michèle Baussant, Pieds-noirs. Mémoires d’exils, Paris, Stock, 2002. La question de la réutilisation des dénominations coloniales a fait l’objet d’une intense réflexion scientifique et politique ces dernières décennies. Nous nous inscrivons dans le prolongement de ces travaux qui envisagent les dénominations comme des objets de recherche afin d’éviter toute essentialisation des groupes et d’insister sur la pluralité des appartenances et des identifications nationales. Nous rappelons également que la réification des catégories fait partie intégrante du dispositif colonial. Les guillemets permettent au lecteur de réfléchir à ces usages.

    6 Centre des archives diplomatiques de La Courneuve (désormais CADC), Fonds du secrétariat d’État aux Affaires algériennes, 260QO/151, Propositions en vue d’un premier réajustement de notre implantation consulaire en Algérie, 15 décembre 1962.

    7 Nous employons le terme « diplomatique » en relation ici avec le type de poste occupé, même si tous les employés de l’ambassade et des consulats ne sont pas des diplomates de carrière.

    8 Béatrice Verquin, « Les Français à l’étranger : une population difficile à délimiter », Revue européenne des migrations internationales, vol. 11, n° 3, 1995, p. 193-203.

    9 Rapport du Gouvernement sur la situation des Français établis hors de France, Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 2024, p. 9.

    10 Malika Rahal, Algérie 1962. Une histoire populaire, Paris, La Découverte, 2022, p. 319.

    11 CADN, 21PO/1/237, Dénombrement de la population européenne, Lettre du consulat de Bougie à l’ambassade de France, 28 août 1962.

    12 CADN, 21PO/1/237, Télégramme du consulat de Constantine à l’ambassade de France, 2 octobre 1962.

    13 Sur l’histoire de l’immatriculation consulaire, voir entre autres Arnaud Bartolomei, « Déchéance de nationalité ou de citoyenneté ? L’exclusion de l’immatriculation consulaire des ressortissants français en Espagne ayant prêté le serment de fidélité à Charles IV en 1791 », Mélanges de la Casa de Velázquez, n° 51-1, 2021, p. 73-93.

    14 CADN, 21PO/1/429, Implantation de consulats français en Algérie, avril 1962.

    15 CADN, 21PO/1/237, État statistique de la colonie française, Lettre du consulat d’Alger à l’ambassade, 16 mai 1963.

    16 CADC, 34SUP/151, Note sur l’importance de la colonie française d’Alger, Lettre du consulat d’Alger à l’ambassade, 29 décembre 1964.

    17 CADN, 21PO/1/429, Réflexions sur la situation des consuls, Lettre du consul de France à Constantine au secrétariat d’État aux Affaires algériennes, avril août 1963.

    18 CADN, 21PO/1/238, Effectifs de la population française dans le département des Oasis, Lettre du consul d’Ouargla à l’ambassade, 18 août 1971.

    19 CADC, 446QO/3, Colonie française à l’étranger, période de 1964 à 1982.

    20 À l’exception de la circonscription de Blida, qui se singularise par un taux faible (4 %).

    21 CADN, 637PO/A/17, doc. cité.

    22 Daniel Lefeuvre, « Les trois replis de l’Algérie française », dans Jean-Charles Jauffret (dir.), Des hommes et des femmes en guerre d’Algérie, Paris, Autrement, 2003, p. 56-72.

    23 Y. Scioldo-Zürcher, op. cit., p. 36.

    24 Voir notamment les travaux de Kamel Kateb, Européens, « indigènes » et juifs en Algérie 1830-1962. Représentations et réalités des populations, Paris, Éd. de l’Ined, 2001.

    25 Emmanuel Blanchard, Linda Guerry, Lionel Kesztenbaum, Jules Lepoutre, « La réintégration, une façon de redevenir français », Population & Société, n° 619, février 2024.

    26 Bruno Étienne évalue, à partir des décrets publiés au Journal officiel de la République algérienne démocratique et populaire (JORA), à environ 800 le nombre de Français ayant acquis la nationalité algérienne au 31 juillet 1965. Cette méthode ne permet pas de dénombrer les nationalités acquises au titre de l’article 9. B. Étienne, Les problèmes juridiques des minorités européennes au Maghreb, Paris, CNRS Éd., 1968, p. 295-296.

    27 SHD, Fonds cabinet du ministère de la Défense, GR/1/R/420, Compte rendu du capitaine Navion, 20 juillet 1962.

    28 CADC, 260QO/156, Bilan d’activité 1962.

    29 CADN, 21PO/1/237, Dénombrement de la population européenne, Lettre du consul de Bougie à l’ambassade.

    30 CADN, 21PO/1/627, Délivrance de CNI, Lettre du consulat d’Alger à la direction des Conventions administratives et des Affaires consulaires, 29 octobre 1963.

    31 Selon le terme de Norbert Elias.

    32 CADN, 260QO/157, Rapport mensuel, avril 1963.

    33 Centre des archives économiques et financières, Fonds Abdir, B-0071532/1, Étude relative à la composition et à l’évaluation du patrimoine privé français spolié en Algérie, octobre 1969.

    34 CADC, Fonds direction des Français de l’étranger, 446QO/120, Statistiques annuelles au 31 décembre 1989, Lettre du consul à Alger au ministère des Affaires étrangères, 3 février 1990.

    35 Selon les termes de Jean-Marcel Jeanneney, CADC, 260QO/151, Propositions en vue d’un premier réajustement…, doc. cité.

    36 Ce terme, dont on pourrait presque faire un concept, est employé par les acteurs eux-mêmes.

    37 CADC, Fonds service de Liaison avec l’Algérie, 29QO/2, Propositions en vue d’une contraction de notre réseau consulaire, Lettre de l’ambassade au secrétariat d’État chargé des Affaires algériennes (SEAA), 28 avril 1964.

    38 CADC, 29QO/2, Note non signée, 30 novembre 1962.

    39 CADC, 260QO/151, Propositions en vue d’un premier réajustement…, doc. cité, 15 décembre 1962.

    40 CADC, 29QO/2, Propositions en vue d’une contraction…, doc. cité, 28 avril 1964.

    41 Selon la métaphore utilisée par John C. Torpey, L’invention du passeport. États, citoyenneté et surveillance, Paris, Belin, 2005.

    42 CADN, 21PO/1/237, Note du consul de France à l’ambassade, 15 décembre 1964.

    43 CADN, 21PO/1/238, Note du consul de France à l’ambassade, 16 avril 1965. Le terme d’« équipes de recensement » semble être celui rapporté au consul, mais celui-ci souligne ses doutes quant au caractère officiel de cette dénomination par des guillemets et un point d’interrogation (« équipes de “recensement” ? »).

    44 CADC, 260QO/156, 11 avril 1964.

    45 André Prenant, « Premières données sur le recensement de la population de l’Algérie (1966) », Bulletin de l’Association de géographes français, vol. 44, n° 357-358, 1967, p. 53-68.

    46 Bibliothèque Alain Desrosières, S ALG 0002-1966/5 (3,4), Recensement général de la population et de l’habitat 1966, Résultats de l’exploitation par sondage édités par le Commissariat national au recensement de la population, Alger, p. 36.

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    Baude, I. (2026). Compter les Français en Algérie après l’indépendance. In E. Sibeud & B. Touchelay (éds.), Ce que compter veut dire en situation impériale et coloniale XIXe‑XXe siècle. Vincennes: Institut de la gestion publique et du développement économique. https://doi.org/10.4000/164oa
    Baude, Inès. « Compter les Français en Algérie après l’indépendance ». In Ce que compter veut dire en situation impériale et coloniale XIXe‑XXe siècle, édité par Emmanuelle Sibeud et Béatrice Touchelay. Vincennes: Institut de la gestion publique et du développement économique, 2026. doi:10.4000/164oa.
    Baude, Inès. « Compter les Français en Algérie après l’indépendance ». Ce que compter veut dire en situation impériale et coloniale XIXe‑XXe siècle, édité par Emmanuelle Sibeud et Béatrice Touchelay, Institut de la gestion publique et du développement économique, 2026, https://doi.org/10.4000/164oa.

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    Sibeud, E., & Touchelay, B. (éds.). (2026). Ce que compter veut dire en situation impériale et coloniale XIXe‑XXe siècle. Vincennes: Institut de la gestion publique et du développement économique. https://doi.org/10.4000/164oi
    Sibeud, Emmanuelle, et Béatrice Touchelay, éd. Ce que compter veut dire en situation impériale et coloniale XIXe‑XXe siècle. Vincennes: Institut de la gestion publique et du développement économique, 2026. doi:10.4000/164oi.
    Sibeud, Emmanuelle, et Béatrice Touchelay, éditeurs. Ce que compter veut dire en situation impériale et coloniale XIXe‑XXe siècle. Institut de la gestion publique et du développement économique, 2026, https://doi.org/10.4000/164oi.
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