Ouverture
p. 1-2
Texte intégral
1Ouvrir un colloque où l’on ira de l’estime au cadastre est chose relativement aisée, tant il est vrai que tout historien, quelle que soit l’orientation de ses recherches, est un jour ou l’autre confronté à ce besoin, préalable à toute imposition fiscale, d’une description de la matière imposable.
2Encore faut-il s’en souvenir, cette description des patrimoines particuliers est d’abord un outil de gestion fiscale. Nous le savons, il nous faut toujours nous interroger sur ce qu’ont voulu ceux qui ont créé le document. Il a une finalité, et celle de l’estime ou du cadastre, voire pour les temps récents celle de la déclaration de revenus, n’est pas de servir l’historien de la démographie, de la famille, de la propriété foncière, de la conjoncture économique, etc. Il n’a été créé que pour permettre une assiette d’impôt.
3Ce qui nous conduit à n’accepter le témoignage du document qu’après une analyse du type d’imposition auquel il répond. Faute de quoi, on risque de singuliers contresens. Je pense à l’impôt sur les biens meubles, dont il faut savoir s’il concerne les granges, greniers et chais, et, en ce cas, à quel moment de l’année, rapporté à la date des récoltes, est appréhendé leur contenu. Alors seulement s’éclaire la portée de l’impôt sur les biens meubles par rapport à la propriété foncière. De même ne pouvons-nous passer outre au fait que les stocks du négociant sont diversement comptés, tout comme le sont certaines catégories de biens meubles, comme les armes ou les ustensiles ménagers.
4Qu’il faille s’enquérir des diversités intellectuelles et culturelles des rédacteurs est une exigence élémentaire de la critique d’un document, quel qu’il soit. Ce l’est tout particulièrement quand en dépend le degré de précision du rapport, précision dans le vocabulaire de la description, précision dans l’évaluation du bien. Mais il faut aussi sonder les variations perceptibles dans le zèle des rédacteurs, portés ou non à des mises à jour ou tentés par les facilités de la reproduction à l’identique. Ceci permettant de juger, sinon de mesurer, la capacité des gouvernants à définir et exécuter une politique fiscale.
5Un aspect de la procédure d’estimation reste encore assez mal exploré, faute de preuves assurées : dans quelle mesure cette procédure est-elle contradictoire ? Autrement dit, le contribuable est-il placé devant une décision arbitraire, peut-il contester, a-t-il d’autres voies de recours que la lourde machine judiciaire ? Il serait cependant intéressant de le savoir, la crédibilité de l’estimation étant en cause. Or les âpres contestations relatives à l’allivrement nous sont plus connues par la cantonade que dans une appréciation des résultats. Que le contribuable peut-il négocier ? Que l’agent du fisc peut-il imposer ? Et quelle est, en conséquence, la valeur historique du document ? Il faut se rappeler l’erreur commise par ceux qui ont fondé sur les suppliques au pape un tableau des temporels ecclésiastiques pendant la guerre de Cent Ans : à n’entendre que les plaignants, on se condamne à une vue des choses unilatérale. Le cas des estimes et des cadastres est différent. Est-il opposé ?
6L’historien, certes, sait le prix du témoignage involontaire. Le vocabulaire en est un, qui enrichit notre connaissance des types d’exploitation aussi bien que du mobilier meublant, de l’outillage et des ustensiles domestiques.
7La description fiscale est souvent précieuse pour l’analyse des structures familiales. De l’anthroponymie aux relations de parenté, l’information est souvent riche. Encore convient-il de n’être pas naïf. Je pense à cette mère septuagénaire qui figure dans un catasto italien, et qui était à l’évidence une grand-mère dévouée à la réputation de sa fille.
8Il en va de même pour les productions. De la description fidèle des produits à la fidélité des estimations, il peut y avoir bien des différences.
9J’attache du prix à ce que de tels documents nous apprennent sur la topographie et la toponymie, et aussi bien sur la topographie matérielle, c’est-à-dire à la description des biens, que sur l’espace social et l’espace économique. Encore doit-on faire attention à ne pas jouer des moyennes sans quelque précaution : un riche à l’étage noble et un pauvre sous les combles ne font pas une maison de moyenne aisance.
10Je ne multiplierai pas les exemples. Votre présence atteste un intérêt pour ce type de document et une familiarité avec lui qui m’interdit d’en dire plus.
11Je voudrais simplement remercier ceux qui, autour d’Albert Rigaudière, ont pris l’initiative de ce colloque. Il s’annonce très riche, et je souhaite qu’il réponde à l’attente de tous.
Auteur
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Jean Favier
Archiviste-paléographe, agrégé d’histoire, docteur ès lettres, Jean Favier a été successivement membre de l’École française de Rome (1956-1958) et maître de conférences dans les facultés des lettres de Rennes (1964) et de Rouen (1966-1969). Professeur d’histoire économique du Moyen Âge à l’Université de Paris-Sorbonne à partir de 1969, il a occupé aussi les fonctions de directeur de l’Institut d’histoire de l’Université de Paris-Sorbonne (1971- 1975) et de directeur d’études à l’École pratique des hautes études (depuis 1965). Directeur général des Archives de France, Jean Favier a présidé ensuite la Bibliothèque nationale de France (1994-1997). Il est actuellement président de la Commission française pour l’Unesco (depuis 1997), et membre de l’Institut (Académie des inscriptions et belles-lettres) depuis 1985. Jean Favier est l’auteur de nombreux ouvrages historiques dont : Philippe le Bel, Éditions Fayard, Paris, 1978 ; Paris, deux mille ans d’histoire, Éditions Fayard, Paris, 1997 ; Louis XI, Éditions Fayard, Paris, 2001 ; Les Plantagenets : origines et destin d’un empire : XIe-XIVe siècles, Éditions Fayard, Paris, 2004
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