Introduction du chapitre VIII
p. 525-527
Texte intégral
1Délégués des gouverneurs, les cadis jouèrent dès le début de l’époque umayyade un rôle débordant la mission initiale de la judicature : hormis la gestion de nombreux biens, certains contribuèrent à l’éducation de la population musulmane 1, d’autres à la perception des impôts ou à la garde du bayt al-māl 2, d’autres encore au maintien de l’ordre public, en assumant la direction des services de police (al-šurṭa) 3. Ils occupaient déjà, résume J. Van Ess, « un office éminemment politique 4 ». Rien d’étonnant à ce que les cadis aient très tôt rempli des tâches étrangères à la justice. Le titre même de « qāḍī » évoquait celui qui « accomplissait » quelque chose jusqu’à son terme 5, notamment la politique de son délégant. La racine ḥ.k.m. renvoyait simultanément au « jugement » et au pouvoir plus général que l’on exerçait sur quelque chose : « ḥikma » pouvait ainsi désigner la pratique « d’ordonner [le bien] et d’interdire [le mal] 6 » et « ḥākim », qui était souvent synonyme de « qāḍī », signifiait également « celui qui passe la martingale (ḥakama) au cheval » afin de mieux le diriger 7.
2Dans son introduction aux Aḫbār al-quḍāt, Wakīʿ parle à plusieurs reprises des cadis comme de gouvernants : c’est qu’il n’y avait pas, à proprement parler, de différence de nature entre le préposé à la justice et un autre haut représentant de l’État. Il rapporte par exemple l’aphorisme suivant, attribué à ʿAlī b. Abī Ṭālib : « Si les gens savaient ce qu’il en est de la judicature 8, ils ne trancheraient [même] pas le prix d’une crotte de chameau ! Mais les gens ne peuvent se passer ni de la judicature (al-qaḍā’), ni d’une autorité quelconque (imra), qu’elle soit pieuse (barra) ou dissolue (fāǧira)9. » La réunion dans une même phrase des notions de qaḍā’ et d’imra place sur un même plan la judicature et toute autre forme de pouvoir exercé par délégation : la première n’était en fin de compte qu’un cas particulier de la seconde. C’est pourquoi la judicature pouvait être évoquée à travers des ḥadīṯ-s relatifs au pouvoir d’une manière générale 10 : à propos de la corruption, Wakīʿ cite un ḥadīṯ indiquant que « les cadeaux offerts aux fonctionnaires (ʿummāl) sont frauduleux (ġalūl) 11 ». Un peu plus loin, il définit le rôle social du cadi à partir du ḥadīṯ suivant : « Tout wālī qui ferme sa porte devant les miséreux et les nécessiteux verra Allāh fermer devant lui la porte de sa miséricorde lorsqu’il se trouvera dans la misère et le besoin 12. » Wakīʿ intègre ainsi le cadi dans le groupe plus large des ʿummāl et des wulāt, investis d’un pouvoir par l’autorité supérieure.
3Comme pour les autres fonctionnaires – militaires ou civils, gouverneurs ou secrétaires –, ce type de délégation avait une double implication : d’un côté, le délégué devait obéissance à l’autorité supérieure et, de l’autre, il acquérait lui-même une parcelle de son pouvoir. Ces deux aspects de la délégation se manifestaient au sein de la judicature et il convient d’en examiner la portée.
Notes de bas de page
1 Hallaq, The Origins and Evolution, p. 38.
2 Gaudefroy-Demombynes, « Sur les origines », p. 825.
3 Van Ess, « La liberté du juge baṣrien », p. 26.
4 Ibid., p. 27.
5 Voir chapitre I, § I.2.3.
6 Al-ʿAbīdī, « al-Ḥukm fī l-Qur’ān », p. 228.
7 Ibid., p. 229. Voir Ibn Manẓūr, Lisan al-ʿarab, II, p. 130 ; Kazimirski, Dictionnaire, I, p. 471 ; Wehr, A Dictionnary, p. 195. Pour Goitein (A Mediterranean Society, II, p. 315), « ḥākim » est le « terme général désignant une personne investie d’une autorité juridique, qu’elle soit religieuse ou séculière ». La racine ḥ.k.m. renvoyant par ailleurs à l’idée de « science » et de « savoir » (ʿilm, fiqh), le pouvoir du ḥākim reposait sur la justesse de son esprit d’analyse et la rectitude de son jugement, qualités qui sont celles d’un pouvoir d’essence civile (Ibn Manẓūr, Lisān al-ʿarab, II, p. 129). On pourrait dans cette mesure lui opposer la racine s.l.ṭ. – dont est tiré le titre « sulṭān », destiné à un grand avenir à partir du ve/xie siècle –, qui exprime l’idée d’un pouvoir exercé par la contrainte et par la force, donc d’essence militaire (Chapoutot-Remadi, « Salṭana », EI2, VIII, p. 1000 ; Ibn Manẓūr, Lisān al-ʿarab, III, p. 318). Sur les racines coraniques renvoyant à l’idée de justice, voir Ghrab et alii, « Histoire de la notion de justice », p. 51-53.
8 D’après le contexte, cette sentence fait référence aux châtiments divins qui attendent le cadi injuste.
9 Wakīʿ, Aḫbār al-quḍāt, I, p. 21.
10 Wakīʿ cite la maxime suivante, attribuée au Prophète : « Qui recherche les louanges des hommes en désobéissant à Allāh verra ces louanges se transformer en blâme. » Wakīʿ, Aḫbār al-quḍāt, I, p. 38.
11 Wakīʿ, Aḫbār al-quḍāt, I, p. 59. Le ḥadīṯ est également rapporté par Ibn Ḥanbal, al-Musnad, VI, p. 424 (n° 23649). Selon Ibn Kaṯīr (Tafsīr, I, p. 423), il s’agit d’un ḥadīṯ faible qu’Ibn Ḥanbal est seul à rapporter.
12 Wakīʿ, Aḫbār al-quḍāt, I, p. 75. Le ḥadīṯ est cité sous une forme un peu différente (« imām » remplace « wālī ») par al-Tirmiḏī, Sunan, III, p. 619. La racine w.l.y. renvoie à l’idée d’être chargé de quelque chose, de le gérer et l’administrer, et ainsi « gouverner ou régner, exercer le pouvoir ou l’autorité ». Lewis, Le Langage politique, p. 58.
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