Avant-propos*
p. XI-XXII
Texte intégral
Délimitation du sujet
1La Syrie arabe médiévale a été depuis le début du xixe siècle l’objet de nombreuses recherches menées par des historiens européens et plus récemment par des historiens arabes. En ne s’en tenant qu’aux œuvres rédigées en langue française, les noms de savants de qualité à citer sont particulièrement nombreux ; Silvestre de Sacy, Henri Lammens, René Dussaud, Max van Berchem, Jean Sauvaget, Claude Cahen, Marius Canard, Henri Laoust, Nikita Elisséeff, Dominique et Janine Sourdel, Maurice Gaudefroy-Demombynes ne sont que les plus célèbres. Pourtant, et même en prenant en compte des œuvres comme celles de Gaston Wiet, consacrées à d’autres contrées et traitant également de la Syrie, et les travaux rédigés en anglais, allemand ou arabes, seules de courtes périodes de l’histoire de cette province entre l’invasion arabe et l’invasion ottomane sont bien connues1.
2Marius Canard avait écrit un ouvrage exhaustif sur les Ham-danides de Mawsil et d’Alep. Il avait traité de la Syrie du Nord jusqu’aux dernières années du ive/xe siècle. Claude Cahen, soit dans la Syrie du Nord à l’époque des Croisades, soit dans des articles qu’il avait publiés postérieurement sur la première pénétration turque en Asie Mineure et sur la bataille de Mantzikert, avait repris l’histoire de la Syrie du nord à compter des dernières années de la dynastie Mirdaside. Les travaux de Jean Sauvaget sur Alep et sur les sources alépines avaient couvert, d’une manière plus diffuse, les principaux faits survenus dans cette ville pendant toute cette période.
3Pour la Syrie centrale et la Syrie méridionale, les choses étaient moins claires. Nikita Elisséeff dans son ouvrage sur Nūr al-Dīn avait traité de l’histoire de la Syrie à partir du début du second tiers du xiie siècle. Gaston Wiet, en écrivant son histoire de l’Egypte arabe, avait consacré une large place à la Syrie aux époques toulounide, ikhchidide, kafouride et fatimide, mais certaines sources n’avaient été publiées qu’après la parution de cet ouvrage. Marius Canard avait également suivi Sayf al-Dawla dans ses expéditions dans la région de Damas, en 335/946.
4Pour combler la lacune qui séparait l’époque traitée par Marius Canard et celle traitée par Claude Cahen, puis par Nikita Elisséeff, il fallait étudier d’une part la Syrie sous la domination fatimide, d’autre part, la Syrie centrale et méridionale islamique depuis le départ des Fatimides jusqu’à l’installation de Nūr al-Dīn à Damas. Le travail présenté ici est une tentative pour remplir la première partie de ce programme. La seconde partie, pour laquelle les sources sont beaucoup plus riches, demeure disponible pour un chercheur ou pour un groupe de chercheurs. Mais avant d’entreprendre une telle tâche, il serait indispensable de procéder à une édition scientifique des dictionnaires biographiques de Damas et d’Alep rédigés par cIbn Asākir et par Ibn al-cAdim ainsi que du Mir’āt al-Zamān de Sibṭ Ibn al-Ğawzī et du Muqaffā de Maqrīzī2.
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5Le cadre chronologique de notre étude est commodément donné par deux dates, 359/970, première entrée des troupes fatimides à Damas, 468/1076 départ de Damas des dernières troupes fatimides, chassées par le Turc Atsiz. Alep sortit de la mouvance fatimide quelques années plus tôt en 462/1070 ; elle demeura gouvernée par un prince arabe quelques années de plus que Damas, jusqu’en 478/1085. C’est pourquoi le récit des événements ne s’achève pas à la même date en Syrie du Nord et en Syrie centrale. Par ailleurs, un certain nombre de ports syriens demeurèrent sous le contrôle direct ou indirect du Caire fatimide après la chute de Damas. Il n’en a pas été traité ici car leur histoire relevait du second État fatimide, celui issu de la réforme de Badr al-Ğamālī.
6Le contenu géographique du terme, al-Šām, tel qu’il était utilisé dans les sources arabes médiévales, est analysé au début de notre étude. On peut pourtant annoncer ici que l’espace pris en compte est avant tout celui des cinq ğund, Palestine-Ramla, Jourdain-Tibériade, Damas, Homs, Qinnasrin-Alep. La région des forteresses au nord de la Syrie, à la frontière avec le territoire occupé par les Byzantins, n’a été qu’exceptionnellement prise en considération. Quant à la Ğazīra, le Diyār Muḍar, ou vallée de l’Euphrate syrien, Diyār Bakr ou haute vallée de l’Euphrate turc et syrien, Diyār Rabīca, haute vallée du Tigre, turc, syrien et iraqien, elle constitue alors un ensemble de principautés autonomes qui mériterait, à lui seul, d’être l’objet d’une étude approfondie, appuyée sur d’autres sources.
7La steppe qui borde l’espace utile syrien à l’est jusqu’à la Ğazīra, la Mésopotamie et la Péninsule arabique, vit se dérouler des luttes d’influence entre les tribus arabes désireuses de contrôler les terrains de parcours pour les troupeaux et les itinéraires suivis par les caravanes de commerçants et par celles de pèlerins. L’analyse de ces luttes ne peut être que globale et s’appuyer sur des observations parallèles faites à la même époque en Egypte et en Afrique du Nord. Seules, les tribus dont l’action a été effective en Syrie ont été mentionnée ».
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8Le travail a été envisagé, avant tout, comme une tentative de reconstruction d’une trame événementielle serrée en utilisant presqu’exclusivement les sources arabes médiévales ; nous nous expliquerons plus loin sur cette option. Cette reconstruction a a été précédée d’une introduction dans laquelle a été esquissée une analyse de la perception des espaces et des notions de temps dans ces diverses sources. En conclusion, un certain nombre d’interrogations, surgies au cours de l’exposé, ont été regroupées par thèmes autour de chacun des ensembles de solidarité.
9Les informations rapportées par les sources arabes sur les affrontements avec Byzance ont été consignées mais la question des rapports entre Byzance et les Fatimides n’a pas été traitée, pas plus que celle de la lutte pour le contrôle des marches entre les deux Empires. En effet, depuis un siècle, les historiens de Byzance se sont intéressés au problème, en utilisant les sources grecques et les autres sources orientales chrétiennes. L’insuffisance de certaines de ces études résulte de l’ignorance des sources arabes par leurs auteurs ou de l’utilisation de mauvaises traductions. La question mériterait donc d’être reprise en tenant compte de tout le nouveau matériel disponible grâce aux éditions récentes de textes arabes3. Pour notre part, nous avons essayé de faire figurer dans notre travail toutes les informations utiles existant dans les sources arabes consultées afin d’offrir aux spécialistes de quoi construire une histoire militaire des rapports entre Byzance et l’Islam.
10La pénétration de bandes turcomanes en Syrie du Nord, provoqua l’entrée de cette province dans la mouvance seldjoucide et, plus tard, la prise en charge directe de la plus grande partie de la Syrie par le sultanat sunnite ; elle n’a été évoquée qu’à travers les récits qu’en donnaient les sources arabes. L’identification des groupes turcs et de leurs chefs, la chronologie des actions militaires en Anatolie, en Ğazīra et en Syrie avaient été précisées par Claude Cahen dans l’optique de l’installation dans cette vaste région de nouvelles ethnies, souvent encore présentes de nos jours, et d’un nouveau type de pouvoir. La vision adoptée pour notre travail est différente : ces invasions marquent le terme brutal d’un processus de désintégration politique et militaire, engagé près d’un siècle plus tôt. La nature des nouveaux-venus importait guère ; il fallait chercher à comprendre pourquoi la résistance qu’ils avaient rencontrée avait été si faible !
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11La controverse entre les sunnites et les ismaïliens, le contenu de la dacwā fatimide, les agents de sa propagation et les moyens employés par celle-ci ont fait l’objet de nombreux travaux depuis un siècle, notamment par M. Canard, M.G.S. Hodgson, W. Ivanow, B. Lewis, W. Madelung, S. Stern4. N’étant ni philosophe, ni historien des idées, j’ai fait le choix de ne pas aborder un chapitre sur lequel je n’aurais rien pu apporter de neuf ni d’utile. Le dāci al-Mū’ayyid lī-Dīn al-Šīrāzī joua un rôle important dans deux épisodes qui se déroulèrent sous le règne d’al-Mustanṣir et auxquels les historiens de la Syrie doivent faire allusion. Il prépara et soutint la révolte du général turc al-Basāsīrī contre le califat abasside de Bagdad et contre Tuġril Bak ; il veilla notamment à l’acheminement du numéraire, des vêtements et des armes envoyés au rebelle par le Caire et qui furent entreposés à Raḥba. Ces événements auxquels Ibn al-Qalānisī consacre une large place dans son histoire de Damas ont été parfaitement analysés par M. Canard5 et, à nos yeux, ils concernent plus l’Iraq que la Syrie, aussi ne s’étonnera-t-on pas que seule une allusion y soit faite dans ce travail. On découvrira une pareille discrétion sur la controverse qu’entretint ce dāci’l-ducāt avec le poète Abū’l-cAlā’ al-Macarrῑ6. Là, encore, la bibliographie contemporaine est très abondante et exhaustive. A notre sens pourtant, et nous aurons l’occasion de le dire à nouveau, l’œuvre et l’action d’Abū’l-cAlā’ ont été jusqu’ici trop abordées comme celles d’un génie surgissant du néant. Ibn cAsākir a consacré plusieurs notices biographiques à d’autres habitants de Ma’arrat al-Nu’mān, dotés comme lui de dons littéraires et d’une pensée indépendante ; ce milieu culturel de Syrie du Nord, à dominante tanukhide, devrait faire l’objet d’une étude globale qui permettrait de procéder à une analyse plus subtile de l’originalité du poète. C’est dans le cadre d’une telle étude que l’on pourrait reprendre l’examen de la correspondance échangée entre le poète et le grand missionnaire fatimide. Nous n’avions ni les capacités, ni le loisir, qui auraient permis de présenter une nouvelle approche de cette controverse.
12La lutte pour le pouvoir au Caire et l’action fatimide en Syrie sont étroitement imbriquées sous les règnes d’al-Mucizz, d’al-cAzīz, d’al-Ḥākim, d’al-Ẓāhir et dans les premières années du règne d’al-Mustanṣir, en tous cas, jusqu’à la mort d’al-Dizbirī. Il était donc nécessaire pour suivre le déroulement des événements de rappeler les principales étapes de cette lutte. Après la disparition d’al-Ğarğarā’ī et surtout après celle d’al-Yāzūrī, cette lutte pour le pouvoir au Caire connaīt une accélération, les vizirs et les cadis s’y succèdent bien plus rapidement que les gouverneurs à Damas. En effet, pendant un temps, la politique en Syrie ne semble pas affectée par le désordre qui s’installe dans les diwān au Caire. On ne s’étonnera pas du silence relatif sur les intrigues, puis les combats dans lesquels s’est épuisé l’Imamat fatimide après 440/1049. Cette crise qui faillit être fatale à la dynastie avait été provoquée avant tout par le déséquilibre permanent qui affectait les finances publiques depuis les dernières années du règne d’al-cAzīz, déséquilibre provoqué par le coût toujours croissant d’une armée de plus en plus inutilisable. Ayant tenté de présenter un diagnostic neuf sur les origines de cette crise, il ne nous a pas semblé utile pour l’histoire de la Syrie d’en suivre le développement en Egypte, développement bien connu et décrit, notamment par G. Wiet7. Seule, la conséquence de cette crise, l’abandon par Badr al-Ğamāli de la quasi-totalité de la Syrie nous intéressait.
13Après avoir marqué les limites de notre recherche, les lacunes volontaires réservées pour faciliter le travail à d’autres, disposant de moyens qui me faisaient défaut, tentons de définir la démarche suivie.
Le récit événementiel, étape indispensable de la recherche historique
14A la fin de la période fatimide, la Syrie perdit pour neuf siècles ses princes arabes. Des étrangers, souvent des Turcs, détinrent l’autorité militaire et contrôlèrent l’activité de ceux qui exerçaient un pouvoir civil ou judiciaire. D’un passé arabe qui avait été souvent glorieux, seuls demeuraient des souvenirs. Dès le vie/xiie siècle, des membres de l’élite urbaine consignèrent les récits de ceux qui avaient vécu ces temps révolus et recherchèrent les journaux qu’avaient tenus certains particuliers. En Egypte, grâce à des archives d’Etat, des historiens s’efforcèrent de retracer l’action des grandes dynasties, à l’exemple des ouvrages écrits par les secrétaires de diwān abbassides, deux siècles plus tôt. Les sources primaires, archives, journaux de particuliers, disparurent, seules les œuvres de compilation furent partiellement conservées.
15C’est à partir du discours sur leur passé qu’ont tenu les historiens arabes, à l’époque ayyoubide et à l’époque mamelouke principalement, que ce travail a été construit.
16La méthode classique, établissement des sources, topographie historique, récit linéaire synthétique, conclusion proposant un modèle comparable à des modèles proposés par d’autres historiens pour des structures de société voisines, n’était pas applicable, ici. Pour la présentation des sources, pour la topographie historique comme pour la mise en place des grands épisodes, le travail avait déjà été fait. Il ne s’agissait pas de recommencer un ouvrage déjà accompli ni même de réunir sous une présentation pratique des informations dispersées dans des articles ou des livres variés. Des instruments bibliographiques de qualité sont à la disposition des chercheurs. Je me suis abstenu, sauf nécessité impérieuse de citer des travaux contemporains, même pour discuter telle thèse à laquelle je n’adhère pas.
17En effet, mon propos est tout autre !
18Un petit nombre de sources, les plus riches, les plus originales, les plus variées par le point de vue où elles se placent, ont été sélectionnées. Une lecture exhaustive a permis de recenser tous les personnages qu’elles mentionnaient. Ces personnages furent les points d’ancrage. Les informations que donnait chaque source sur un même personnage furent rassemblées et confrontées, confrontation qui permit de mettre en évidence les traits particuliers que telle source privilégiait ou au contraire oblitérait. Peu à peu se révélait l’ensemble des présupposés qui sous-tendaient l’œuvre de chaque historien, ses préférences ethniques, ses préjugés sociaux, ses options politiques. Ainsi quand une source unique rendait compte d’un événement, un coefficient de crédibilité pouvait être affecté au récit.
19L’identification des personnages mentionnés demandait un soin particulier dans la distinction entre les divers segments du nom, kunya, ism, nasab, nisba, laqab, dont certains pouvaient se modifier au cours de la carrière de l’individu8. Ces recherches avaient l’avantage de faire apparaître les parentés et les clientèles et de permettre de préciser les étapes du cursus.
20Une fois l’analyse et le recensement des matériaux mis en œuvre par les chroniqueurs médiévaux achevés, un récit historique a été réécrit. La période présentée couvrant plus d’un siècle, le chronologie a imposé son ordre. L’espace considéré était vaste et hétérogène ; la nécessité de récits parallèles s’est parfois fait sentir, mais d’une manière générale le synchronisme des événements, même lointain, a été souligné.
21Toutes ces informations disponibles sur un fait historique ou sur un personnage ont été données dans le texte qui tente d’être exhaustif, l’annotation étant réservée aux références. Les remarques portant sur les conditions de consignation de l’événement ou sur les motivations de celui qui avait choisi de conserver la nouvelle, ont été placées à la suite du fait qu’elles concernent. Enfin, un fait ou un enchaīnement de faits peut suggérer un rapprochement avec un autre fait ou un autre enchaīnement de faits. En ce cas, la suggestion a été placée immédiatement à la suite de la mention du fait concerné afin que le lecteur puisse juger de sa pertinence.
22Le parti-pris de classer tous les faits et toutes les discussions sur les faits selon un ordre chronologique aboutit parfois à une rédaction lourde et d’allure peu universitaire. Le lecteur peut se sentir écrasé par le souci de rapporter tous les détails mentionnés par les sources. Il est donc nécessaire de justifier cette approche de l’histoire.
23Le matériau offert à l’historien du monde arabe avant les Croisades est peu abondant et fragile. Aucune archive concernant la Syrie n’a été conservée. Les textes de lettres ou de discours parvenus jusqu’à nous avaient été recopiés par un chroniqueur médiéval à la suite d’un choix dont les raisons lui paraissaient évidentes. Les traits dont il orne telle anecdote étaient ceux qui pouvaient paraītre aux gens de l’époque garantir son authenticité. Un tri sévère a déjà été fait par Sibṭ Ibn al-Ğawzī ou par Ibn al-Qalānisī. Un second tri effectué par l’historien contemporain qui éliminerait tel détail comme non-significatif ou dépourvu d’intérêt serait aberrant. Ibn al-cAdīm a jugé bon de rapporter que le cheval de Malik Šāh fut tué sous lui par une pierre de mangonneau devant la muraille d’Alep qu’il venait de faire cribler de flèches9. Outre une indication sur l’habileté des artilleurs syriens, ce texte a une signification plus profonde. Les rafales de flèches ne causèrent pas de sérieux dommages et n’ébranlèrent pas le moral des défenseurs. La mort brutale qui frôla le Sultan seldjoucide n’entama pas sa volonté de réduire à la raison le prince mirdasside d’Alep. Les Turcs, certes, finirent par établir leur domination sur Alep mais la ville n’avait pas démérité. Ibn al-‘Adīm en intégrant l’insolence de sa résistance à son histoire, contribuait à sa gloire.
24Maqrīzī et Ibn al-Qalānisī, utilisant une même source, présentent une lecture différente de la guerre entre Fatimides et Damascains en 363-364. Pourquoi choisir chez l’un ou l’autre ce qui permettrait d’en rédiger une troisième lecture, plus conforme à l’esprit de notre temps. En effet, notre choix du détail à retenir et du détail à éliminer ne résulterait pas d’une décision scientifiquement fondée mais du conditionnement idéologique qui détermine l’historien de la fin du xxe siècle. Les théories sociologiques à la mode, la connaissance qu’il croit avoir des structures permanentes de la société arabe, l’interprétation qui est la sienne des troubles actuels au Proche Orient, autant d’éléments qui pourraient l’amener, sans qu’il en ait le moins du monde ni conscience, ni donc mauvaise conscience, à opérer un tri favorable à sa thèse.
25Non qu’une interprétation théorique des faits consignés soit à condamner. Elle est non seulement souhaitable mais obligatoire pour qu’il y ait œuvre d’historien. Elle doit prendre en compte les progrès les plus récents des sciences sociales et les enseignements de l’histoire régressive. Mais, à notre sens, la distinction doit être claire entre l’exposé des événements, le plus complet et le plus honnête possible, et les propositions d’interprétation qui ne doivent intervenir que dans une seconde phase. Les deux parties, même indépendantes l’une de l’autre, demeurent vulnérables. L’exposé événementiel est à la merci de la découverte d’une nouvelle source, plus complète ou plus crédible. La théorisation historique est encore plus fragile car il se trouvera toujours un esprit supérieur pour proposer à partir des mêmes faits, d’autres assemblages plus subtils, d’une rationalité plus satisfaisante. Mais l’avantage d’une nette distinction entre les deux phases du travail historique réside dans l’espoir que la première pourra résister à la destruction de la seconde.
26Dans le travail présenté ici, seul figure l’exposé des événements et de leurs enchaīnements. L’exposé s’appuie sur l’analyse des seules sources arabes, éditées ou manuscrites. Seule, une source persane, Nāṣir Ḫusraw, a été utilisée à travers sa traduction en français10. Les sources byzantines ont été exceptionnellement consultées pour des épisodes se déroulant aux confins du monde grec et du monde arabe. L’histoire de ces marges militaires relève des spécialistes qui ont accès à ces sources dans la langue où elles ont été rédigées. Ils trouveront ici une version qui se veut fidèle des récits que consacrent à ces conflits les auteurs arabes.
27L’apport des sources arabes sur les rapports qu’entretinrent Syriens et singulièrement Damascains avec les agents du pouvoir fatimide ayant mission de les soumettre constitue le premier volet d’un diptyque qui ne sera complété que plus tard. En effet, ce récit reconstitué fait naītre des interrogations variées dont la plus évidente met en cause la pertinence du découpage géographique et chronologique du sujet. La Syrie dans les frontières que lui atribuent les géographes arabes constitue-t-elle un concept opératoire pour l’étude d’une population ? Autrement dit, les hommes qui y vivaient avaient-ils des spécificités de comportement qu’ils ne partageaient pas avec les peuples voisins ? La présence fatimide en cette contrée constitua-t-elle un révélateur suffisant pour aider à la compréhension des attitudes politiques et religieuses des habitants.
28Aucune réponse ne peut être apportée à ces interrogations sans un élargissement du cadre de l’enquête. Egyptiens et Syriens ont réagi différemment à la présence fatimide. Pour qu’un parallèle utile puisse être établi, une étude préalable du sunnisme égyptien face aux Toulounides, aux Ikhchidides puis aux Fatimides devra être menée à bien. Dans plusieurs villes syriennes, des pouvoirs officieux ou des contre-pouvoirs, populaires ou chérifaux, ont existé au côté des pouvoirs officiels, personnifiés par, le gouverneur fatimide. A la même époque des phénomènes semblables furent fréquents en Ğazīra et à Bagdad, beaucoup plus rares en Egypte. Il faut attendre la publication des travaux en préparation sur les šuṭṭār iraqiens pour savoir si dans des villes de taille différente, d’environnements géographiques opposés, les buts poursuivis et les moyens employés par les aḥdāṯ étaient les mêmes.
29Les sources analysées, chroniques, annales, dictionnaires biographiques, privilégient les informations sur l’attitude politique et le comportement public des individus ainsi que sur l’idéologie religieuse qu’ils affichaient. L’historien qui les utilise est donc tributaire pour sa connaissance de la vie culturelle, des analyses de textes qu’entreprennent ceux qui étudient la poésie syrienne ou la correspondance polémique échangée entre Abū’l-‘Alā’ al-Macarrī et le Dācī fatimide. Or, nous l’avons vu, si les individualités brillantes ont attiré des chercheurs, le milieu littéraire syrien de Damas, d’Alep ou de Macarrat al-Nucmān n’a pas été l’objet de travaux. Quant à la vie quotidienne, la vie domestique, les informations fournies sur la Syrie par la Geniza sont beaucoup plus pauvres que celles concernant Fusṭāṭ. Cette dernière ville a été l’objet de fouilles archéologiques qui ont révélé plusieurs formes d’habitat et qui ont permis d’engranger dans les musées une riche moisson de céramiques, de bois, de verreries et de tissus. Rien d’analogue en Syrie, où à ma connaissance, seules les fouilles d’Amman ont mis à jour un niveau fatimide, mais dans une agglomération située en bordure de la steppe11.
30On peut souhaiter également, que des savants travaillant sur des périodes plus tardives, seldjoucides, zenguides, ayyoubides et mameloukes, celles où des lettrés consignèrent ce discours sur le passé immédiat ou lointain de leurs villes, étudient le rôle politique réservé à l’écrit historique à ces diverses époques afin de mettre en évidence les critères qui interviennent dans le tri des informations et dans leur ordonnance, critères qui pouvaient refléter l’idéologie dominante ou, au contraire, témoigner d’une nostalgie envers un paradis perdu.
Notes de bas de page
1 Voir Cahen (4) et (125), Canard (5), (6), (179), Elisséeff (7) et (8), Wiet (207), S. de Sacy (12), Dussaud (136), Sourdel (203), (204), (205), Gaudefroy-Demombynes (184), Sauvaget (143) …
2 Voir Ibn ‘Asākir (65), Ibn al-‘Adim (84), Sibt (80), Maqrīzī (1110).
3 G. Schlumberger, L’épopée byzantine au xe siècle, 3 volumes, 1896, 1900 et 1905, invente, III, 90-92, une rebellion contre al-Mustansir du gouverneur fatimide de Tripoli par suite d’une mauvaise interprétation des rares sources disponibles à l’époque qui mentionnaient le passage d’Ibn al-Ğarrāḥ en territoire byzantin. Ce renseignement erroné est repris dans Bréhier (220), I, 205.
4 Voir Madelung (22) et (24) où la bibliographie est citée.
5 Voir Canard, al-Basāsīrī, EI2, I, 1105 b à 1107 a.
6 Voir Sāleḥ (52.) qui donne l’état de la question et al-Mu’ayyad (49) et (50).
7 Wiet (205), le règne d’al-Mustanṣir, 219 à 254, me parait être traité avec une grande précision en ce qui concerne l’Egypte. Quant à analyser les causes profondes de l’effondrement de l’Etat fatimide et l’action de chacune des factions qui se disputaient le pouvoir au Caire, cela demanderait le long travail d’un spécialiste de l’histoire égyptienne ; cela n’a pas été fait à ma connaissance.
8 Sur la signification exacte de chacun de ces termes, voir Ism, EI2, IV, 187 et suivantes.
9 Voir Ibn al-cAdīm (83°) II, 21-22, 463 H et Sibṭ *80°°°, même année.
10 Nāṣir-I-Ḫusraw (47), cité désormais selon la graphie arabe Nāṣir Ḫusraw.
11 Sur Amman, voir Crystal Bennet (205) ; sur Fusṭāṭ, voir les différents rapports préliminaires publiés par Georges Scanlon dans le Journal of the American Reseach Center in Egypt, JARCE.
Notes de fin
* Les textes cités dans la bibliographie sont désignés par le nom d’auteur, suivi du numéro d’ordre mentionné en marge dans cette bibliographie. Dans le cas où plusieurs tomes ou plusieurs éditions ont une référence unique, le numéro du tome ou l’année d’édition est donné immédiatement après le numéro d’ordre, enfin vient le chiffre indiquant la page. Un certain nombre de publications n’apparaissent qu’en note, en général une seule fois, les références sont données à cette occasion.
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