Introduction*
p. 9-13
Texte intégral
1La langue arabe et la formation du vocabulaire philosophique de Farabi : telle est la question qui fait l'objet de cette recherche.
2Au point de départ de cette réflexion, il y a une interrogation sur une des plus étonnantes rencontres culturelles qui soit et l'une des plus fécondes, celle de la pensée grecque et de l'Islam arabe : science et philosophie de la Grèce antique aux religions naturelles avec la société monothéiste arabe à travers les chrétiens syriaques d'Iraq et de Syrie, eux aussi monothéistes et adorateurs du même Dieu d'Abraham. La suite de cette rencontre fit des Arabes les transmetteurs aux Juifs et aux Latins d'Occident de la science et de la philosophie grecques, avant que cet Occident n'aille rechercher, directement et sans intermédiaire, à Constantinople, les sources grecques de cet héritage qui l'avait déjà profondément marqué et influencé dans sa forme arabe.
3Notre curiosité a porté sur l'aspect linguistique de cette rencontre, pour des raisons qui tiennent sans doute au caractère remarquable de la langue arabe. Comment, en effet, ne pas s'interroger sur cette étonnante permanence de l'arabe qui fait que ce qui a été dit et écrit il y a près de quatorze siècles est toujours actuel et encore compris ? Comment ne pas s'interroger sur les rapports très particuliers de la langue arabe et du Coran ? Comment, enfin, ne pas évoquer le contexte linguistique dans lequel s'est élaborée la langue philosophique arabe ?
4Car c'est à cette langue qu'aboutissaient finalement nos questions et, plus précisément, elles nous amenaient à rechercher ce que nous pouvions savoir de sa formation. Cet intérêt porté à la langue philosophique tient à ce que c'est un philosophe, Farabi, qui est devenu, très rapidement, l'objet de nos recherches. Cet intérêt s'explique aussi par le fait que l'examen d'un cas particulier comme la formation de la langue philosophique peut permettre de mieux saisir les caractères de ce phénomène plus général qu'est la langue arabe.
5En comparant en effet la langue philosophique arabe et la langue arabe dans ses grandes manifestations littéraires et religieuses, nous pouvions de fait espérer arriver à dégager des éléments qui nous permettent de mieux discerner quels étaient les traits caractéristiques de ces deux langues manifestés par les textes.
6Farabi occupe justement une place privilégiée dans la philosophie arabe, la falsafa, située au confluent de la pensée grecque et de la pensée arabe ; il a joué un rôle important dans la formation et la fixation du vocabulaire philosophique arabe. Homme du ive/xe siècle, philosophe et logicien, ami des grammairiens de son temps, familier des grands centres culturels de son époque, en particulier Bagdad, Damas, Alep et le Caire, il est contemporain de l'extraordinaire développement de la production en langue arabe de ce ive/xe siècle. Les Arabes ont d'ailleurs eu conscience de la place éminente de notre philosophe lorsqu'ils l'ont surnommé le Second Maître, la place d'honneur en philosophie restant acquise à Aristote.
7Farabi arrive donc au xe siècle (257/870 ?-339/950) après un autre très grand philosophe, Kindī (185/801 ?-252/866 ?). Il vient aussi après beaucoup de savants et philosophes moins connus, mais qui ont accompli un travail fondamental de réflexion et de recherche terminologique. Il profitera de tout ce travail pour élaborer la synthèse qu'il fera du savoir philosophique de son temps.
8C'est cette situation privilégiée de Farabi, dans un siècle lui aussi privilégié de l'histoire de la langue arabe, qui fait que c'est à partir de son œuvre que nous examinerons les rapports de la langue arabe et du vocabulaire philosophique arabe.
9Pour mener à bien cette étude, il nous faudra examiner non seulement la formation de la langue philosophique arabe mais aussi le contexte dans lequel a eu lieu cette formation. Cela fait, comme il se trouve que Farabi a réfléchi sur les problèmes de la langue et de sa formation, tant en ce qui concerne la langue en général que la langue philosophique en particulier, nous aborderons les textes qui en traitent pour ensuite examiner également la façon dont cette théorie est mise en œuvre. Telles seront les grandes parties de ce développement.
10La première partie devra chercher à cerner le contexte linguistique dans lequel s'est formée la langue arabe, et, pour cela, en examiner les composantes et les aspects fondamentaux. Le premier élément de ce contexte est le Coran, si l'on considère que c'est la plus ancienne recension écrite qui nous soit parvenue d'un texte littéraire arabe. La difficulté viendra de ce que le Coran étant le plus ancien monument écrit en langue arabe, nous n'avons pas la possibilité de le considérer autrement que comme un commencement absolu, et que nous ne disposons pas de terme de comparaison pour préciser l'évolution dont il est le terme. Nous essayerons de tourner cette difficulté en complétant le discours explicite du Coran sur la langue par l'analyse de ce qui s'y trouve dit implicitement.
11Après ces considérations, nous serons amené à réfléchir sur le ḥadīṯ et sur la façon dont il nous renseigne sur la langue arabe dans cette période qui vit ses débuts, et ceci en recherchant également l'implicite après l'explicite.
12Nous nous demanderons alors si les caractéristiques que nous aurons dégagées de cette double étude se retrouvent dans les œuvres de la littérature arabe des premiers siècles, œuvres antérieures à la formation du langage philosophique ou qui lui sont contemporaines, et en particulier les caractères propres à la composition et à la transmission orale et écrite. Nous nous limiterons cependant à la prose, dans la mesure où la poésie — indé-pendamment de la question de la poésie antéislamique — pose des problèmes spécifiques différents de ceux que soulève la formation du langage philosophique.
13Il nous faudra ensuite examiner ce qui concerne le langage des sciences arabes, en particulier les sciences religieuses et les sciences linguistiques. Les sciences juridiques, théologiques et la mystique entretiennent en effet un rapport particulier avec la langue, que nous essayerons d'analyser, en fonction des constantes que nous aurons déjà dégagées.
14Les sciences linguistiques occuperont une place privilégiée au terme de cette première partie. Place privilégiée dans la mesure où ces sciences ont pour objet ce sur quoi porte notre réflexion, à savoir la langue arabe. Ces sciences, essentiellement la grammaire et la lexicographie, viendront compléter les remarques que nous aurons faites dans les chapitres précédents et préciser aussi l'image que les Arabes ont forgée de leur langue.
15Nous pourrons alors, et ce sera l'objet de la seconde partie de ce travail, examiner la façon dont Farabi pose le problème de la formation de la langue philosophique arabe. Il aborde en effet la question de la langue et du vocabulaire philosophique dans certaines de ses œuvres, en particulier dans son Kitāb al-ḥurūf qui occupe, sur cette question, une place qui le distingue des autres œuvres.
16Nous verrons d'abord quelles sont les idées de Farabi sur la question de l'origine et de la formation de la langue et des langues, et nous constaterons que ce qui le caractérise par rapport à ses contemporains ou prédécesseurs est qu'il pose davantage le problème du langage en termes de connaissance et de communication qu'en termes d'antinomie entre nature et convention, comme la majorité de ses prédécesseurs et de ses contemporains.
17Nous examinerons alors comment il expose la question du cas plus particulier de la formation du langage des sciences et l'analyse qu'il fait du processus de la dénomination. L'organisation progressive des termes et des significations va permettre l'apparition des arts puis des sciences.
18Ce sera, au terme de ce processus, la naissance des sciences religieuses et philosophiques, et l'analyse des questions liées à la formation et au développement du vocabulaire philosophique. Farabi nous proposera une description très précise des différentes situations dans lesquelles peut intervenir la formation de ce vocabulaire, et ceci dans le cadre d'un développement dans lequel l'homme tend vers la connaissance scientifique, fondée sur la preuve et la démonstration.
19Nous nous proposerons alors, dans une troisième partie, après cet examen de la théorie de Farabi, d'examiner sa pratique en ce domaine. Pour cela, nous chercherons, dans un premier temps, à étudier, à partir d'un cas précis, comment Farabi procède concrètement quand il se trouve directement confronté à la nécessité d'élaborer une terminologie précise pour une branche de la science philosophique. Le Kitāb al-alfāẓ nous offre l'exemple d'une telle situation et Farabi y justifie les raisons et les modalités de ses choix et y précise la façon dont il se situe par rapport à la langue arabe et aux autres langues. Ce cas est particulièrement intéressant, car il se situe au point de rencontre de la théorie et de la pratique, et nous permettra de dégager certaines grandes caractéristiques de la formation de son vocabulaire.
20Mais outre ce travail d'élaboration du vocabulaire dans un secteur particulier de la philosophie, Farabi s'est préoccupé aussi d'expliquer ou de justifier la dénomination philosophique dans le cas de certains concepts fondamentaux utilisés par ses contemporains falāsifa. Ceci peut nous être également précieux pour comprendre quelles sont les préoccupations qui ont commandé le choix de ces termes et mieux saisir ainsi l'histoire de la formation du vocabulaire philosophique. Nous nous arrêterons plus particulièrement aux deux concepts que sont la substance et l'être et, dans ce second cas, au problème posé aux Arabes par la traduction de la copule. Ce sera l'occasion pour Farabi d'exposer son point de vue sur l'aspect philologique de la formation des termes.
21Enfin, au terme de ce travail, nous voudrions montrer comment ces préoccupations linguistiques de Farabi s'inséraient dans le cadre de son souci d'une présentation pédagogique du savoir philosophique. Ce sera l'occasion de réfléchir sur le caractère scientifique que Farabi souhaite donner à l'enseignement et sur ce qu'il nous dit de l'enseignement oral, et par voie de conséquence d'exposer ce que nous pouvons en déduire sur l'enseignement écrit et ses rapports avec l'élaboration du langage philosophique.
22C'est en effet la question des rapports de l'oral et de l'écrit que nous verrons se dégager tout au long de ce travail, depuis nos réflexions sur le Coran jusqu'à celles sur la pédagogie de Farabi. La question surgit en effet dès le Coran dont la récitation, qirā’a, devait très rapidement se doubler d'une mise par écrit, commencée moins d'une dizaine d'années après la mort de Muḥammad. Cette question des rapports de l'écrit et de l'oral recevra un éclairage particulier à partir des analyses de la conception coranique de la langue. Cette même question affleurera à travers les réflexions sur la prose arabe à ses débuts et sur les sciences religieuses et linguistiques arabes. Elle sera présente dans les conclusions que nous pourrons voir se dégager de notre analyse des textes de Farabi. Elle commandera enfin bien des développements de ce travail.
23Nous pensons pouvoir arriver à la conclusion que la philosophie a bien développé un vocabulaire authentiquement arabe et qu'elle a eu recours à toutes les ressources de la langue arabe en donnant une extension plus grande que dans d'autres sciences ou œuvres aux possibilités offertes par l'écrit.
Notes de bas de page
* En achevant ce travail, thèse soutenue en 1987, nous sommes heureux de remercier tous ceux, maîtres, collègues, amis ou proches, qui, à un titre ou à un autre, à un moment particulier ou tout au long de notre recherche, nous ont apporté leurs encouragements et leur aide. Ils comprendront tous l'embarras où nous sommes de ne pouvoir les citer nommément et nous pardonneront de limiter cette mention au Père G. C. Anawati et à M. Abderrahmane Badawi qui nous ont initié à la philosophie arabo-musulmane, au Père Paul Nwyia dont l'amitié et la science nous ont été très précieuses, à M. Ahmed Lakhdar-Ghazal, directeur de l'IERA, qui a grandement facilité notre recherche, à M. Jean Jolivet qui a suivi de très près le développement et la rédaction de ce travail, et surtout à M. Roger Arnaldez qui a guidé, dès le début, notre recherche, et nous a aidé à la conduire à son terme. Sans oublier Stéphane Valter, Jacques Picard et leurs collaborateurs de la cellule P.A.O. de l'Institut Français de Damas
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