Conclusion
p. 107-111
Texte intégral
1Partant de documents inédits, d’archives familiales, paroissiales et d’autres témoignages, nous avons voulu apporter un éclairage original à l’histoire de la ville de Beyrouth à travers la genèse de ses faubourgs depuis le début du xixème siècle. Traversant un siècle et demi d’Histoire, nous sommes remontés aux origines des banlieues. Nous avons également entrevu la réalité intérieure de la ville pour déterminer la nature de ses extensions et suivre les évolutions jusqu’à la première moitié du xxème siècle.
2Nous avons relevé trois étapes historiques bien précises. La première phase, celle qui couvre les premières décennies du xixème siècle, est considérée comme un point de départ. Nichée dans sa muraille, Beyrouth était en effet une petite et calme bourgade du littoral levantin qui préservait encore sa structure sociale traditionnelle et sa morphologie urbaine héritée d’un passé complexe. Un décollage en force a caractérisé la deuxième phase qui a débuté dans les années 1850, à la faveur d’une conjoncture exceptionnelle : l’accélération du commerce régional induite par la révolution industrielle, elle-même combinée à une série de réformes administratives, les tanzîmât. Ce fut alors le temps des “villes libres”1, faisant connaître à la vie citadine, d’une réforme institutionnelle à une autre, une évolution organique et un glissement continu vers la démocratie, à Beyrouth comme d’ailleurs dans l’ensemble des villes du Moyen-Orient ottoman. Que la cité fût devenue un lieu de décision collective a été sans doute une mutation d’importance. Bien plus conséquent a été le fait que la transformation s’inscrivit dans la continuité, puisque cette « démocratie », si limitée fut-elle par son cadre familial et si gênée dans son fonctionnement par l’endettement et les tensions d’un pouvoir central agonisant, acceptait les divisions et gérait les différences. Fondée sur le “pari d’exister ensemble”2, elle restait fidèle aux règles de la cité orientale. Ville et faubourgs ont formé alors un tout organique parfaitement quadrillé et dirigé par les institutions traditionnelles, communautaires et publiques, revues et modernisées par les tanzîmât qui ont renforcé le processus ancien de socialisation permettant une intégration progressive des particuliers et des groupes immigrés dans les différents quartiers, au-delà de leurs différences géographiques, culturelles ou confessionnelles.
3Le Mandat français, installé sur ce qui sera rapidement le Grand-Liban après la chute de l’Empire ottoman, a inauguré la troisième phase. Établi à la fin de l’“ère coloniale”, il n’a pas engendré à Beyrouth, la nouvelle capitale, la dichotomie spatiale et sociale entre la ville européenne et la ville arabe, si classique à cette époque. Toutefois, son empreinte fut profonde : un ordre ancien fut extirpé et remplacé par un ordre politique et économique qu’il était impossible de contester. Les plans d’urbanisme ont physiquement exprimé cette conjoncture, la place de l’Étoile étant son expression centrale. Une “ville nouvelle” est ainsi née au cœur même de la ville et non pas à ses côtés : par là, Beyrouth a été remodelée de l’intérieur. En rupture avec le passé, cette phase est aussi une période de déclin caractérisée par un basculement social total : l’émergence d’une élite inefficace, un manque de consensus à la tête de la cité et le rejet de ses forces agissantes hors des frontières politiques de la nouvelle société.
4La gestion urbaine typique des cités arabes de l’Empire ottoman s’est ainsi estompée, puis a disparu. Une gestion complexe induite par un équilibre communautaire autorégulateur et faite de compromis au quotidien fut écartée au profit d’institutions prétendues républicaines, qui ont dissolu les modes anciens de régulation, sans les remplacer. L’héritage des siècles antérieurs ne fit donc pas chemin commun avec les réalités institutionnelles nouvelles. Le pouvoir qui s’est installé en ville n’a plus émané de ses structures économiques et sociales ; il a été investi par des acteurs étrangers à la cité. Le processus d’intégration initié à Beyrouth par les tanzîmât s’est alors arrêté. En deux articles de lois, la Constitution libanaise, qui fut imposée par le Mandat et qui a institué la République, mit fin à un système traditionnel plusieurs fois centenaire. Le modèle national, en rupture avec les règles de la cité, a démarré sur des bases bien fragiles : il a déséquilibré la ville, d’une part, et s’est étendu, d’autre part, sur un territoire exigu et mal constitué, l’espace de l’actuelle République libanaise.
5Avec la délimitation des frontières, la République a, sans doute, fourni à Beyrouth un espace politique et une assise spatiale ; il lui manquait une logique économique et l’égalité politique pour en faire un territoire et une société. Par sa logique confessionnelle, la République ôta en outre, à la cité les moyens de les constituer. Car si la République a adopté un régime parlementaire, elle a simultanément étendu à la ville la catégorisation confessionnelle, empêchant la cité d’exercer sa souveraineté. À l’image de la mission française de soutien aux jeunes nations, l’ordre national n’était en effet que façade. Placée au centre de la capitale, dans le cœur historique du vieux Beyrouth, la Chambre des Représentants n’était qu’un symbole vide de substance. Plus qu’un lieu de débat et de liberté, elle a représenté, et représente encore aujourd’hui, la victoire d’un ordre confessionnel né dans un monde rural en crise sur un ordre urbain traditionnel. Le pouvoir installé à Beyrouth n’étant plus l’expression des intérêts collectifs vitaux et ne survivant, d’ailleurs, que grâce à une économie rentière allogène, l’intégration des périphéries urbaines et, au-delà, des différentes régions libanaises, ne fut pas fondamentale à sa survie, malgré la raison d’être du Liban. L’tat n’allait donc pas remplir sa fonction d’arbitrage et de régulation, à travers des institutions urbaines et nationales représentatives des différents groupes de la population. À Beyrouth, des espaces mal intégrés allaient en découler, et tourner à la fois le dos à la ville et entre eux. De tremplin vers l’urbanité, les périphéries de la ville allaient peu à peu devenir des lieux d’exclusion, de tiraillement et de conflits, et allaient remettre en question cette unité de vie sociale qu’était la cité : une dynamique qui allait se poursuivre jusqu’à la guerre civile de 1975 et qui persiste apparemment aujourd’hui, et dont cet ouvrage est remonté aux origines pour en détecter les mécanismes. Certes, la ville contemporaine avec son million d’habitants semble sans commune mesure avec la ville du Mandat ; elle révèle cependant un constant historique hérité de la période précédente.
6Du Mandat à l’Indépendance, le passage s’effectue, en effet, dans la continuité, sans bouleversements majeurs, tout en suivant les logiques établies sous l’occupation. Restreignant la participation politique dans ses limites étroites, la réalité du Pouvoir se maintient aux mains des za’îm qui tiennent l’Exécutif et des religieux qui les appuient, avec un déséquilibre institutionnel en défaveur du Législatif3. Handicapés par ce fantôme de vie politique et par “l’ambivalence du modèle communautaire”4, la ville et le pays sont dès lors mal armés pour affronter les défis de la modernité, les contradictions des nationalismes libanais, arabe et sioniste et des nombreuses tensions au Moyen-Orient. La Chambre des députés restant d’ailleurs impuissante par rapport aux engagements fondamentaux, c’est la rue, dans les quartiers de Beyrouth, qui s’emparera rapidement du débat, et avec violence dès la fin des années 19505.
7Brouillant les cartes, ce contexte politique archaïque n’empêche pas une certaine prospérité, par ailleurs mal répartie et liée à des facteurs conjoncturels très limités dans le temps, avec l’émergence d’espaces modernes construits à l’américaine, Hamra en étant l’archétype. Il reste que le système reste bien fragile, reposant sur une société urbaine non souveraine6 et une ville-capitale sans prise sur l’espace national, sur son territoire propre et celui de ses périphéries.
8La conséquence du dysfonctionnement de la polis est lisible dans la dégradation du corps urbain7, par un néant urbanistique et la perte de toute esthétique urbaine, allant de pair avec le déclassement du centre-ville par rapport aux activités économiques majeures du pays liées maintenant aux pétro-monarchies, et la disparition progressive des espaces publics élaborés lors de la période ottomane8. Il ne pouvait en être autrement avec un pouvoir qui avait comme devise le “laisser-faire, laisser-passer”. Au même moment, une architecture contemporaine, sans style et sans grâce, commence à le miter et l’encombrer, rendant désuets les projets français de croissance planifiée. Elle transforme son visage urbain, qui acquiert graduellement la physionomie des centres-villes du Tiers-Monde, au moment où des centralités secondaires, bourgeonnant dans les quartiers durant les années 1960, commencent sérieusement à le concurrencer9.
9Ailleurs, au sud et à l’est, les banlieues s’étalent dès 1950 avec vigueur, alimentées par l’exode rural et les grands déplacements humains régionaux (migrations de travail ou forcées de Kurdes, d’Irakiens, de Palestiniens et de Libanais du Sud-Liban). Elles font émerger des partis radicaux, entraînant une succession de crises politiques et, pour la première fois en 150 ans, la violence en ville : la guerre civile de 1958, le coup d’État avorté de 1961 et les escarmouches de 1969 à 1973, puis la plus longue et la plus meurtrière, la guerre de 1975 à 1991. Cette dernière remet en question l’existence même de la ville. Née dans les banlieues et alimentée par elles, elle s’étend rapidement au cœur de la cité, pillé et détruit par les milices, l’expression armée des partis extrémistes. Les banlieues deviennent alors les centres de rechange de l’économie urbaine et la vie politique y est entièrement ancrée, les institutions publiques ayant été balayées.
10La guerre s’est terminée par la destruction, en banlieue, de ces pouvoirs périphériques, mais la paix n’a pas ramené le reconstruction de la polis ou sa réinvention. Bien au contraire, on continue de relever l’inadéquation de la société urbaine par rapport au régime politique qu’elle subit et qui a été scellé par un nouveau pacte confessionnel, les “Accords de Taëf” signés en 1990. Par conséquent, l’instabilité urbaine perdure, ainsi que la rupture des continuités sociales. Elle semble être l’ultime étape d’une évolution continue, débutée durant le Mandat.
11Avec la paix, débute en effet la phase de l’anéantissement complet du centre de Beyrouth. L’ensemble des soûq, de larges portions de la ville ottomane et coloniale ainsi que des îlots de la période contemporaine sont nivelés. Même les couches archéologiques d’une grande valeur culturelle sont détruites et, à leur place, sont creusées les vastes fondations des tours d’un Central business district futur. La création de nouvelles structures urbaines est maintenant aux mains d’un micro-groupe politique et financier, étranger à la cité et conseillé par un corps de technocrates au langage impératif et au message social et culturel mince sinon inexistant10. La propriété foncière et immobilière du centre-ville n’est plus aujourd’hui qu’une marchandise, un produit coté à la bourse et assorti de mille attributs médiatiques, des symboles euphorisants de puissance économique et financière d’inspiration outre-Atlantique. Ceux-ci traduisent cependant la difficulté de penser la ville et son corollaire, la perte de l’identité, et cachent mal la réalité immédiate : la crise économique et les tensions sociales et politiques latentes. Quant au péricentre et aux banlieues (Bourj Hammoûd, Dawra, Karantîna, Sin al Fîl, ‘Ayn al Roummanah, Hazmiyyah, Hadath, Chiyyâh, Bourj al Barâjnah, Mâr Iliâs...), ils sont livrés à eux-mêmes et ignorés par le pouvoir en place11, constitué par ces mêmes groupes financiers en symbiose avec le système confessionnel consacré à Taëf, qui leur permet d’agir sans avoir à rendre des comptes à la population. Par là, le pouvoir actuel perpétue et lègue aux générations futures, malgré les tentatives louables de modération de quelques excès depuis 1995, les mêmes logiques de déstructuration de la société urbaine que celles qui ont été implantées par le Mandat français.
12Cent cinquante ans après sa sortie hors de ses murailles, Beyrouth, la polis, n’existe plus. Elle n’est qu’une somme d’espaces désarticulés autour d’un cœur inexistant.
13Octobre 1995
Notes de bas de page
1 Selon l’expression de Ilbert 1990.
2 Nous empruntons cette formule à Thibaud 1991.
3 Sur ce thème, voir Messara 1994 et Sleiman 1994.
4 Sur cette notion et sur la problématique du jeune Etat libanais, lire Azar 1978 a et b
5 Pour une analyse des troubles politiques qui vont caractériser cette période, lire Goria 1985 et Petran 1987.
6 Lors des élections législatives et municipales, plus de la moitié de la population de Beyrouth votait, et vote encore aujourd’hui, dans la Montagne (Davie Michael F. 1995, b). Sur la manière dont les groupes confessionnels majoritaires empiètent, par le jeu du régime électoral, sur les droits des minorités, voir Messara 1994.
7 La place des Martyrs est symptomatique à cet égard. Le petit Sérail est rasé en 1950. La place sera convertie en gare routière et les quelques espaces verts qui survivront vont être bétonnés et surmontés d’un monument, la statue des Martyrs. Dès lors, toute déambulation devient impossible. Sur le pourtour, quelques cinémas et des immeubles de béton et d’acier, et de style monotone, vont achever de défigurer cet espace convivial transformé en zone de passage. La place Assoûr subira le même sort.
8 Non articulés au système socio-politique contemporain, monopolisés par des groupes devenus restreints, ces espaces rélégués et en déclin, ne jouent plus, pour la période 1950-1975, leur rôle historique central, celui d’être des lieux de rencontres sociales, d’échanges économiques et culturels, et où prime, en général, la forme collective sur les intérêts particuliers.
9 Mazra’a, Verdun, Fourn al Chibbâk et Sodeco à Achrafiyyah.
10 Cependant, tout urbanisme d’État, dans sa transmission à la société, n’est pas une tâche aisée. Sur les difficultés des urbanistes contemporains à proposer, dans le monde, des modèles d’établissement urbain compréhensibles par la population, cf. Choay 1965 et Ragon 1986.
11 À l’exception, sans doute, de la “banlieue-sud” actuelle, qui sera restucturée dans le cadre d’un projet de modernisation des abords de l’aéroport, la porte principale du pays. Sur les enjeux des groupes concernés par cet espace et par sa reconstruction, cf. Harb el-Kak 1996.
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Reconstruction et réconciliation au Liban
Négociation, lieux publics, renouement du lien social
Eric Huybrechts et Chawqi Douayhi (dir.)
1999
