Chapitre 1. Le travail au service des ajustements financiers
p. 35-66
Texte intégral
1Ce premier chapitre propose de reconstruire le modèle de croissance de l’économie libanaise d’après-guerre à partir d’une analyse de ses principaux déficits macroéconomiques et financiers. Soucieux, dans son modèle d’avant-guerre, de maintenir une tendance à l’équilibre budgétaire et à l’équilibre du solde courant de la balance des paiements1, le Liban s’engage en effet, dès le début des années 1990, sur la voie d’une croissance économique financée par des déséquilibres au niveau des principaux soldes macroéconomiques (notamment les déficits doubles, ou jumeaux, c’est-à-dire les déficits du solde budgétaire et du solde courant, devenus les traits marquants du modèle de croissance des trois dernières décennies, comme nous le montrerons plus loin).
2Dans le nouveau jumelage des politiques économiques d’après-guerre, ce n’est pas tant la dynamique de l’endettement public qui nous intéresse que l’incohérence des orientations de politique économique, faisant jouer à la politique monétaire un rôle central dans la reproduction, ou du moins le sauvetage, du modèle de croissance d’après-guerre, jusqu’à son effondrement brutal à partir de 2019.
3Une mise en perspective historique sera donc nécessaire pour montrer que ces déficits sont le résultat d’un jumelage de politiques économiques qui contraste avec les orientations des politiques d’avant-guerre, tout en prolongeant certains de leurs aspects. D’un côté, les politiques publiques d’après-guerre maintiennent un rattachement historique à une orthodoxie monétaire d’inspiration néoclassique. De l’autre, elles poursuivent les objectifs d’une croissance financée par le déficit, avec notamment une expansion budgétaire financée par la dette publique.
4Or, avec la financiarisation accélérée du modèle de croissance d’après-guerre, la politique monétaire est appelée à jouer un rôle de plus en plus important pour assurer les moyens de financer une économie fondée sur l’éviction du travail productif. Plus important, les politiques du travail semblent ainsi se subordonner aux objectifs d’une politique monétaire qui vise une autonomisation croissante de la sphère monétaire et financière et qui sacrifie la production domestique dans le but de s’assurer des conditions favorables à l’attraction de l’épargne de l’étranger2. Les résultats du marché du travail3 interviennent ainsi comme des variables d’ajustement permettant à ce modèle de croissance de s’assurer ses moyens de financement ou, du moins, d’assurer les ajustements financiers nécessaires à la résorption de ses déséquilibres.
5Avant d’expliciter les fondements du modèle de croissance d’après-guerre, la première section propose une vue générale de l’évolution de l’économie libanaise et de ses principaux déficits macroéconomiques, depuis la période des reconstructions des années 1990 jusqu’à la veille de la crise de 2019. La deuxième section explicite les fondements de la politique monétaire et ses incohérences avec les autres objectifs des politiques économiques. À partir de ce jumelage des politiques économiques, la troisième section propose une synthèse du modèle de croissance, en montrant notamment ses conséquences en termes d’éviction (interne et externe) du travail productif. La quatrième section reviendra sur les déterminants de la crise financière de 2019, en montrant qu’elle s’inscrit dans le prolongement d’une crise profonde d’un modèle de financiarisation de la croissance, dont l’essoufflement s’annonçait dès la fin des années 1990.
Un aperçu général de l’évolution de l’économie libanaise d’après-guerre
6Depuis son indépendance (1943) et jusqu’à la fin de la guerre civile (1975-1990), l’économie libanaise était marquée par une tendance à l’équilibre des principaux soldes macroéconomiques. Ainsi, à la sortie de la guerre, la dette publique restait dans les limites raisonnables des 3 milliards de dollars en 1992, malgré les effets destructeurs de la guerre et en dépit d’une dépréciation vertigineuse de la livre libanaise, son cours passant de 2,25 livres pour un dollar en 1975 à 2 300 livres en 19924.
7En rupture totale avec la rigueur budgétaire d’avant-guerre, la croissance des années 1990 se fera sous l’impulsion des déficits budgétaires prônés par le nouveau cabinet de Rafic Hariri, nommé à la tête du gouvernement et du ministère des Finances en 1992. La dette publique passera ainsi de 3 à 3,9 milliards de dollars en 1993, année au cours de laquelle Riad Salameh est nommé gouverneur de la Banque du Liban (BDL), pour ensuite doubler en 1994 (Yerly 2009). Ainsi, ce n’est qu’à partir des années 1990 que les soldes budgétaires seront systématiquement déficitaires, avec un endettement public qui s’accroît exponentiellement, sous l’impulsion du nouveau policy-mix, budgétaire et monétaire, mis en place par Hariri et Salameh. Le rapport de la dette publique nette au PIB passe ainsi de 44 % en 1993 à 174 % en 2003, affichant un record mondial pour l’époque (Desquilbet 2007). Simultanément, le pays affiche systématiquement dans ces années des déficits récurrents du solde courant de la balance des paiements. Faits nouveaux pour le modèle libanais, ces déficits doubles – le déficit budgétaire et le déficit courant, encore dits « jumeaux » puisqu’ils s’alimentent mutuellement – seront les traits les plus persistants qui imposeront de manière récurrente leurs contraintes d’ajustement aux politiques publiques (et aux multiples conférences internationales de refinancement et d’aide au Liban) dans la période d’après-guerre.
8Marquée par les déséquilibres récurrents de ces principaux soldes, l’économie d’après-guerre affichera d’importantes fluctuations macroéconomiques, alternant des phases de forte croissance, de stagnation et de récession. À mieux y regarder, il est néanmoins possible de distinguer quatre périodes dans ce modèle de croissance d’après-guerre (fig. 1).
Fig. 1 – Taux de croissance réel entre 1992 et 2018

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1992-1996 : une croissance subventionnée partiellement par la politique monétaire
9D’abord, la période de 1992 à 19965 affiche une forte croissance économique, souvent à deux chiffres, accompagnant les grands projets de reconstruction d’après-guerre, dans un contexte d’appréciation de la livre libanaise (jusqu’à sa stabilisation à partir de 1999). En 1992, le taux de change avait atteint le sommet historique pour l’époque de 2 300 livres libanaises pour un dollar américain, alors qu’il n’était que de 37 livres pour un dollar en 1986, avant le début de la spéculation de la fin de la guerre civile6. L’arrivée du Premier ministre Rafic Hariri à la tête du gouvernement en 1992, qui sera suivie par la nomination de son conseiller Riad Salameh à la tête de la BDL en 1993, va fortement limiter la spéculation sur la livre. Le cours du dollar est ainsi ramené en deçà des 1 600 livres dès 1995, et restera autour de 1 500 livres entre 1999 et 2019, avec une fluctuation de 1 % (entre 1 500 et 1 515 livres), dans le cadre d’un régime de change flexible mais stabilisé au quotidien par les interventions de la BDL sur le marché des changes7.
10Si un point est à retenir dans cet exposé rapide du jumelage budgétaire et monétaire, c’est que la forte croissance économique du début des années 1990 n’était pas uniquement financée par les impulsions budgétaires liées à la reconstruction (c’est-à-dire un accroissement des dépenses publiques financé par le gonflement de la dette publique), mais aussi par les orientations de la politique monétaire et financière. Sur ce dernier point, l’accroissement de la demande intérieure (notamment la consommation finale des ménages ou des administrations) était en partie subventionné par la politique monétaire, notamment par l’appréciation rapide du taux de change qui rendait les produits étrangers et, plus important, le travail des étrangers relativement moins chers. La politique monétaire mise en place dès le début des années 1990 assure ainsi aux agents résidents (privés et publics) une subvention monétaire pour la consommation des produits et des services importés. Par conséquent, dès cette première période, le solde commercial et le solde courant affichent des détériorations rapides et insoutenables. Or, un retournement du cycle des affaires dès 1997 montre que ce modèle de croissance est très rapidement entré en crise.
1997-2003 : une stagnation rythmée par les donateurs internationaux
11Une deuxième phase, de 1997 à 2003, a été marquée par une forte stagnation du niveau de la production. D’une croissance à deux chiffres en 1996, le pays passe à une croissance proche de zéro en 1997, négative en 1999. Avec la récession de 1997-1998 et l’échec des plans d’assainissement budgétaire du cabinet ministériel de Salim el-Hoss (1998-2000), le pays entre dans une crise de financement de son modèle de croissance, qui rappelle à tous les égards les principales caractéristiques que nous retrouverons lors de la crise de 2019. Ces dernières se résument par deux dynamiques interdépendantes, que nous analyserons plus en détail dans les sections suivantes. En premier lieu, le pays affiche un endettement public insoutenable qui appelle aux multiples plans de restructuration de la dette lors des Conférences de Paris, le Liban détenant le record du pays le plus endetté de la planète en pourcentage de son PIB jusqu’à la veille de la crise financière mondiale de 2007-2008. En deuxième lieu, les années 1997-2003 affichent un déficit alarmant et insoutenable du solde courant8, dépassant 25 % du PIB en 2003, un niveau comparable à celui de 2017-2018, à la veille de la crise de 2019 (fig. 2). Avant d’approfondir les dynamiques et les causes de ces déficits doubles, il est nécessaire de s’arrêter sur la signification du déficit courant, en explicitant ses différentes composantes.
Fig. 2 – Solde courant en pourcentage du PIB

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12Le solde courant retrace les résultats de l’économie nationale, dans ses opérations courantes avec le reste du monde, en mettant en lumière trois types d’échange et donc trois soldes intermédiaires : le solde commercial (échanges de biens et services), le solde des revenus primaires, le solde des transferts courants. Le solde commercial est historiquement déficitaire au Liban, qui importe des biens économiques beaucoup plus qu’il n’en exporte. Le déficit du commerce extérieur est régulièrement compensé par le solde des revenus primaires (revenus liés aux facteurs de production, le travail et le capital, par exemple la différence entre les revenus des travailleurs libanais à l’étranger et les revenus transférés par les travailleurs migrants du Liban vers l’étranger) et/ou par les transferts courants de revenus, c’est-à-dire les revenus sans contrepartie, comme les aides internationales et les transferts de la diaspora9. In fine, un solde courant négatif mesure le besoin de financement de l’économie nationale, en montrant l’insuffisance de l’épargne nationale (publique et privée). Historiquement au Liban, les déficits du solde commercial sont tempérés soit par les transferts sans contrepartie de la diaspora, soit par les revenus primaires – les revenus des travailleurs entrants et sortants jouant un rôle de plus en plus important depuis les années 1990 – mais les soldes courants resteront largement déficitaires. Or, dans la période de récession entre 1997 et 2003, l’insuffisance des transferts nets courants (aides ou transferts sans contrepartie de la diaspora) a pesé de manière notoire sur les conditions de financement de l’économie nationale (fig. 3). Toujours positifs avant 1998, ils passent de +91 millions de dollars en 1998 à -227 millions en 1999 et à -301 millions de dollars en 2000. En 2018, l’économie libanaise affichera à nouveau des transferts nets courants négatifs, la privant d’une source importante de financements externes et pesant sur les réserves de change de la BDL.
Fig. 3 – Transferts nets courants en millions de dollars US

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13Aussi, la dynamique de crise amorcée entre 1997 et 2003 affiche tous les éléments de la faillite que nous retrouverons vingt ans plus tard dans l’effondrement de 2019. Une différence sensible toutefois entre les deux contextes de crise est qu’au début des années 2000 les pays donateurs (au premier rang desquels la France et les pays arabes du Golfe) s’engagent à refinancer l’économie libanaise. Ainsi, tout au long des années 2000, les effets conjoncturels seront rythmés par les multiples plans de refinancement externe (notamment les Conférences de Paris) que la communauté internationale met au service de ce modèle en crise, dans l’espoir d’en repousser l’échéance.
14Certes, les Conférences de Paris 1 et de Paris 2 (respectivement en 2001 et 2002) vont aider le pays à amortir les chocs majeurs de la récession de 1997-1998. Mais, faisant suite à la guerre de 2006 avec Israël, ce sera principalement la Conférence de Paris 3 en 2007 et les aides internationales pour la reconstruction post-guerre qui permettront au pays de renouer avec la croissance.
2004-2010 : retour à une croissance financée de l’extérieur
15À partir de 2004, et sous l’impulsion des plans de refinancement de Paris 1 et 2, l’économie libanaise commence à se redresser temporairement avec une amélioration du solde courant, le déficit courant ne pesant plus que 5 % du PIB (voir fig. 2 supra). Cette baisse s’explique partiellement comme conséquence de la récession, effet bien connu des stabilisateurs automatiques de l’importation. Ainsi, les années de faible croissance entre 2003 et 2006 aboutissent à un redressement important (car endogène10) du déficit courant.
16Après la Conférence de Paris 3 de 2007 et l’afflux des aides internationales, principalement arabes, pour la reconstruction, le Liban retrouve des taux de croissance supérieurs à 9 % par an en 2007 et 2008, et dépassant 10 % en 2009 (voir fig. 1 supra).
17Durant les années 2007 et 2010, le budget de l’État affichera même des excédents du solde budgétaire primaire (solde budgétaire sans le service de la dette), dont une partie s’explique par un mécanisme cyclique – une hausse du revenu national conduit automatiquement à une hausse des prélèvements obligatoires – et une autre partie par les effets de la restructuration des finances de l’État après la Conférence de Paris 3 en 2007.
18De même, dès 2004, les transferts nets courants retrouvent une pente nettement ascendante, dépassant pour la première fois le seuil de 1 milliard de dollars et pesant entre 6 % et 8 % du PIB entre 2004 et 2006. Les transferts nets courants vont plus que doubler par rapport à leur niveau de 200511 (fig. 3). Particulièrement déficitaires à la fin des années 1990, tout comme en 2018, à la veille de la crise de 2019, ces transferts nets courants atteignent en 2007 un sommet historique pour l’époque de plus de 2,8 milliards de dollars. Ils continueront à afficher des excédents importants après 2011, avec l’afflux des aides destinées aux réfugiés syriens, pour n’emprunter une tendance baissière qu’à partir de 2015.
2011-2019 : une stagnation qui annonce l’effondrement
19La quatrième phase s’annonce dès le début de la guerre en Syrie en 2011, par une stagnation économique sans précédent. D’une croissance à deux chiffres à la fin des années 2000, le pays affichera à nouveau des taux de croissance proches de zéro dès 2011 (voir fig. 1 supra). Simultanément, le déficit courant se dégrade drastiquement, passant de -13,8 % du PIB en 2011 à -26 % du PIB en 2014. Comme nous l’avons vu plus haut, cette dégradation ne s’explique pas par la chute des transferts courants (par exemple les transferts sans contrepartie de la diaspora libanaise ou les aides internationales sans disposition de remboursement), qui restent quant à eux dans une tendance haussière jusqu’en 2015, année où ils représentaient 3,4 milliards de dollars (voir fig. 3 supra).
20Si le rôle des transferts de revenus secondaires (c’est-à-dire les transferts non liés à un travail économique, les envois sans contrepartie de la diaspora par exemple) est souvent cité comme une source importante de financement de l’économie libanaise, le rôle des revenus primaires a été jusqu’ici rarement souligné comme source de financement de l’économie libanaise d’après-guerre.
21C’est justement le rôle de ces revenus primaires qui nous intéressera pour la suite de l’analyse et, en particulier, les différences entre les envois sortants des travailleurs étrangers au Liban et les envois entrants des travailleurs libanais de l’étranger.
22Rappelons que le solde des revenus primaires, composante essentielle du solde courant, renvoie aux revenus des facteurs de production (travail et capital). Mesurant les envois entrants et sortants liés à la rémunération des facteurs de production, le solde des revenus primaires au Liban est principalement influencé par les revenus nets des salariés qui jouent un rôle déterminant, compte tenu de l’importance des travailleurs étrangers en pourcentage de la population active au Liban et de la forte tendance à la fuite des cerveaux des travailleurs libanais, comme nous le verrons dans le deuxième chapitre.
23Les excédents occasionnels des transferts de revenus primaires (surtout le différentiel des envois des travailleurs entrants et sortants) étaient indispensables dans le passé pour compenser les déficits du commerce extérieur, permettant à la BDL de reconstituer occasionnellement ses réserves de change. Autrement dit, pour supporter la hausse de la facture des importations et celle des salaires versés à l’étranger (notamment dans un contexte de dépendance accrue à la main-d’œuvre étrangère), un tel modèle de croissance avait besoin en permanence d’exporter de plus en plus de travailleurs libanais afin d’assurer une meilleure captation de leurs envois entrants. Or, fait important à souligner, à partir de 2009 le pays ne connaîtra plus jamais d’excédents au niveau du solde des revenus primaires de la balance des paiements.
24Si elle signale l’essoufflement du modèle de croissance d’après-guerre, la phase de stagnation entre 2011 et 2019 ne manque pas non plus de rappeler les limites de la première phase de croissance qui, dès 1997, appelaient déjà à une refonte du système productif. En toile de fond des quatre phases que nous venons de présenter, et par-delà les fortes fluctuations conjoncturelles haussières ou baissières, les sections suivantes tenteront de reconstruire le modèle de croissance d’après-guerre à partir de ses composantes déjà soulignées, en particulier le jumelage des politiques économiques qui produisent de manière récurrente les déficits doubles.
Les fondements conservateurs de la politique monétaire de la Banque du Liban
25La section précédente a retracé l’évolution de certains soldes macroéconomiques importants dont l’ampleur dépend, comme nous le montrerons, de l’imbrication des variables monétaires, budgétaires, et des transformations des résultats du marché du travail et de l’emploi. Elle a établi l’importance des soldes des revenus primaires et secondaires pour la reproduction du modèle de croissance d’après-guerre, et montré que les moments de crises aiguës correspondent à des périodes de déficits alarmants des soldes des revenus primaires (dès 2009) et secondaires (les périodes 1997-2003 et 2017-2019), pesant ainsi gravement sur les réserves de change de la BDL.
26Dans cette configuration, la politique monétaire est appelée à jouer un rôle central dans la régulation de ces soldes, assurant ainsi la captation des revenus de l’étranger et la reproduction des conditions de financement de l’économie nationale. La présente section détaillera tout d’abord les fondements conservateurs de la politique monétaire, dont les orientations néolibérales (qui seront analysées ici comme relevant d’une synthèse néoclassique-monétariste12) stipulent explicitement la dissociation entre les instruments monétaires et les résultats du marché du travail. Jumelée dans la période d’après-guerre avec des politiques budgétaires expansionnistes financées par la dette, la politique monétaire est confrontée à la contrainte de financement des déficits doubles.
Dissociation entre politiques monétaires et résultats du marché du travail
27La politique monétaire du Liban d’avant-guerre relevait déjà d’une orthodoxie néoclassique, autrement dit d’une orientation libérale des politiques économiques qui vise la limitation de la création monétaire. Ces orientations se voyaient dans l’attachement à une livre forte et à une inflation limitée, à contre-courant des recettes keynésiennes. En vogue à cette époque, ces dernières relient les ajustements monétaires à des cibles réelles de croissance ou de chômage, avec un « réglage fin » (fine-tuning) keynésien qui met les instruments de la politique monétaire au service des résultats du marché du travail. Or, d’inspiration néoclassique, les politiques monétaires du Liban d’avant-guerre se rattachent quant à elles à un principe de séparation entre le monétaire et le réel13 qui déconnecte donc la politique monétaire des cibles réelles liées à la production ou à l’emploi. Ces inspirations néoclassiques ont été longuement prêchées et défendues par Michel Chiha, chantre du libéralisme libanais de la première moitié du xxe siècle et l’un des principaux pères fondateurs de la Constitution libanaise de 1926 (Haykal, Hariri 2014). Farouche opposant au « réglage fin » keynésien du marché du travail par les interventions de l’État, Chiha considérait l’interventionnisme monétaire et budgétaire comme un excès d’étatisme qui menaçait l’intégrité de l’État, « une question de vie et de mort » selon ses termes (Chiha 1965, p. 66).
28Afin d’expliciter ces recettes conservatrices (d’inspiration classique ou néoclassique) en matière de monnaie, il est important de rappeler le schéma des politiques mixtes keynésiennes auquel elles s’opposent.
29Le policy-mix keynésien prônait des politiques monétaires dites accommodantes pour les politiques publiques (tant les politiques budgétaires et fiscales que les politiques de travail ou les politiques sociales). Il préconisait ainsi une politique monétaire qui serait mise au service des résultats du marché du travail, à travers un réglage fin via des politiques discrétionnaires reliant les variables monétaires et budgétaires au niveau de la production. Autrement dit, l’État et sa banque centrale soutenaient l’expansion monétaire et budgétaire dans le but de relancer la croissance et de lutter contre le chômage. Ce réglage fin présuppose donc que les banques centrales soutiennent l’expansion budgétaire en injectant des liquidités, tout en limitant la hausse des taux d’intérêt, afin que les orientations générales des politiques publiques ne pénalisent pas le niveau des investissements privés ni les résultats du marché du travail. Certes, le prix à payer à moyen terme serait l’alimentation de l’inflation, mais cette dernière était considérée comme un mal nécessaire ou, tout au moins, la composante d’un arbitrage possible entre inflation et chômage.
30À des degrés différents, ces recettes étaient pratiquées par un grand nombre de banques centrales à travers le monde dans la période des Trente Glorieuses, faisant même dire à Richard Nixon, après Milton Friedman, « nous sommes désormais tous keynésiens14 ». Chef de file de l’École monétariste, et l’une des figures les plus influentes du courant néolibéral, Friedman opérait pourtant à cette époque une contre-révolution (qui n’était pas seulement théorique) pour destituer les enseignements keynésiens et réinstituer l’orthodoxie monétaire comme unique modèle de gouvernance des banques centrales (Harvey 2005). De ce point de vue, on pourrait conclure que l’attachement historique du Liban à des politiques monétaires conservatrices et orthodoxes d’inspiration néoclassique, tout au long des années 1950-1970, précède, en théorie et en pratique, les enseignements néolibéraux de Friedman et de l’École de Chicago qui ne seront en vogue qu’à partir des années 1970. Friedman préconisera des politiques dites monétaristes qui renforcent le dogme néolibéral de la dissociation entre la politique monétaire et les résultats du marché du travail. Selon les monétaristes, une politique monétaire qui ne serait pas autonome, et qui ne serait donc pas indépendante des cibles réelles de croissance ou de chômage, ne peut que déstabiliser la production et l’emploi, en alimentant des spirales inflationnistes. Le retour à la rigueur monétaire est ainsi considéré par Friedman comme l’unique rempart contre les effets déstabilisants des revendications salariales des mouvements syndicaux. Ces recettes dites monétaristes (ou « à la Friedman »), qui trouveront leurs échos dans les réformes thatchériennes et reaganiennes dans les années 1980, radicalisent donc les inspirations conservatrices des néoclassiques en préconisant de substituer au pouvoir discrétionnaire de l’État dans les négociations tripartites une politique monétaire gouvernée par la « règle ».
31Inspirées par le libéralisme de Chiha et son aversion à l’égard du schéma keynésien, les politiques monétaires du Liban d’avant-guerre s’apparentent donc à un monétarisme à la Friedman, avant la lettre. Dans les premiers temps de l’indépendance, Chiha concevait déjà l’autonomie de la politique monétaire comme une question de souveraineté nationale, et préconisait dans ce sens de rompre avec l’ancrage de la livre sur le franc français (la France continuant à garantir la convertibilité des changes jusqu’en 1946).
32Cette rupture signifiait pour le Liban un retour à l’étalon-or, à contre-courant du système monétaire international en vigueur – le système de Bretton Woods de 1944 – qui adoptait l’ancrage par rapport au dollar. En 1947, le Liban adhère au Fonds monétaire international (FMI), lui-même né de Bretton Woods, tout en maintenant son rattachement à l’étalon-or. Ce dernier signifie que la politique monétaire a les pieds et les poings liés face aux autres objectifs des politiques publiques, y compris les politiques sociales ou les politiques du travail, puisqu’elle s’oriente vers un objectif principal, celui d’éponger les liquidités afin de constituer des réserves d’or en évitant notamment les déséquilibres externes. Dans l’accord du 24 janvier 1948 avec la France, qui donnait naissance à la livre libanaise en rompant les liens avec le franc français et la livre syrienne, la politique monétaire au Liban se fixait comme objectif principal de contrôler l’accroissement de la masse monétaire en épongeant les liquidités sur les marchés, afin de lutter contre l’inflation15.
33Comme le formule explicitement Chiha, la lutte contre l’inflation serait un objectif commun pour les entreprises et pour les travailleurs, afin de préserver la valeur des profits et des salaires, ou du moins de « ne pas supprimer les profits pour ne pas supprimer le travail » (Chiha 1965, p. 36). Par conséquent, les politiques monétaires du Liban d’avant-guerre ne concevaient pas d’arbitrage possible entre l’inflation et le chômage, mais s’orientaient principalement vers une autonomisation croissante de la sphère monétaire et financière, en reliant l’ensemble des instruments des politiques monétaires et financières à un objectif ultime : la préservation de la valeur de la monnaie.
34Très tôt, l’autonomie des sphères monétaires et financières a été mise au service d’une dynamique d’accumulation du capital, dont le moteur était la captation des capitaux étrangers, via un cadre institutionnel qui lui assurait, par des législations favorables, les conditions de sa reproduction : le secret bancaire, le libre mouvement des capitaux, une déréglementation accélérée de la sphère économique et financière et une flexibilité croissante du marché du travail et de l’emploi. Dès 1948, suivant l’accord franco-libanais du 24 janvier, le Liban autorisait les transactions en devises étrangères et assouplissait formellement la plupart des contrôles de change : la livre libanaise est née librement convertible. En 1950, le Liban quitte son union douanière avec la Syrie et adopte une politique de « livre forte » fondée sur l’accumulation d’impressionnantes réserves d’or. L’or devient le symbole de l’indépendance d’un État dont la montée en puissance se mesure à l’aune de la réussite de sa politique monétaire. Le 3 septembre 1956, une loi sur le secret bancaire est adoptée pour faciliter la montée de Beyrouth en tant que centre financier du Moyen-Orient, absorbant d’importantes entrées de devises étrangères. La loi du 20 juin 1961 officialise les privilèges du secteur bancaire en supprimant tout contrôle fiscal sur les comptes bancaires.
35Ces orientations de la politique monétaire ont été consacrées par le Code de la monnaie et du crédit (CMC), promulgué par le décret 13513 du 1er août 1963. L’ancrage par rapport à l’or sera aux fondements du CMC de 1963, à son article 2, et l’ancrage au dollar est accepté comme mesure provisoire, en attendant de fixer la parité avec l’or (article 229). Avec l’ancrage à l’or, le CMC non seulement inscrit le Liban en défaut par rapport au système de Bretton Woods, une décennie avant sa chute, mais, en outre, il instaure le principe d’autonomie de la banque centrale, cher à Friedman, en tant que règle de droit.
Indépendance des politiques monétaires ou incohérence des politiques publiques ?
36Si la politique monétaire est dissociée de l’économie réelle et des résultats du marché du travail, c’est qu’elle ne poursuit que des objectifs purement monétaires et financiers, comme le stipule l’article 70 du Code de la monnaie et du crédit en définissant une seule mission pour la Banque du Liban, qui n’est autre que la stabilité de la monnaie. Amendé par le décret 6102 du 5 octobre 1973, l’article 70 précise que cette mission se scinde en quatre composantes : la préservation de la valeur de la monnaie, la préservation de la stabilité économique (c’est-à-dire la stabilité des prix), la préservation de la santé du système bancaire et le développement des marchés monétaires et financiers.
37Dans l’économie d’après-guerre, le monétarisme de la BDL de Riad Salameh se prolonge par un principe d’indépendance de la banque centrale dont l’objectif ultime n’est autre que la lutte contre l’inflation. Ce faisant, la banque centrale renonce définitivement à tout arbitrage possible entre inflation et chômage. Dans la période d’après-guerre, l’autonomisation de la sphère monétaire et financière a été accentuée par la posture d’indépendance de la banque centrale défendue explicitement par la BDL de Riad Salameh. Cette dernière se traduisait en pratique par une fluidité extrême de la gestion des politiques monétaires, via les « circulaires » auto-légiférées de la BDL, qui contrastait avec les lourdeurs et les blocages récurrents au niveau des finances publiques et des politiques budgétaires16. Or, durant toute la période de gouvernance de Riad Salameh, la fluidité de la gestion de la politique monétaire via les circulaires auto-légiférées de la BDL constituait une violation du Code de la monnaie et du crédit qui stipule un contrôle du ministère des Finances sur les décisions de la BDL (cf. articles 41 à 44).
38Le principe d’indépendance de la banque centrale dans l’économie libanaise d’après-guerre se comprend selon les principes conservateurs de ce qu’il est convenu d’appeler « une synthèse néoclassique-monétariste », renvoyant à un mélange de préceptes néoclassiques et monétaristes, et plus particulièrement à trois dogmes.
- La lutte contre l’inflation est l’objectif premier et ultime de la politique monétaire. L’inflation est jugée comme étant intrinsèquement mauvaise, et les mesures visant à la contrôler sont ainsi érigées en objectif premier, voire unique, de la politique monétaire. Cela se traduit par des mesures de stabilisation de la valeur interne et externe de la monnaie (respectivement le pouvoir d’achat et le taux de change). Au Liban, cet objectif de stabilisation de la valeur de la monnaie est atteint principalement par un attachement à un ancrage nominal fort face au dollar américain.
- La politique monétaire poursuit principalement des objectifs monétaires et financiers et non des cibles d’économie réelle (production, chômage, croissance, etc.). Elle reste en tant que telle indépendante des politiques budgétaires, fiscales ou commerciales. Par exemple, la politique monétaire préserve la stabilité du système bancaire et financier, mais n’intervient pas directement sur les mécanismes d’allocation de l’épargne vers l’investissement.
- Des deux premiers principes découle un troisième : il n’existe pas d’effets de substitution entre inflation et chômage. Puisque l’accroissement de la masse monétaire ne peut avoir qu’un effet déstabilisant et déstructurant sur le marché du travail et de l’emploi, les décideurs publics n’ont pas à choisir entre une cible de lutte contre l’inflation et une cible de lutte contre le chômage car il n’y a pas d’arbitrage possible (ou nécessaire) entre les deux.
39Ainsi, la politique monétaire de la BDL de Riad Salameh restait fidèle dans ses principes aux inspirations néoclassiques de la période d’avant-guerre. Au moins théoriquement, elle se contentait de poursuivre un objectif final qui n’était autre que la stabilité de la monnaie, et tous les objectifs intermédiaires (notamment le taux d’intérêt et le taux de change) s’emboîtaient dans la poursuite de cet objectif ultime.
40Néanmoins, le principe d’indépendance de la banque centrale ne signifie pas pour autant que la politique monétaire n’a aucune incidence effective sur les résultats du marché du travail. De même, l’autonomie de la politique monétaire ne veut pas dire qu’elle pourrait s’émanciper de toute exigence de cohérence avec les autres orientations des politiques publiques. En rompant avec une tradition de rigueur budgétaire attachée à l’équilibre des finances de l’État, l’économie d’après-guerre mettait à rude épreuve le principe d’indépendance de la banque centrale et celui de l’autonomie des sphères monétaires et financières. Accompagnant une expansion sans précédent des déficits publics, la politique monétaire de Riad Salameh était désormais devenue la principale source de financement de l’économie libanaise et de son modèle de croissance tiré par la hausse vertigineuse de la demande intérieure (celle du secteur public comme celle du secteur privé, ainsi que nous le verrons plus loin).
41Autrement dit, la politique monétaire n’était indépendante qu’en théorie, puisqu’elle était désormais soumise à une expansion budgétaire financée par un endettement public vertigineux, la plaçant dans un rapport de dépendance de facto avec les autres politiques publiques, ce qui conduisait à un problème d’incohérence fondamental entre les différentes options de politiques économiques d’après-guerre, comme l’ont déjà montré plusieurs analyses économiques17.
42Cette incohérence dans le jumelage des politiques économiques est bien étudiée par la théorie économique depuis Th. Sargent et N. Wallace (1981), qui ont montré comment une application naïve des dogmes conservateurs des politiques monétaristes (à la Friedman) pourrait conduire à ce qu’ils appellent une « arithmétique monétariste déplaisante », signifiant par là que la rigueur monétaire dans un contexte de gonflement de l’endettement public risque de conduire à des effets contre-productifs, alimentant l’inflation (au lieu de la combattre) tout en pénalisant le niveau de production, et aboutissant à une dette souveraine insoutenable. En faisant défaut sur sa dette en devises étrangères en mars 2020, le Liban peut être considéré comme l’illustration parfaite d’une arithmétique monétariste « encore plus déplaisante » que celle anticipée par la littérature théorique, qui prévoyait que la BDL serait tôt ou tard incapable de défendre la parité entre la livre libanaise et le dollar américain (Desquilbet 2007).
43Cette incohérence se résume par une autonomisation croissante des sphères monétaires et financières et par un besoin de financement croissant des secteurs public et privé. À la différence des orientations politiques d’avant-guerre, les besoins de financement du secteur public et l’insuffisance de l’épargne privée pèsent désormais sur les objectifs de la politique monétaire, l’empêchant de poursuivre harmonieusement son objectif final de contrôle de la valeur de la monnaie et de lutte contre l’inflation. En effet, l’accroissement des déficits publics impose à la banque centrale la contrainte du placement des titres de la dette publique, mettant ainsi la politique monétaire de la BDL « sous domination budgétaire18 » et soulignant « l’incompatibilité fondamentale qui existe entre les deux nécessités que tente de concilier la Banque du Liban, financer la dette publique et maintenir le taux de change » (Desquilbet 2007, p. 165).
44Il importe de souligner ici que ce n’est pas tant la dynamique de l’endettement public qui importe pour notre analyse que son lien avec la politique monétaire, ou plus exactement le problème d’incohérence entre la politique monétaire et les autres objectifs des politiques économiques, au premier rang desquelles nous nous intéresserons aux politiques du travail. Dans cette perspective, le problème d’incohérence entre les politiques économiques prend ses racines dans un laxisme budgétaire qui s’annonçait dès le début des années 1990 par une généralisation des cadeaux fiscaux pour les plus riches (en matière d’impôts sur le revenu ou sur les bénéfices, notamment dans les tranches les plus élevées) et des régulations monétaires et financières qui favorisaient les revenus de la propriété et les revenus financiers aux dépens des revenus du travail19.
45En effet, dès le début des années 1990, le pays se dote d’une fiscalité directe ultralégère, inspirée des enseignements ultralibéraux des « théoriciens de l’offre20 ». Ainsi, en 1993, l’année où Riad Salameh prend les rênes de la BDL, les taux marginaux d’imposition les plus élevés sont réduits à 10 % (avant d’être légèrement augmentés par la suite en restant toujours dans la fourchette des taux d’imposition les plus faibles du monde). Simultanément, les plus-values provenant d’activités financières ou de propriétés bâties et les intérêts retenus sur les dépôts bancaires ou les bons du Trésor sont totalement exonérés de toute taxe21.
46En première conséquence, la politique monétaire pénalise tout d’abord l’investissement privé (agents à besoin de financement) au profit des agents financiers prêteurs impliqués dans les mécanismes de gonflement de la dette souveraine. En effet, un tel jumelage des politiques économiques se traduit automatiquement par la hausse des taux d’intérêt, la politique monétaire restrictive limitant par définition l’accroissement de la masse monétaire. En moyenne, le taux d’intérêt réel sur les emprunts bancaires en livre est passé de 13,57 % en 1997 à 14,57 % en 1998 et 16,74 % en 1999 (Maroun 2000). Ce contexte de hausse des taux d’intérêt dès le début des années 1990 a pénalisé doublement les investissements productifs, puisque d’une part le coût des projets d’investissement (l’endettement privé) est rendu plus cher, d’autre part les fonds prêtables sont détournés du privé vers le public, sous l’impulsion des bons du Trésor généreusement rémunérés et prétendument réputés sans risque. Dans un contexte de taux d’intérêt élevés, le gonflement rapide de la dette souveraine assurait ainsi des rendements élevés aux banques qui prêtaient à l’État ou à la BDL, et aux agents financiers engagés dans l’achat de bons du Trésor, aux dépens des agents productifs non financiers du secteur privé (travailleurs et investisseurs).
47La contraction de l’investissement privé n’était pas contrecarrée par une quelconque hausse de l’investissement public, comme le montre la faible part des dépenses productives dans les budgets des différents gouvernements22. Ainsi, l’accroissement du service de la dette23 ne finançait pas des projets d’investissement publics susceptibles de générer à l’avenir une hausse des revenus de l’État ou une éventuelle baisse de ses dépenses. Comme le montre l’exemple du gonflement vertigineux des déficits d’EDL, les déficits publics appelaient en permanence à de nouveaux endettements publics par un effet boule de neige, puisque les déficits budgétaires et publics servaient principalement à financer des dépenses de fonctionnement (notamment les salaires et charges de personnel). Ainsi, ce jumelage des politiques économiques alimentait une économie de rentes publiques organisée selon des principes d’embauche clientélaires dans l’ensemble du secteur public. Même au sein de l’emploi public, la principale variable d’ajustement en vue de la rationalisation des coûts de l’État a été le recours croissant et massif à des travailleurs journaliers et des travailleurs migrants, en lieu et place des titulaires, à travers de multiples schémas impliquant le recours à des agences de recrutement et l’externalisation des activités, sur lesquels nous reviendrons plus longuement dans la seconde partie de l’ouvrage.
48De son côté, le dynamisme du secteur privé était principalement stimulé par des propensions marginales à importer élevées (c’est-à-dire la variation des importations par suite d’une variation du revenu national). Comme nous l’avons montré plus haut, entre 1993 et 1998, la BDL de Riad Salameh et le gouvernement de Rafic Hariri (Premier ministre et ministre des Finances de l’époque) ont œuvré pour l’appréciation de la livre libanaise, ce qui rendait relativement moins chers les produits étrangers, et remplissait ainsi la fonction d’une subvention monétaire aux produits importés.
49Tout en rendant les produits domestiques moins compétitifs face aux produits importés, la surévaluation de la livre diminuait relativement le coût des travailleurs étrangers, d’abord les travailleurs syriens massivement employés dans les efforts de reconstruction d’après-guerre et, ensuite, les travailleurs migrants non arabes. Ainsi, l’orthodoxie monétaire dans un contexte de gonflement du déficit public conduisait à un accroissement vertigineux du déficit courant de la balance des paiements (voir fig. 2 supra). Ce dernier prend notamment une tournure contracyclique, avec un creusement des déficits en période de croissance, la hausse du revenu national alimentant simultanément la consommation des produits étrangers et l’importation des travailleurs étrangers.
50Enfin, une rétrospective rapide des politiques commerciales d’après-guerre montre également les effets destructeurs de ce jumelage des politiques économiques sur la production domestique et sur le solde commercial du pays. Alors que les politiques de change sont généralement conçues comme des composantes essentielles des politiques commerciales, ces dernières se sont limitées au Liban presque exclusivement à assurer la libéralisation commerciale d’une petite économie ouverte déjà trop déficitaire dans ses relations commerciales avec l’étranger. Ainsi, le Liban d’après-guerre a signé au total 12 accords commerciaux bilatéraux et deux accords multilatéraux (un accord avec l’Union européenne et le GAFTA avec la Ligue arabe) dans un contexte de compétition défavorable24 et de détérioration accélérée des déficits commerciaux, face à un marché mondial de plus en plus exigeant et protectionniste via les normes sanitaires et les standards de qualité. Dans ce même contexte, la baisse des droits de douane a exacerbé la concurrence des produits importés et la détérioration des termes de l’échange. En leur substituant la loi sur la TVA en 2002, l’État libanais laisse voir que ses politiques commerciales sont uniquement pensées comme une composante de la politique fiscale, source de revenus pour les finances de l’État, et non comme des stratégies de soutien aux secteurs productifs.
51Ainsi, le jumelage incohérent des politiques économiques (c’est-à-dire la mise sous domination budgétaire de la politique monétaire) accentue la détérioration du solde courant de la balance des paiements, par suite de la détérioration du solde budgétaire. La persistance des déficits doubles, trait marquant du modèle de croissance d’après-guerre, signifiait que l’économie libanaise se finançait à l’étranger pour compenser l’insuffisance de son épargne nationale.
52C’est à partir d’un tel jumelage des politiques économiques que la section suivante propose d’analyser le modèle de croissance libanais comme un modèle de déficits macroéconomiques récurrents, marqués par une faiblesse de l’épargne nationale et de ses mécanismes d’allocation vers l’investissement, et par un financement de l’économie nationale qui se fait par la captation de l’épargne du reste du monde. Ainsi, en se satisfaisant d’une croissance tirée par la demande intérieure, notamment la consommation de produits importés, et par l’importation massive de travailleurs étrangers à bas prix, les secteurs privé et public agissaient de concert comme des consommateurs de premier et de dernier ressort vis-à-vis du reste du monde.
Les engrenages de l’effondrement productif d’après-guerre
53La première section a montré que les déficits budgétaires croissants s’accompagnaient d’une dégradation des déficits courants de la balance des paiements (les déficits doubles ou jumeaux). S’il faut résumer les politiques conjoncturelles d’après-guerre telles que nous les avons exposées dans la précédente section, on pourrait les ramener à un policy-mix marqué par une expansion budgétaire financée par la dette et une rigueur monétaire d’inspiration monétariste. La présente section montre que ce jumelage des politiques économiques, avec les déficits doubles récurrents qu’il génère, signale in fine un mécanisme de dégradation du niveau de l’épargne nationale, conduisant à deux effets d’éviction, interne et externe, dont l’impact sectoriel sera retracé dans le deuxième chapitre.
54D’un point de vue purement comptable, il existe une identité (et pas seulement une simple égalité) entre le solde courant et l’épargne nationale. Autrement dit, les variations du solde courant de la balance des paiements donnent une mesure de la variation du niveau de l’épargne nationale25. Par exemple, une hausse du déficit courant de X % du PIB signifie une baisse de X % de l’épargne nationale, qui est la somme de l’épargne de l’État (reflétée par son solde budgétaire généralement déficitaire, autrement dit la désépargne publique) et de celle du secteur privé (reflétée par le besoin de financement du secteur privé, c’est-à-dire la différence entre l’épargne des ménages et les investissements privés).
55D’un pays épargnant dans la période d’avant-guerre, le Liban d’après-guerre est devenu un pays affichant constamment une épargne nationale négative, souffrant du problème récurrent de ses déficits doubles. Or, un pays qui affiche une épargne nationale (privée et publique) négative est un pays qui emprunte une épargne au reste du monde pour financer ses opérations courantes.
56C’est face à cette contrainte que la politique monétaire tentait de combler les besoins de financement de l’économie nationale. Autrement dit, la politique de hausse des taux d’intérêt ne découle pas uniquement de la volonté de capture des rentes publiques par les élites mais s’inscrit aussi dans une contrainte structurelle liée à la financiarisation d’une croissance tirée par la consommation aux dépens de la production26. La politique de taux d’intérêt de la BDL offrait une rémunération généreuse sur les dépôts en dollars, et une rémunération deux fois plus importante pour les dépôts en livres libanaises27. Ainsi, elle augmentait l’attractivité des transferts de revenus en provenance de l’extérieur, notamment les transferts sans contrepartie de la diaspora libanaise, tout en alimentant un processus systémique d’éviction des investissements productifs au niveau de l’économie domestique.
57Les mécanismes d’éviction du travail productif et des investissements productifs se scindent ainsi en deux types : une éviction interne et une éviction externe.
L’éviction interne : des politiques qui chassent l’investissement productif
58L’effet d’éviction interne renvoie généralement à des processus internes de financement qui, sur les marchés des capitaux, finissent par chasser (crowding out) les projets d’investissement rentables et productifs, par suite de la hausse des taux d’intérêt. Les politiques de taux d’intérêt élevés chassent une grande partie des investissements par le durcissement des conditions de financement des projets productifs, et parce que les placements deviennent relativement plus rentables sur les marchés des fonds prêtables.
59Ainsi, les incohérences des politiques économiques introduisent des distorsions importantes au niveau des mécanismes d’allocation de l’épargne privée vers l’investissement privé. Ces derniers pénalisent les projets d’investissement par un accroissement du coût de l’emprunt, en évinçant notamment les projets les moins rentables et ceux dont les taux de rendement internes seraient inférieurs aux taux d’intérêt bancaires, surtout dans un contexte de totale dépendance des investisseurs libanais à l’égard des banques, en raison de la quasi-absence de financement direct via les marchés28.
60Ces tendances qui se dessinent dès le début des années 1990 continueront à peser sur le financement des projets productifs jusqu’à la veille de la crise de 2019. Dès le début des années 1990, les industries traditionnelles et émergentes semblent avoir subi de plein fouet ces politiques de financement, quand les taux d’intérêt sur les prêts subventionnés (pouvant atteindre 6 %) restaient extrêmement prohibitifs, la politique monétaire pénalisant ainsi les investissements privés dans l’agriculture, l’agroalimentaire et les sous-secteurs de fabrication de produits manufacturés29.
61En effet, les prêts subventionnés par la BDL, ne dépassant pas 500 millions de dollars, constituaient les principales sources de financement des secteurs primaires et secondaires30, avec subsidiairement les petits financements du programme Kafalat. Or, par leur poids marginal dans les mécanismes d’allocation de l’épargne, ces mesures n’ont joué qu’un rôle résiduel dans le financement de l’économie réelle. Pour preuve, les prêts alloués par Kafalat se sont effondrés à partir de la stagnation de l’activité économique en 2017, ne dépassant pas 6 millions de dollars en 2019 et ne représentant pas plus de 6 % du niveau de financement que le programme accordait en 2015 ou en 201631 (tableau 1).
Tableau 1 – Les prêts semestriels du programme Kafalat, 2017-2019
| Période | Montant des prêts (LBP) | Nombre de projets |
| 1er semestre 2017 | 57 389 860 500 | 310 |
| 2e semestre 2017 | 43 384 063 245 | 234 |
| 1er semestre 2018 | 43 397 971 388 | 223 |
| 2e semestre 2018 | 18 189 933 000 | 90 |
| 1er semestre 2019 | 6 485 706 698 | 36 |
| 2e semestre 2019 | 2 174 568 750 | 15 |
Kafalat, Loans Statistics, 2020.
62Les mécanismes d’éviction interne des projets productifs dans le secteur privé viennent s’ajouter à un processus graduel d’effondrement de l’investissement public. Le modèle de croissance libanais est ainsi tiré par la consommation et non par la production, autrement dit par la consommation finale des ménages et des administrations publiques, aux dépens des processus de production et de formation du capital. Or, un tel modèle de croissance tiré par la consommation n’est viable que si l’insuffisance de l’épargne nationale est compensée par l’emprunt de l’épargne du reste du monde. C’est dans ce sens qu’interviennent les mécanismes d’éviction externes.
L’éviction externe : la captation de l’épargne du reste du monde
63L’effet d’éviction externe se définit comme la captation des capitaux étrangers par une politique de taux d’intérêt élevés qui vient financer les déficits du solde courant de la balance des paiements en pompant l’épargne du reste du monde. Ainsi, l’insuffisance de l’épargne nationale (privée et publique) au Liban et les effets d’éviction externe montrent la dépendance structurelle de l’économie nationale à l’égard des mécanismes de captation des transferts depuis l’étranger. Comme nous l’avons déjà évoqué à la fin de la première section, aux côtés des transferts internationaux sans contrepartie, une attention particulière devrait être accordée au rôle joué par les transferts liés aux revenus du travail, déterminés par la substitution entre travailleurs libanais et non libanais.
64En effet, parmi les multiples mécanismes de captation des transferts de revenus de l’étranger, les écarts entre les envois entrants et sortants de fonds des travailleurs et rémunérations des salariés32 jouaient un rôle déterminant pour assurer à l’économie libanaise des moyens de financement supplémentaires pour sa croissance économique. Fait rarement remarqué, le différentiel de rémunération entre Libanais travaillant à l’étranger et migrants internationaux travaillant au Liban a été jusqu’à la veille de la crise une source importante de financement de l’économie libanaise. Les envois entrants ont pu dépasser 7 milliards de dollars par an, comme le montre la période de croissance de 2007-2010 (fig. 4).
Fig. 4 – Écarts entre envois entrants et sortants de fonds des travailleurs et rémunérations des salariés

World Bank Open Data.
65Les années de forte croissance entre 2007 et 2010 méritent qu’on s’y arrête car elles illustrent de manière exemplaire comment la détérioration vertigineuse des soldes commerciaux du pays est compensée par la substitution entre les travailleurs libanais et migrants. Celle-ci assure à l’économie libanaise des sources additionnelles de financement, le Liban exportant une main-d’œuvre qualifiée hautement rémunérée en lui substituant une force de travail importée et faiblement rémunérée, soumise au système de parrainage connu sous le nom de « kafâla ». L’affluence massive des travailleurs étrangers dès le début des années 1990 est autorisée par la mise en place de cette nouvelle pratique d’encadrement de la main-d’œuvre étrangère : la kafâla, ou tutelle, lie l’employé de nationalité étrangère à un tuteur ou sponsor libanais. Elle sera traitée plus en détail dans la deuxième partie33.
66Entre 2007 et 2010, le déficit commercial du pays semble doubler, passant de -5 milliards en 2007 à presque -10 milliards de dollars en 2010 (fig. 5). De même, le solde courant du pays se détériore drastiquement dans cette même période de croissance, passant de -5,1 % du PIB en 2006 à presque -20 % du PIB en 2010 (vois fig. 3 supra). Une telle détérioration de l’épargne nationale a été compensée par la hausse des transferts de revenus depuis le reste du monde, notamment par la plus importante augmentation des fonds entrants des revenus du travail : les envois des travailleurs de l’étranger atteignaient leur sommet historique en 2009, assurant à l’économie libanaise des moyens de financement record de plus de 7,5 milliards de dollars (fig. 4).
Fig. 5 – Solde net des biens et services en milliards de dollars courants

World Bank Open Data.
67Ainsi, la demande de travail depuis les années 1990 a été principalement satisfaite par la mise à disposition d’une main-d’œuvre étrangère, le Liban accueillant dès le début de cette décennie une importante population de réfugiés irakiens puis de migrants économiques en provenance de l’Afrique de l’Est et de l’Asie du Sud, principalement des travailleuses domestiques et des personnels de nettoyage (Longuenesse 2015). Le stock de migrants internationaux atteint ainsi quelque 600 000 personnes en 1995, représentant environ 20 % de la population totale, bien avant la crise des réfugiés syriens (tableau 2).
Tableau 2 – Stock de migrants internationaux au Liban, incluant les réfugiés
| Année | En nombre | En % de la population résidente |
| 1995 | 608 303 | 20,10 % |
| 2000 | 692 913 | 21,40 % |
| 2005 | 756 784 | 18,98 % |
| 2010 | 820 655 | 18,92 % |
| 2015 | 1 997 776 | 34,15 % |
World Bank Open Data, 2021.
68Cette tendance se maintient tout au long de la période de fortes fluctuations macroéconomiques des années 2000 et jusqu’à la veille de la guerre syrienne en 2011. Ainsi, le stock de migrants internationaux (incluant les réfugiés) constituait 21,4 % de la population totale en 2000 (soit quelque 40 % de la population active). Selon les données de 2010, à la veille de l’afflux des réfugiés syriens, ce stock de migrants internationaux représentait toujours environ 18,9 % de la population totale (voir tableau 2).
69Durant la période de forte croissance entre 2007 et 2009, l’augmentation de la demande de travail a été principalement satisfaite par la hausse de l’emploi des travailleurs étrangers à bas coût, d’abord les travailleurs syriens puis les travailleurs et travailleuses d’Éthiopie et du Bangladesh. Avec les besoins de la reconstruction, après la guerre de 2006, et le boom immobilier qui en a résulté, les travailleurs syriens ont joué un rôle majeur dans le secteur de la construction, exclu du Code du travail à son article 7 et historiquement réservé aux travailleurs arabes. Toutefois, dans cette même période, un grand nombre de travailleurs étrangers (surtout originaires des Philippines) avait quitté le pays durant la guerre de 2006, et l’émigration des Libanais s’est accentuée à son tour, un grand nombre de familles libanaises ayant définitivement quitté le pays. Comme le montre le tableau 2, le stock des migrants internationaux en pourcentage de la population totale reste le même entre 2005 et 2010, puisque cette période coïncide avec l’entrée massive de nouveaux travailleurs étrangers en provenance d’Éthiopie et de la Corne de l’Afrique, d’Asie du Sud-Est et surtout du Bangladesh. Désormais, ce seront l’Éthiopie suivie par le Bangladesh qui seront les principales sources de main-d’œuvre étrangère de l’économie libanaise (hormis les réfugiés) jusqu’à la crise de 2019. À elle seule, la substitution des travailleurs éthiopiens et bangladais aux travailleurs philippins s’est accompagnée d’une réduction supplémentaire des coûts du travail pour les employeurs libanais de quelque 50 %, avec notamment une détérioration des conditions de travail des nouveaux entrants, moins protégés par les accords bilatéraux entre le Liban et leurs pays.
70L’économie globalisée du travail a ainsi joué un rôle crucial pour stabiliser les conditions de financement de l’économie libanaise, et cet effet a contribué à résorber les déficits financiers jusqu’à la veille de la crise. La figure 4 montre que la chute drastique entre 2015 et 2018 de l’écart entre les envois entrants et sortants des fonds des travailleurs a privé l’économie nationale de l’une de ses plus importantes sources de financement.
Déterminants structurels et effets conjoncturels de la crise financière de 2019
71En étudiant le jumelage des politiques économiques du Liban d’après-guerre à l’aune de la crise de son modèle productif, les sections précédentes ont montré que l’incohérence du policy-mix (la domination budgétaire de la politique monétaire) sacrifiait les résultats du marché du travail au profit de la préservation coûte que coûte de la valeur de la monnaie34.
72En se satisfaisant d’une croissance tirée par la demande interne des produits étrangers et par l’importation massive de travailleurs étrangers à bas prix, les secteurs privé et public agissaient de concert comme des consommateurs de premier et de dernier ressort vis-à-vis du reste du monde : sur le marché des biens et des services, la croissance est tirée principalement par la demande interne de produits importés (la consommation finale des ménages et des administrations publiques) ; sur le marché de l’emploi, une force de travail importée au moindre coût et subventionnée par la surévaluation de la livre assurait à l’économie libanaise ses besoins en main-d’œuvre peu ou non qualifiée, parallèlement à une raréfaction de l’offre d’emploi pour les diplômés libanais. Ces mécanismes permettaient à l’économie libanaise de financer ses déficits macroéconomiques, tant qu’elle était capable d’attirer une épargne suffisante du reste du monde. Dans ce schéma, le différentiel entre les envois entrants et sortants des travailleurs jouait un rôle important dans les mécanismes de financement d’une croissance tirée par la double éviction (interne et externe) du travail productif.
73À la veille de l’effondrement financier de 2019, les déficits macroéconomiques s’aggravaient drastiquement, avec notamment un déficit courant de plus de 23 % en 2017, année où les envois entrants des travailleurs libanais à l’étranger connaissent une chute drastique et tombent à leur niveau de 2003 (voir fig. 4 supra). Au même moment, les transferts nets courants (sans contrepartie) se détériorent également, atteignant en 2018 un solde négatif.
74L’assèchement de ces deux moyens de financement de l’économie libanaise n’est pas un fait nouveau, puisqu’il rappelle tous les éléments de la crise de 1998-1999, notamment une nouvelle tentative de recherche de financements internationaux pour sauver, comme par le passé, ce modèle en crise. L’organisation d’une nouvelle conférence des pays donateurs s’est donc imposée pour tenter d’assurer les moyens de financement externes qui venaient à manquer, dès lors que la politique monétaire n’arrivait plus à combler les insuffisances de l’épargne nationale. Tenue en avril 2018, la « Conférence économique pour le développement du Liban par les réformes avec les entreprises », dite Conférence CEDRE ou encore Paris 4, promettait à l’État libanais une aide internationale de 11 milliards de dollars (9,3 milliards d’euros) si le pays engageait une véritable réforme de ses institutions politiques. Ces aides conditionnelles, tout comme les réformes, resteront lettre morte. La BDL devait donc compter uniquement sur ses maigres réserves de change pour financer le déficit courant. Comme anticipé par les analyses de Sargent et Wallace (1981), l’application dogmatique des principes monétaristes s’est révélée dans le cas du Liban à la fois contre-productive pour la production et le marché du travail et déstabilisante pour la sphère monétaire et financière, puisque la banque centrale a été finalement amenée à abandonner l’unique objectif qu’elle s’était imposé : la stabilisation de la valeur de la monnaie.
L’arithmétique monétariste « déplaisante » de la Banque du Liban et ses ingénieries financières
75En janvier 2019, l’économie libanaise entrait dans sa troisième année consécutive de stagnation, avec une croissance proche de zéro en 2017 et 2018 (voir fig. 1 supra). Dans ce contexte, la BDL a maintenu de manière inébranlable les principes de dissociation entre le monétaire et le réel, et surtout une politique monétaire aveugle aux questions d’emploi et de travail. Jusqu’à la veille de la crise économique de 2019, ses politiques monétaires ont été rarement questionnées. Certes, quelques voix contestataires s’élevaient pour en souligner les limites ou les incohérences mais ne réussissaient pas à se faire entendre35. Les rares voix qui tentaient de sonner l’alarme étaient contrées par une politique de communication agressive de la part de l’État et de sa banque centrale, considérées comme des attaques malintentionnées contre le pouvoir et menacées de sanction pour atteinte à la « souveraineté de l’État et de sa monnaie nationale36 ».
76Pourtant, le contexte de stagnation de la croissance et l’insoutenabilité des déficits doubles aggravaient les contraintes, déjà pressantes, de la mise sous domination budgétaire de la politique monétaire. L’insolvabilité de l’État obligeait notamment la banque centrale à renforcer les moyens de financement de l’économie en recourant à une couverture des déficits publics auprès des banques commerciales, d’abord en augmentant les taux de réserves obligatoires37, ensuite en lançant les ingénieries financières de 2016, souvent citées comme cause principale de l’effondrement financier. Dès 2016, la BDL ne pouvant plus se contenter du financement de son bilan par les réserves obligatoires des banques commerciales, comme elle le faisait traditionnellement dans le contexte des récessions précédentes, en 1997-1998, en 2003 ou en 2006-200738, elle se lance alors dans des ingénieries financières non conventionnelles, afin de trouver des placements additionnels pour les titres de l’endettement public. Ces dernières consistaient à se financer en dollars auprès des banques commerciales, à des taux proches de 16 %, deux fois supérieurs à ceux des titres émis par l’État auprès de sa banque centrale (autour de 8 %).
77Si ces ingénieries financières viennent rappeler quelque chose, c’est que l’autonomie affichée en théorie par la banque centrale ne signifie pas pour autant que la politique monétaire soit effectivement dissociée de l’économie réelle, et que les dynamiques de récession-déflation-chômage imposent des contraintes de cohérence et de compatibilité entre les différentes politiques économiques. Certes, la BDL s’impose ainsi dans son rôle de prêteur de dernier ressort à l’État, en servant d’intermédiaire entre lui et les banques commerciales dans le financement du déficit public. Néanmoins, en prêtant au premier et en se finançant auprès des secondes à un prix deux fois plus cher, la BDL laisse montrer le caractère insoutenable des mécanismes de financement de l’économie nationale.
La désintégration du système financier libanais
78Bien plus qu’une cause directe de la crise financière de 2019, les ingénieries financières de la BDL peuvent être considérées comme une tentative de repousser l’échéance d’un effondrement qui, comme on l’a vu, s’annonçait dès la fin des années 1990 par l’essoufflement du modèle de financement de la croissance. En assurant le financement du secteur public par des emprunts auprès des banques commerciales à un taux deux fois plus élevé, dans un contexte de durcissement des conditions de financement des banques commerciales elles-mêmes, la banque centrale communique aux intermédiaires financiers et aux agents non financiers son appréciation du degré d’insoutenabilité de l’endettement privé et public. De tels signaux déclenchent des mécanismes de rationnement39 des crédits ou credit crunch (Bernanke, Blinder 1988) et la crise du système productif ne tarde pas à suivre.
79Les mécanismes de transmission de la crise financière vers l’économie réelle passent principalement par le canal du crédit. D’un point de vue purement comptable, les intermédiaires bancaires sont des agents dont le bilan consolidé établit un pont entre les prêteurs primaires et les emprunteurs finaux. Par définition, la banque est un moyen (un intermédiaire) permettant d’éviter le rationnement du crédit en maintenant la cohérence entre deux comportements a priori largement autonomes : celui de l’épargnant et celui de l’investisseur. Or, le rationnement du crédit aboutit à une chute du volume des prêts, ce qui affecte négativement les investissements des firmes libanaises (notamment les PME, entièrement dépendantes des banques, en l’absence de finance directe via le marché au Liban). De même, le rationnement des crédits déclenche une préférence totale pour la liquidité, ce qui encourage les agents à conserver leurs avoirs sous la forme la plus liquide possible, et de préférence en devises étrangères.
80La politique monétaire transmet ainsi par le canal du crédit ses effets déstabilisants à l’ensemble du marché des biens et des services, ce qui amplifie la crise et annonce l’effondrement du système financier lui-même. En effet, la baisse de la production est suivie d’une baisse de l’emploi, et la situation se répercute sur les banques elles-mêmes qui finissent par subir de plein fouet les effets de la baisse du niveau d’activité (baisse du volume des dépôts, augmentation des créances douteuses, baisse du taux de recouvrement des prêts, etc.). Finalement, c’est la solvabilité des intermédiaires financiers (les banques) qui sera elle-même atteinte.
81La dépréciation de la livre libanaise s’annonce dès le début du mois de septembre 2019 sur les marchés de change, bien qu’elle soit totalement niée par l’autorité monétaire qui maintient l’application d’un prétendu « taux officiel » (entre 1 500 et 1 515 livres pour un dollar) qu’elle communique au quotidien sur les marchés interbancaires et qui se conserve artificiellement dans la comptabilité publique. Les marchés de change sont désormais déclarés illégaux, ou noirs, en violation du Code de la monnaie et du crédit qui stipule dans son article 229, alinéa 1, qu’en l’absence de parité fixe avec l’or, la valeur de la livre est déterminée par rapport au dollar, au taux de change « le plus proche possible du taux du marché libre ».
82Par la circulaire 530, datée du 1er octobre 2019, la BDL déclenche la panique. Elle garantit les opérations de change au taux dit officiel uniquement pour les importateurs de blé, d’essence et de médicaments. Différents taux de change officiels ont été décrétés par la suite, pour le paiement des salaires des travailleuses domestiques étrangères, ou encore pour les transferts bancaires liés au paiement des droits de scolarité des étudiants libanais à l’étranger. Le plus important concernera les retraits des dépôts bancaires en dollars « anciens », c’est-à-dire ceux datant d’avant le 17 octobre 2019, désormais dénommés dollars-libanais, ou lollars40. En choisissant la date du soulèvement du 17 octobre pour tracer la ligne séparant les dollars « anciens » et « frais », et non la date de la circulaire 530 (1er octobre 2019), la BDL se dédouane clairement de sa responsabilité dans la crise financière pour la faire porter symboliquement au mouvement social.
83Autrefois hautement intégré et opérant comme un principe unificateur pour le système en son entier, le système monétaire et financier libanais se désagrège désormais, et se compartimente en une multitude d’opérateurs ayant chacun sa logique propre. Pratiquant de multiples mesures arbitraires et fluctuantes de fixation des taux de change, la BDL ouvre la voie à la formation de plusieurs marchés parallèles de change « au noir », parmi lesquels aucune instance juridique ne pourrait identifier celui qui pourrait constituer le marché dit « légal »41. De même, les banques commerciales et les institutions financières non bancaires pratiquent des formes diverses de rationnement des retraits et des transferts, avec un contrôle strict sur les mouvements en devises étrangères, sans pour autant se déclarer en cessation de paiements42. Dans le décalage entre les multiples taux officiels et les taux des marchés dits au noir, les agents non financiers sont ainsi soumis à des décotes à chaque fois qu’un retrait ou une opération de remboursement sont enregistrés à des taux officiels en deçà du taux des marchés.
84Cette fragmentation du système monétaire et financier met fin à trois décennies d’orthodoxie monétaire, la politique de la BDL étant devenue incapable de remplir l’unique objectif de stabilisation qu’elle s’était fixé.
Notes de bas de page
1La balance des paiements est un état statistique qui résume de manière comptable l’ensemble des flux entre les résidents et les non-résidents, permettant notamment de mesurer l’ensemble des opérations d’une économie nationale, dans son rapport avec le reste du monde. D’un point de vue purement comptable, elle est toujours équilibrée, en vertu de la comptabilisation en partie double (par construction, chaque opération est comptabilisée deux fois, en signes contraires, montrant ainsi comment chaque transaction entre la nation et le reste du monde a été financée). Aussi, lorsqu’on parle des déficits ou des excédents de la balance des paiements, on se réfère généralement à l’un ou l’autre de ses soldes intermédiaires. Le solde commercial, qui mesure la différence entre les exportations et les importations de biens économiques, est l’un des soldes les plus connus et discutés de la balance des paiements. Historiquement, il est généralement déficitaire au Liban. Le « solde des opérations courantes », ou encore « solde courant », mesure l’ensemble des opérations courantes avec l’extérieur, incluant les biens et services, les revenus primaires et les transferts courants. Dans la suite de l’analyse, c’est ce solde courant qui sera pris en compte pour analyser la balance des paiements du Liban.
2Loin d’être un signe du dynamisme et de l’attractivité de l’économie libanaise, les mouvements des capitaux et les transferts courants sont plutôt le reflet d’un mode spécifique d’allocation de l’épargne vers l’investissement lié aux objectifs de financement des principaux déficits macroéconomiques, comme nous le montrerons dans la troisième section.
3Les résultats du marché du travail (labor market outcomes) renvoient aux principales performances du marché du travail et de l’emploi, notamment les niveaux des salaires, les taux d’emploi, les relations d’emploi et les formes de répartition des richesses qui leur sont liées.
4Pour un aperçu historique de l’évolution des taux de change de 1929 à 2004, voir Commerce du Levant 01/01/2005.
5Consacrée à la période 1970-2010, l’étude de J.-Fr. Verne (2011) montre que l’année 1996 constitue un tournant dans les transformations cycliques au Liban.
6Commerce du Levant 01/01/2005.
7Le régime de change au Liban est en théorie flexible et non pas fixe, c’est-à-dire qu’il est déterminé par les mouvements d’offre et de demande sur le marché, et non par un taux officiel fixé par les autorités monétaires, ce qui contredirait le Code de la monnaie et du crédit de 1963. Ce dernier stipulait un ancrage de la livre sur l’or (article 2), ce qui était difficile à déterminer dans le contexte du système monétaire international de l’époque, dit de « Bretton Woods », et prévoyait donc de manière « provisoire » un ancrage sur le dollar, « dans l’attente de fixer un nouvel étalon-or en accord avec le FMI » (article 229). La deuxième section de ce chapitre en donnera une analyse plus détaillée.
8Le solde courant est en effet composé de la balance commerciale (exportations nettes de biens), de la balance des services (exportation nette de services) et des soldes des revenus primaires (revenus des facteurs de production, travail et capital) et secondaires (aides internationales, envois d’argent à l’étranger sans contrepartie, etc.).
9Le solde des revenus primaires mesure les composantes du revenu net du travail (revenus du travail couvrant la rémunération des travailleurs résidents et non-résidents) et du revenu net de la propriété et de l’entreprise (brevets, droits d’auteur, intérêts, dividendes, loyers, etc.). Le revenu secondaire net mesure quant à lui les transferts de revenus entre les résidents du pays et le reste du monde qui ne comportent aucune disposition de remboursement. Il est égal à la somme des transferts de revenus sans contrepartie des non-résidents aux résidents diminuée de la somme des transferts sans contrepartie des résidents aux non-résidents.
10Les importations jouent le rôle de stabilisateurs automatiques, conduisant de manière endogène (sans modification des politiques économiques) à des effets contracycliques : en période de croissance, la hausse du revenu national conduit à une augmentation de la consommation, y compris celle des biens et services importés ; à l’inverse, la baisse du revenu national conduit automatiquement à une baisse des importations, ce qui améliore en temps de récession le solde extérieur.
11Rappelons que les transferts nets courants comprennent les transferts de revenus entre les résidents du pays et le reste du monde qui ne comportent pas de dispositions de remboursement.
12Historiquement rattachée au principe d’autonomie des sphères monétaires et financières, la politique monétaire libanaise poursuit l’objectif ultime de stabilité de la valeur de la monnaie dans un contexte de liberté des mouvements des capitaux et de captation de l’épargne du reste du monde.
13La valeur réelle d’un bien renvoie à la valeur corrigée de l’inflation ou des fluctuations de prix, par opposition à la valeur nominale qui est mesurée à prix courant. Plus généralement, le « réel » s’oppose au « nominal », ou au « monétaire » et au « financier » : l’économie réelle renvoie donc à la sphère des « activités » effectives de production, d’échange ou de consommation de biens et services, marchands ou non marchands.
14Friedman 31/12/1965.
15« Restituer à la Banque des billets contre des francs, c’est le contraire de l’inflation, c’est de la déflation pure et une protection supplémentaire contre une hausse inconsidérée de l’or » (Chiha 1965, p. 104).
16Par exemple, les gouvernements successifs n’ont pas réussi à voter les lois budgétaires entre 2006 et 2017. De même, le poste de commissaire (moufawad) du ministère des Finances auprès de la BDL restera vacant pendant cette période.
17Desquilbet 2007 ; Gaspard 2017.
18Les études de J.-B. Desquilbet montraient déjà en 2007, à la veille de la Conférence de Paris 3, l’incohérence de ce jumelage des politiques économiques qui va à l’encontre des enseignements de base de la théorie économique, notamment en violant le « triangle d’incompatibilité », connu encore sous le nom de triangle de Mundell, stipulant que la politique monétaire ne peut poursuivre simultanément les trois objectifs de change fixe, d’autonomie de la politique monétaire et de libre circulation des capitaux (Desquilbet 2007).
19Maroun 2000 ; Marot 12/06/2014.
20L’École de l’offre désigne le courant des économistes américains ultralibéraux des années 1970, qui entoureront par la suite l’administration Reagan dans les années 1980. Elle prône une politique d’allègement de la fiscalité pour améliorer (paradoxalement) les recettes de l’État, suivant la formule d’Arthur Laffer selon laquelle trop d’impôts tuent l’impôt.
21Dans la loi 282 de décembre 1993, l’impôt sur les sociétés de capitaux est ainsi ramené de 26 à 10 %, l’impôt sur les bénéfices des sociétés de personnes de 50 à 10 %, et l’impôt sur les salaires et traitements de 32 à 10 %. La loi budgétaire de 1999 les ramènera respectivement à 15 %, 25 % et 20 % (Maroun 2000, p. 176).
22Autrement dit, l’État s’endette pour financer des dépenses courantes et non des dépenses en capital, ce qui contredit la règle d’or des finances publiques qui stipule que les déficits, donc l’endettement, se justifient uniquement s’ils financent des dépenses d’investissement public. Or, entre 1997 et 2005, les dépenses d’investissement public prévues dans les lois budgétaires ne dépassent jamais 10 % du total des dépenses de l’État (soit moins de 1 % du PIB), d’après nos calculs à partir des données du ministère des Finances. Cette part semble rester constante dans les années 2006-2017, même si l’absence de loi budgétaire rend difficile la vérification de cette hypothèse. Les dépenses en capital de l’État semblent baisser ensuite à 9 % en 2018 et à 6 % en 2019, pour devenir presque inexistantes (autour de 3 %) à partir de 2020. Voir à ce sujet le budget interactif des citoyens (Institut des Finances Basil Fuleihane 2021).
23C’est-à-dire les intérêts payés pour rembourser l’emprunt étatique.
24Le Liban importe plus qu’il n’exporte vers ces partenaires commerciaux.
25Plus qu’une simple égalité arithmétique, le solde courant et l’épargne nationale sont identiques d’un point de vue comptable, ce qui revient à dire que le premier peut être utilisé comme une mesure de la seconde.
26Le cas libanais illustre ainsi de manière exemplaire les conclusions du modèle de Mundell-Fleming, l’un des plus importants modèles théoriques de prévision, qui prédit que les déficits jumeaux dans le cas d’une économie ouverte avec mobilité des capitaux conduisent nécessairement à une hausse des taux d’intérêt et à une entrée des capitaux étrangers pour financer les déficits macroéconomiques.
27Au niveau microéconomique, les différentiels entre les taux créditeurs (constituant une charge pour les banques qui doivent rémunérer les déposants) sur les dépôts en dollars américains et en livres libanaises constituent un moyen pour limiter la dollarisation en encourageant les déposants à privilégier les dépôts en livres. Toutefois, d’un point de vue macroéconomique, ils signalent également des différences de risques entre les deux formes d’épargne, ce qui conduit à maintenir la dollarisation au niveau systémique.
28Autrement dit, la prédominance de l’intermédiation financière (celle des banques) par rapport à la finance du marché, comme le montre par exemple la stagnation de la Bourse de Beyrouth avec ses 12 entreprises cotées, principalement des banques. Ainsi, le canal du crédit devient le mécanisme principal permettant d’acheminer l’épargne vers l’investissement, et le plus important canal de transmission des instabilités monétaires et financières vers l’économie réelle.
29La prédominance des PME et des activités informelles dans l’agriculture et dans l’industrie accentue leur exclusion des canaux traditionnels du crédit bancaire, quand 70 % des exploitations agricoles font moins de 1 hectare (FAO 2016) et 51 % des entreprises industrielles emploient moins de 9 travailleurs (MI, Unido 2007).
30Les prêts subventionnés constituaient 57 % des sources de financement de l’agriculture et 14 % du financement de l’industrie en 2016, selon les données de la BDL. L’enveloppe maximale qui était prévue pour ces prêts subventionnés (à un taux de 4,5 %) ne dépassait pas 1 milliard de dollars en 2015 et en 2016, dont uniquement la moitié a été effectivement allouée. Donnés extraites du site de la BDL, disponibles via le lien suivant jusqu’en 2021 : <https://www.bdl.gov.lb/downloads/download/181/ar>.
31L’année 2016 coïncide notamment avec le début des ingénieries financières de la BDL, souvent tenues pour principale cause de la débâcle financière du pays, et sur lesquelles nous reviendrons plus loin.
32Un solde net positif entre les transferts de revenus des Libanais travaillant à l’étranger et ceux des étrangers travaillant au Liban.
33Contentons-nous ici de mentionner que la pratique de la kafâla va à l’encontre des prérogatives de l’Office national de l’emploi, administration créée en 1977 sous la tutelle du ministère du Travail et détenant exclusivement le droit d’encadrer l’entrée et le travail des étrangers au Liban. Mise en place dès 1994 par le ministre du Travail Abdallah el-Amine (ministre du parti Baas syrien), la kafâla est instaurée comme pratique administrative en dehors de tout texte de loi (Legal Agenda, OIT 2021), relevant de la Sûreté générale et visant à assurer une importation du travail des étrangers au prix le plus bas. Elle prive du même coup l’Office national de l’emploi de sa substance, au profit des agences privées de recrutement des travailleurs étrangers.
34Par exemple, avec l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri, environ 2 milliards de dollars de dépôts ont quitté le pays (3,5 % des dépôts de l’époque), tandis que la dollarisation des dépôts bancaires est passée de 69 % à plus de 78 %. La BDL a perdu 1,5 milliard de dollars de ses réserves de change pour défendre la parité. Le même schéma se répète en 2006 mais la politique monétaire de la BDL en elle-même n’est jamais questionnée (FMI 2008).
35Comme le montre par exemple l’avertissement lancé en janvier 2019 par l’ancien ministre du Travail Charbel Nahas, annonçant la faillite imminente de l’État libanais et de sa banque centrale (Nahas 28/12/2018).
36Voir par exemple le rapport de T. Gaspard en août 2017, « La crise financière du Liban », publié avec le soutien de la Fondation Konrad-Adenauer et de la Maison du Futur, et la réponse agressive publiée par la BDL le 26 septembre 2017, qui prétend se défendre contre une attaque malintentionnée, « suite à la publicité hostile et à la couverture médiatique malveillante générées par le document » (rapport publié sur le site de la BDL, disponible via le lien suivant jusqu’en 2021 : https://www.bdl.gov.lb/news/more/8/241/251). Même le magazine international The Economist, qui avait annoncé une faillite imminente, a été menacé d’une action en justice pour propos diffamatoires et menaçant la stabilité de la livre le 8 octobre 2019, à quelques jours seulement du soulèvement populaire (Intifada) du 17 octobre 2019 (Middle East Eye 08/10/2019).
37« Le coefficient de réserves apparent, c’est-à-dire le rapport des réserves des banques commerciales en encaisses et comptes auprès de la BDL sur le total de leurs dépôts, est passé de 5 % en moyenne en 1993 à 10,5 % en 1994, puis 14,5 à 15,5 % entre 1995 et 1999, 20 % au début de 2003, et autour de 35 % en 2004 » (Desquilbet 2007, p. 172).
38Ces mécanismes sont bien étudiés tout au long des années 1990 et 2000, à travers l’importance croissante des activités de financement du secteur public dans les bilans consolidés des banques commerciales et notamment dans le bilan de la BDL (Gaspard 2017). Comme le montre déjà une étude détaillée du bilan des banques commerciales, « en contraste total avec les autres postes qui tendent à stagner depuis 2000, les réserves en encaisses et en comptes auprès de la Banque du Liban sont multipliées par 3 en 2003. Elles deviennent le premier poste d’actif et compensent ainsi plus que largement la diminution des créances nettes sur le secteur public, observée à la suite de l’accord de Paris II. Tout se passe comme si la banque centrale servait d’intermédiaire entre le secteur public et les banques commerciales dans l’allocation du financement » (Desquilbet 2007, p. 172).
39Un agent est rationné s’il ne peut pas obtenir la totalité du crédit qu’il demande même en acceptant des taux plus élevés. Par le rationnement du crédit, la nature de l’équilibre concurrentiel est modifiée, les prix du marché ne reflétant pas les coûts d’opportunités (les manques à gagner) sociaux.
40Le « lollar » est une dénomination sarcastique (en référence au sigle LOL, emprunté à internet, qui signifie rire aux éclats), inventée par l’analyste Dan Azzi pour désigner les dépôts bancaires en devises étrangères datant d’avant la crise, ce qui signifie simultanément que ces dépôts sont ironiquement des « dollars libanais » qui relèvent de la juridiction du système financier libanais. En pratique, le lollar est devenu une monnaie qui fixait un taux de change inférieur pour tous les dépôts bancaires en devises datant d’avant le 17 octobre 2019, entraînant de facto une décote (haircut) sur ces dépôts en raison de l’écart croissant avec le taux du marché. Par opposition, les « dollars frais » (fresh dollars) désignent les transactions en espèces en dollars américains (billets de banque) et/ou les dépôts ou transferts en espèces libellés en dollars américains, qui ont été effectués (transférés ou reçus) après le 17 octobre 2019. La même distinction s’applique aux autres devises étrangères, notamment pour les comptes bancaires en euros frais.
41Makhlouf 09/04/2020.
42Saghieh 10/04/2020.
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