PREMIÈRE PARTIE. Un modèle de croissance fondé sur l’éviction du travail productif
p. 29-33
Texte intégral
1Avec l’effondrement financier de 2019 et les effets amplificateurs du Covid-19 et de l’explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth, la Banque mondiale a classé la crise libanaise parmi les pires crises enregistrées au monde dans les deux derniers siècles1. En la qualifiant de « dépression délibérée2 », la Banque mondiale pointe du doigt le caractère auto-imposé de la crise, autrement dit la mauvaise gouvernance des dirigeants du pays engagés dans des processus de « capture » des rentes publiques3. La capture de la rente est parmi les facteurs les plus communément cités pour expliquer les dysfonctionnements du modèle de croissance libanais, aux côtés des effets conjoncturels ou géopolitiques ou encore de la mainmise des communautés confessionnelles sur les appareils de l’État, et ces trois facteurs sont souvent mobilisés conjointement dans les études de la Banque mondiale4. Clé de voûte des théories explicatives de la Banque mondiale au Liban, la théorie de la capture renvoie aux analyses de la « nouvelle économie politique » qui, dans le sillage de l’École des choix publics, étudie les mécanismes par lesquels des groupes ou des individus accaparent le cadre réglementaire pour se garantir des rentes ou des superprofits (rent-seeking) à travers des législations et des régulations favorables5.
2Sans vouloir nier l’importance de ces logiques de capture de la rente, il nous semble nécessaire d’orienter la discussion sur un autre terrain, en proposant d’appréhender les multiples crises du Liban par le prisme du travail. Mais quel éclairage nouveau notre économie politique du travail peut-elle apporter ?
3Le premier chapitre offre un examen rapide du modèle de croissance d’après-guerre qui dévoile une histoire graduelle de déperdition du travail productif et du capital productif, qui sera retracée au niveau sectoriel dans le deuxième chapitre. Dans ces deux premiers chapitres, on cherche à comprendre comment les crises de l’économie productive, et avec elles les crises du travail, s’expliquent par les jumelages de politiques publiques soumises aux contraintes de la financiarisation de l’économie (mécanismes de plus en plus instables d’allocation de l’épargne vers l’investissement) et à celles des ajustements des déficits macroéconomiques et financiers qui en découlent.
4Comme on a pu le constater ailleurs, dans d’autres contextes de financiarisation accrue de la croissance économique, la prolifération des figures de la flexibilité du travail et de la fragilisation du rapport salarial est intrinsèquement liée aux évolutions des structures de financement de l’économie6. En effet, la globalisation financière, considérée elle-même comme une forme d’accumulation centrée sur la reproduction du capital financier, s’accompagne en même temps d’une métamorphose de la société salariale, en générant d’une part de plus grandes instabilités financières (avec des ajustements financiers plus longs et plus persistants), d’autre part de plus grandes insécurités dans le rapport salarial (Aglietta, Brender, Coudert 1990).
5Analysée au prisme du travail, la crise libanaise apparaît donc comme celle d’un modèle de croissance fondé sur l’éviction du travail productif. Sans pour autant nier l’importance des facteurs conjoncturels et les effets de la mauvaise gouvernance ou de la capture de la rente par les élites politiques, la crise libanaise pourrait se comprendre ainsi comme l’essoufflement d’un capitalisme financier libanais qui, comme nous le verrons, s’est construit dès la sortie de la guerre sur une croissance tirée par la consommation aux dépens de la production, et financée par l’épargne du reste du monde aux dépens de la capacité de financement des agents résidents.
6Le premier chapitre s’intéresse plus particulièrement au jumelage des politiques économiques et aux multiples précarisations socioéconomiques qu’il engendre. Le deuxième chapitre retrace les effets sectoriels de ces politiques économiques, en montrant l’éviction graduelle du travail productif, notamment dans l’agriculture et l’industrie, dont l’atrophie semble être à la fois construite par les politiques économiques et les régimes d’encadrement de la main-d’œuvre, et accentuée par la faiblesse et la violence des statistiques nationales qui en marginalisent la contribution économique.
Notes de bas de page
1BM 2021.
2BM 2020a.
3« La dépression a été auto-imposée ou, plus précisément, imposée sur la population générale par l’élite qui a longtemps gouverné le pays et capturé l’État et les rentes économiques qui lui sont associées » (BM 2020a, xi ; nous traduisons).
4Le diagnostic-pays de la Banque mondiale explique « les racines du sous-développement économique du Liban par deux contraintes qui se renforcent mutuellement : 1) une capture des élites placée sous le voile du confessionnalisme et de la gouvernance confessionnelle et 2) un conflit et une violence dérivant, en partie, des dynamiques plus larges des conflits au Moyen-Orient ». À elle seule, la gouvernance confessionnelle coûterait quelque 9 % du PIB par an à l’économie libanaise selon la Banque mondiale (2020a, p. 28 ; nous traduisons).
5Dans le sillage d’A. Downs (1957), l’École des choix publics stipule que les mécanismes décisionnels au sein de l’État sont intrinsèquement soumis aux pressions de ces individus et groupes qui sacrifient l’utilité sociale pour des bénéfices privatifs (Buchanan, Tullock 1965). À cette déconstruction sur-individualisante de l’État (par laquelle l’État n’est plus une entité supra-individuelle agissant pour un prétendu intérêt général mais un ensemble d’individus rationnellement motivés contrôlant l’appareil réglementaire), correspond, au niveau des organisations économiques (les industries, les chefs d’entreprises, etc.), un mécanisme similaire de captation de la rente ou de la réglementation, transformant ainsi les autorités décisionnelles en agences publiques « captives » (Stigler 1971).
6Parfois qualifiée de transition d’un régime fordiste à un régime post-fordiste, cette transformation du capitalisme contemporain peut être également associée à l’émergence d’un « régime de croissance patrimonial » selon certains courants de la théorie de la régulation. Selon M. Aglietta, ce régime de croissance patrimonial, qui « dépend sérieusement des tendances de l’épargne », rompt définitivement avec le régime fordiste. Là où ce dernier autorisait encore « l’intensification du travail industriel contre la distribution des gains de productivité en augmentation de salaire réel », le premier encourage à l’inverse la prolifération de nouvelles formes d’emplois diverses « comme autant de figures de la flexibilité du travail : contrats à temps partiel, travail temporaire, à domicile, auto-emploi, couplage d’activités principale et secondaire, services relationnels de gré à gré […] en rejetant l’insécurité sur les salariés » (Aglietta 1999, p. 282). Sans pour autant s’inscrire dans la lignée de la théorie de la régulation, cette première partie étudie comment, dans le cas libanais, la financiarisation de la croissance d’après-guerre s’est accompagnée de la marginalisation de son économie du travail.
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