Postface
p. 149-159
Texte intégral
1Économie politique du travail au Liban examine le Liban du point de vue du travail et de la production, contrairement à des approches plus conventionnelles qui considèrent le Liban à travers le prisme de ses déséquilibres macro-financiers et de sa capacité à attirer des financements internationaux pour soutenir une économie axée sur la consommation. Le livre rassemble plusieurs des recherches récentes de Michele Scala et Nizar Hariri. Ce faisant, il innove dans plusieurs dimensions, ajoutant à notre compréhension du fonctionnement de l’économie, ou plutôt des façons dont elle n’a pas très bien fonctionné. Le livre montre clairement que la productivité du travail est restée faible en raison de choix politiques spécifiques. Ces choix ont favorisé l’exportation et l’importation de la main-d’œuvre, plutôt que la production locale et les exportations de biens et de services.
2Je souhaite dans cette postface compléter et amplifier les messages principaux de ce livre de trois manières, en me basant sur mes propres recherches : premièrement, je soulignerai le rôle du capitalisme de copinage libanais dans l’affaiblissement de la productivité du travail et la création d’emplois, autant de facteurs menant à la grave crise que nous vivons actuellement. Deuxièmement, j’arguerai qu’un autre chemin économique est possible, comme le montrent plusieurs moments de l’histoire récente du pays. Troisièmement, je décrirai les caractéristiques clés de l’économie politique du pays, responsables de ces résultats négatifs, et la nécessité de trouver un autre chemin politique pour sous-tendre le type de nouveau modèle de développement dont le Liban a urgemment besoin.
Capitalisme de copinage à la libanaise
3Le livre propose un diagnostique juste du modèle économique suivi par le pays après la guerre civile, construit sur l’attraction du capital financier et l’importation-exportation de la main-d’œuvre. Le modèle était caractérisé par une dose importante de surévaluation de la monnaie, conduisant à une profonde maladie hollandaise qui a réduit la compétitivité. En conséquence, l’industrie manufacturière et l’exportation de biens ont diminué au fil du temps, les salaires ont stagné et les bons emplois sont devenus rares. Au lieu de cela, la nouvelle économie a généré des emplois non qualifiés dans les services, occupés par une main-d’œuvre importée à faible compétence et à bas salaires.
4Un autre contributeur important à ces résultats, brièvement abordé dans l’introduction, est la nature du capitalisme libanais. Contrairement aux perceptions courantes (et erronées), le Liban avait cessé d’avoir une économie véritablement libérale et concurrentielle ces dernières décennies. Le climat des affaires s’est détérioré après 1990 avec l’émergence de monopoles dans les principaux secteurs d’activité. Cela a été motivé par la reconstitution de la gouvernance politique sous forme d’un accord de partage du pouvoir entre plusieurs oligarques, qui devaient cultiver le soutien de la communauté des affaires afin de lever des rentes qui financeraient leurs réseaux clientélistes, comme nous le verrons plus loin. L’ouvrage montre que ce capitalisme des copains observé dans les hautes sphères du partage des pouvoirs politiques correspond à des expériences plus ordinaires et plus quotidiennes des liens clientélaires dans les relations de travail, observables aussi bien dans le public que dans le privé. Je souhaite rapporter ici les résultats essentiels de mes recherches récentes avec Jamal Haidar (Diwan, Haidar 2019 & 2021) qui montrent que cette forme de relation État-entreprise a favorisé une faible productivité et des bons emplois rares. Nous le démontrons en utilisant un ensemble de données unique qui inclut toutes les entreprises enregistrées (et donc formelles) auprès du ministère des Finances libanais, fournissant des informations annuelles entre 2005 et 2010 sur l’emploi et la production des entreprises. Nous pouvons identifier parmi ces entreprises un sous-groupe avec des connexions politiques en comparant leurs caractéristiques avec celles des entreprises identifiées dans le Registre commercial libanais du ministère de la Justice. Pour évaluer les effets des connexions politiques sur la création d’emplois, nous comparons les performances des entreprises avec et sans connexions politiques, et des secteurs avec et sans entreprises politiquement connectées.
5Dans notre travail empirique, nous commençons par établir quelques faits clés sur les schémas de création d’emplois au Liban. Par rapport à d’autres pays de la région, nous constatons que l’emploi est beaucoup plus concentré dans les grandes entreprises, bien que ces grandes entreprises n’affichent pas de meilleures performances en termes de productivité du travail que les petites entreprises. Cependant, une fois que nous examinons les grandes entreprises qui ne sont pas politiquement connectées, le schéma plus habituel de grandes entreprises ayant une plus grande productivité du travail prévaut. Cela suggère que les entreprises politiquement connectées sont poussées à sur-embaucher parmi les clients de leurs patrons politiques en échange des privilèges économiques qu’elles reçoivent. Une corrélation étroite entre connexions politiques et création d’emplois ne prouve pas la causalité. Nous soutenons, en utilisant diverses preuves – y compris les élections parlementaires de 2009 –, que ce sont les connexions politiques qui causent la sur-embauche, et non l’inverse.
6Nous examinons ensuite les implications macroéconomiques du copinage. Nous montrons que les secteurs incluant des entreprises politiquement connectées créent moins (en net) d’emplois que les secteurs n’incluant pas d’entreprises politiquement connectées. La tendance selon laquelle les entreprises non connectées créent moins d’emplois dans les secteurs où opèrent les entreprises connectées est attendue, car elles sont susceptibles de se contracter lorsque les entreprises connectées se développent. La question intéressante est cependant de savoir si, sur une base nette, les secteurs connectés finissent par moins croître et créer moins d’emplois qu’un secteur similaire mais non connecté.
7Il y a plusieurs explications possibles pour la corrélation entre la création d’emplois et l’existence d’entreprises connectées au niveau sectoriel. Il est possible que, puisque les entreprises politiquement connectées ont plus accès au capital et donc produisent de manière plus intensive en capital, des emplois soient détruits à mesure que le secteur devient plus intensif en capital lorsque leurs parts de marché augmentent. Il se peut aussi que les entreprises connectées reçoivent des privilèges principalement dans des secteurs remplis de rentes et ayant un faible potentiel de croissance.
8Enfin, il se peut que la concurrence déloyale réduise l’activité économique en réduisant les incitations tant du leader de l’industrie que de ses suiveurs distants à innover – selon la thèse de Philippe Aghion. En utilisant diverses preuves, y compris les circonstances observées lors d’une élection très compétitive en 2009, nous soutenons que l’hypothèse de la concurrence est la description la plus probable de la réalité – c’est-à-dire que le copinage a réduit la croissance économique par rapport à ce qu’une économie avec un terrain de jeu équitable pourrait produire.
Le potentiel de croissance future
9L’effondrement de la production dans un contexte de fuite des capitaux et des compétences met en lumière les causes profondes de la crise économique et financière actuelle : la mort d’un modèle économique rentier et, plus profondément, d’un système politique incapable de faire progresser le bien public. La crise offre l’opportunité de mieux reconstruire. Il y a au moins deux raisons pour lesquelles il est utile de discuter du potentiel de croissance à long terme du pays. Premièrement, il s’agit d’une tentative de décrire le chemin non emprunté dans les années 1990 et de réaffirmer qu’il peut y avoir de la lumière au bout du tunnel. Deuxièmement, cette approche permet d’examiner les éléments essentiels qui devraient être en place pour s’engager sur une nouvelle voie de croissance ou si la situation politique s’améliore.
10Il est désormais clair que la prospérité future ne peut être atteinte que grâce à une production efficace de biens et de services dans laquelle les travailleurs – et non les banquiers ou les promoteurs immobiliers – seront les acteurs centraux. Il s’agit d’un défi de taille que j’examine en détail avec Amer Bisat (2025). Si le Liban ne trouve pas une voie de croissance productive, il continuera à exporter sa jeunesse et à vivre des envois de fonds et du tourisme. Pour retrouver le niveau de revenus de 2018, l’économie libanaise devra doubler de taille et subir des changements structurels. Compte tenu de la petite taille du marché local, les revenus ne peuvent augmenter sans développer les exportations. Avant l’explosion, le pays disposait d’une modeste base d’exportation de biens et de services, représentant environ 40 % du PIB. Pour ramener le PIB du Liban à son niveau de 2018 et pour porter le ratio exportations/PIB à 60 %, les exportations doivent être multipliées par 4 à 5. Cela demandera des efforts sur plusieurs générations. Il ne suffira pas de relancer la croissance : celle-ci devra également être soutenue sur une très longue période.
11Contrairement aux idées reçues, le Liban peut être productif. Les deux phases les plus formatrices de la croissance par la production sont celles du boom de la soie au xixe siècle et de la croissance rapide de l’industrie manufacturière au cours des années 1960 et 1970. Cette dernière phase est aussi celle du développement institutionnel chéhabiste, qui a vu la création de la Banque du Liban, la sécurité sociale, d’une fonction publique méritocratique et d’un développement régional plus équilibré.
12Trouver une nouvelle voie productive nécessite cependant de l’innovation. Le modèle de la « République marchande », qui a connu son apogée dans les années 1950, a conduit au développement d’un lobby bancaire puissant, qui s’est développé dans les années 1960. Mais le capitalisme de copinage des années 1990 a sérieusement porté atteinte à l’entrepreneuriat. Le modèle de l’entrepôt n’est plus une solution de repli viable depuis la consolidation de Dubaï et de la Turquie dans cet espace. De même, un retour au modèle productif d’avant-guerre, basé sur l’agriculture et l’industrie, alors que les services se limitaient au tourisme et à la finance, ne suffira pas non plus. Même à cette époque, il était difficile de rivaliser avec l’Est naissant. Aujourd’hui, un modèle à forte intensité de main-d’œuvre est encore moins acceptable. Les travailleurs sont de plus en plus remplacés par des robots, ce qui réduit le potentiel des exportations axées sur le secteur manufacturier.
13Les avantages comparatifs distincts qui ont (et pourraient encore) faire du Liban un site attrayant pour une activité économique productive comprennent une culture entrepreneuriale dynamique, un capital intellectuel riche (dirigé par un système éducatif solide et trilingue), la proximité du marché du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) et une diaspora bien étendue et connectée. La « marque Libanaise » est considérée comme un atout précieux, capable de combiner patrimoine culturel et innovation pour accélérer la croissance des exportations en modernisant les secteurs traditionnels, y compris dans des domaines aussi divers que les services électroniques qualifiés de toutes sortes (santé, éducation, finance, ingénierie, droit, publicité, médias et tourisme), le tout exploité grâce au commerce électronique. Beaucoup de ces secteurs offrent de nouvelles opportunités qui n’existaient pas il y a à peine dix ans – l’écotourisme, les aliments biologiques, l’artisanat de grande valeur, l’énergie propre ou la gestion de l’eau sont des domaines d’intérêt relativement nouveaux pour les consommateurs qui peuvent devenir compétitifs avec l’application de haute technologie.
14Alors que les coûts élevés limitaient les opportunités de production dans le passé, l’avenir peut être différent si les coûts qui ont diminué avec la dévaluation réelle peuvent rester sous contrôle. Avec des infrastructures adaptées, notamment numériques, les îlots de compétences spécialisées peuvent promouvoir l’innovation, attirer les investissements, impliquer la diaspora, et devenir des centres de croissance prospères. Les apports culturels, incarnés dans la langue, le design et la musique, sont particulièrement nécessaires pour soutenir l’expansion des services basés sur Internet et l’intelligence artificielle sur les marchés arabes. Les domaines de croissance prometteurs dépendent fortement : de la diaspora libanaise en tant que consommatrice de ces produits ; des contributeurs à la production avec leurs liens avec les chaînes de valeur mondiale ; des financiers connectés aux réseaux financiers régionaux et mondiaux en tant que fournisseurs de technologie et de savoir-faire. Les travailleurs libanais hautement qualifiés ont tendance à le faire lorsque les conditions se détériorent. Mais les inciter à revenir est toujours possible, comme cela a déjà été le cas dans les années 1990. Cela nécessite non seulement d’assurer la sécurité, mais aussi les facteurs de la bonne « qualité de vie » qui les intéressent, notamment environnementaux et culturels, ainsi qu’une infrastructure de base fonctionnelle.
15Le contexte politique intérieur restera probablement une contrainte pour la croissance, et le Liban continuera de vivre dans une région chaotique. Même si cela n’exclut pas la croissance, le modèle devrait intégrer la résilience. La base de la résilience implique l’égalité de citoyenneté, la solidarité et la justice. Actuellement, le Liban est l’un des pays les plus inégalitaires au monde. Une économie productive offre une opportunité historique de croissance inclusive et de mobilité sociale, dans la mesure où les secteurs et les produits de croissance prometteurs impliquent un ensemble diversifié de compétences. Des politiques actives du marché du travail seront également cruciales, notamment la gestion de l’immigration, afin de maintenir un marché du travail tendu et des salaires élevés pour les travailleurs non qualifiés.
16Le risque le plus élevé, jusqu’à ce qu’un décollage puisse être engendré, est que les avantages comparatifs du Liban s’épuisent d’avance. La crise actuelle laisse déjà de profondes cicatrices : l’image du pays est blessée et les compétences (et les capitaux) s’en vont, les capacités accumulées se désintègrent et les entreprises qui les incarnent ferment leurs portes ; et la qualité de l’éducation chute précipitamment. La nécessité de s’engager sur la voie d’une croissance durable basée sur la production nécessite les ingrédients habituels – un cadre macroéconomique qui favorise les incitations à la croissance, un taux de change compétitif et flexible, l’accès aux capitaux et aux services d’infrastructure, et l’état de droit – qui pose de nombreux problèmes abordés dans ce livre – et également discuté en détail dans mon récent article avec Henri Chaoul (Diwan, Chaoul 2023). Mais au-delà de ces recommandations standards pour relancer la croissance, nous nous concentrons également sur la manière de la maintenir pendant plusieurs décennies, afin de converger vers un statut de revenu élevé. Cela garantirait que la croissance ne s’étende pas que pour quelques années pour finir par générer ensuite des forces qui vont indéniablement la faire reculer. Aussi, nous soulignons quatre séries d’actions qui nous semblent nécessaires d’emblée.
17Premièrement, la décentralisation peut favoriser le déploiement des atouts du pays sur l’ensemble du territoire. Le régionalisme (et même le localisme) peut offrir aux travailleurs créatifs de meilleurs modes de vie en permettant aux municipalités de tout le pays de rivaliser pour attirer les entreprises. Un cadre de travail culturel et environnemental riche est nécessaire pour convaincre les entrepreneurs d’implanter leur entreprise à proximité d’une petite ville libanaise bien entretenue et bien administrée, plutôt que, par exemple, à Dubaï ; de la même manière que les entrepreneurs italiens de grande valeur préfèrent travailler dans le pays Piémont plutôt qu’à Turin.
18La deuxième exigence spécifique est environnementale. La protection de la nature n’est pas un luxe, mais est au cœur des avantages compétitifs du Liban. La promotion des énergies renouvelables décentralisées peut résoudre la crise énergétique, créer des emplois et atténuer la crise de la pollution atmosphérique qui sévit dans le pays.
19Troisièmement, les découvertes de gaz et de pétrole, si elles s’avèrent suffisamment importantes pour être exploitées commercialement, auront un effet transformateur. Mais à moins d’être correctement réglementées, ces découvertes risquent d’exacerber la corruption.
20Enfin, à court et moyen termes, la reconstruction de la Syrie offrira des opportunités rentables à de nombreux secteurs au Liban, contribuant ainsi à une reprise rapide si les conditions politiques et financières sont réunies.
Règlement politique et évolution des relations État-entreprises au Liban
21Je veux conclure cette longue postface en passant de l’économie à la politique – la structure économique faible du Liban étant due non à un faible potentiel économique, mais à un règlement politique défavorable. En effet, il est difficile de tirer des implications politiques simples de l’analyse ci-dessus. À un premier niveau, des politiques concurrentielles et une meilleure application des règles dans un sens qui équilibrerait les conditions de la concurrence conduiraient à plus de croissance et de création d’emplois au fil du temps. À un niveau plus profond cependant, une structure économique plus concurrentielle ne soutiendrait pas l’équilibre politique oligarchique actuel, et pourrait éventuellement conduire à un chaos politique, à moins qu’un système politique différent ne soit mis en place. Bien que la manière de soutenir l’émergence d’un nouveau règlement politique reste un sujet qui dépasse largement les objectifs de ce livre, une meilleure compréhension des relations entre pouvoir et argent ne peut qu’aider les groupes de citoyens informés à influencer les changements qui peuvent améliorer l’environnement économique et politique global.
22La forme consensuelle de règlement qui a pris naissance avec le « pacte national » conclu entre les deux principaux camps de l’époque, pendant la période pré-indépendance, perdure malgré les guerres civiles qui ont suivi – en effet, elle s’est étendue pour inclure les trois principales communautés. Le système de gouvernance libanais a été décrit comme un accord horizontal entre oligarques communautaires, soutenu par des organisations verticales au sein de chaque communauté (Diwan, Chaitani 2015). Ces arrangements ont impliqué diverses formes d’accommodement et de partage du pouvoir entre les groupes, qui peuvent parfois rester informels, et à d’autres moments prendre la forme d’institutions consensuelles formelles. Bien que les oligarques aient changé au fil du temps, le système lui-même a survécu à des guerres civiles dévastatrices, a enduré des influences globales et régionales étendues, et n’a pas été découragé par la projection de puissance par de nombreuses forces extérieures.
23Un cadre théorique qui permet de capturer nombre de ces préoccupations est fourni par le modèle de l’Ordre d’Accès Limité (OAL) de Douglas North, qui met l’accent sur la façon dont les sociétés « limitent la violence par la manipulation des intérêts économiques par le système politique afin de créer des rentes, de sorte que les groupes et individus puissants trouvent dans leur intérêt de s’abstenir de recourir à la violence » (North et al. 2013). Dans cette analyse, les règlements nationaux impliquent des accords entre divers groupes qui peuvent améliorer leur bien-être en veillant à ce que la menace latente de violence ne soit pas exercée.
24En appliquant un tel cadre au Liban, il est utile de se concentrer sur une situation où plusieurs groupes sectaires négocient (horizontalement) entre eux pour former une coalition nationale qui monopolise l’usage de la violence, et au sein de chaque groupe (verticalement) pour déterminer la relation entre les élites politiques (« oligarques ») et les « citoyens ». Les accords horizontaux et verticaux impliquent des restrictions sur les organisations publiques (économiques, sociales et politiques), de manière à créer des rentes que les oligarques peuvent utiliser pour soutenir leur règne. Un « règlement » est une combinaison d’arrangements horizontaux et verticaux qui instaure des relations pacifiques en créant et en distribuant des rentes de manière à ce qu’elles soient supérieures, pour tous les acteurs, à ce qu’elles seraient dans un monde avec violence.
25Le modèle consensuel actuel de partage du pouvoir entre les groupes sectaires est un héritage des systèmes de gouvernance ottomane puis française, mais il a évolué plusieurs fois depuis, en raison des changements des forces internes et externes. Une littérature abondante et riche a cherché à expliquer et à délimiter la variété des règlements politiques au Liban depuis la genèse de la République. Ces phases ont inclus plusieurs types de coalitions : (i) une coalition de petite taille qui a livré une situation macroéconomique stable, mais un environnement de sécurité instable, pendant la première « république marchande » dominée par les intérêts des élites chrétiennes (il n’y a eu qu’une courte période avec un État fort qui a, dans une certaine mesure, transcendé les oligarques communautaires pendant la présidence de Chéhab) ; (ii) des coalitions multi-groupes surdimensionnées avec des coûts élevés en termes de déficit budgétaire, comme pendant l’accord post-Taëf de 1989 ; (iii) une gouvernance fragmentée pendant la guerre civile de 1975-1990.
26Les caractéristiques clés de chaque phase/règlement incluaient des mécanismes politiques et économiques exclusifs, la poursuite active des rentes économiques et leur distribution, et la nature du compromis des élites. Dans la période la plus récente, trois caractéristiques du règlement politique se démarquent en termes d’implications économiques.
27Premièrement, le compromis entre la sécurité et l’économie, présent dans les divers règlements, était particulièrement contraignant dans la période post-Taëf (actuelle). Comme le règlement politique est venu inclure dans les années 1990 les trois principaux groupes religieux, les dépenses budgétaires et extra-budgétaires ont dû augmenter, et la coalition a généré des demandes de nouvelles rentes. L’existence de rentes à distribuer au sein des groupes est primordiale pour la survie des oligarques, et par implication, pour la stabilité de l’ensemble du système politique. En effet, la capacité des oligarques à conclure des accords horizontaux dépend en grande partie de l’étendue de la contestation au sein de leur communauté.
28L’accès aux rentes est primordial pour développer des réseaux clientélistes, une nécessité pour gagner des élections, et pour dissuader les forces politiques alternatives de se lever au sein du groupe sectaire. Dans le passé, des instances de réduction des rentes ont conduit à des changements de pouvoir au sein des communautés, déséquilibrant les accords horizontaux, et minant l’ordre politique. Dans la phase de reconstruction post-guerre des années 1990, il est devenu nécessaire de construire une large coalition de tous les acteurs politiques influents afin d’assurer la sécurité. Cela a créé des besoins pour des niveaux de génération et de distribution de rentes sans précédent dans l’histoire récente du Liban, des niveaux voués à devenir plus coûteux d’un point de vue économique à moins que la croissance économique ne passe (et perdure) à un niveau beaucoup plus élevé (en raison des rentes de sécurité).
29Deuxièmement, une grande expansion budgétaire, financée par la dette, a initialement permis à l’État, à partir du début des années 1990, d’être le principal pourvoyeur de faveurs clientélistes. Tous les principaux groupes se sont engagés dans l’embauche de clients dans le secteur public, le contrôle des fonds pour la reconstruction, et la fourniture de traitements préférentiels dans l’attribution des contrats gouvernementaux aux entreprises politiquement connectées (EPC). Les déficits publics ont rarement été inférieurs à 20 % du PIB depuis le milieu des années 1990, une part croissante des dépenses étant consommée par les intérêts sur la dette. À mesure que l’espace budgétaire se réduisait, une multitude de centres de coûts hors-bilan sont apparus, et ces centres ont été répartis entre les divers réseaux oligarchiques. Ces niveaux élevés de dépenses publiques étaient probablement prédits sur une croissance économique rapide, comme cela s’est produit dans la première partie des années 1990, soutenue par un essor régional.
30Mais avec la disparition du processus de paix israélo-palestinien, les perspectives régionales se sont détériorées substantiellement, et les taux de croissance ont chuté dans la seconde partie de la décennie. En conséquence, les grandes dépenses de l’État sont devenues insoutenables, entraînant un gonflement de la dette publique qui a frôlé les 200 % du PIB à la fin de la décennie. Étant donné le manque d’espace budgétaire, les oligarques ont dû chercher ailleurs pour financer leurs entreprises clientélistes, se tournant de plus en plus vers les financiers de l’étranger (Iran, les pays du CCG, l’Occident), mais s’engageant de plus en plus dans l’extraction de rentes réglementaires du secteur privé domestique. Après 2005, le fossé régional croissant entre l’Iran et l’Arabie saoudite en particulier (et plus tard, les effets perturbateurs de la crise syrienne) a affaibli le règlement oligarchique et a créé plus de concurrence inter-groupes et intra-groupes. En 2016, le désengagement de l’Arabie saoudite a conduit à la levée de la garantie financière sur le système, marquant le début de sa fin.
31Troisièmement, le motif politique pour développer des relations de copinage au Liban était plus axé sur la distribution des rentes que sur l’exclusion politique, tandis que le motif d’exclusion semble avoir prédominé en Tunisie et en Égypte. Avec un faible potentiel d’extraction de rentes, il devient très difficile de soutenir une large coalition sans un soutien externe important. Un tel système est donc potentiellement très coûteux en termes de croissance dans les secteurs sous influence de l’État. L’attribution systématique des privilèges aux hommes d’affaires connectés selon des lignes sectaires (le système de muhasasa) a fait du Liban, aux yeux des Libanais, l’un des pays les plus corrompus de la région arabe. Des enquêtes récentes montrent que le public libanais voit la corruption dans les secteurs public et privé encore plus négativement que dans d’autres pays du Moyen-Orient. L’indice de perception de la corruption, un indicateur mondial de premier plan de la corruption dans le secteur public développé par Transparency International, a montré que le Liban se classait au 149e rang sur 180 pays1.
32En résumé, ce livre s’ajoute à la littérature locale croissante sur la société libanaise en examinant le rôle du travail dans son économie. La proximité avec le terrain donne vie aux études de cas, intègre les fondements juridiques dans l’évolution politique libanaise et donne un sens aux macro-séries temporelles en les plaçant dans leur contexte historique. De toute évidence, le travail a été abusé, mal utilisé, privé de tout pouvoir et son potentiel créatif et productif ignoré dans le passé.
33Dans la crise actuelle, c’est sans doute lui qui finira par payer l’essentiel des pertes sociales à répartir. Dans un article de 2001, réfléchissant à la crise de la dette latine des années 1980 et à la crise de la dette africaine des années 1990, j’écrivais : « En fin de compte, les crises financières sont des épisodes de luttes distributives, des périodes où il y a d’intenses négociations sur la part des revenus. Cela va au travail. » Dans l’article, je trouve que la part du travail dans le revenu national diminue pendant les crises financières et bien au-delà, ce qui implique que des transferts importants, mais transitoires, du travail vers le capital perdurent pendant plusieurs années.
34Le Liban depuis la crise financière de 2019 peut être considéré comme une parfaite illustration de ce phénomène. Ce qui est particulièrement injuste, c’est que les travailleurs et les travailleuses ont souffert doublement : de la crise actuelle, mais aussi du modèle économique du passé. Pourtant, ils et elles constituent le seul espoir pour le Liban d’avoir un avenir meilleur. Le pays ferait mieux de commencer à prendre soin de ses membres les plus actifs, s’il veut un jour trouver un moyen de le mener vers la prospérité.
35juin 2024
Bibliographie
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Transparency International, « CPI 2023 for Middle East & North Africa », authored by Hattar Kinda, 30/01/2024.
Notes de bas de page
1<https://www.transparency.org/en/countries/lebanon>. Ce classement indique que le Liban continue de se retrouver à la traîne par rapport à tous les pays arabes, à l’exception de l’Irak, de la Libye, du Yémen, de la Syrie et de la Somalie, cinq pays touchés par des conflits violents et des guerres.
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