Conclusion
p. 143-148
Texte intégral
1À travers des grilles d’analyse empruntées à l’économie politique, à la sociologie du travail et à l’économie du travail, nous avons cherché à mettre en perspective les politiques économiques adoptées au Liban depuis les années 1990 – notamment les politiques du travail et les régimes d’encadrement de la main-d’œuvre – et de montrer leur impact sur la fabrication des précarités.
2Par-delà les alternances entre phases de croissance, de stagnation ou de crise, nous avons pu ainsi repérer les marques distinctives de la fabrique de ces précarités laborieuses : marginalisation du travail productif par une économie financée par la dette, dévalorisation des produits du travail aux dépens des revenus de la propriété, dilapidation des ressources productives (capital et travail) au profit de la rente immobilière ou financière, massification et généralisation du travail sans droits (n’affectant pas uniquement les travailleurs étrangers, migrants ou réfugiés), précarisation des formes de représentation collective des travailleurs.
3Loin d’avoir été le résultat non anticipé d’une mauvaise conjoncture ou un retournement dans le cycle des affaires, l’effondrement économique du Liban, toujours en cours, a été analysé comme le résultat de l’essoufflement d’un modèle de financiarisation de la croissance qui fabrique et façonne les précarités économiques et sociales. Étudiée dans le cadre d’une organisation spécifique de la production qui est propre au modèle de croissance libanais d’après-guerre, cette économie politique des précarités permet toutefois de mieux comprendre les transformations sociales d’un capitalisme financier qui s’accommode parfaitement des processus de précarisation propres au néolibéralisme. C’est dans cette perspective que nous considérons l’effondrement économique du Liban comme un observatoire privilégié pour étudier, à petite échelle, les multiples crises de la financiarisation du capitalisme contemporain.
4Les entrelacements mis en évidence tout au long de l’ouvrage entre déséquilibres financiers persistants et précarisations croissantes des conditions laborieuses ne sont certainement pas propres aux dynamiques de financiarisation du modèle de croissance libanais. Ils s’observent ailleurs au cœur des crises contemporaines du capitalisme financier tout comme dans les politiques d’ajustement qui leur sont liées, et qui ont pu être qualifiées dans d’autres contextes, comme celui de l’Argentine, d’« économie politique de l’effondrement » (Munck 2001). Les contextes nationaux d’effondrement spectaculaire que constituent par exemple, chacune à sa manière, les crises argentine et grecque nous renseignent eux aussi sur ces laboratoires de la financiarisation qui, ici et là à travers le globe, soumettent les processus de production des richesses à des mécanismes plus instables, et plus globalisés, d’allocation de l’épargne vers l’investissement.
5De même, le principe d’indépendance des politiques monétaires du Liban d’après-guerre, qui a occupé une place centrale dans notre analyse des dispositifs d’ajustement des déficits macroéconomiques, ainsi que le jumelage particulier des politiques publiques qui en résulte n’ont rien d’une spécificité libanaise, puisqu’ils se trouvent aujourd’hui au cœur des débats sur la régulation des crises globales. Largement contesté dans le contexte de récession mondiale qui a suivi la crise des subprimes de 2007-2008, ce principe d’indépendance des politiques monétaires s’est inscrit au cœur des polémiques européennes sur la gestion de la crise des dettes souveraines dans la zone euro, qui s’est déclenchée à la suite de l’effondrement grec de 2011. À cet effet, il est important de rappeler qu’au moment où la Banque centrale européenne (BCE) restait attachée à son orthodoxie monétariste, la politique monétaire américaine a très vite rompu avec ce dernier dogme dès 2009, en introduisant des assouplissements quantitatifs impressionnants et des politiques dites non conventionnelles qui furent suivis par d’autres banques centrales, au Japon comme en Angleterre, avant d’être finalement appliqués par la BCE (Antonin et al. 2013). à l’inverse, l’attachement coûte que coûte de la BDL à ses préceptes orthodoxes nous a permis de montrer que l’effondrement financier de 2019 est non seulement tributaire des recettes néolibérales, d’orientation monétariste ou « à la Friedman », mais constitue aussi un cas d’école à même d’éclairer les conséquences, économiquement et socialement insoutenables, d’une extrême financiarisation de la croissance dans un contexte d’autonomisation croissante des sphères économiques et financières.
6Enfin, le capitalisme financier dans sa version libanaise garde certainement des spécificités nationales, mais son intégration dans l’économie régionale de la production – sa place dans la division régionale du travail – et la globalisation de son marché de l’emploi – reflétée par sa plus forte dépendance à l’égard du travail migrant, entrant et sortant – nous renseignent également sur les contraintes d’une libéralisation financière qui, comme nous l’avons longuement démontré, s’effectue toujours sous contrôle politique.
7Les choix macroéconomiques et leurs traductions concrètes, tant sur le marché du travail que sur les expériences individuelles et collectives du travail, sont assujettis à de multiples rapports politiques, allant de l’inscription des économies nationales dans le marché mondialisé aux rapports de force entre gouvernants et gouvernés. Ces derniers sont notamment façonnés par des sociabilités et par des contraintes nécessairement localisées tout comme par des mécanismes juridiques, bureaucratiques et institutionnels qui, loin d’être neutres, sont immergés dans leur contexte politique. Ainsi, par exemple, la « rationalisation » des dépenses publiques – contrainte imposée par les marchés globalisés de la finance quand elle n’est pas exigée par les réformes du FMI – est souvent synonyme de privatisation et de réduction des emplois dans le secteur public. Loin d’avoir limité les défaillances de l’État, la rationalisation des coûts au Liban s’est accompagnée dans les dernières décennies d’une dynamique double de précarisation et de clientélisation des emplois, dans le public comme dans le privé. D’une part, le processus de délégation du secteur public aux entreprises privées s’est traduit par un recours croissant à l’externalisation de la force de travail employée sous des formes contractuelles précaires, voire à la limite de la légalité ou tout à fait irrégulières1. D’autre part, l’attribution de contrats publics à des entreprises privées est elle-même pratiquée sur la base de logiques de partage qui subordonnent l’assignation des contrats en même temps que le recrutement de la main-d’œuvre aux exigences politiques et clientélaires des zu‘âmâ’.
8Loin d’être propres au cas libanais, ces dynamiques locales de libéralisation et de privatisation sous contrôle politique caractérisent bien d’autres situations régionales autour du globe (Kienle 2008). De même, la racialisation et/ou la genrification de segments entiers de l’économie du travail au Liban – qu’il s’agisse du travail domestique assuré par une main-d’œuvre féminine importée du Sud-Est asiatique et de l’Afrique subsaharienne (Jureidini 2009), du secteur de la construction employant, de longue date, une main-d’œuvre masculine principalement syrienne (Chalcraft 2009), ou encore des services de nettoyage assumés par une main-d’œuvre migrante et peu ou pas protégée (Longuenesse, Tabar 2014) – ne constituent en aucun cas des spécificités strictement libanaises. Ailleurs, par exemple en France ou en Italie, on observe des trajectoires similaires dans le bâtiment et dans les services de nettoyage2, ce qui montre que ces dynamiques ne se réduisent pas à des exceptions situées aux périphéries du « Nord global ». C’est en cela que l’analyse du cas libanais, avec ses trajectoires transversales qui éclairent les conditions laborieuses contemporaines, nous semble pouvoir alimenter une discussion plus large autour des transformations – et des crises – du capitalisme et des rapports capital/travail au-delà des frontières nationales.
9Pour les comprendre, nous proposons d’enraciner l’analyse dans les manifestations concrètes des rapports de force politiques et des mécanismes sociojuridiques locaux. En contexte libanais, l’accès différentié aux droits acquis via le travail ne procède pas seulement de l’éviction de larges parties de la force de travail étrangère comme nationale des obligations et des protections contenues dans le Code du travail. Il découle également de la difficulté concrète de bénéficier de ces droits, en raison du contournement et du dévoiement de la législation relative au travail, comme nous avons pu l’observer à travers nos enquêtes à EDL et à Spinneys. Ces deux cas d’étude illustrent des situations de travail largement répandues au Liban. Le premier permet d’interroger la progression constante de l’emploi journalier dans le secteur public depuis l’après-guerre. Le second permet d’analyser les situations des travailleurs étrangers externalisés, offrant un observatoire des phénomènes constatés ailleurs dans le pays (Hussein 2019). La mise en avant d’études qualitatives permet, en outre, de porter une attention particulière aux intrications des rapports de travail avec les relations politiques qui nourrissent, facilitent et perpétuent les dynamiques de contournement des opportunités d’accès aux droits via le travail, déjà limitées au Liban. Par cette approche articulant une focale macro- et microsociologique, nous montrons comment le droit du travail libanais peut être décrit comme un ensemble d’exceptions constituant la norme et demeure largement dévoyé ou contourné dans le cadre des pratiques quotidiennes.
10Du travail migrant à la grande distribution, en passant par des emplois exercés au cœur de l’État, les travailleurs sans droits – à la demande, journaliers, saisonniers, etc. – représentent des figures non négligeables du paysage laborieux libanais, y compris au sein des entreprises d’État et du secteur public, c’est-à-dire là où la norme salariale avait constitué, pour un temps, la forme d’emploi dominante. Les formes de protection politique comme clientélaire se nourrissent du terreau de précarité et d’insécurité construit dans et par le droit du travail à travers l’exclusion de catégories entières de travailleurs de ses tutelles ou la mise en place de régimes dérogatoires qui finissent par constituer la « norme ». C’est dans ce contexte généralisé de fragilité ou d’absence de protections (par la Loi) que le contournement et le dévoiement du droit du travail peuvent se normaliser et s’étendre à celles et ceux qui en étaient préservés.
11Ce panorama complexe et hétérogène, que nous abordons à l’aune de processus de précarisation multiples mais articulés entre eux, semble laisser peu de place à la prise de parole au vu des risques et des coûts qu’elle entraîne (Olson 1965), mais aussi des entraves infligées aux formes d’organisation et de revendication collective, à partir de la cooptation progressive de la CGTL, principal acteur syndical libanais, dans les années 1990. Pourtant, à l’aube des crises contemporaines, et tout au long des années 2010, les luttes au travail se sont multipliées dans les secteurs public et privé, et l’organisation collective dans des contextes diversement précaires a constitué un enjeu davantage qu’une ressource préalable à la prise de parole. Comment appréhender ces phénomènes revendicatifs en contexte de précarités multiples ?
12Spasmodiques et improbables pour certains en raison de leur construction indépendante de tout cadre syndical, politiquement cooptés pour d’autres au vu de l’implication ou de la prise de position d’acteurs politiques et partisans à leur égard, ces conflits du travail expriment de manière indirecte, mais éloquente, la crise des rapports socioéconomiques et sociopolitiques à la base de l’éviction d’une vaste panoplie de travailleurs (libanais comme étrangers) de l’accès aux droits, aux moyens de subsistance et à la reconnaissance sociale via le travail. À nos yeux, ces mobilisations se produisant en marge du syndicalisme institué sont loin de constituer des épiphénomènes de protestation. D’une part, ailleurs sur la planète, les transformations des rapports capital/travail et l’affirmation progressive d’un capitalisme de plateforme montrent bien comment les syndicats constituent aujourd’hui davantage un enjeu de lutte qu’une structure préalable de mobilisation. Le cas libanais constitue à ce titre un observatoire particulièrement heuristique des formes plurielles de luttes se produisant en dehors des structures syndicales traditionnelles. D’autre part, les conflits du travail (et pour le travail) qui se produisent en contexte libanais font écho à d’autres expériences protestataires significatives qui, dans la région, ont contribué à des transformations politiques majeures (Peyman 2015). En Tunisie ou en Égypte, les mobilisations de travailleurs et de chercheurs d’emploi dans l’entreprise de phosphate de Ghafsa (Allal 2013) ou dans l’aciérie d’Helwan (Makram-Ebeid 2012), survenues en dehors, voire en opposition avec les syndicats officiels et leurs responsables locaux, ont immédiatement précédé et, dans certains cas, accompagné les processus révolutionnaires dans ces pays. Au Soudan, l’échec relatif de l’asian medani (appel à la grève et à la désobéissance civile) lancé à l’automne 2016 a été suivi par de nombreux autres appels à la mobilisation ayant comme effet de propulser « au centre de l’action politique de nouveaux acteurs comme les associations professionnelles, qui agissent en marge des syndicats officiels contrôlés par le régime » (Deshayes, Vezzadini 2019, p. 164).
13Aux côtés de nombreux autres exemples que les sciences sociales ont pu mettre en perspective dans la région3, ces luttes au travail et pour le travail ont contribué à la constitution d’une effervescence collective qui a, ici et là, largement débordé les lieux de travail, montrant que la prise de parole était possible et participant ainsi à la « crise de légitimité » (Camau, Vairel 2014) des régimes. En cela, et sans tomber dans des lectures mythifiantes et tautologiques, l’explosion du mouvement populaire libanais en 2019 doit se lire aussi – quoique pas seulement – dans la perspective d’une « désectorisation » (Dobry 1987) des enjeux, des formes et des arènes de la contestation. Il serait peut-être trop audacieux d’identifier un fil rouge entre les mouvements sociaux amorcés à l’été 2015 autour de la crise des déchets – dénonçant la corruption de la classe politique – et ces conflits du travail pluriels et sectorisés. Il demeure toutefois indéniable que les demandes multiples portées par leurs protagonistes convergent et se trouvent exacerbées dans le soulèvement d’octobre 2019 : lutte contre la corruption, dénonciation du clientélisme, amélioration des conditions de vie, renouvellement des formes d’organisation et de fonctionnement politique. Il ne s’agit donc pas ici d’oublier ou de reléguer au second plan le caractère créateur du mouvement social de 2019, mais de saisir les ruptures et les crises multiples et accumulées qu’il dévoile. Dans ce contexte, le travail constitue non seulement un observatoire des tensions à l’œuvre dans la société libanaise, mais aussi un enjeu central des luttes qui la traversent.
Notes de bas de page
1Nous songeons notamment aux travailleurs journaliers qui, comme nous l’avons indiqué précédemment, représentent environ 10 % des emplois dans le secteur public d’après les données à disposition (Lower 2013a).
2Jounin 2004, 2009 ; Nizzoli 2015.
3Beinin 2015 ; Clément, Duboc, El Shafei 2011 ; Barrières 2018 ; Fioroni 2017 ; Ayeb, Bush 2014.
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