Introduction
p. 17-28
Note de l’auteur
Le manuscrit, remis au printemps 2024, ne tient pas compte de la guerre en cours.
Texte intégral
1Depuis l’automne 2019, le Liban connaît une accumulation de crises politiques, économiques et sociales. La dépression libanaise1 s’inscrit tout d’abord dans le prolongement d’une crise économique sans précédent, dont les prémices s’annoncent par une stagnation du niveau de la production avec des taux de croissance proches de zéro dès 20152.
2L’effondrement financier remonte quant à lui à l’été 2019. Parmi ses principaux signes annonciateurs, on peut citer la déstabilisation du taux de change, dans les semaines qui précèdent les soulèvements d’octobre 2019. En septembre 2019, et pour la première fois depuis 1999, la livre libanaise (LBP) se déprécie face au dollar américain3 en deçà de la parité défendue par la Banque du Liban (BDL). Dès le 1er octobre 2019, le pays bascule vers un régime de change instable conduisant instantanément à des incertitudes sur l’approvisionnement de certains produits importés, avec de multiples vagues de rationnements de l’essence, du pain et des médicaments4.
3Se superposant à l’effondrement financier de 2019, la propagation de la pandémie de Covid-19 en 2020 intensifie exponentiellement la crise sanitaire et sociale déjà à l’œuvre dans un contexte de raréfaction des ressources, au moment où le pays traverse le premier défaut de paiement de son histoire. Le 7 mars 2020, le gouvernement déclare officiellement son incapacité à honorer son endettement public5. L’explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth et les destructions massives d’une grande partie de la capitale viennent complexifier encore davantage une multiplicité de crises dont l’impact sur de larges pans des populations résidentes s’avère brutal. La paupérisation rapide liée à la dévaluation des salaires s’accompagne d’un bouleversement du marché du travail, au rythme des fermetures d’entreprises et des limogeages, massifs ou plus discrets (Dirani 2021). Si le nombre de chômeurs était estimé en 2018 à 200 000 par l’Administration centrale des statistiques (ACS), avec un taux de chômage de 11 %6, ce chiffre dépasse les 550 000 en 20217 et le taux de chômage dépasse les 29 % en 20228. Face à une inflation rampante à trois chiffres, la majorité des Libanais basculent dans la misère, le taux de pauvreté passant de 28 % en 2019 à quelque 55 % en 20209 et à 74 % en 202110.
4Toutefois, à l’analyser dans le temps long des précarisations croissantes des conditions de vie et de subsistance, la crise financière de 2019 révèle une dynamique plus profonde, au-delà des simples effets conjoncturels. En effet, les causes de l’effondrement du capitalisme libanais, tout comme ses effets violents sur le plan social, relèvent, autant qu’ils les révèlent et les exacerbent, de dynamiques structurelles de précarisation du travail en lien avec l’économie politique du pays. Par précarité, nous entendons ici des formes plurielles d’instabilité ayant trait, d’une part, aux conditions d’incertitude économique et sociale et, d’autre part, aux droits, à l’activité de travail et aux formes et capacités de représentation collective11. Par précarisation, nous entendons les processus complexes et articulés, de nature tout aussi économique que politique, de construction et reconfiguration de ces précarités. C’est à un éclairage des fabriques et des transformations des précarités laborieuses que nous voudrions contribuer par cet ouvrage.
5De Smith à Polanyi, en passant par Marx, le champ économique est toujours gouverné par des rapports de force qui agissent sur le marché et sont d’ordre éminemment politique. Au sens des Classiques, une économie qui ne serait pas, en même temps, politique est une contradiction dans les termes. Par le recours à une double échelle d’analyse, macroéconomique et microsociologique, notre économie politique du travail entend révéler les articulations étroites qui lient le modèle de croissance économique libanais aux mécanismes de déréglementation et de précarisation du travail. Par une analyse « sur le tas » de ces précarités laborieuses, notre ouvrage entend appréhender les entrelacements entre crises politiques, économiques et sociales que traverse le pays à l’heure actuelle, tout en interrogeant le sens politique de ces crises.
6Nous partons du constat que, paradoxalement, les crises économiques et sociales produites par l’effondrement du capitalisme financier dans sa version libanaise ont eu l’effet d’occulter la dimension politique des crises contemporaines et d’euphémiser les revendications politiques radicales portées par le mouvement du 17 octobre 2019. Impressionnant par sa capacité mobilisatrice12, ce dernier s’indignait de la gestion politique ayant amené à l’effondrement financier et réclamait la chute du système politique confessionnel et de ses représentants. Les mobilisations d’ampleur amorcées à l’automne 2019 ont eu pour dénominateur commun de multiples demandes de justice sociale dont on avait déjà constaté la présence, mais aussi la « timidité » (AbiYaghi, Catusse 2011), dans l’espace contestataire depuis la fin des guerres libanaises (1975-1990). Au moins pour un temps, les mobilisations de 2019 ont mis à rude épreuve la supposée résilience du système politique libanais, venant prendre à contrepied les tenants d’une société « immunisée du “virus contestataire” » qui touchait depuis 2011 la grande majorité des pays de la région13.
7Malgré la percée d’un petit groupe de députés issus de la contestation aux élections de mai 2022, ladite thawra (révolution) d’octobre 2019 est restée, sans jeu de mots, une révolution sans « issues (ou résultats) révolutionnaires » (Tilly 1978). Alors que nous achevons ce manuscrit, les pouvoirs politiques traditionnels dominent encore la scène politique. Cependant, et en même temps, le Liban est loin d’être sorti de sa crise politique et le devenir du mouvement contestataire demeure, à ce jour, incertain. Aujourd’hui encore, l’urgence des réformes économiques, dont la stabilité politique constitue une condition sine qua non, a eu pour corollaire la confirmation à la garde du Sérail de l’ancienne élite dirigeante. Au rythme des remaniements ministériels faits de grands retours14 et de défections éminentes15, cette dernière s’est affirmée comme seul interlocuteur possible, s’invitant ou se réinvitant à la table des négociations avec les bailleurs internationaux. Artificiellement, la recherche des recettes de redressement économique est aujourd’hui rendue autonome, séparée d’une analyse politique des dynamiques de cet effondrement financier et monétaire. Il s’agit de restituer à cet effondrement son sens politique.
Le sens politique des crises libanaises
8L’articulation étroite qu’on observe au Liban entre crise économique, crise politique et contestation sociale vient nous rappeler – s’il en était besoin – que « le capitalisme est politique, et l’a toujours été » (Hay, Smith 2018, p. 19). Comme l’a bien montré K. Polanyi en se fondant sur les enseignements de l’ethnographie classique, notamment sur les travaux de M. Mauss et B. Malinowski, toute action économique est « encastrée », ou si l’on préfère « enchâssée » (embedded), dans les structures sociales, et il n’y a rien de naturel dans la séparation de l’économique, du politique et du social (Polanyi 2015). Au contraire, l’idée d’un désencastrement (disembeddedness) de l’économique, du social et du politique serait elle-même advenue (tardivement) avec l’avènement du libéralisme et de l’économie de marché et serait donc consubstantielle au capitalisme depuis sa genèse.
9En contexte libanais, l’idée habituellement retenue de l’autonomisation progressive des domaines et des activités (des champs, dirait P. Bourdieu) économiques, sociales et politiques est très vite prise en défaut. À l’autonomie supposée du champ économique au Liban s’opposent de multiples exemples de mises sous tutelle politique de l’espace économique16. Une dynamique certes exacerbée en contexte libanais, mais qui n’est en rien exceptionnelle. De nombreuses analyses montrent qu’une faible intervention de l’État sur l’allocation des biens et des services n’est pas synonyme d’une sphère économique autorégulée ou d’un marché du travail désencastré et livré au libre cours de l’offre et de la demande17, comme le laisseraient croire les fictions de l’État minimal (the minimal State). Différents courants, principalement américains, de la nouvelle économie politique du xxe siècle montrent, de plusieurs manières, que le faible poids économique de l’État peut s’accommoder à un contrôle croissant des groupes les plus influents sur les ressources18. C’est dans ce même sens que l’on a pu parler, dans le cas libanais, du développement d’un marché libre mais « sans laissez-faire » (Leenders 2004).
10Les Libanaises et les Libanais ne sont, évidemment, pas dupes de ces interdépendances – qui sont plus que de simples interférences ou collusions – entre le politique et l’économique. Au « capitalisme des copains (crony capitalism) » (Diwan, Malik, Atiyas 2019) observé en haut de la sphère sociale entre les élites économiques et politiques, correspond l’expérience ordinaire et moins élitiste du clientélisme et du recours aux wasâ’it19 pour accéder à des ressources, des services et des emplois. Autant de pratiques qui ne peuvent être réduites à des dysfonctions ou à des anomalies des rapports économiques. Ces interdépendances, qui résultent dans autant de rapports de pouvoir, ne constituent pas seulement – ainsi qu’on l’a souvent pensé au Liban – des instruments de domination, gage de stabilité du système confessionnel et du statu quo politique20. Loin de constituer un dispositif de rapprochement des gouvernants et des gouvernés à même de filtrer et d’inhiber des formes de contestation horizontale, le clientélisme peut faire – et a pu faire – l’objet de contestations et de renégociations, donnant à voir un visage précaire de ces relations de pouvoir, notamment dans les mondes du travail (Scala 2020).
11À beaucoup plus large échelle, les revendications de justice sociale et de changement politique radical exprimées depuis l’automne 2019 se lient à double fil à une critique des imbrications entre le politique et l’économique. La dénonciation du clientélisme (al-zabâ’iniyya) et de la corruption (al-fasâd) s’articule à celle du système confessionnel (al-nizâm al-tâ’ifi) et de ses représentants « tous » tenus pour responsables de l’effondrement économique du pays. Les glissements du slogan « kellon ya’ni kellon (tous, ça veut dire tous) » – qui fut, pour un temps, unificateur – témoignent tout à la fois des multiples dimensions de la contestation et de son inscription dans un passé contestataire de référence. Il n’est pas inutile de rappeler que ce slogan fut initialement forgé par les enseignants et les fonctionnaires au début des années 2000 dans le cadre de leurs batailles réitérées autour de la revendication de la hausse de leurs grilles salariales, bloquées depuis 1994. Puis il fut repris à maintes reprises par d’autres mouvements contestataires, notamment celui qui éclata en 2015 autour de ladite « crise des déchets », dévoilant des scandales écologiques aux fondements éminemment politiques. Ainsi, le caractère multidimensionnel des crises libanaises contemporaines nous apparaît comme l’ultime exemple des interdépendances entre champs et dimensions politiques, économiques et sociaux ou, pour reprendre le vocabulaire polanyien, de leur « encastrement ».
12À nos yeux, ce constat situé pose une question d’ordre plus générale. Faut-il reléguer le cas libanais au royaume de l’exotique ou peut-on en tirer des interrogations – davantage que des leçons – transversales pour l’analyse des trajectoires contemporaines du capitalisme, bien au-delà du Liban ? En deçà des lectures essentialistes, abordant le Liban comme une sempiternelle exception politique et sociale, travaillée par ses spécificités confessionnelles et par son équilibre sectaire structurant et structurel, voire tenu pour immuable, nous faisons ici le pari de situer le pays du Cèdre au centre – et non aux marges – de l’économie mondialisée. Nous nous en saisissons comme un cas extrême de financiarisation du capitalisme à même de révéler des dynamiques plus transversales qui le caractérisent.
Le travail : un observatoire de l’emboîtement des crises
13C’est au prisme d’une économie politique du travail que nous proposons d’interroger l’encastrement du politique, de l’économique et du social dont les crises contemporaines et les mouvements de contestation des dernières années nous semblent révélateurs. Notre démarche n’est pas mue par une tentation ou une « illusion téléologique » (Dobry 2007) visant à expliquer a posteriori l’éclatement des crises actuelles au pays du Cèdre. Bien au contraire, nous abordons l’effondrement économique et financier du pays comme un point de départ – davantage que comme un point d’arrivée – pour interroger l’exacerbation contemporaine des précarités à l’aune de leurs fabriques de longue date. Le choix de nous intéresser au travail, objet à l’enchevêtrement des sciences économiques et de la sociologie, relève d’une ambition tout aussi épistémologique que politique. D’une part, il s’agit d’articuler des perspectives disciplinaires et des échelles d’analyse qui sont trop rarement amenées à dialoguer. D’autre part, il s’agit de restituer au travail sa place centrale comme fondement de l’économie politique, voire comme condition de possibilité de son discours (Di Ruzza, Gianfaldoni 2003).
14Dans les trois décennies suivant la fin de la guerre civile, les sciences sociales libanistes ont peu exploré cet objet fondateur de la discipline. Certes, une attention croissante a été portée au travail migrant. La littérature autour des travailleuses domestiques étrangères s’est considérablement développée dans les deux dernières décennies21, fournissant des informations et des analyses précieuses et documentées sur ces migrations du travail et leurs réalités professionnelles. Or, nous savons encore peu des situations de travail d’autres catégories de travailleuses et travailleurs migrants employés dans un large nombre de secteurs économiques (industrie, agriculture, construction, commerces et services)22. Il en va de même pour la force de travail libanaise dont les situations et conditions de travail ont très peu retenu l’attention des spécialistes. Néanmoins, à y regarder de plus près, on voit que le travail a été au cœur des revendications manifestées dans plusieurs mobilisations sociales lors de la dernière décennie, jusqu’à l’éclatement du soulèvement amorcé le 17 octobre 2019. Ce sont précisément des mobilisations autour du travail qui ont pu constituer des préludes éloquents à l’éclatement du mouvement du 17 octobre 2019. En témoignent notamment les grèves organisées au printemps 2019 par différents groupes professionnels dont les magistrats, les avocats, les enseignants, mais également les travailleurs portuaires, ceux des hôpitaux, ou encore les employés de la Banque centrale tout comme, et pour la première fois dans l’histoire du pays, par les retraités de l’armée appelant à la mobilisation collective contre les mesures d’austérité annoncées par le gouvernement de Saad Hariri. Ces protestations font écho à une démultiplication des conflits « du » travail et « pour » le travail dans la décennie 2010. Cette effervescence collective a impliqué, depuis 2012 au moins, différents secteurs d’activité et catégories professionnelles, de la bataille pour la révision des grilles de salaires menée par les enseignants et les fonctionnaires aux mobilisations des travailleuses domestiques étrangères, en passant par les mouvements protestataires sans précédent surgis dans l’entreprise de grande distribution Spinneys et au sein d’Électricité du Liban (EDL) où les travailleurs journaliers et les collecteurs de facture revendiquaient leur droit à la titularisation dans l’entreprise23. Pour la plupart inédites, et amorcées par des travailleuses et travailleurs non syndiqués et auparavant inorganisés, ces mobilisations sont en large partie passées sous les radars des observateurs qui y voyaient des expressions exceptionnelles et sous-politiques de protestation en raison du caractère « matériel » et sectoriel des revendications portées (lutte contre les licenciements, demandes d’augmentations salariales, de meilleures conditions de travail, etc.).
15En d’autres cas, et tout au contraire, certaines de ces mobilisations ont reçu une attention plus large. Elles ont été décrites, par les médias et par des factions politiques concurrentes notamment, comme des mouvements cooptés et manipulés, dirigés par des personnalités politiques ou des structures partisanes traduisant dans l’arène du travail les clivages politiques « traditionnels ». Dans ce sens, les pratiques protestataires de ces acteurs ont été à la fois dépolitisées et sur-politisées. Elles ont été réduites tantôt à des protestations pour du « pain quotidien (bread and butter) » (Thompson 1968), tantôt à l’œuvre de marionnettes dupées par les jeux politiques de plus grande échelle comme si à l’usine, à l’atelier, dans l’entreprise, au ministère, dans le champ agricole et dans l’ensemble des lieux où se sont produites ces mobilisations, il ne se passait rien de notable.
16C’est à l’aune de ces considérations que nous suggérons ici de réinvestir l’objet travail et que nous en proposons un état des lieux multidimensionnel susceptible de contribuer à éclairer, par un angle d’analyse peu examiné, les crises accumulées auxquelles est confronté le pays aujourd’hui. Notre démarche vise à donner un cadre de référence comparatif qui puisse contribuer à saisir les transformations radicales que connaissent à présent les mondes du travail et les conflictualités qui ne manquent pas d’accompagner ces processus. Comme nous le verrons, la forte fragmentation, ethnicisation et racialisation des statuts et des formes de protection associés au travail font de toute tentative d’éclairage de ces situations un véritable défi. C’est cependant précisément à la description et à l’analyse de cette complexité et hétérogénéité que nous nous attachons dans ce livre. Certes, notre démarche – et notre pari – ne pourra que tendre – sans l’atteindre – à l’exhaustivité, laissant d’amples questions ouvertes tout comme des angles morts. Mais nous invitons d’ores et déjà celles et ceux qui trouveront, à raison, des manques et des développements inaccomplis dans ce travail à rejoindre la discussion.
Le travail sans droit au cœur du capitalisme financier libanais et de ses crises
17Dans un souci de rigueur descriptive et d’unité problématique, nous faisons ici le choix de construire notre analyse en entonnoir, en amenant le lecteur dans un voyage qui démarre de l’analyse macroéconomique pour aller vers l’enquête microsociale. Par cette démarche, nous visons à faire ressortir, progressivement, la manière dont la financiarisation de l’économie fondée sur l’éviction du travail productif se traduit, au sein du marché du travail, par des formes plurielles de précarisation résultant dans un recours extensif à ce que nous appelons « le travail sans droits ». Alors que la notion d’« informel » renvoie généralement à des formes individualisées du rapport de travail, mettant en scène un employeur (du secteur formel ou informel) et un employé exclu du contrat de travail et/ou des formes de protection qui lui sont associées, la notion de « travail sans droits » intègre les dispositifs politiques de détournement ou de contournement du droit du travail et des lois existantes. Avec cette expression, nous désignons toutes les formes de travail ayant pour caractéristique commune l’éviction de jure ou de facto des travailleurs des protections impersonnelles offertes par la loi, au-delà des statuts sociojuridiques des travailleurs (ou de l’absence de statuts).
18Comme nous le montrerons, le travail sans droits ne signifie pas pour autant une absence totale de protections, comme le laisserait croire la notion de travail informel. Au contraire, les formes de subordination et d’assujettissement qui caractérisent le travail sans droits dans ses multiples manifestations peuvent s’accompagner de formes de protection paradoxales, agencées autour de relations de subordination et de dépendance d’ordre politique et social. C’est le cas, par exemple, des relations clientélaires tissées au travail et par le travail que nous analyserons à partir du cas d’étude des travailleurs journaliers et des collecteurs d’EDL. Des protections, nous le verrons, qui constituent l’autre visage de la subordination politique et sociale, et de l’exploitation professionnelle que le clientélisme au travail accompagne.
19Porter le regard sur le travail sans droits permet de lire autrement qu’à l’aune de la conjoncture les pratiques multiples de dépossession, d’impayé de salaires ou de parts de salaires, de licenciements qu’on a pu observer au lendemain de la crise de 2019, y compris dans les secteurs les plus « formels ». Ces dernières ont trouvé un terrain fertile au sein d’un marché du travail qui se passe largement du droit du travail, exacerbant ainsi les fragilités endémiques d’un système de croissance qui, pendant très longtemps, avait fait l’impasse sur la reproduction de sa force de travail. Le contournement du droit constitue par ailleurs un dénominateur commun des politiques du travail d’après-guerre. En témoigne, entre autres choses, l’ostracisation de l’Office national de l’emploi ou du Conseil des prud’hommes24. En mobilisant la notion de « travail sans droits », nous visons à porter le débat sur les formes concrètes des précarités laborieuses, au-delà de l’opposition normative entre le travail formel et informel qui non seulement conduit à hypostasier normativement (et épistémologiquement) la formalisation de l’informel comme devoir-être de toute économie du travail mais, en outre, ne permet pas de saisir les réalités du travail sur le terrain.
De l’économique au social, et inversement
20La première partie propose une analyse des tendances longues du modèle de croissance libanais. Elle offre un cadre d’analyse macroéconomique qui tente de reconstruire le modèle de croissance à partir des structures du marché du travail et des modalités de financement de l’économie productive. Elle s’intéresse, dans un premier chapitre, au jumelage des politiques économiques qui génère des déficits macroéconomiques récurrents et étudie, dans un deuxième chapitre, comment les résultats du marché du travail et de l’emploi interviennent comme des variables d’ajustement pour assurer le réglage de ces déficits. En dressant un panorama des politiques économiques d’avant- et d’après-guerre, elle retrace dans le temps long les processus de marginalisation croissante du travail, de ses revenus et de sa productivité. En analysant l’impact sectoriel des politiques économiques, le deuxième chapitre propose ainsi de montrer que le modèle de croissance d’après-guerre générait une précarisation croissante du travail et de ses protections, tout en s’en nourrissant, pour s’assurer ses moyens de financement. C’est là son propos principal.
21À travers une synthèse des maigres (et discutables) données macroéconomiques à notre disposition, nous tentons ainsi de reconstruire l’histoire d’une atrophie graduelle des secteurs productifs accompagnant les mécanismes de financiarisation de l’économie d’après-guerre. Malgré leurs imperfections, ces données nous permettent d’identifier les faits stylisés d’un modèle de croissance d’après-guerre fondé sur l’éviction du travail productif, la précarisation croissante du marché du travail et de l’emploi et la généralisation du travail sans droits.
22Dans ce sens, l’effondrement financier de 2019, loin d’avoir été la conséquence des effets de conjoncture, s’inscrit dans une longue histoire de déperdition de l’économie productive. Sans être spécifiques au régime de croissance libanais, ces tendances s’observent également dans les multiples crises contemporaines du capitalisme, aussi bien dans des contextes nationaux spécifiques comme en Grèce ou en Argentine que dans les crises financières plus globales ou régionales comme les crises récentes des dettes souveraines dans la zone euro. La deuxième partie proposera de retracer cette histoire de déperdition du travail productif à partir de l’observation et de l’analyse des réalités du travail. Ainsi, ce que la première partie a mis en évidence du point de vue des politiques économiques sera analysé à la loupe, dans le microsocial, afin de rendre compte des mécanismes de contournement du droit mis en œuvre dans le travail et par le travail, conduisant à la généralisation du travail sans droits.
23Le déplacement de la focale du macroéconomique vers les réalités observables du travail que nous proposons dans la deuxième partie permet d’apprécier l’articulation de différentes formes de précarité : précarité des emplois et des statuts, mais aussi précarité des droits et des représentations syndicales. La mise en évidence de la généralisation du travail sans droits constitue son objet spécifique. Ainsi, dans le troisième chapitre, nous dressons un cadre synthétique des différents régimes d’encadrement du travail et de leurs différentiations sectorielles, en soulignant l’éviction de jure ou de facto de larges parties de la force de travail de leurs réglementations. Dans le quatrième chapitre, nous nous arrêtons sur les dispositifs juridiques et les pratiques d’ethnicisation et de racialisation de certains secteurs d’activité. Nous montrons comment différentes réglementations, de prime abord dérogatoires, réservées à la force de travail étrangère (kafâla ou encore circulaires ministérielles organisant le travail pour les Palestiniens et les Syriens, etc.) expriment en réalité un protectionnisme « libaniste » de papier bien éloigné de la réalité d’un marché du travail qui exclut largement de ses tutelles les nationaux. Le quatrième chapitre illustre ainsi son propos à partir de deux études de cas. La première s’intéresse à l’emploi dans le secteur public en se focalisant sur le cas d’Électricité du Liban (EDL) et de sa main-d’œuvre journalière et contractuelle. La seconde porte sur les supermarchés de la chaîne multinationale Spinneys, notamment sur sa main-d’œuvre étrangère non arabe.
24En nous penchant d’abord sur EDL, l’un des rares bastions de l’État-employeur dans la « République marchande25 », nous décryptons les dispositifs, à plusieurs égards sophistiqués, à la base de la mise au travail de travailleurs se situant dans des zones grises de la législation du travail libanaise : les journaliers et les collecteurs de facture. Nous montrons comment leur contractualisation est détournée et empêchée au moyen d’une externalisation de façade qui cache leur emploi direct par EDL et qui est soumise à des logiques éminemment politiques de nature clientélaire. Le cas de Spinneys offre un approfondissement tiré de l’observation des situations de travail et de rémunération des « porteurs (hammâlîn) » étrangers chargés de l’ensachage des produits achetés par les clients. En nous arrêtant sur les ponctions salariales auxquelles ils sont soumis, nous montrons comment leur contractualisation cache la réalité de rapports de travail où non seulement les droits, mais également les salaires sont constamment et diversement contournés.
25Le cinquième et dernier chapitre se concentre sur une autre forme de précarisation, corollaire des processus de précarisation économique, juridique et sociale analysés précédemment : la précarisation des formes de représentation et de revendication collective. Dans le contexte peu protecteur qui caractérise les situations de travail au Liban, la prise de parole collective à travers des structures syndicales est mise en porte-à-faux. D’une part, des entraves de nature juridique, dont par exemple l’éviction des réglementations du travail de nombreuses catégories professionnelles, empêchent la syndicalisation de travailleurs différemment précarisés. D’autre part, la cooptation politique progressive de la Confédération générale des travailleurs au Liban (CGTL), notamment – mais pas seulement – dans l’après-guerre civile, limite – lorsqu’elle ne l’empêche pas – la capacité mobilisatrice du principal acteur syndical libanais comme en témoigne, par exemple, l’absence totale de la CGTL des mobilisations de rue amorcées en octobre 2019. Pourtant, ces dynamiques de limitation de l’acteur syndical comme moyen de revendication collective n’ont pas empêché, de longue date, l’éclatement de conflits du travail multiples, menés par des travailleurs non syndiqués et préalablement inorganisés, allant de la lutte des ouvriers de l’usine de biscuits Ghandour en 1972 à celle des travailleurs de Spinneys ou d’EDL dans la dernière décennie. Ces luttes qui se produisent en marge du champ syndical accompagnent l’émergence d’un syndicalisme sans syndicats où la constitution d’une structure représentative constitue un enjeu de lutte davantage qu’un moyen préalable de mobilisation.
26En miroir des analyses situées développées tout au long du manuscrit, la conclusion interroge la possibilité d’ériger le terrain libanais en observatoire de transformations lourdes et transversales dans les rapports capital/travail. Cas extrême de capitalisme financier et de ses crises multiples et répétées, le modèle libanais est emblématique d’une économie politique globalisée qui s’accommode parfaitement des processus de précarisation propres au néolibéralisme. En même temps, il fait l’objet de contestations, segmentées et sectorisées ou de plus grande ampleur, et constitue en ce sens un laboratoire pour appréhender la reconfiguration des formes de luttes, dans l’arène du travail et au-delà.
Notes de bas de page
1BM 2020a.
2Avec le début de la guerre en Syrie en mars 2011, la fermeture des frontières syriennes aux exportations libanaises et l’afflux de réfugiés syriens au Liban ont conduit à un ralentissement de la croissance libanaise entre 2011 et 2012 (Balanche 2013). Comme le montre plus loin la figure 1, l’économie libanaise entre alors dans un régime de faible croissance (2,6 % en 2013 et 1,9 % en 2014), mais à partir de 2015 la croissance est nulle (0,4 % en 2015 et 0,2 % en 2018).
3Le taux de change fluctue de manière très importante depuis cette date, de 1 500 LBP pour 1 USD à plus de 140 000 LBP pour 1 USD. Il s’est plus ou moins stabilisé autour des 90 000 LBP pour 1 USD en 2023.
4Cette chronologie sera analysée en détail dans le premier chapitre de l’ouvrage mais il nous semble important de souligner dès le départ que, contrairement au discours officiel de la Banque du Liban (BDL), la dépréciation de la livre libanaise et l’effondrement financier précèdent les soulèvements du 17 octobre 2019. En témoigne la circulaire 530 de la BDL, datée du 1er octobre 2019, où l’autorité monétaire garantit les opérations de change à l’ancien taux officiel de 1 500 LBP pour 1 USD uniquement pour les importateurs de blé, d’essence et de médicaments.
5Ayant toujours représenté une part négligeable dans le PIB jusqu’à la fin de la guerre civile, l’endettement public passe de quelque 3 milliards de dollars en 1992, avant l’ascension de Riad Salameh à la tête de la BDL, à plus de 80 milliards de dollars en 2018. Le ratio dette/PIB affiche un sommet historique de 183 % en 2006, faisant du Liban le pays le plus endetté au monde à cette époque (Blominvest 2019).
6ACS, OIT 2018-2019.
7On estime que la crise a généré 220 000 nouveaux chômeurs, selon une étude de 2020 d’InfoPro (Babin 2020).
8ACS, OIT 2022.
9BM, ESCWA 2020 ; Nations unies 2021.
10On estime que 3 Libanais sur 4 sont pauvres ou très pauvres, vivant avec moins de 706 050 LBP (35 USD à l’époque) par équivalent-adulte par mois et peinant à assurer leurs besoins fondamentaux (OIT, Unicef 2021). Une étude de l’ESCWA (2021) estime que le taux de pauvreté multidimensionnel (prenant en compte d’autres aspects tels que l’éducation, la santé, etc.) est passé de 42 % en 2019 à 82 % en 2021, soit 1 million de ménages.
11Nous articulons ici une acception classique des précarités, abordées dans leurs dimensions économique et sociale (Castel 2007, 2003, 1995 ; Paugam 2000), à une acception analytique qui distingue différentes formes de précarités du travail, de l’emploi, et des formes de représentation collective (Béroud, Bouffartigue 2009).
12Le mouvement a rassemblé des centaines de milliers de participants et, d’après certains auteurs, jusqu’à deux millions de personnes à son apogée (Daher 24/10/2019).
13Nous reprenons ici l’heureuse formule de V. Geisser qui, dès 2013, se dissocie des approches exceptionnalistes postulant qu’au Liban « rien ne se passe comme ailleurs » (Geisser 2013, p. 11).
14D’abord les négociations visant la restauration de Saad Hariri au poste de Premier ministre entre novembre et décembre 2019, alors même qu’il avait été poussé à la démission par les mobilisations populaires d’octobre 2019, puis celle, plus récente, de Najib Mikati, faisant actuellement fonction de Premier ministre.
15Notamment celle de Saad Hariri, ayant finalement annoncé son retrait de la scène politique à la veille des élections parlementaires de mai 2022.
16Diwan, Malik, Atiyas 2019 ; Diwan, Haidar 2017 ; Chaaban 2015 ; Baumann 2012.
17Comme le montrent d’ailleurs différents courants de la sociologie économique américaine dans le sillage de M. Granovetter (1985), un marché du travail désencastré n’a jamais existé, et ne pourrait tout simplement pas exister.
18Downs 1957 ; Buchanan, Tullock 1965. La théorie de la « capture des régulations coercitives » (Stigler 1971) a notamment ouvert la voie à plusieurs explorations empiriques de ces thèses, aussi bien dans le contexte des crises des dettes souveraines en Amérique latine, pendant les années 1980 (Krueger 2002), que dans le cas des crises de la dette publique des États-Unis (Acemoglu, Robinson 2012).
19Pl. de wâsta (intermédiaire, piston).
20Et ceci de longue date. M. Johnson, par exemple, insiste sur le rôle des « machine[s] politique[s] » comme « agent[s] de contrôle social » (Johnson 1977, p. 207).
21Jureidini 2011, 2009, 2003 ; Jureidini, Moukarbel 2004 ; Dahdah 2012 ; Tabar 2010 ; Kerbage 2017 ; Legal Agenda, OIT 2021.
22Y compris dans le sous-champ du travail migrant, à l’exception de quelques travaux par ailleurs datés (Chalcraft 2009, Tarraf-Najib 2005), peu d’analyses portent sur le travail opéré par des migrants arabes, notamment (mais pas seulement) syriens et palestiniens.
23Outre ces mobilisations qui ont éclaté à partir de 2012, des centres de recherches comme le Lebanese Labour Watch (Lower) et le Civil Society Knowledge Centre (CSKC), hébergé par le Centre for Social Sciences Reasearch and Action (ex-Lebanon Support) ont recensé des centaines d’actions collectives par an, pour la plupart menées par des travailleurs contractuels différemment précarisés, tous secteurs confondus.
24Ghamroun, Tarabay 11/02/2022.
25Au sein de la littérature consacrée au Liban, l’idée de la « République marchande » fait référence, d’une part, à la structuration élitiste et oligarchique de l’économie politique du pays, où quelques familles occupent une position centrale dans la sphère politique, et, d’autre part, à une approche économique libérale qui préconise le désengagement de l’État à la fois en tant qu’entité régulatrice et acteur économique. Des travaux tels que ceux de Gates 1998 et Chaib 1983 abordent cette thématique.
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