Préface. Le Liban, avant-garde de la révolution néolibérale du travail
p. 7-15
Texte intégral
1Quarante ans après les premières entailles dans les État-Providences des sociétés occidentales, les études sur le travail commencent enfin à sortir des ornières ethnocentristes et évolutionnistes desquelles elles étaient prisonnières depuis leur création. Consubstantielles à ces régimes marqués par le plein-emploi et les politiques de redistribution, ces analyses ont longtemps fait du salariat la référence matricielle de l’activité et de l’emploi dans les connaissances générales du travail. Fordistes du travail aux modes de vie, ces sociétés ont en effet été caractérisées par la stabilité de l’emploi et des protections sociales – les acceptions dominantes des normes du travail –, plongeant tous les autres régimes de production dans la catégorie fourre-tout et an-heuristique de « l’informalité ». Si dès les années 1980 certaines critiques apparaissent sur cette vision dichotomique imposée par le champ économique1, il aura fallu quatre décennies pour que les sciences sociales se défassent de cette vision binaire et misérabiliste des situations du travail dans le monde (Beck et al. 2016). En proposant une lecture tout à la fois historique, économique et sociologique, Michele Scala et Nizar Hariri nous offrent ici une formidable confirmation du potentiel heuristique de ce dépassement analytique.
2En France, le travail constitue de longue date un domaine majeur des sciences sociales2. Si l’éducation est venue, dès les années 1960, contester cette hégémonie, grâce notamment aux travaux de Pierre Bourdieu, elle n’est jamais parvenue à le détrôner (Ollion, Abbott 2016). Cette domination a paradoxalement laissé dans l’ombre la diversité des mondes professionnels constituant, depuis toujours, le salariat en France (Zancarini-Fournel 2016). Fascinés par la grande industrie, les sociologues du travail français ont longtemps fait peu de cas des organisations et des groupes extérieurs au monde ouvrier, en particulier celui de l’automobile. Y compris lorsque ce monde est bouleversé par la mondialisation et la transformation de la société à partir des années 1980 et, plus encore, dans les années 1990 (précarisation de l’emploi, hausse du niveau de diplôme, perte de l’identité ouvrière), c’est encore et toujours l’automobile qui domine, incarnant – magnifiquement du reste – « le retour sur la condition ouvrière » (Beaud, Pialoux 2012) à l’orée du niveau millénaire. Cette focalisation sur le monde de l’automobile n’invisibilise pas seulement des pans entiers du monde du travail dans l’hexagone. Comme le dénoncent très tôt d’éminentes sociologues – Danièle Kergoat, Margaret Maruani –, les femmes sont les grandes absentes de ces enquêtes sur le monde ouvrier, alors qu’elles ont non seulement toujours travaillé – comme le rappelle bien le titre éponyme et désormais classique de l’historienne Sylvie Schweitzer (2002) –, mais qu’elles ont aussi été des actrices incontournables de grands conflits sociaux, comme l’ont bien montré les travaux récents de Fanny Gallot (2024), Eve Meuret-Campfort (2021), ou Donald Reid (2020) sur le conflit Lip. De même, il a fallu attendre plus de trois décennies pour que la sociologie « révèle » l’importance et la centralité des immigrés dans les usines de fabrications de voiture et les discriminations durables dont ils ont été victimes par l’organisation du travail, mais parfois aussi du groupe ouvrier et de ses représentants (Pitti 2004 ; Gay 2015).
3Comme en témoignent ces revisites historiques et sociologiques, il faut attendre le passage au nouveau millénaire et l’arrivée d’une nouvelle génération de chercheuses et de chercheurs pour que l’étau scientifique sur le travail se desserre progressivement. À la faveur d’une approche marxiste et féministe de la tertiarisation de l’économie, on s’intéresse désormais à de nouveaux groupes de travailleuses et de travailleurs, comme les postiers, les aides à domicile ou bien encore les femmes de ménage, montrant à quel point la disparition de la classe ouvrière était moins le signe de la moyennisation de la société française que d’une recomposition sociologique des classes sociales et de leurs divisions. Le recours à une sociologie par la socialisation des acteurs et des dispositions, souvent combinée aux outils interactionnistes, a considérablement affiné la compréhension à la fois des logiques professionnelles et des dynamiques de classes, notamment parmi les milieux populaires3. L’origine ethnique est aussi de moins en moins ignorée, bien qu’elle demeure une question épineuse pour les chercheuses et les chercheurs français qui peinent à correctement l’appréhender et l’objectiver, y compris de manière quantitative dans un pays où les statistiques ethniques sont interdites et où le terme de « race » continue de susciter inconfort et rejet comme catégorie d’analyse4.
4Cette ouverture progressive s’est accompagnée et enrichie d’un élargissement à la fois épistémologique et international, contribuant de manière significative à la compréhension et à la cumulativité des connaissances des mondes du travail. Si, dès les années 1980, la psychologie s’est présentée comme une discipline de premier ordre pour appréhender les effets psychiques du travail, notamment par l’émergence de la psychodynamique (Dejours 1980), l’histoire contemporaine, voire très contemporaine, a aussi grandement contribué à éclairer d’un jour nouveau les questions du travail, notamment dans le domaine de la santé au travail (Hatzfeld 2006). Mais le renouvellement théorique est surtout venu de la science politique qui a réinscrit la question du travail dans l’économie politique. Si, dès les années 1970, la question des conflits et des relations professionnelles occupe une place prépondérante dans la compréhension des dynamiques du travail et plus généralement dans les dynamiques historiques des sociétés occidentales, les approches deviennent vite prisonnières d’une lecture institutionnaliste au sein de laquelle l’intégration des salariés aux enjeux « démocratiques » et de négociations dans l’entreprise déterminent l’intérêt de la recherche. Dans un contexte d’effondrement des effectifs des principales organisations syndicales et de tertiarisation de l’économie, le conflit a plus largement disparu des radars de la recherche française sur le travail (Quijoux 2019). En introduisant les outils de la sociologie des mouvements sociaux, et plus largement ceux de la sociologie politique, dans l’analyse des conflits professionnels, des politistes ont non seulement remis à l’agenda scientifique les questions de luttes et de mobilisations, mais ont éclairé les dimensions multifactorielles des mobilisations au travail, le plus souvent oubliées par les seules approches marxistes (Giraud 2009).
5Mais l’influence la plus décisive de la science politique, encore qu’insuffisamment mise en lumière car très récente, est sans doute sa contribution à un « tournant global » des sciences sociales dans le domaine du travail. Depuis la fin des années 2010, les publications sur des terrains extra-européens se multiplient à la faveur de chercheuses et de chercheurs toujours plus audacieux et internationalisés. Face à une sociologie hexagonale parfois ronronnante, certains (jeunes) spécialistes ont su dépasser une inclination à l’enfermement sur leur aire culturelle en investissant les espaces et les revues disciplinaires. Avec les travaux sur les professions et le syndicalisme en Afrique (Cissokho 2022), les mineurs du Sud tunisien (Allal, Bennafla 2011), les usines textiles au Pakistan (Gayer 2023), les travailleurs précaires aux États-Unis (Chauvin 2010), les migrantes entrepreneuses en Asie (Zani 2021), ou bien encore l’autogestion et le syndicalisme en Argentine (Quijoux 2011 ; Rouxel 2022), la recherche francophone connait une émulation de terrains et d’analyses qui enrichissent considérablement les contours de l’emploi et du travail patiemment dessinés en France depuis un demi-siècle. La diversité des situations exposées donne matière à un décentrement épistémologique et méthodologique qui est le bienvenu, en insistant par exemple sur des dimensions rarement abordées en France, comme la place des solidarités familiales, associatives ou religieuses dans la quête d’emploi et de revenus ou la construction des professions. Mais cette diversité révèle sans doute une situation réciproque plus heuristique encore : au-delà des singularités nationales, souvent brouillées par des clichés éculés, ces travaux soulignent à quel point le travail est ontologiquement universel et, ce faisant, demeure l’une des meilleures boussoles pour comprendre les dynamiques des sociétés contemporaines. Les richesses produites, leurs conditions de production et leur répartition occupent invariablement des rôles décisifs qui façonnent le rôle et les contours de l’État, des corps intermédiaires et de la société civile, respectivement et dans leur articulation. L’évolution du capitalisme international, dont la tendance globale conduit à des formes d’éloignement politique et économique toujours plus grandes des sociétés, contribue grandement à ces possibilités de comparaisons. La marchandisation de pans entiers des sociétés et du vivant tend en effet à désingulariser petit à petit les différences sociales que les histoires nationales avaient patiemment édifiées. Si les régimes d’emplois et de travail demeurent largement inégalitaires entre les Nords et les Suds, force est de constater qu’il est de plus en plus possible d’observer des phénomènes analogues en matière d’accumulation autoritaire et discrétionnaire de la valeur, de recul des droits en matière du travail, et de renforcement de la division sociale et raciale du travail, sur fond de précarisation générale des travailleuses et des travailleurs.
6Michele Scala et Nizar Hariri offrent ici une formidable contribution à la marche heuristique de ces ouvertures disciplinaires et internationales réalisées ces dernières années en matière d’analyse du travail. L’histoire et la sociologie de ce petit pays du Moyen-Orient – 5,5 millions d’habitants, jusqu’à trois fois plus vivant à l’étranger – ont conduit à produire toute une série de clichés bien établis, mettant sous le boisseau culturaliste les dynamiques économiques et sociales auxquelles obéit toute société humaine. Dans cette nation pluriethnique frappée par une guerre civile de quinze ans, faisant entre 150 000 et 250 000 morts, et sans cesse bousculée par les conflits régionaux – près de 300 000 Palestiniens y vivent selon l’ONU, parfois depuis des décennies –, les tensions et les conflits qui divisent les Libanais ont longtemps été exclusivement appréciés à la lumière d’oppositions religieuses et ethniques. De fait, comme le rappellent les auteurs, les enquêtes sur le travail ou les classes sociales sont rares. Dans la foulée des poussées révolutionnaires nées au début de la même décennie en Tunisie, les mobilisations transconfessionnelles apparues en 2019 en réponse à la crise économique ont révélé de façon emblématique ce retour du refoulé social et démocratique. Dans ce pays considéré comme l’un des plus inégalitaires au monde, les classes dominantes de toutes confessions confondues ont su de longue date tirer profit des richesses du pays et des aides internationales en articulant investissements financiers, corruption et système clientéliste, laissant des populations exsangues dans un pays où les services publics de base n’existent plus. Cinq ans après les mobilisations sociales, ses causes n’ont visiblement cessé d’empirer, en particulier suite à l’explosion du port de Beyrouth en 2020. Les guerres en cours (2023-2024) avec Israël, au Liban, à Gaza et dans d’autres pays de la région, entraînent des répercussions considérables encore plus écrasantes sur le quotidien, déjà fragile, de leurs habitants.
7On mesure donc ici toute l’importance et l’innovation d’un ouvrage dont l’objet est de revenir sur le moteur déterminant des conditions d’existence des personnes vivant au pays du Cèdre. En l’occurrence, les auteurs nous livrent les deux faces d’une même monnaie pourtant rarement rapportées ensemble. L’ouvrage réalise en effet le tour de force de lier les causes, souvent lointaines dans le temps, du désastre social libanais, à ses conséquences les plus empiriques et les plus actuelles du quotidien de ses habitants. Retraçant des décennies d’histoire de politiques économiques, les auteurs montrent bien que la situation actuelle ne relève pas (seulement) de l’incompétence de classes dirigeantes, mais bien d’une volonté délibérée d’assécher les secteurs productifs – l’industrie et l’agriculture – au profit des secteurs de l’immobilier, de la construction et de la finance bancaire, grâce aux flux considérables d’argent provenant de l’étranger. De cette « éviction du travail » – pour reprendre les termes des auteurs – résultent des phénomènes impressionnants de circulation, aussi bien de capitaux que d’humains, conduisant les Libanais qualifiés à fuir le pays et à les remplacer par des étrangers précarisés – Syriens, Palestiniens, Srilankais, etc. – rompus à des tâches pénibles et mal payées. En l’occurrence, les politiques économiques du Liban constituent un cas emblématique de la soustraction des politiques économiques des contingences politiques, sociales et culturelles ; dès les années 1990, l’État s’engage dans des politiques d’attractivité financière par la généralisation de cadeaux fiscaux en direction des revenus financiers et du patrimoine, notamment de l’étranger. Résultat : les déficits publics explosent sans que l’économie réelle ni les Libanais n’en bénéficient, encore moins le monde du travail. Très vite, comme ailleurs dans le monde, une telle politique nourrit des spirales d’endettement et de dépréciation de la monnaie, qui conduisent à la crise économique de 2019. En privilégiant des secteurs économiques portés par leur rentabilité financière en faveur d’investisseurs à l’étranger plutôt que des secteurs caractérisés par leurs dimensions productives et pourvoyeuses d’emploi et de salaires au niveau local, la situation économique libanaise apparaît comme une version très avancée de la financiarisation internationale de l’économie.
8Mais le Liban n’est pas simplement un exemple d’un régime d’extorsion de la valeur d’un pays par la capitalisation de son économie. Cet ouvrage entend mettre en lumière le continuum qui lie les politiques économiques à leurs traductions empiriques en terme de conditions de travail et de revenus des travailleuses et travailleurs du Liban. Une fois de plus, le Liban donne à voir un régime cette fois-ci de mise au travail particulièrement complexe, dont la sophistication épouse et s’arrime sur une conception verticale et racialiste de la division sociale. Au pays du Cèdre, plus qu’ailleurs, les catégories binaires souvent dominantes ne sont d’aucune aide analytique. Les auteurs soulignent avec acuité que la notion « d’informalité » est ainsi totalement démonétisée dans des mondes du travail où la précarité, la débrouille et le contournement des statuts et du droit du travail constituent la règle. Contre une idée reçue fréquente en France où le droit bénéficie encore aux salariés – même si ce droit a été considérablement abimé au cours des années 2010 –, les auteurs montrent ici avec éclat à quel point celui-ci vise à organiser le désordre social en faisant de la dérogation et du contournement de la loi – aussi bien « l’esprit » que la pratique en matière de « droit » du travail. Il est vrai que les exemples invoqués sont édifiants : qu’il s’agisse du développement numérique des « journaliers » au sein de la principale entreprise publique d’électricité du pays, des travailleuses domestiques régies par le régime de la kafâla, ou bien des aides-caissiers des supermarchés Spinneys, on assiste à des salariés dont les marges de manœuvre sont très restreintes. Soumis à des précarités radicales, ils sont notamment tributaires du bon vouloir du za‘îm – notable d’un réseau clientélaire –, d’un « parrain » dans le cas de la kafâla ou d’un intermédiaire dans le cas des aides-caissiers, dont l’extorsion et le marchandage, physique ou monétaire, constituent une exploitation informelle supplémentaire dans un ordre professionnel déjà régi formellement par le règne de l’arbitraire. À cet égard, le Liban apparaît comme un pays particulièrement marqué par les disparités sociales et économiques, un désordre savamment organisé selon une hiérarchisation ethnique sophistiquée : professions libérales et emploi public sont réservés aux Libanais, mais dans un schéma de protectionnisme de façade qui est, en réalité, peu ou pas protecteur, tandis que des régimes d’exceptionnalité s’appliquent selon la nationalité, conjuguant exclusion de droit et attribution de secteurs d’activité les plus pénibles. Ainsi au Liban, Syriens, Palestiniens et travailleurs importés venant du Sud-Est asiatique et de l’Afrique subsaharienne apparaissent comme autant d’armées de réserve taillables et corvéables, tandis que Français, Italiens, Belges et Anglais bénéficient des mêmes droits que les nationaux, au titre d’une réciprocité qui fleure bon l’héritage colonial. Dans ce contexte, les auteurs rappellent toutefois que les contestations existent et se multiplient même à partir des années 2011-2012, mais en dehors des syndicats cooptés par le pouvoir et le patronat. L’essor de ce « syndicalisme sans syndicat » constitue même une partie des bases de la future contestation nationale de 2019.
9À l’heure où capitalisme financier et nationalisme identitaire semblent s’unir aux quatre coins du monde, notamment en France et en Europe, le Liban constitue en définitive l’une des formes abouties de dystopie du néolibéralisme. S’il existe donc un exceptionnalisme libanais, il n’est pas là où on le croit : ce n’est pas dans sa société pluriethnique et ses tensions que résident ses particularismes les plus saillants, mais dans son avant-gardisme économique et social en matière de révolution néolibérale. C’est sans doute le plus grand apport de ce livre que de nous faire prendre conscience de ce déplacement et ce faisant de nous avertir des dérives les plus mortifères d’un système économique, permises par une subjectivation tout à la fois individualiste et racialiste.
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Notes de bas de page
1Voir notamment : Lautier 1987 ; Morice 1987 ; Lautier, Miras, Morice 1991 ; Moulier Boutang 1998.
2L’une des toutes premières revues de sociologie créée en France est Sociologie du travail en 1959, un an avant la Revue française de sociologie. Pour plus d’informations sur l’histoire de cette revue, voir Borzeix, Rot 2010.
3Pour une synthèse de ces travaux, voir Siblot et al. 2015.
Auteur
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Maxime Quijoux
LISE, CNAM
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