Alep : un parcours personnel (2011-2022)
p. 203-208
Note de l’éditeur
Entretien réalisé par Myriam Ababsa à Paris en janvier 2022.
Texte intégral
1Salam Kawakibi est le directeur du Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris (CAREP). Politologue formé en Syrie et en France, à l’université d’Aix-en-Provence, il a dirigé l’antenne de l’Institut français du Proche-Orient à Alep entre 2000 et 2006. Il nous livre des clés d’analyse des transformations politiques de la ville d’Alep depuis 2011*.
Alep, centre de la pensée politique arabe
2Alep a joué un rôle majeur dans l’évolution de la pensée politique arabe au moment de la Nahda (Renaissance). Des générations de penseurs s’y sont succédé depuis la fin du xixe siècle. Les travaux de mon grand-père, ʿAbd al-Rahman al-Kawakibi, sur le despotisme et l’émancipation politique des Syriens s’y sont développés, au croisement de la pensée des Lumières et du réformisme arabe1 (al-Kawakibi 2016). Ce dernier avait créé en 1876 un journal intitulé al-Shahbah, en référence au surnom d’« Alep la rousse ». Dans les années 1950, la ville comptait plus de quarante maisons d’édition et imprimeries – la première remontrant au xviie siècle. La pensée politique y était florissante. Alep comptait des salons politiques dès le tournant du xxe siècle. Les grandes familles Jabiri, Kekhia, Mallah, ainsi que la mienne y prospéraient et participaient activement à sa gouvernance, au sein de la municipalité.
3Tout cela a cessé à partir des coups d’État baʿthistes de 1963, et de Hafez al-Assad en 1970. Les maires d’Alep ont été désignés parmi des étrangers à la ville, issus des localités de Raqqa, Dayr al-Zūr, etc. Ces derniers avaient une certaine rancœur envers la ville d’Alep. Une « sécuritocratie » s’est mise en place dans tout le pays. De très grands pouvoirs ont été conférés aux services de renseignement. Une pensée unique imposée par le régime a pris la place du débat démocratique. Les intellectuels ont été inquiétés. Les débats surveillés. La jeunesse endoctrinée. Ainsi, quand j’étais étudiant à l’université d’Alep, le régime nous imposait de participer à des manifestations sur des thèmes qui nous importaient peu, selon le mot d’ordre de la journée. Nous y échappions en allant au cinéma. Le régime décida alors de fermer les cinémas les jours de manifestation.
Alep sur ses gardes en 2011
4La dernière fois que je suis allé à Alep, c’était à Noël 2010, pour rendre visite à mes parents, dans le quartier d’al-Sabīl. On suivait le début des mouvements en Tunisie et en Égypte. On pensait alors que la jeunesse en Syrie était apolitisée et préoccupée avant tout par ses soucis individuels, concernant les études et l’accès au travail. Mais en janvier 2011, j’ai été surpris de voir une grande manifestation aux slogans revendicatifs dans la rue principale du quartier huppé d’al-Sabīl. La police était présente, mais étonnamment indifférente et pacifique. J’étais interloqué, puis j’ai pensé qu’il devait s’agir d’ouvriers d’une usine, en grève. Comme j’étais content que cela bouge un peu, je me suis rapproché des manifestants. Quelqu’un m’a alors crié de reculer, car « j’étais dans le champ » ! C’était un tournage de feuilletons télévisés pour des chaînes du Golfe ! Il s’agissait de la reconstitution d’une manifestation des années 1960, sur toile de fond des coups d’État. J’étais tellement déçu que j’en ai eu les larmes aux yeux. Je suis parti, déprimé, en me disant que vraiment, la révolution n’arriverait jamais en Syrie.
5Quand les premières escarmouches eurent lieu en mars 2011, j’espérais encore que le régime trouverait une solution pacifique pour répondre aux revendications de la population. Personne n’imaginait la suite. On ne pouvait pas envisager que le régime utiliserait des chars contre des manifestants, ainsi que des raids aériens.
6Au début de la révolution, de nombreux révolutionnaires ont reproché à Alep de rester hésitante. Selon eux, seuls les habitants de la campagne installés en ville se mobilisaient, au sein des quartiers à l’est de la ville et près de l’université. Ce n’était pas totalement faux. Alep comptait 100 000 étudiants, une grande partie issue des campagnes du nord et de l’est du pays. D’ailleurs, les manifestations débutaient sur la place principale de l’université. Les Alépins dans leur majorité étaient dubitatifs et se demandaient ce que ces ruraux comprenaient à la politique, et qui était derrière eux.
La mémoire de 1980
7Mais pour comprendre la réaction des habitants d’Alep aux prémices du soulèvement, on doit garder à l’esprit que cette ville, tout comme Ḥamā, a connu une répression farouche dans les années 1980. On évoque le chiffre de 17 000 disparus dont on ne connaît pas le destin. Ce fut un soulèvement de la population contre le régime de Hafez al-Assad, pas seulement des Frères musulmans : mais aussi des syndicalistes, des communistes, des membres de l’ordre des ingénieurs, des médecins, des laïcs libéraux. Ils ont été arrêtés et ont croupi dans les prisons. Les souks ont fait grève dans tout le pays, sauf à Damas. Ce sont les commerçants damascènes qui ont cassé la grève. Les Frères musulmans ont été les plus durement réprimés, car certains d’entre eux avaient pris les armes. Mais les disparus d’Alep et de Ḥamā ne sont pas que des Frères musulmans. Mon ami Mohammed Berro a passé 13 ans en prison parce qu’il avait dans la main un tract des Frères musulmans, distribué à la sortie d’une mosquée. Il n’avait que 16 ans.
8En représailles, le régime a détruit une bonne partie de la vieille ville d’Alep. Il a entrepris alors de sa « modernisation ». Les quartiers les plus anciens ont été rasés : ceux de la muraille de la ville, de Bāb al-Faraj, de Baḥsītā. Il s’agissait de punir ces quartiers et de faciliter l’entrée des forces de l’ordre, comme le Baron Haussmann l’avait fait pour Paris après la Commune de 1870. Mon oncle, Saʿd al-Kawakibi, a fait face aux bulldozers pour empêcher les destructions. Il a alors été arrêté sous prétexte qu’il était un agent de la CIA, ce qui est faux. Les destructions ont continué jusqu’en 1987, quand l’Unesco a inscrit la ville sur la liste des sites du patrimoine mondial, afin de la protéger. Mais le mal était fait. Une partie de la vieille ville, qui était l’une des seules encore habitée depuis le Moyen-Âge, a malheureusement disparu. De hauts immeubles à l’architecture stalinienne y ont été érigés. Le centre culturel Assad a été ainsi construit sur les tombes des opposants, dans le quartier de Mashārqa.
Le renouveau économique d’Alep dans les années 2000
9L’autre raison pour laquelle Alep a tardé à entrer en révolution est économique. En effet, l’arrivée de Bashar al-Assad au pouvoir en 2001 a constitué une période de renouveau pour la ville. Alep n’avait pas connu une situation si favorable économiquement depuis des décennies. Sous Hafez al-Assad, la ville avait été marginalisée. Toutes les démarches administratives devaient s’effectuer à Damas. Or les Alépins ont une relation conflictuelle avec la capitale. Avec l’arrivée de Bashar, une nouvelle ère a débuté pour Alep. Surtout, les relations commerciales avec la Turquie se sont développées. Erdogan venait régulièrement dans la ville pour rencontrer Bashar al-Assad. Alep est demeurée des siècles la deuxième ville de l’Empire ottoman après Istanbul par sa puissance commerciale et artisanale. Dès le xive siècle, Alep a commercé avec la République de Venise puis avec la Turquie. À partir des années 2000, la ville a repris des couleurs. Les infrastructures ont été améliorées. Ce renouveau économique a joué un rôle dans l’apaisement de la ville au début de la révolution, car l’esprit des affaires prédomine à Alep. Les relations économiques étaient florissantes avec le régime, avec la Turquie et avec l’Irak. En mars 2011, les Alépins de la bourgeoisie se sont demandé quel était leur intérêt à se mobiliser alors qu’ils avaient de si bonnes relations économiques avec le régime.
Alep sous le siège (2012-2016)
10Mais après la répression atroce de Darʿa en avril 2011, même des enfants de la bourgeoisie alépine se sont mobilisés contre le régime. On ne les voyait plus dans les cafés où quelques semaines auparavant ils discourraient sur la révolution. Ils étaient passés à l’est, dans la vieille ville et dans les quartiers informels, aux côtés des révolutionnaires. Le premier Comité de coordination locale (lajne al-tansīq al-maḥalya) à Alep a ainsi été créé par l’un des intellectuels alépins traditionnels. Ce comité a pris le nom de Aḥfād al-Kawakibī, les petits fils de ʿAbd al-Rahman Kawakibi, en hommage à sa pensée réformatrice. Il comptait des libéraux, des communistes et des islamistes. Toute une résistance citoyenne s’est organisée pour distribuer du pain et ramasser les ordures. Puis il y a eu la création de l’Armée libre et de la Brigade du Tawḥīd (Liwāʾ al-Tawḥīd) constitué d’Alépins et de gens de la campagne d’Alep (de Maʿarrat al-Nuʿmān, de Ṭarīq, d’al-Bāb, etc.).
11La répression du soulèvement a été brutale à Alep. La citadelle, qui symbolisait la résistance arabe aux envahisseurs et qui constituait un lieu historique de protection pour les habitants, est devenue le symbole de l’oppression. C’est de là que la ville a été bombardée à partir de juillet 2012. Les opposants se sont cachés dans les nombreux tunnels construits depuis deux mille ans pour relier la citadelle à la ville. Déjà en 1860, les chrétiens persécutés s’y étaient réfugiés, notamment dans les caves du restaurant al-Wakīl qui datent du xive siècle. L’un des tunnels part du sud de la ville et rejoint le collège américain (qui est l’ancêtre de l’Université américaine de Beyrouth). Il y avait aussi des tunnels entre les quartiers. De là, les opposants plaçaient des bombes sous les édifices publics. Ces tunnels ont servi de base de repli pour les révolutionnaires, mais ils ont aussi été leurs tombes. En effet, le régime les a à plusieurs reprises asphyxiés en y dégageant les pots d’échappement des chars d’assaut, après avoir bouché les issues.
12Le régime a continué les destructions de l’est de la ville et des quartiers anciens. Le régime et les Russes ont utilisé la méthode du « tapis de bombes » employée pendant la deuxième guerre mondiale, détruisant tout sur leur passage. Comme me l’a dit en 2015 un arabisant proche de Poutine : « désolé mon ami, pour Alep, ce sera “la solution Grozny” ». Le géographe Jean-Claude David, grand spécialiste d’Alep, a écrit que la ville a tellement été démolie 2 qu’une deuxième ville est apparue sous les décombres, avec ses arches, ses cours, ses maisons. Car à chaque siècle de son histoire, une nouvelle ville d’Alep a été bâtie. Après la chute de la ville, le régime a permis aux soldats de la piller, n’ayant pas de quoi les payer. Ainsi, le bâtiment de l’Ifpo qui avait servi d’entrepôt pendant le siège, mais qui n’avait pas été pillé, a-t-il été dépouillé de tout ce qu’il était possible d’arracher : les meubles et les ordinateurs, les portes, les chambranles des fenêtres, les grilles en métal et jusqu’aux câbles électriques. Ils n’ont laissé que les livres !
Alep depuis 2016
13Des Alépins ont fui les combats vers la Turquie – vers Antakya, ʿAintāb, Urfa, Mardīn, Istanbul – et dans le nord du gouvernorat. La population d’Alep-est comptait 1,7 million de personnes en 2011. À la veille du siège, elles étaient 250 000, les derniers jours, plus que 40 000. Quand la ville a été reprise, une déportation forcée des combattants avec leurs familles a eu lieu vers Idlib, sous le contrôle de l’ONU. Ces personnes ne pourront jamais retourner chez eux. Leurs quartiers sont déjà remplacés par de nouveaux projets immobiliers. La plupart n’avaient pas de titre de propriété, mais ils étaient locataires des awqāf 3. Or le ministère des awqāf est contrôlé par le régime.
14La vieille ville est détruite, en particulier les souks des xiiie-xve siècles. Or, elle avait été habitée en continu depuis l’Antiquité. 170 000 personnes y vivaient, ce n’était pas seulement un lieu touristique. Les villageois entraient à Alep par Bāb al-Faraj, aux portes de la vieille ville, pour travailler, faire leurs achats, se soigner, puis repartir le soir. C’était le cœur de la ville.
15Alep est détruite dans sa matérialité, mais aussi dans sa société, dans sa culture. J’ai peur d’y retourner, car tout ce que j’aimais a disparu. Les gens sont résignés. De nombreux amis ne me parlent plus, car je suis anti-régime, tandis qu’ils ont dû faire des compromis difficiles pour rester chez eux. Ils risquent la prison s’ils me parlent. Quant à mes amis révolutionnaires, ils sont partis ou ils sont morts. L’un d’entre eux est mort dans une cellule surpeuplée par manque d’oxygène. Il distribuait du pain aux quartiers assiégés et encerclés. La plupart des déplacés ne peuvent pas revenir, car ils ont peur de représailles pour eux et pour leurs enfants. Leurs appartements ont été confisqués.
16La reconstruction des souks a débuté, financée par l’Aga Khan, tandis que de nouveaux projets urbains sont en cours dans l’est de la ville. Mais la composition sociale et confessionnelle de la population alépine a radicalement changé. Il y a eu récemment des célébrations de ʿashūra dans les souks. Cela ne s’était pas produit depuis le xie siècle ! Or Alep ne comptait pas de chiites. Il y avait seulement un mausolée dédié à Ḥusayn à l’extérieur de la ville. Qui sont ces gens qui célèbrent ʿashūra ? Est-ce que des Alépins se seraient convertis ? C’est une rumeur à vérifier. L’Alep d’après 2016 est une autre ville. Elle a changé tant d’un point de vue social et que moral.
17La ville n’a pas repris son activité économique malgré l’arrêt des combats il y a cinq ans. Elle est mal gérée et la corruption y est omniprésente. La ville est sans électricité ni eau potable la plupart du temps. Des générateurs privés des gens proches du pouvoir vendent des ampères pour faire marcher les quelques ateliers qui restent. Le tissu industriel textile a été relocalisé en Turquie dès le début de la révolte. L’inflation est terrible. Dans les circonstances actuelles, l’avenir demeure sombre pour Alep et pour l’ensemble du pays.
Notes de bas de page
1Les textes de l’auteur traduits en français sont regroupés dans l’ouvrage suivant : ʿAbder Rahman al-Kawakibi, Du despotisme et autres textes, Paris, 2016.
2J.-C. David et T. Boissière, « La destruction du patrimoine culturel à Alep : banalité d’un fait de guerre ? », Confluences Méditerranée 89/2, p. 163-171, <https://doi.org/10.3917/come.089.0163>.
3Les biens de mainmorte, consacrés aux bâtiments religieux pour leur entretien.
Auteur
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Salam Kawakibi
CAREP
salam.kawakibi@carep-paris.org
Political scientist Salam Kawakibi is the director of CAREP Paris and formerly served as deputy director of the Arab Reform Initiative. He holds postgraduate degrees in economics, international relations, and political science from the universities of Aleppo and Aix-en-Provence. From 2009 to 2011, he was a senior researcher at the Faculty of Political Science at the University of Amsterdam. Between 2000 and 2006, he was director of the Institut français du Proche-Orient (Ifpo) in Aleppo. He is a member of the Advisory Council of the Foundation Assembly of Citizens of the Mediterranean (FACM), and a board member of “The Day After”, an organisation working toward a democratic Syria. He also sits on the Advisory Board of the organisation Ettijahat – Independent Culture.
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