Chapitre I. Qollana et Wanaco : les sections à Cuenca
p. 14-36
Texte intégral
CARTE N° 2 : LA COMMUNAUTE DE CUENCA

A. ICI ET LA-BAS : LE DUALISME DANS SA FORME ACTUELLE
1) QOLLANA ET WANACO
1A première vue, aucune division, géographique ou sociale, ne scinde aujourd’hui le village en sections, quartiers, groupes familiaux ou occupationnels, castes ou classes, encore moins en ayllu qui auraient pu se maintenir malgré la déstructuration coloniale.
“Dans le village, nous sommes tous égaux, il n’y a pas de riches ni de pauvres, de blancs ni d’indiens, tout est mélangé. Avant peut-être... Maintenant non, il n’y a pas de différence”.
2Les plus défavorisés sont les premiers à émettre de telles affirmations qui, pour être le reflet de ce qu’ils voudraient faire admettre, sont loin de correspondre à la réalité. Celle-ci, pourtant, transparait vite dans leur comportement, et plus vite encore dans celui de leurs enfants, qui, eux, n’ont pas encore appris à faire de distinctions entre l’être et le paraitre, et se font souvent les rapporteurs des pensées inavouées de leurs parents. Il y a d’abord “ceux d’ici“, que l’on voit, que l’on connait, que l’on fréquente, et qui finalement agissent comme vous, donc agissent forcément bien, puis “ceux de là-bas”, qui habitent un peu plus loin, que l’on voit et que l’on connait moins. On ne peut donc répondre de leurs actions. Et le fait même de douter d’eux, les pose comme différents et par suite opposés a soi. Pour les enfants, ce sont les bons et les mauvais. Un objet perdu ici, sera immédiatement retrouvé et rendu à son propriétaire, mais là-bas, c’est différent...
“Si c’est là-bas que tu l’as perdu, tu ne vas pas le retrouver. Ces gens-la, a partir de cette rue, sont très mauvais Si ca avait été des gens d’ici, tout de suite ils te l’auraient rapporté. Même une petite chaussure d’enfant, ils te la rapportent. Mais là-bas...”3
3En fait, on s’aperçoit vite que ceux d’ici et ceux de là-bas s’opposent de bien d’autres façons. Ils représentent en effet des groupes constitués, dont l’existence se manifeste d’abord lors des grandes fêtes du village : la Fête-Dieu (Corpus Crlsti, en juin) et Noel (Navidad) principalement. Au cours de ces fêtes, toute la population, divisée en deux bandes, les Qollana et les Wanaco, danse sur la place du village. Chacune d’elles est accompagnée par son propre orchestre, et groupée derrière son chef, le mayordomo ou l’alférez, qui sont les organisateurs de la fête. Pour chacun des orchestres, le jeu consiste à jouer mieux, plus fort et plus longtemps que l’autre, pour chaque groupe de danseurs, à montrer plus de dynamisme que le groupe adverse, et à tenter d’empiéter sur son territoire. Les Wanaco ont pour eux la moitié Nord, a gauche de l’église, les Qollana la moitié Sud, a droite. Une ligne imaginaire, orientée Est-Ouest, qui part de l’église et traverse la place, sert de démarcation. Quelquefois, les autorités de la communauté se placent au centre pour éviter que les deux bandes n’entrent en contact. C’est le qapinakuy.
4Toutes les grandes fêtes sont ainsi prises en charge par deux personnes, autour desquelles se répartit toute la population, en deux groupes. Lors de la procession religieuse, on promène toujours deux statues de saints : à Noel, l’Enfant Jésus (El Ñiño) “sort” avec saint Vidal ; saint François, le 4 octobre, est toujours accompagné par saint Isidore, patron des cultivateurs (octobre est le mois des semailles), et saint Joseph, le 19 mars, par le Niño. Chaque mayordomo a la charge d’un des saints : il doit décorer son trône recruter des cargadores, jeunes gens qui le porteront tout autour de la place. A Noël, par exemple, le mayordomo des Wanaco s’occupe de la statue du Niño, celui des Qollana de celle de saint Vidal. Même quand il n’y a pas deux mayordomos, il n’est pas concevable de promener en procession un seul saint ; un second doit toujours l’accompagner. Il semble que les deux parties du village doivent toujours être représentées. Le dualisme est obligatoire, même s’il n’est pas toujours compris, à l’heure actuelle. Un tout jeune mayordomo de la fête mineure et récente de saint Martin, savait que normalement, le saint devait sortir avec sainte Rose (sainte elle aussi récemment adorée). Mais lui prétendait, la veille de la procession, le faire sortir “comme ça... tout seul”. En fait, les velléités d’innovation du jeune mayordomo furent étouffées par le consensus social, et une petite statue de santa Rosa suivit san Martin autour de la place. Le dualisme était rétabli.
5Cette bipartition, qui ne serait plus que rituelle aujourd’hui, se prolonge en fait au village dans son ensemble. Même si des passages ont eu lieu d’un coté a l’autre, si des gens de là-bas sont venus habiter ici et inversement, il n’en reste pas moins que la moitié Nord du village est celle des Wanaco, que la moitié Sud est celle des Qollana (fig. 2). La démarcation entre les deux parties est constituée par la rue Amarguras, orientée Est-Ouest à partir de la place. (C’est la “rue des douleurs” : elle est empruntée par la procession du Jeudi Saint, qui mène la Vierge dans les rues du village, a la recherche de son fils). Elle accorde le même nombre de manzanas (pâtés de maison) a chacun d’eux (douze) et délimite ainsi deux lados (cotés) : Pukaraqay ou encore Ornomoqo, appelé aussi Wanaco Lado ou vit la majorité des Wanaco, et Inca celle ou Qollana Lado, ou habitent la plupart des Qollana. De même, le cimetière qui, avec sa chapelle, reproduit l’orientation du village avec sa place, est divisé en un Qollana Lado, au Sud, ou sont enterrés les Qollana et en un Wanaco Lado, ou sont les tombes des Wanaco, au Nord. L’allée centrale qui mène à la chapelle les sépare.

Figure 2 : Les sections à Cuenca
6En effet, tout Cuenquino peut assigner un coté a chacune des familles, même s’il affirme qu’entre l’une et l’autre, il n’y a aucune différence. Les plus puissants de la communauté savent très bien, quant a eux, établir la distinction qui sépare les deux groupes. Pour eux, les Wanaco sont les gens du pays, les plus pauvres, les autochtones, en un mot la “gente plebe” (le petit peuple), “todos Indios” (tous des Indiens). Les Qollana sont arrivés plus récemment dans la communauté, ils sont plus riches et métissés ; parmi eux se recrutent les personnes “en vue”, les notables. Il est de fait que, du coté Wanaco, les rues sont étroites et tortueuses, les maisons, dont une bonne moitié est encore couverte de chaume, s’étagent le long des chemins qui mènent aux sommets dominant le village. L’ombre s’y étend vite, car le soleil se couche tôt derrière la montagne. Au contraire, le coté Qollana ou les premiers toits de tuile puis de tôle ondulée firent leur apparition (vers 1920 et 1940), et qui compte le bureau de poste et la majorité des boutiques (tiendas), se distingue par des maisons de type plus espagnol, des artères plus larges et plus planes, qui mènent vers les champs de mais, puis descendent doucement vers la vallée du Mantaro. L’ensoleillement y est aussi plus grand4.
7L’onomastique traduit du reste cette différence. Wanaco est le nom d’une espèce animale de la famille des auquénidés, qui comprend entre autres le lama, l’alpaca, et plus particulièrement la vigogne. Le Wanaco est resté comme la vigogne, non-domestique. Le mot s’applique figurativement a des personnes “incultes”, “non-civilisées”, vivant comme les Wanaco a haute altitude, ou du moins originaires de régions élevées5. Or, nous avons vu que, dans le village, le coté Wanaco est orienté vers la montagne, et qu’y habite la partie la plus indigène de la population, considérée par les autres comme “sauvage”, “brute”. Qollana, au contraire, signifie en kech-wa “le meilleur”, “supérieur”, “éminent” ; c’est le mot qui, dans la société inca, divisée en trois classes (R. Zuidema, 1964, p. 40), désignait celle des aristocrates et des dirigeants, c’est-a-dire celle des Incas eux-mêmes qui, groupe ethnique venu d’ailleurs, ont établi peu a peu leur domination sur la population locale. Qollana est, de même, a Cuenca, le groupe des étrangers, venus d’en bas, les Espagnols de la colonisation et les métis d’aujourd’hui, qui se sont imposés a la communauté6. Si l’on récapitule, on trouve donc d’un coté un groupe du haut, autochtone, relativement humble, de l’autre un groupe du bas, étranger, économiquement plus puissant7.
2) FORTS ET FAIBLES : NOVATION ET TRADITION
8On se rend compte que cette opposition haut/bas sous-tend toutes les relations sociales, politiques et économiques et règle la vie communautaire.
9Dans le village, la solidarité s’exprime surtout à l’intérieur de chaque moitié. Qu’il s’agisse de l’organisation d’une fête, ou d’un travail a l’échelle de toute la communauté, les membres de chacune des deux sections se rassemblent spontanément pour œuvrer et festoyer séparément.
10Lors des faenas communales, taches d’intérêt public, obligatoires et non rémunérées, on distingue nettement parmi les travailleurs, le groupe des Qollana et celui des Wanaco. A la fête de fondation du nouveau cabildo (mairie), qui réunit en septembre 1971, toute la population, les Wanaco étaient assis le long des murs de la moitié Nord de la place, les Qollana, en face, dans la moitié Sud. De même, au cours des fêtes religieuses, chaque moitié, on l’a vu, se regroupe autour de son mayordomo, et quand il n’y en a qu’un, il se produit finalement, qu’une seule moitié du village participe véritablement à la fête.
11Quand l’évènement ne touche pas tout le village dans son ensemble, mais une famille seulement, qu’elle célebre une fête de passage (baptême, mariage, mort...) ou entreprenne un travail qui demande une large participation, une section seulement se mobilise, celle dont la famille fait partie, avec d’autant plus d’empressement, du reste, que celle-ci y jouit de plus de prestige. Lors de l’enterrement d’une petite fille Wanaco, dont le père bénéficiait d’une situation économique relativement prospere, sur une assistance d’une quarantaine de personnes, on pouvait compter seulement trois Qollana, pour accompagner le corps jusqu’au cimetière. Trois autres n’avaient fait qu’une courte visite de politesse a la maison des parents de la morte, “pour ne pas qu’on puisse parler” ; on ne peut dans ce cas, parler de solidarité, car la regle est d’accompagner la famille du défunt (prendre ses repas, travailler, veiller avec elle) pendant trois, cinq jours, une semaine même. L’ayni s’exerce de même a l’intérieur de la section. C’est une prestation de services institutionnalisée, réciproque, qui fonctionne lorsqu’un individu entreprend une tache importante (travail champêtre, charge religieuse). A tous ceux qui l’auront aidé, il devra rendre la pareille quand une occasion semblable s’en présentera. Or, d’ordinaire, tous les participants à un ayni (a l’exclusion généralement de ses compères “supérieurs”, on le verra) appartiennent à la même section que son bénéficiaire.
12D’autre part, les deux moitiés opposées, Qollana et Wanaco, entretiennent des relations qui sont loin d’être équilibrées.
13La moitié qollana, on l’a vu, est plus métissée que la moitié wanaco. Il est impossible d’en donner un rapport chiffré, car d’une part, il n’existe pas à l’heure actuelle, d’“Indiens” purs, ni de “Blancs” purs, et que d’autre part, du teint le plus foncé au teint le plus clair, la transition se fait imperceptiblement. On note pourtant, que chez les Wanaco, persistent de nombreux patronymes indigènes d’origine kechwa —Huaroc, Camac, Suyuri, Coris—, que les Qollana se réclament d’une origine blanche, et se disent “les descendants d’officiers espagnols”8. -On comprend l’influence qu’ils peuvent exercer sur le reste de la population quand on connait l’obsession constante des uns comme des autres pour “améliorer la race”, c’est-a-dire la “blanchir”9. Les blancs ne sont pas seulement “les plus beaux”, ce sont aussi “les plus riches”.
14Du coté des Qollana se recrutent, en effet, ceux dont les enfants font des études, ou sont déjà profesionales (médecins, avocats, ingénieurs...) ; ceux qui sont salariés, (receveur des postes, portier de l’école), les artisans non-traditionnels (menuisier, charpentier, forgeron).
15Les Wanaco, quant a eux, ne quittent la culture, malgré la rareté des terres, que pour quelques séjours saisonniers dans la Montana (contreforts andins sur le versant amazonien), ou ils travaillent à la récolte du café, qui assure des salaires journaliers beaucoup plus élevés qu’a Cuenca. Très souvent, ils doivent louer leurs bras aux propriétaires qollana qui, en échange de la prise en charge de la production d’une terre (travail, et parfois tout ou partie des moyens de production : semence, outils, et dans certains cas même, la charrue et son attelage) leur accordent la moitié de la récolte. C’est le système du partidario10. La relation de l’un a l’autre groupe, obligatoirement inégalitaire, accroit le déséquilibre et met les uns dans la dépendance des autres.
16Cette dépendance est aussi politique puisque le pouvoir est entre les mains de quelques familles qollana, qui occupent les postes importants et choisissent quelques Wanaco dociles pour exercer des fonctions subalternes.
17Du fait de cette position générale d’infériorité, les Wanaco ont gardé et développé, face aux Qollana, des attitudes qui favorisent le maintien de leur cohésion et le rejet de tout ce qui serait susceptible d’y ouvrir une brèche. Qu’un Qollana vienne s’établir du coté des Wanaco, il ne rencontrera qu’indifférence ou même hostilité :
“Là-bas (chez les Wanaco), les gens ne vous prêtent ni une corde, ni un sac, ni un âne. Ici (du coté Qollana), c’est facile de se faire prêter ce qu’on veut. Là-bas, tout se passe en famille. Ceux qui ne sont pas de la famille, rien du tout ! ”11.
18A coté des Wanaco traditionnalistes et conservateurs, pour lesquels priment l’appartenance au groupe et l’observance des normes, les Qollana, au contraire, forts de leur position de supériorité dans le village, s’ouvrent au monde extérieur et essayent de s’y faire une place.
19Ce déséquilibre profond n’est pourtant jamais avoué ni formalisé par les Wanaco. Pour eux, les moitiés n’existent plus. Au temps de leur père, il y avait de la discrimination sociale, “maintenant, tout évolue, tout se mélange”. On ne redevient Wanaco et Qollana que pour les fêtes, disent-ils. Il n’empêche que, lorsqu’un Qollana parle, un Wanaco se tait. Ce comportement, en apparence contradictoire, témoigne pourtant de la conscience de leur infériorité, et d’une certaine volonté de réaction : d’une part, ils repoussent, cette appellation de Wanaco qui ferait leur unité, mais qui les abaisse, d’autre part, ils exacerbent l’appartenance au groupe, pour maintenir une cohésion prête à se dissoudre.
20Les Qollana, quant a eux, fréquentent le moins possible les Wanaco, a moins qu’ils n’aient besoin d’eux, et se vantent même de ne pas les connaitre. A propos de sa courte apparition au mariage d’une jeune fille wanaco, l’épouse d’un notable qollana répond que :
“Ces gens-la ne savent pas “traiter’’ les invités, ils ne savent pas recevoir. Ils s’enivrent, c’est tout, et ne s’occupent pas du reste Elle y est allée quelques instants parce que sa mère est commère12 du père de la mariée. Autrement, jamais elle ne va chez ces gens-la, ni dans ce quartier. Elle n’a rien a voir avec eux, ce ne sont pas des gens intéressants. Il parait qu’ils n’ont donné qu’une soupe aux musiciens, même pas un second plat”.
21Il va sans dire que l’ethnologue qui a élu domicile “chez ces gens-la”, et trouve intérêt a leur conversation, est l’objet d’apitoiements continuels et d’une certaine incompréhension.
22Quoi qu’il en soit, que la division Wanaco/Qollana soit reconnue ou pas, actuellement, à Cuenca, tous s’accordent à dire qu’“avant, oui ça existait”. Mais sous quelle forme, il est difficile de le savoir. Le témoignage des anciens, l’étude du rituel encore observable, peuvent nous en donner une idée, indispensable a la compréhension du système, tel qu’il se manifeste actuellement. Notons bien qu’il ne s’agit pas ici de reconstituer un état originellement pur du système social, pour l’opposer a ce qu’il en reste aujourd’hui, mais de comprendre que chacune des formes qu’il peut prendre sont autant d’adaptations à un environnement social nouveau. Il importe donc de toutes les dégager le plus précisément possible, qu’elles soient anciennes ou actuelles.
3) ENDOGAMIE ET RIVALITE : LE DUALISME AUTREFOIS
23Les recoupements effectués à partir des informations des plus âgés, et de quelques particularités rituelles nous inclinent à penser que les sections étaient autrefois des unités résidentielles, endogames et rivales.
24Il est malheureusement difficile d’établir une liste exacte des membres de chaque section. On verra en effet, que le jeu des pressions sociales a souvent provoqué, au cours du temps, des passages d’une moitié a l’autre. De ce fait, il existe des cas, ou l’on ne connait pas ou plus la section de telle ou telle famille. Pour plus de commodité, on a considéré comme membre d’une section, tous ceux qui, aujourd’hui, sont considérés comme membres de cette section. Dans les cas de doute, on a considéré la section a laquelle la mémoire des anciens assigne la famille.
25Selon ces critères, on compte aujourd’hui 92 familles nucléaires sur 134 (68 %) qui sont installées dans la section qui leur correspond. Jusqu’au début du xx° s., la règle résidentielle était généralement observée : les familles Wanaco vivaient de leur coté, les Qollana du leur. A vrai dire, l’unité de résidence était plus petite encore, car elle avait généralement pour base la famille étendue. Aujourd’hui encore, on peut associer à bon nombre de manzanas, le nom de la famille qui l’occupait souvent entièrement. On parle par exemple de la manzana Salcedo, ou autrefois vivaient exclusivement les membres de cette famille, dispersée aujourd’hui dans tout le village. Sur la Puna, a 4000 m d’altitude ou plus, la ou le passage au village ne s’est pas encore fait (il s’agit d’une zone en plein essor démographique), les hameaux sont généralement composés d’une seule famille étendue. A Pilchaca, village de création récente, ce patron résidentiel demeure en grande partie. Beaucoup plus qu’a Cuenca, les familles sont groupées par quartier. Si une famille nucléaire part s’installer dans l’autre section (pour des raisons de place, d’héritage, de terrain...) elle continue à appartenir à sa section d’origine, dont elle rejoint les rangs les jours de fêtes, et spécialement pour le qapinakuy. Quant a la femme, elle appartient à la section de son mari. En fait, le problème se posait peu autrefois, car il semble que l’endogamie de section était la règle.
26Tous les vieux affirment en effet, qu’avant il y avait beaucoup moins de mélanges, que chacun se mariait dans son groupe social, c’est-a-dire, de fait, dans sa section. Sans doute, cette endogamie n’était-elle déjà plus conçue, au début du xx° s., comme une règle de mariage concernant les moitiés, mais les groupes sociaux. “Autrefois”, dit-on, “la gente baja se mariait entre elle, et ne prétendait pas se mélanger avec les “plus blancs”. Actuellement, un mariage entre un(e) Qollana et un(e) Wanaco présente encore des difficultés, car “on peut épouser dans un rang égal ou supérieur, mais pas inférieur au sien”. (C’est d’autant plus vrai pour les femmes qui devront aller vivre chez leur mari). Mais, il semble que jadis, le problème se posait d’abord en termes de sections. On a vu par exemple que la danse des fêtes ne mélangeait pas la population ; au contraire, chaque moitié reste groupée autour de l’orchestre de sa section et les autorités sont là pour empêcher les contacts entre les deux groupes.
27E. Mendizabal (1964, p. 20), qui a étudié la communauté de Pacaraos et ses archives, cite un document de 1841 qui stipule que, le jour de la sainte Lucie, patronne de la communauté, “iront danser les hommes comme les femmes, chacun avec les gens son ayllu, sans se mélanger les uns les autres comme c’est la coutume”13.
28Exclure du “bal” les étrangers à l’ayllu ou à la section, c’est un signe d’endogamie assez clair, dans un contexte surtout ou les fêtes, qui se succèdent à un rythme presque mensuel et durent plusieurs jours, pourraient être l’occasion de rencontres renouvelées.
29Il existe d’autre part un élément du rituel de la fête de Noël qui témoigne bien du contrôle exercé autrefois par la société sur les unions exogames. A Navidad, parmi les danseurs, évoluent deux personnages déguisés, la tête quelquefois recouverte d’une peau animale. Ce sont les Latas Machos, qui représentent deux “vieux” (macho en kechwa), “laids et déguenillés” (lata ou Mata) (J. Lira, 1945) et que tout le monde fuit : “A Noël, attention au Latas Macho, il va te marier !”.
30En effet, les deux individus qui sont l’objet de toutes sortes de plaisanteries, tirent au hasard un homme et une femme parmi la population qui danse sur la place, pour former un couple et les “marier” (hacer casar). Tout le monde tente à grands cris de se soustraire au Latas Macho, car il peut réunir jeune et vieux, beau et laid, sans distinction. Mais si les deux partenaires “tirés” se plaisent, le couple peut rester formé tant que durent la musique et l’alcool de la fête... Certains prétendent même qu’une bonne partie de la population du village a été conçue à Noël. Seulement, autrefois, dit-on, il y avait une limite a cette formation fortuite de couples ; quand les deux individus rapprochés par le Latas Macho appartenaient à deux sections différentes, ils étaient tous deux repoussés par la moitié opposée, qui tentait de séparer le couple anormal, sans y réussir toujours...
31Comme exemple parfait d’endogamie, on cite le cas d’Incañan, petit village de création récente, situé a plus de 4000 m d’altitude. Il s’est formé par l’agrandissement progressif d’une famille, partie a la recherche de nouvelles terres de pâture pour ses troupeaux d’auquénidés. Soucieuse sans doute de conserver le territoire sur lequel elle régnait seule, elle oblige ses filles à pratiquer une stricte endogamie, pour empêcher l’infiltration d’éléments males. La résidence étant viri-patrilocale, libre aux hommes d’épouser une fille du voisinage ; les filles quant a elles, si elles réussissent à contracter mariage avec un étranger, doivent quitter le groupe pour aller vivre chez leur époux. Aujourd’hui encore, l’unique patronyme est celui de la famille fondatrice14.
32Pour Cuenca, il est très difficile d’établir un degré d’endogamie de section très précis, pour les raisons précédemment évoquées. Sur les 134 familles nucléaires qui y vivent actuellement, on a préféré mettre a part 27 cas problématiques. Sur les 107 restants, on peut compter :
3329 mariages à l’extérieur de la communauté,
3479 mariages à l’intérieur de la communauté, dont
51 a l’intérieur de la section
27 a l’extérieur de la section.
35L’endogamie de section est donc observée dans la moitié des unions, l’endogamie de communauté dans les trois quarts des cas.
36Il est plus difficile encore de connaître le degré d’endogamie pratiqué au siècle dernier, pour deux raisons principales : d’une part les registres paroissiaux ne nous renseignent que sur les mariages célébrés à l’église —or la pratique du sirwanakuy qui fait vivre le couple, une ou plusieurs années, en union prémaritale, échappait le plus souvent au contrôle des prêtres—, d’autre part nous ne possédons aucun indice sur la section a laquelle appartenait chacun des époux.
37Les différentes sections se mêlent donc peu, dans toutes les acceptions du terme. De plus, elles entretiennent entre elles un climat de rivalité sinon d’hostilité latente, contenue et drainée tant bien que mal jusqu’aux fêtes, qui permettent à chaque section, une fois par mois ou plus, de donner libre cours a son excitation contre la section adverse. Comme le note H. Favre (1971, p. 149) a propos des communautés Tzotzil-tzeltal du Mexique :
“Les antagonismes des sections s’extériorisent avec une particulière intensité a l’occasion des fêtes, lorsque les organisateurs des cérémonies, qui appartiennent toujours a des sections différentes, tentent de se surpasser en munificence. (...) Les fêtes communautaires revêtent ainsi une splendeur a laquelle elles ne pourraient prétendre si ceux qui en avaient la charge n’étaient engagés dans une âpre compétition mettant en jeu la position relative de leur section”.
38Bien qu’aujourd’hui les sections aient perdu de leur cohésion, bien que les fêtes ne voient plus que rarement la participation des deux parties de la communauté, groupées autour de ses mayor-domos, le Qapinakuy ne s’est pas oublié, même si parfois il s’exerce en dehors de la norme. A la Saint François par exemple, depuis plusieurs années, il n’y a plus deux mais un seul mayordomo, aidé d’un alferez. Ils peuvent tous deux appartenir à la même section ; malgré tout, un Qapinakuy se met presque toujours en branle, spontanément, entre le groupe du mayordomo et celui de l’alferez (leur groupe de parents, de compères, d’amis, tous ceux qui ont aidé à la préparation de la fête), lorsque la banda (orchestre composé de trompettes, saxophone, tambour) de l’un, et l’orchestre de l’autre (violon, harpe et trompette) se rencontrent dans les rues ou sur la place du village.
39Mais autrefois, les fêtes n’étaient pas l’unique occasion de témoigner de la supériorité de sa section. La faena fonctionnait sur la base des sections : c’est à celle qui abattrait le plus de travail. L’énergie provoquée par l’hostilité réciproque des deux camps, canalisée dans des voies constructives, est à l’origine de la réalisation de l’église, des deux colonnes qui en marquent l’entrée et des deux arcs qui mènent au cimetière (on montre la colonne et l’arc des Wanaco au Nord, ceux des Qollana au Sud), de l’école, du cabildo ancien. Or, en 1860, les Qollana se plaignent officiellement que les Wanaco n’accomplissent plus la faena, et que la réparation de l’église et la construction du cimetière entreprise en pâtissent. C’est qu’en effet, vers ce moment-la, une bonne partie des Wanaco, partis à la recherche de nouvelles terres de culture, avaient fini par fonder un nouveau village, Pilchaca, et, de ce fait, ne voulaient plus retourner accomplir les faenas dans leur village d’origine. Les autorités de Cuenca, des Qollana, se plaignent en ces termes au préfet de la province :
“La séparation qui a été accordée au village de Pilchaca peut avoir des conséquences préjudiciables aux travaux que nous avons entrepris, réparation de l’église et construction du cimetière, a cause du manque de main d’œuvre, d’autant plus que notre communauté est composée de deux parcialidades ou ayllu, dénommés Ccollana et Huanaco. Celui de Huanaco constitue la plus grande partie des habitants de Pilchaca, si bien que notre coutume antique (la faena) qui fait force de loi, serait déséquilibrée... ”
40Mais, ce n’est pas tout :
“Ils prétendraient aussi s’approprier tous les terrains les meilleurs, au détriment des gens du village, et ce serait une source perpétuelle de conflits”. (T.D.D.P., 1860 ?, f° 3).
41En effet, la division du village en deux sections opposées, qui se partagent les charges et les taches, se prolonge à tout le territoire qui l’entoure dans un rayon qui correspond à la distance que peut parcourir quotidiennement un homme pour aller cultiver ses champs, c’est-à-dire deux à trois heures de marche. Ce territoire, de propriété communautaire au départ, est scindé en deux parties : du coté wanaco, la partie Marka, du coté qollana, la partie Wansa-wachî, qui, alternativement et pendant trois ans de suite, sont ou bien mises en cultures, ou bien laissées en jachère et abandonnées a la vaine pâture. C’est le tikray15 : un mur de pierres, le comun cerco, soigneusement entretenu et réparé périodiquement en faena, délimite les deux zones et empêche les animaux d’aller causer des dégâts dans la zone mise en cultures. A chaque membre de la communauté sont normalement attribuées, au début de chaque cycle, les parts qui lui reviennent, aux différents étages écologiques de la zone à cultiver. En fait, les familles s’habituent peu à peu à mettre les mêmes parcelles en culture, de père en fils, et finissent, en pratique à s’en rendre possesseurs, et la distribution ne devient plus que rituelle.
42Pour fonctionner, un tel système doit être parfaitement équilibré., Pour peu que la population augmente, ou qu’une partie des terres vienne à se concentrer entre les mains de quelques uns, il y a rupture. I ! faut alors plus de terres et/ou moins d’hommes ; c’est-a-dire qu’une partie de la population doit partir défricher les terres situées à la limite ou en dehors du périmètre jusque-là cultivé ; et comme l’éloignement-limite (calculé en temps de marche du lieu d’habitation au lieu de culture) est dépassé, un noyau de peuplement se constitue au milieu de la nouvelle zone de culture, et rétablit l’ancien équilibre du système dualiste de rotation des cultures. C’est ainsi que naquit par exemple, au milieu du xix° s., a trois heures de marche de Cuenca, le village et la nouvelle communauté de Pilchaca16.
43Dans le village d’origine, l’appropriation des terres se généralisa peu à peu, et le système du tikray disparut vers 1935. Mais aujourd’hui encore, la majorité des terrains que se sont appropriés les Wanaco se trouve du coté Marka, tandis que ceux des Qollana sont généralement du coté Wansawachi. Ce fait peut être simplement d’ordre pratique : chacun préfère acquérir les terrains les plus proches de son lieu d’habitation. Mais il y a plus, car ces caractéristiques que nous venons de signaler, l’unité de résidence, l’endogamie, la cohésion interne et, semble-t-il aussi, l’unité territoriale, font des sections de véritables entités. On ne peut pousser plus avant leur analyse sans se référer au passé, et plus particulièrement a l’organisation sociale préhispanique et a sa transformation par le système administratif de la colonie espagnole. A l’origine de la section, partie intégrante de la communauté du XIX° et du XX° s., il semble y avoir, en effet, l’ayllu et son territoire.
B. LES “REDUCTIONS” ESPAGNOLES ET LE PASSAGE DES AYLLU AUX SECTIONS
1) OBJECTIFS ET MODALITES DES “REDUCTIONS” AU PEROU ET A CUENCA
44On sait que ce qu’on appelle “communauté andine” n’est pas une survivance de l’organisation politico-administrative préhispanique. C’est une création espagnole, qui répond à un souci de colonisation et prend pour modelé l’organisation des communautés villageoises ibériques du xvi° s. Mais a la base de la communauté, il y a les ayllu.
45L’ayllu a reçu, dans la littérature historique et ethnologique, toutes sortes de définitions. Il est inutile d’en faire état ici. Il parait admis, a l’heure actuelle, que l’ayllu est un groupe de cellules domestiques localisées, et constituées chacune d’une famille nucléaire. Elles sont elles-mêmes unies par des liens de parenté ou d’alliance. A l’intérieur même de ce groupe, de tendance endogame, il semble qu’ait été pratiqué un système de descendance parallèle, les hommes descendant de leur père et les femmes de leur mère17.
46L’ayllu était intégré dans un système politique plus vaste, souvent appelé “chefferie”, composé d’un ensemble variable d’autres ayllu, dont l’un, l’ayllu du chef, le kuraka, avait la prééminence sur tous les autres. De plus les chefferies étaient généralement divisées en deux sections ou saya, Hanan, moitié du haut, et Hurin, moitié du bas, souvent subdivisées chacune en deux autres sayas de même nom.
47Pour ce qui est de la région qui nous intéresse, la zone comprise entre le Rio Mantaro, a l’Est, et le Rio de la Virgen, au Nord, correspond a l’ancien territoire de la chefferie des Asto, qui, elle-même, avec la chefferie voisine des Chaka, constituait la partie Hurin de l’unité socio-politique supérieure, la chefferie des Anqara, dont la moitié Hanan, pour prix de sa résistance a l’avancée inca avait été déportée en mitmaq18.
48Ce type d’organisation ne pouvait guère servir les colonisateurs espagnols qui préférèrent, quant a eux, regrouper, comme l’avaient fait avant eux les Grecs en Egypte, les Romains en Afrique du Nord, et comme le feront plus tard les Français en Algérie. La dispersion de la population sur les hauteurs et la démultiplication de l’autorité convenaient peu à des conquérants arrivés par la mer, installés dans les plaines et les vallées, soucieux d’asseoir un pouvoir dont le principal objectif était l’exploitation de la masse indienne, et pour y aider son évangélisation. Pour atteindre ces deux buts (qui concrètement supposent la levée d’un tribut en nature, en espèces ou en travail, et la prise en main idéologique de la population), il fallait un contrôle fort et facile des vaincus, qui dans ces zones de haute altitude ou ils étaient installés, leur restaient inaccessibles. Le moyen était simple : les faire descendre et les regrouper. A cola s’ajoute qu’une des réponses a la très forte chute démographique consécutive a la conquête était effectivement le regroupement. C’était chose faite pour les ayllu de Cuenca, comme pour les autres groupes d’ayllu de la chefferie des Asto, bien avant l’arrivée du vice-roi F. de Toledo en 1569. Celui-ci, s’inspirant des écrits du juriste Juan de Matienzo, systématisa seulement cette politique de “reducciones”. Des 1549, une cédule royale avait décidé que
“les Indiens seraient concentrés en villages et ne vivraient plus dispersés dans la montagne...”,
49et en 1567, 563 unités résidentielles avaient déjà été concentrées en 40 réductions (P. Duviols, 1971, p. 249), dont sans doute la cheffi rie des Asto, donnée en encomienda a Amador de Cabrera qui dut effectuer la réduction (H. Favre, 1970, p. 126). Quoiqu’il en soit, le traité de Matienzo et les ordonnances de Toledo éclairent singulièrement l’esprit dans lequel la couronne espagnole entendait faire mener les opérations. Le but déclaré fait montre d’un saint prosélytisme :
“Le principal but de la visite est d’organiser et de recenser les indiens, de façon a ce qu’ils puissent recevoir un enseignement doctrinal adéquat, qu’on puisse plus facilement et plus commodément leur administrer les sacrements, qu’ils soient maintenus dans la justice et vivent de façon policée comme des personnes de raison et comme les autres vassaux de sa Majesté. Pour faire entrer cela en pratique, il convient que les indiens, qui vivent dispersés et éparpillés, soient réduits en villages qui aient un plan ordonné, dans des sites sains et de bon climat ; après avoir vu tous les villages des repartimientos que vous visiterez, et la configuration géographique, vous ferez en sorte de concentrer les indiens, dans chaque repartimiento, en le moins de villages possible... ” (F. de Toledo, 1570/1924, p. 163).

50Les ordonnances d’application qui suivent, et le système d’organisation du comun de indios, la future “communauté”, préconisé par Matienzo et suivi en grande partie par le vice-roi, trahissent également le but politique et économique de l’opération.
51Le tracé du village (fig. 3 a), prévu dans ses moindres détails par Matienzo, devait obéir a un plan strictement quadrangulaire, et la cuadra du centre devait être réservée a la place, autour de laquelle allaient se grouper tous les organes de contrôle : la maison du prêtre, la maison du corregidor espagnol avec la prison, la maison du Conseil des autorités, avec l’enclos (cozo) destiné a garder les animaux qui auraient commis des dégâts (et qui retournent a leur propriétaire après paiement d’une amende), l’auberge des Espagnols de passage, la maison des caciques indiens, et enfin les maisons des Espagnols désirant vivre dans la communauté (J. de Matienzo, 1567/1967, p. 50). Ce plan Idéal n’est sans doute que la systématisation et le perfectionnement d’un plan appliqué depuis le début des réductions. Les ayllu de Cuenca semblent déjà avoir été réduits sur ce modèle. Il est intéressant de comparer le plan du “centre idéal” préconisé par Matienzo, et celui qui peut être reconstitué à Cuenca, et qui survécut du reste jusqu’au début du xx ? s. (fig. 3 b et c). Ils diffèrent très peu. La maison du Conseil (cabildo) et son cozo, actuellement en cours de modernisation, est toujours à la même place, a droite de l’église. La prison de la place, qui tombait en ruines, a été transférée, depuis quelques années seulement, dans une maison plus solide. Le presbytère, qui occupait exactement la même place que sur le plan de Matienzo, s’est vu réduit au bénéfice de l’école, qui occupe actuellement toute la cuadra, a une minuscule maison de l’autre coté de l’église19. Sans doute la cuadra ou se trouvait la prison était-elle habitée par un représentant espagnol, une autre par le ou les caciques. On ne sait s’il exista un hôpital à Cuenca. En tout cas, les coins Ouest de la place étaient occupés par les “grandes” familles espagnoles ou métisses, dont les descendants ont émigré pour la plupart en ville, a l’heure actuelle : la majorité des maisons situées autour de la place est aujourd’hui vide.

Figure 3 : Le centre du village du xvi° au xx° s.
52Il ne s’agit la que du centre du village, réservé au pouvoir. Mais selon quel plan, devait-on installer les ayllu ? A ce sujet, Matienzo est moins prolixe. Il recommande aux visiteurs de noter :
“les noms des caciques et chefs et combien d’indiens possède chacun, et lesquels sont Hanansaya, et lesauels Hurinsaya” (J de Matienzo, 1567/1967, p. 49).
53mais il ne dit pas s’il faut respecter cette répartition indigène dans l’organisation du nouveau village. Il préconise seulement de quadriller le village et de donner à chaque indien, à l’intérieur des cuadras obtenues, un solar, c’est-a-dire, selon son barème, un quart de cuadra : cela semble utopique, étant donné que les cuadras observables actuellement mesurent généralement de 80 à 90 m de coté (rue comprise), et qu’il veut loger 500 Indiens tributaires, donc 500 familles dans chaque village, ce qui, a raison de 4 par cuadra, donnerait un village d’environ un km de coté ! Peut-être le quadrillage de la cuadra inférieure droite de son plan (fig. 3 a), divisée en huit, correspond-il a ce qu’il entend par solar, quand il s’agit d’Indiens. Dans ces conditions, encore optimates, le village de Cuenca, divisé actuellement en 32 cuadras, n’aurait compté a sa création, si l’on soustrait les huit du centre qui ne leur sont pas destinées, que 200 familles environ, moins de la moitié de la population prévue pour les réductions20. En fait, ceux qui ont dû pratiquer les réductions n’ont pas “réparti des solares, mais de petits lots à chaque attributaire”. Grace a l’édition que W. Espinoza Soriano (1963, p. 8-80) a faite du rapport de la réduction de Huancayo par Jeronimo da Silva en 1572, on a une idée très claire de la manière dont les réductions furent menées. Une fois la place tracée, selon le modèle simplifié de Matienzo.
“le cordeau a la main, Silva trace les manzanas et les rues en ligne droite. Il répartit, non des solares, mais des petits lots a chaque tributaire... Les ayllu pour lesquels fut fondé le village furent repartis en quartiers de deux ou trois manzanas chacun (W. Espinoza Soriano, 1963, p. 43).
“Chaque ayllu formait un quartier” (id. p. 45).
54A Cuenca, six ayllu furent concentrés. Répartis sur les 24 manzanas qui leur étaient réservées, ils ont du occuper environ quatre manzanas chacun21. En plus du centre, il y eut donc sans doute six quartiers. Les témoignages contemporains des réductions montrent que l’organisation politique interne, les structures sociales et la cohésion des ayllu purent se maintenir. W. Espinoza (1963, p. 45) note que :
“Chaque quartier menait sa propre vie, avec ses Pachacuraca ; ils se réunissaient seulement pour former un corps commun quand ils avaient a défendre les intérêts collectifs du village. Et, bien qu’ils fussent unis par la langue, le vêtement, les coutumes etc.. l’émulation qu’ils entretenaient les uns contre les autres fut si grande que chaque ayllu arriva a ériger sa propre chapelle... ”
55On ne sait si la nouvelle installation des ayllu préserva la distinction Hanan/Hurin, et s’ils furent groupés en fonction de leur appartenance a l’une ou a l’autre saya. J. de Matienzo (1567/1967, p. 51) et, après lui, F. de Toledo (1570-75/1924, p. 305) spécifient bien, d’ailleurs, qu’il faut nommer deux alcaldes ordinarios dans chaque village, ce qui fut fait à Huancayo par Jeronimo da Silva (W. Espinoza Soriano, 1963, p. 45). L’un des alcaldes (l’équivalent du “maire”), celui de la saya forte, prit automatiquement, a l’image du kuraka, la prééminence sur l’autre : si les nouvelles autorités instituées étaient calquées sur la tradition espagnole, ou, dans chaque village, il semble y avoir eu un alcalde ordinario et un alcalde segundario, elles se moulèrent spontanément sur les structures préexistantes22.
2) L’IMPLANTATION NOUVELLE DES SIX AYLLU EN COMMUNAUTE
56Des six ayllu qui formèrent Cuenca, on connait le nom grâce a une visite effectuée en 1647 par le corregidor de la province de Angaraes (du nom de l’ethnie Anqara) : ce sont les ayllu Allauca, Ychoca, Ynga, Songo, Guanaco, et Garacomarchaca23. On ne connait pas leur distribution par saya avant la réduction, ni la façon dont ils furent répartis pour former le nouveau village. Quelques indices, pourtant, nous mettent sur la voie. Le rapprochement possible entre la section Wanaco actuelle et l’ayllu Huanaco mentionné par la visite de 1647 d’une part24, et entre la section Qollana et l’ayllu ynga (ou Inca) d’autre part (puisque, nous l’avons vu, Qollana, représente dans l’organisation cuzquénienne l’aristocratie inca), nous autorise peut-être a considérer les sections actuelles comme le reflet de l’ancienne division bipartite de ce groupe de six ayllu entre une moitié Hanan et une moitié Hurin. Nous avons d’autre part certaines précisions sur l’ayllu ynga : c’est un groupe de mitmaq établi par les dirigeants du Cuzco pour “incaïser” la région (H. Favre, 1970, et D. Lavallée, M. Julien, 1973, p. 22-25). Il semble que nous ayons donc, d’un coté la population locale avec le noyau wanaco, de l’autre la population étrangère et dominante, avec l’ayllu Inca. Allauca (droite) s’opposant a Ichoq (gauche) donnés par Zuidema comme synonymes respectivement de Qollana et Qayao (qui représente la classe indigène), on peut sans doute ranger l’ayllu Allauca du même coté que l’ayllu Inca, et l’ayllu Ichoca du coté de l’ayllu Huanaco. Il existe du reste, au Sud de Cuenca, donc du coté qollana, un lieu-dit Allauca, en contre-bas d’une petite colline sacrée, le “cerrito de Waywas” ou vivaient autrefois les “gentiles”, c’est-a-dire les ancêtres non-chrétiens : c’est peut-être l’emplacement de l’ayllu Allauca avant sa réduction25. Restent deux autres ayllu pour lesquels il n’existe guère d’indice26. La parole est laissée aux archéologues qui ont étudié les sites d’implantation préhispanique des ayllu.
57Mais une remarque importante s’impose. Les récits des chroniqueurs, les rapports des visiteurs officiels font généralement de Hanan (le Haut), qui semble détenir la prééminence religieuse et politique, la moitié forte, de Hurin (le Bas) qui avait sans doute un rôle plus militaire, la moitié faible. La première était la gardienne des traditions, l’interlocutrice des divinités tutélaires, et par là-même jouait le rôle de guide politique de tout le groupe social. Or à Cuenca aujourd’hui, comme cela se passe dans la plupart des communautés actuelles, la hiérarchie s’est renversée, et le Bas a pris le pas sur le Haut. On peut supposer que ce passage se produisit partout ou des étrangers conquérants se sont introduits, Incas d’abord, Espagnols ensuite, apportant avec eux pratiques et idéologie nouvelles. Déjà au sein de la confédération cuzquénienne, la moitié du Haut, celle des occupants initiaux du sol, passa sous la dépendance réelle de la moitié du Bas, celle des conquérants incas. A Cuenca, on peut supposer que ce passage se fit en deux temps : l’implantation du mitmaq inca d’abord, la pénétration espagnole ensuite, qui l’une et l’autre s’appuyèrent sur la moitié Hurin. Peut-être la moitié Hanan garda-t-elle jusqu’a la conquête espagnole une certaine prééminence religieuse et rituelle (qui devait lui être ôtée par l’introduction du catholicisme) ; mais elle perdit au profit de la moitié Hurin, dans laquelle s’était immiscé un organe de contrôle envoyé par le pouvoir central, la prééminence politique.
58A l’intérieur du nouveau village, on connait très mal l’implantation des ayllu. On peut du moins établir approximativement la bipartition suivante :
59Moitié Qollana (Hurin)
60Inca
61Allauca
62Moitié Wanaco (Hanan)
63Wanaco
64Ichoca
65Songo ?
66Waracomarchaca ?
67Si chaque ayllu a bâti sa propre chapelle, il devrait y en avoir six. Or il n’y en a (ou il n’en reste) que cinq, une a chaque coin du village, une derrière l’église (fig. 4).

Figure 4 : Les cinq chapelles de Cuenca et le sens de la procession de la Santa Cruz et de Espiritu.
68Chacune a son nom, et, autrefois, lors de la fête de la Santa Cruz (Sainte Croix), au début du mois de mai et de Espiritu (Pentecôte), la procession faisait le tour du village en s’arrêtant dans chacune d’entre elles. Plusieurs questions se posent :
a quel ayllu correspond chaque chapelle ?
ou se trouvait la sixième chapelle, donc le sixième ayllu ?
69Il arrive qu’au lieu de parler de Qollana et de Wanaco, on dise “les gens d’Inca calle” ou “les gens de Pukaraqay”, ou qu’on parle d’Inca calle (rue qui relie les deux chapelles Inca calle et Chakipata) (cf. fig. 4) non pour désigner la rue Inca calle, ni le quartier de la chapelle de ce nom, mais toute la moitié qollana dans son ensemble. De même, “a Pukaraqay” veut souvent dire “du coté wanaco”. Cela incite à penser que c’est l’ayllu Wanaco qui a bâti la chapelle de Pukaraqay, et l’ayllu Inca celle de Inca.calle. Pour les deux autres coins, nous ne pouvons rien avancer. Quant a la chapelle de San de la Cruz, elle se trouve actuellement isolée sur un terre-plein non habité. On y trouve seulement les ruines de trois maisons, et une autre s’y bâtit (la “résidence secondaire” d’un Cuenquino de la ville). Mais il ne semble pas exister de tradition de peuplement plus dense de cette zone, pourtant propice a l’implantation de maisons. Faut-il croire que la chapelle a été bâtie seulement pour protéger l’entrée du village (elle surplombe le rio Mantaro), ou que l’ayllu qui l’a construite a fui, a une date relativement précoce, tout le site ?
70Quant au sixième ayllu, ou était-il implanté ? En haut du village ou se trouve actuellement un quartier qu’on appelle Salapata, et qu’on rattache plutôt à la moitié qollana ? Mais il n’existe aucune trace de chapelle, ni sur les lieux ni dans les souvenirs. S’est-il fondu très vite avec un autre ayllu, ou a-t-il quitté très tôt le village sans laisser de traces ? Il faudrait peut-être retenir cette dernière hypothèse car on associe quelquefois aux cinq chapelles du village une sixième qui se trouve à presque une heure de marche au-dessus de Cuenca, a Mullaca Marca, du coté qollana (ou plutôt Wansa-wachi, puisqu’il s’agit du territoire et non du village), qui autrefois constituait, dit-on, un “barrio” (quartier) de Cuenca. Le sixième ayllu serait-il retourné s’installer à proximité d’un site qu’il occupait avant la réduction (tout près se trouve le site de Pikcha, emplacement possible d’un ayllu préhispanique) (D. Lavallée, M. Julien, 1973, p. 22-30) ? Tout se précise un peu quand on essaie de voir comment, des six ayllu, on en est arrivé à deux sections cohérentes.
3) DES SIX AYLLU AUX DEUX MOITIES
71La communauté de Cuenca, réduite vers le milieu du xvi° s., et qui comptait encore ses six ayllu en 1647, ne se voyait plus, en 1860, composée que de deux “parcialidades”, encore appelées “ayllu”, Qollana et Wanaco27. Plusieurs phénomènes, entre temps, avaient joué. L’un d’entre eux est peut-être, comme le suggère Fuenzalida (1967-68, p. 113), d’ordre démographique : les effectifs humains ayant tellement baissé par suite des corvées, des maladies apportées par les Espagnols, de la déstructuration des normes de vie28, l’exogamie d’ayllu devenait obligatoire (dans le cas de la communauté de San Agustin, il n’y avait plus que 4, 11, 1, 18 et 11 hommes dans chaque ayllu). Ce facteur dut effectivement jouer pour Cuenca, encore que toute la population eut été exemptée de mita pour avoir signalé aux Espagnols l’existence des mines de cinabre de Huancavelica (H. Favre, 1970, p. 126).
72On peut supposer aussi que la rivalité entre ayllu se résorba peu à peu, atténuée par la rivalité grandissante entre saya ou moitiés. En effet, la prééminence d’une moitié sur l’autre, conçue en termes de complémentarité dans le système local, avait fait place peu à peu à une structure de dépendance. Au cours du xviii° s., la pénétration dans certaines communautés indiennes d’éléments non-indiens (Espagnols, Créoles, Métis), en nombre très réduit jusque-là, s’intensifia, imputable peut-être a une certaine détérioration des conditions de vie dans les centres urbains et miniers d’abord, par suite de la stagnation économique du Pérou, qui dura jusqu’à la moitié du xviii ? s., a la reprise du commerce avec la métropole et de l’immigration de péninsulaires au Pérou à partir de 1770 ensuite. Toujours est-il qu’a Cuenca, ces familles étaient au moins au nombre de 12 des 1790 (puisqu’elles bénéficient alors d’une distribution officielle de terrains à bâtir) ; elles eurent vite fait d’accaparer les terres communautaires les plus productives et les plus proches du village.
73En l’absence de tout document écrit, la manière dont s’est effectué l’accaparement des terres communales nous reste mal connue. Chaque année, elles étaient réparties entre les communautaires, qui n’en avaient que le droit d’usage, on l’a vu. Mais il est à supposer que, dès le début du xviii° s., elles avaient déjà été aliénées par les Espagnols ou les caciques mêmes, leurs alliés, qui n’eurent sans doute pas de mal à s’en rendre les maitres d’une façon ou d’une autre (remboursement de dettes, intimidation, pression sur les autorités locales...). Le décret de Bolivar de 1824, qui permettait aux Indiens de vendre les terres qu’ils occupaient, ne venait qu’entériner un état de fait datant de près d’un siècle (J. Piel, 1975).
74La conséquence de cette mainmise sur les terres communales est d’importance : elle privait la population locale des terres les meilleures, elle déséquilibrait le système de rotation des cultures en vigueur, elle instaurait un nouveau mode de production et faisait entrer les indigènes dans des rapports de dépendance.
75En effet, une fois pourvus de terres, les Espagnols devaient se procurer la main d’œuvre nécessaire a leur exploitation. Pour entrer et se faire une place dans la communauté, ils s’étaient unis tout naturellement, politiquement et socialement, aux éléments qui jouissaient du plus d’autorité, et qui se recrutaient dans la moitié de I’ ayllu Inca, qui était devenue la moitié forte de la communauté. S’appuyant donc sur les uns, les mieux armés, qui du reste se mirent vite a l’école de leurs amis espagnols, ils pouvaient espérer tirer parti des autres, ceux de l’autre moitié, plus démunis, dépourvus de défenseurs : c’est donc dans cette moitié, qui avait perdu tout pouvoir, celle de l’ayllu Wanaco, qu’ils recrutèrent la main d’œuvre dont ils avaient besoin pour exploiter les terres qu’ils leur avaient prises, les privant ainsi de leurs moyens de production, et les acculant a passer du statut de semipropriétaires a celui de journaliers. Il ne faut pas oublier non plus que seuls les indigènes étaient tributaires : ce sont eux aussi qui supportaient le poids de la population blanche exemptée, dont le nombre croissait sans cesse.
76Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que les ayllu se soient résorbés. Toutes les énergies étaient canalisées face a la rivalité ethnique, ou plutôt a la dépendance économique dans laquelle la moitié du bas commençait à maintenir celle du haut, et qui effaçait tout autre type de rivalité. Les rivaux se scindaient en dominants et dominés. Désormais, c’étaient deux groupes sociaux profondément différents qui étaient en face l’un de l’autre : les Espagnols et leurs alliés, les indigènes sans terres. Les Qollana sont depuis le xviii° s. ceux qui ont du sang blanc, les riches, les Wanaco sont les pauvres, les Indiens. Du reste, il est significatif de constater qu’a Conaica, ou peu de blancs s’installèrent, la délimitation d’ayllu est restée relativement nette, malgré la restructuration nouvelle du village en cinq nouveaux quartiers. Chacun sait auquel des quatre ayllu il appartient, et ceux-ci se reconstituent à l’occasion des fêtes. La bipartition Indiens/Blancs, dominés/dominants, qui à Cuenca a pris le pas sur l’opposition entre ayllu ne s’y est pas produite. La rivalité entre ayllu a pu s’y maintenir. A Cuenca, d’ailleurs, une bonne partie de la moitié du haut préféra échapper à cette domination étrangère, et partir défricher plus loin, a proximité du site qu’occupait, avant la réduction, l’ayllu Wanaco, de nouvelles parcelles dont ils seraient propriétaires, plutôt que de vivre en totale dépendance sur les terres qui jadis étaient les leurs. Telle fut l’origine de la nouvelle communauté de Pilchaca. Sans doute le hameau de Mullaca Marca se forma-t-il de la même façon, et fut-il également le refuge d’un groupe wanaco (le sixième ayllu ?) fuyant l’oppression des Qollana.
77Les quelques jalons que nous avons pu repérer au long de I’ histoire de la communauté de Cuenca, nous mènent à la conclusion que son organisation a pris la forme d’une opposition dualiste entre deux groupes sociaux rivaux, endogames et localisés, entretenant des rapports déséquilibrés. Mais des six ayllu de la réduction, groupés trois par trois, aux deux sections actuelles, le passage est-il direct ? ou doit-on franchir entre les deux ponts des paliers intermédiaires, situés à différents niveaux. Autrement dit, doit-on considérer que l’Histoire s’est reproduite semblable a elle-même entre le xvi° et le xx° s., et que les structures se sont perpétuées, ou peut-on envisager qu’entre ces deux moments du temps, séparés par quatre siècles, elles ont pu revêtir des formes diverses. C’est ce qu’il nous faudra examiner. Mais auparavant, voyons dans quel contexte s’insèrent les sections. Celles-ci forment les deux moitiés d’un tout. Elles font partie d’une unité socio-politique supérieure qui est la communauté : de l’une a l’autre existe toute une série de complémentarités sociales et politiques qui fondent son existence.
Notes de bas de page
3 Avis d’une fillette de huit ans, a propos d’un cahier perdu.
4 Cf. Plan du village, hors-texte
5 Dans les Andes, le degré de “civilisation” est inversement proportionnel, dans le système de référence populaire, a l’altitude
6 Voir ci-dessous 1ère part., ch. I, B, 3.
7 Sans doute n’en a-t-il pas toujours été ainsi. Voir ci-dessous 1ère part., ch. I, B, 2.
8 Nous verrons plus loin ce qu’il en est exactement.
9 Un concours de beauté à Cuenca donnerait des résultats révélateurs Quelques sondages m’ont indiqué les femmes les plus fortes, au teint le plus clair. Mon choix, qui se portait en général sur une “beauté” wanaco, n’attirait que moue ou sarcasme : “mais elle est sale et bien noire !”
10 La situation économique de chacun des groupes sera envisagée avec plus de détails dans notre deuxième partie.
11 Comme nous le verrons, “famille” et “moitié” sont presque équivalentes, puisque les moitiés manifestent des tendances endogames très nettes.
12 Voir Ière part., Chap. Il, A. Les parents et les parrains de baptême, de mariage d’un enfant entretiennent des relations de “compérage”. La marraine est “commere” des parents.
13 L’ayllu, nous le verrons, est à l’origine des sections.
14 Ce mode de création dynamique, et toujours opératoire, du hameau endogame peut sans doute jeter quelque lumière sur la formation et la composition des ayllu.
15 Le mot tikray signifie “inverser”, “intervertir”, “passer de quelque chose a autre chose” (d’après J. Lira, 1945, p. 1003) Selon les conventions phonétiques qu’il utilise et la prononciation du Cuzco, qu’il prend pour critère, il transcrit le mot t’ihray.
16 Ce phénomène de scissiparité fait l’objet d’un article en cours de publication
17 On a souvent considéré l’ayllu comme un clan ou un lignage. Cf. par ex. A Métraux (1962, p. 52-56) et F. Fuenzalida (1967-68, p. 102-103). Ce dernier voit dans l’ayllu un groupe de castas ou patrilignages exogames. Il ne semble pas que la notion de castas, prise en ce sens, ait jamais été pertinente appliquée au système social andin.
18 La politique inca des mitmaq répondait à deux nécessités, politique eu écologique. Dans le premier cas, elle consistait à déporter dans les zones nouvellement conquises et sujettes à l’indiscipline, des colons appartenant a des populations dont on pouvait être assuré de la fidélité, pour qu’ils servissent de moyen de contrôle et de pression. Dans le deuxième cas, les colons étaient transférés dans une zone située a un seuil écologique différent de celui de leur ayllu, avec qui ils restaient en relation pour lui faire bénéficier de cette complémentarité économique des ressources.
19 L’Evêque de Huancevelica, qui, en visite pastorale, dut y loger, la qualifia d’“écurie a cochons”, et, indigné qu’on bafoue ainsi le représentant de Dieu, jeta l’anathème sur les habitants de Cuenca, dont jamais les ancêtres n’auraient osé commettre une chose pareille.
20 En 1803, la population de Cuenca est estimée a 500 tributaires (ASCC, 1809. f° 14) et en 1814, on a le chiffre conjectural de 1110 habitants (renseignement communiqué par H. Favre).
21 A Huancayo, W. Espinoza parle de la réduction d’une vingtaine d’ayllu, ce qui donnait environ 300 tributaires, donc environ 15 par ayllu. Cela semble peu.
22 F. Fusnzalida (1967-68, p. 111) suggère plutôt qu’il y avait une alternance du pouvoir entre les deux saya, l’alcalde étant choisi tantôt dans l’une, tantôt dans l’autre.
23 Archives nationales de Lima, Derecho Indigena, Leg. 7, p. 109 (référence communiquée par H. Favre).
24 Entre les deux mots Ynga et Inca, il n’y a qu’une différence de transcription phonétique.
25 L’hypothèse n’est pas jugée invraisemblable par les archéologues du projet ACL, D. Lavallée et M. Julien, qui ont cherché à retrouver l’emplacement des anciens ayllu de Cuenca.
26 Il existe un lieu-dit Songo, près de l’actuel village de Pilchaca, donc du coté wanaco. Est-ce un indice suffisant pour dire que l’ayllu Songo appartenait à la moitié Hanan ?
27 Voir ci-dessus : Ière part., Chap I, I, 3.
28 N. Wachtel, dans sa Vision des vaincus, en a fait une étude pénétrante (1971. p. 134-211).
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