Chapitre II. Les fondements historiques et humains
p. 77-125
Texte intégral
A. — LE PEROU PRECOLOMBIEN
1La côte septentrionale péruvienne est un des lieux privilégiés pour l’archéologie et la préhistoire américaine. Le climat désertique et des sols argileux d’une part, et les pratiques funéraires des indigènes de la côte d’autre part, ont permis la conservation d’innombrables vestiges dont certains sont de véritables messages non seulement sur le degré culturel des civilisations mais sur leur économie, l’irrigation, les systèmes et les techniques agricoles
2On a pensé, jusqu’à la dernière décennie, que la première vague de peuplement de la côte péruvienne avait apporté avec elle des techniques culturales, mais les découvertes des dépôts de déchets paléolithiques au nord de Paijân, dans la vallée du Chicama, contemporaine de ceux d’Ancôn et Chilca, ont établi que les premiers occupants vivaient de cueillette, notamment des crustacés et mollusques des rivages du Pacifique1. On semble ignorer tout du passage, progressif ou brutal, à l’agriculture2. Les travaux de la mission américaine à la Huaca prieta, au nord du Rio Chicama, et aussi à Virû, ont permis de dater, par la méthode du carbone 14, l’apparition probable de l’agriculture dans le Nord côtier vers 2700 ( ± 250 ans) avant notre ère3. Contemporaine du ramassage des mollusques, de la pêche au filet, elle est caractérisée par la culture, sur la bordure des lagunes à l’aval des deltas, de toute une gamme de cucurbitacées4, du coton américain5 et de gros haricots ou pallares6. De cette première agriculture date enfin l’apparition du tissage du coton. Mis à part leur type dolychocéphale, leurs activités et la proximité du littoral de leurs établissements, nous ignorons tout de leur densité de peuplement, de l’aire véritable de leur mise en valeur, de l’aspect des champs et du système d’irrigation ; il faut attendre la « révolution » du Chavin pour avoir une première idée d’ensemble de la mise en valeur du piémont côtier.
1. LES PREMIERS AGRICULTEURS
3L’agriculture contemporaine de la céramique correspond à la première mise en valeur de l’ensemble des oasis.
a) Les Chavin
4Les gisements correspondant à l’apparition de la céramique sont les témoins d’un véritable bouleversement des activités comme du peuplement. La céramique apparaît sur toute la côte déjà remarquablement évoluée sans que l’on retrouve les stades intermédiaires d’apprentissage, de tâtonnements ou de malfaçons. Il s’agit de la céramique Chavin, universelle dans le Pérou tout entier, montagnard ou côtier. Sa brusque apparition vers 1 250 B.C. est, en effet, attestée dans tous les anciens foyers habités mais aussi sur des sites nouveaux. Or, le phénomène technique est contemporain de profonds bouleversements anthropologiques et géographiques. Les squelettes retrouvés en très grand nombre présentent une braquicéphalie qui les opposent à la dolichocéphalie des prédécesseurs. La nouvelle vague de peuplement, enfin, apporte avec elle la culture du maïs, la seule à permettre un peuplement important. C’est, en effet, une plante extrêmement précieuse par ses qualités nutritives, et ses rendements exigent en outre des soins attentifs et, sur la côte, une irrigation suivie.
5Sa culture entraîne donc un aménagement rigoureux du sol, son aplanissement et surtout un système complexe de canaux. Elle implique aussi des conditions de drainage naturel. Les marais côtiers si favorables au coton et au haricot vont peu à peu être délaissés pour les terrasses alluviales. La mise en valeur des oasis se déplace alors du littoral vers le centre et même l’amont des cônes alluviaux. L’agriculture supplante dès lors définitivement la pêche, mais cette dernière demeure encore importante dans ce pays sans bétail, où poissons et coquillages vont fournir, jusqu’aux temps historiques, l’essentiel des protéines.
6Le Chavin est géographiquement bien représenté dans toutes les oasis littorales7 où ses épigones côtiers les plus célèbres sont : le Paracas Nécropolis au sud de Pisco, et le Salinar, le Vicus et le Garbanzal, situés respectivement au sud et au nord de notre domaine8. Mais ce sont là, déjà, des éléments de l’horizon intermédiaire. Ces cultures locales annoncent l’éclo-sion des premières grandes civilisations régionales : Nazca au sud et Mochica au nord. On fait remonter leurs débuts au troisième siècle avant notre ère.
b) Les Mochicas
7La culture intermédiaire ainsi définie est caractérisée et aussi réputée par la finesse et les aspects anthropomorphes de sa céramique. Les vases mochicas nous ont en effet délivré un véritable message concernant le niveau technique et les types d’activités de ces populations.
8Avec cet horizon apparaissent les grands ouvrages hydrauliques supposant le contrôle politique de vallées, ou de plusieurs vallées, dans lesquelles un pouvoir centralisé a pu mettre en valeur la quasi totalité des terrasses alluviales récentes en utilisant au mieux les ressources en eau. Sur les premières pentes des versants de ces vallées se sont établis des temples religieux, des forteresses et même les premiers centres urbains. Les nécropoles sont maintenant d’énormes pyramides quadrangulaires et tronquées : les Huacas. Construites avec de simples briques de limon cuites au soleil, Yadobe, elles n’en atteignent pas moins des dimensions considérables9. Le binome « Huaca du soleil, Huaca de la lune » est fréquent, mais l’intérêt du géographe est encore plus attiré par de véritables cités aux fonctions religieuses telle celle qui s’étale au pied et tout autour du Cerro Purgatorio10. Enfin, ce sont des centres urbains aux fonctions mal définies qui apparaissent vers la fin de l’époque Mochica et sur lesquels nous savons fort peu de choses. Leur emplacement correspond parfois à un lieu de passage, mais cela n’est pas systématique ni même très net11.
9L’extension géographique de la civilisation Mochica est sujette, pour les archéologues, à contestation. S’en tenant à la céramique, ils sont tentés de limiter ce terme aux vallées de Virù, Moche et Chicama, donnant celui de Lambayeque aux vallées de ce département et à celle du Jequetepeque. Du point de vue de l’occupation du sol, les différences apparaissent faibles, les ouvrages hydrauliques de grande envergure faisant admettre une égale maîtrise de l’irrigation et un contrôle politique aussi important dans les deux cas. Il n’en est pas de même au Nord de notre domaine où les vallées de Piura et du Chira ne portent pas les traces d’une organisation aussi poussée. Les huacas y sont, en général, isolées, sans constituer des cités religieuses, tandis que les canaux sont rares et surtout très locaux. C’est le domaine des Tallans.
10L’ère Mochica s’éteint sans que l’on en connaisse la cause et tandis que l’organisation du sol et la vie urbaine se perpétuent, semble-t-il, difficilement et entrent en décadence, une culture Tiahuanacoïde, venue des bords du lac Titicaca, s’étend sur toute la côte et va durer du viie au xie siècle. Plus universelle que les premières, elle semble prendre vigueur dans le Lambayeque vers le ixe siècle, puis son centre de gravité se déplace vers La Libertad, base à partir de laquelle va se constituer l’empire Chimû, à l’orée du xive siècle de notre ère.
c) Le « Grand Chimú »
11La culture Chimû est supportée par une structure politique rigide qui nous est bien connue dans ses grandes lignes. Un empire important centré sur les vallées de Moche et Chicama a fédéralisé avec vigueur les frères Mochica du Lambayeque et les cousins Tallans du Piura ainsi que les voisins moins puissants de l’actuel département d’Ancash. Cet empire, confondu pendant longtemps avec celui des Mochica, en est l’héritier relatif sur le plan culturel mais, incontestablement, le digne descendant pour la mise en valeur de nos régions.
12Les anciens canaux qui avaient survécu pendant 1’« explosion tiahua-nacoïde » précédente ont été remis en état et d’autres creusés12, tandis qu’apparaissent des villes aux fonctions complexes. Si les vallées de Tumbes et de Piura n’évoluent que bien lentement, l’élan acquis en Lambayeque et en Libertad va se traduire sous l’époque Chimú par les plus imposants ouvrages hydrauliques connus au Pérou. Aux canaux latéraux des vallées, dont les digues peuvent atteindre 12 m de hauteur et une vingtaine de kilomètres de longueur, s’ajoutent des systèmes de dérivation des eaux d’une vallée à une autre vallée. Quatre systèmes correspondent à ces caractéristiques :
- Du Chancay vers la Leche. Comme tracé sur la figure 27, le canal Raca Rumi, dans ses deux versions, capte les eaux du haut Chancay côtier pour renforcer celles de la Leche, dix fois moins abondantes. Au xve siècle, les Chimû entreprennent une seconde dérivation destinée à irriguer la partie nord du delta commun du Chancay et de la Leche ; c’est le canal Taymi.
- du Chancay vers la Saña.
- Du Jequetepeque vers la même Saña.
- Du Chicama vers le Moche.

Légende. 1, 2, 3. Villes précolombiennes d’Apurlé, Túcume et Collique. — 4. Centre de pyramides. — 5. Villes actuelles. — 6. Rios. — 7. Canaux précolombiens. — 8. Limites de l’ager contemporain. — 9. Limites de l’ager précolombien. — 10. Terres cultivées à l’époque précolombienne et abandonnées actuellement. — 11. Versants rocheux.

Légende : 1. Terres cultivées à l’époque précolombienne et abandonnées à l’époque actuelle. — 2. Canaux Chimú.
13C’est la plus importante de toutes. Pour franchir un col de 180 m de dénivellation, un canal doit capter les eaux à 25 km en amont, épouser des versants très disséqués et, doublant ainsi son trajet, parcourir encore 30 km avant d’aboutir à Chán-Chán dans la vallée de la Moche. Cet ouvrage, dit fort justement de la Cumbre (du col), a été plaqué au flanc des versants par une digue de 10 à 15 m de hauteur et mesure 75 km de longueur. Ces travaux gigantesques appellent quelques réflexions où la géographie semble parfois plus à l’aise que l’archéologie, sur la signification réelle de ces ouvrages et sur l’importance respective de l’agriculture et de la vie urbaine. Ils apportent enfin quelques réponses aux questions relatives à l’étendue de l’ager, au paysage rural et aux énigmatiques changements de climat (fig. 28).
2. L’OCCUPATION DU SOL A LA VEILLE DE LA CONQUETE INCA
14Deux éléments permettent de mesurer l’aire mise en culture : l’ensemble des parcelles aplanies et de leurs canaux et les sites d’habitat rural. On dispose pour cela de la couverture aérienne ; mais l’archéologue P. Kossok13 a repéré puis visité longuement tous les systèmes agricoles, religieux et urbains décelés. Nous avons pour notre part limité les recherches à trois points jusqu’ici laissés dans l’ombre.
a) L’extension de l’ager
15Il est certain que les aires jadis irriguées débordaient en de nombreux points l’ager actuel et certains auteurs en ont, par le passé, déduit que la mise en valeur était plus soignée ou que le climat était plus humide. Cela paraît pourtant improbable.
16Outre que rien ne prouve que toutes les surfaces cultivées jadis le furent en même temps, il est surtout très net que les techniques très rudimentaires de l’époque et, notamment, l’absence d’animaux, firent préférer les terrasses marginales à celles d’inondation. Il est remarquable que dans toutes les vallées de la Libertad et du Lambayeque, les anciens ont délaissé les basses terrasses sujettes à de catastrophiques inondations. Ils ont également évité les zones de sol trop lourd, de même qu’ils ont contourné les terrains de relief tourmenté. Nous pouvons affirmer que, même en admettant que tous les témoins de l’agriculture précolombienne eussent été cultivés à la même époque, leur aire ne dépassait pas celle cultivée actuellement. On peut, par contre, considérer comme systématique que les oasis étaient plus étendues que les actuelles14. Il y a eu en fait réduction et concentration de l’ager15.
17Quant au climat, rien n’autorise à déduire de cette agriculture qu’il ait été plus humide. La consommation d’eau, pour une surface équivalente, était alors beaucoup moins forte. Les systèmes de culture basée sur le maïs, le haricot, le manioc et la patate douce exigeaient beaucoup moins d’eau que les actuels, reposant sur des plantes grosses consommatrices comme la canne à sucre et le riz. Il suffit, enfin, de voir les digues intactes du canal de la Cumbre franchissant de nombreux affluents secs pour douter définitivement de l’existence d’un climat plus humide pendant l’ère Chimú.
b) Le paysage rural
18Le climat désertique et la concentration des oasis ont permis sa conservation jusqu’à nos jours. C’est l’habitat rural qui a le mieux résisté, même au cœur des aires actuellement cultivées. Les formes communautaires et la centralisation administrative très poussée laisseraient prévoir un habitat groupé. Pourtant, nos conclusions, en particulier pour l’oasis commune du Chancay et de la Leche, sont très nettes : l’habitat était dispersé en milliers de tertres dont la hauteur et la taille permettaient, comme c’est encore le cas de nos jours, de rassembler au-dessus du niveau d’inondation une famille de dix à quinze personnes et de mettre à l’abri de la dégradation leur sépulture. Ces éminences, quand elles n’ont pas été rasées par les bulldozers, correspondent à une aire cultivée de 2 à 3 ha. Les fouilles au sol ont établi qu’ils étaient habités à la veille de l’occupation espagnole et, souvent, bien après.
19Le paysage rural n’a évidemment subsisté que dans les zones de retrait de l’ager. Uniforme et constitué par une marquetterie de petits champs, il est très géométrique et bien desservi par tout un réseau ramifié de petits canaux. Les bords des parcelles sont fortement marqués par des diguettes de 50 cm de hauteur et la taille de ces petits carrés est vraiment réduite puisque leurs côtés n’excèdent pas 20 m pour en mesurer communément une quinzaine. La disposition générale varie avec la topographie, c’est-à-dire, ici, avec la pente des terrasses alluviales. Quand celle-ci est assez forte, en amont ou le long de cours d’eau secondaires au profil très tendu, le paysage s’ordonne comme un escalier, les parcelles supérieures déversant leur eau dans les inférieures sans l’intervention d’un canal. On trouve, entre autres exemples, ce type dans la zone d’Apurlé, sur un cône alluvial, et au nord de Chân-Chân, dans le Rio Seco. Si, au contraire, la pente est assez faible, le paysage s’ordonne en fonction de canaux ramifiés dont la disposition rappelle une arête de poisson.
20Nous n’avons pas noter, dans les deltas de bordure, de vestiges qui puissent évoquer une clôture ; rien ne la justifierait dans une civilisation agraire caractérisée, notamment, par l’appropriation communautaire du sol et l’absence de tout élevage. Par contre, sur certains cônes torrentiels ou sur des terrasses caillouteuses, comme dans la Pampa de los burros, on peut observer des épierrements alignés méthodiquement sur les bords des petits champs. La belle régularité de ces rejets peut s’expliquer par le goût incontestable de la géométrie des précolombiens, mais nous serions tentés de leur attribuer une valeur d’enclos contre les herbivores sauvages16 qui fréquentaient ces parages des hautes vallées côtières ou des versants. Ici, en effet, le domaine côtier confine à la Sierra.
c) Les cités
21Les archéologues pensent, dans leur ensemble, que leur existence remonte à la période Mochica, soit entre le iiie et le viiie siècle de notre ère. Il est, cependant, hors de doute qu’elles ont atteint leurs plus grandes dimensions sous l’empire Chimú, du xive au xve siècle. Leur ampleur peut surprendre puisque plusieurs d’entre elles auraient abrité des dizaines de milliers d’habitants, voire plus de cent mille. Certaines, par la proportion considérable des temples, paraissent n’avoir été que des centres religieux. C’est le cas, notamment, de Pacatmanu, au nord de l’embouchure du Jequetcpeque, et de Túcume, au pied du Cerro Purgatorio. Pourtant, leur position, la première sur un éperon et la seconde entourant une colline, semble leur conférer aussi un caractère défensif.

PHOTO 5. Canal précolombien chimu dit de la Cumbre qui reliait la vallée du Chicama à celle du Moche en Libertad.
22Trois cités antiques, par leur dimension, leur site et la diversité de leurs bâtiments présentent toutes les apparences de centres urbains d’activités complexes. Administrativement, Collique et Apurlé17 commandaient respectivement les vallées de Chancay et de la Leche ; Chân-Chân était la capitale de tout l’empire. A côté des temples et des palais, on a mis à jour des greniers et des marchés, enfin des zones d’habitations modestes. La position et la taille d’Apurlé présentent une énigme archéologique. On a toujours admis que les énormes travaux d’hydraulique des canaux Raca Rumi I et II étaient destinés à pourvoir en eau la ville d’Apurlé et toute une zone de cultures qui s’étend de Motupe à Jayanca. C’est exact ; mais pourquoi Apurlé fut-elle établie en dehors du périmètre irrigable par les deux rivières pérennes alors qu’il y avait encore beaucoup de place et de riches terres alluviales faciles à mettre en valeur ? Apurlé et sa ceinture de cultures ne peuvent guère s’expliquer par des raisons agricoles. Il s’agit d’une « marche » établie par les Mochicas ou leurs successeurs aux confins de leur domaine. Celui-ci, à Motupe, est en effet en contact avec celui des Tallans qui occupent la région d’Olmos-Ñaupe et l’actuel Piura. Avant d’être confédérés par les Chimú, les Mochicas du Lambayeque, très proches de ceux de la Libertad, s’opposent par contre totalement avec les Tallans. Leurs langues, tout en étant parentes, diffèrent sensiblement et, surtout, le sens de l’organisation agraire et urbaine des premiers contraste avec l’anarchie rurale et l’absence de cités des seconds. Il semble bien que, face à leurs turbulents voisins, les gens du Lambayeque aient voulu protéger les zones de faible occupation du delta de la Leche par une aire de peuplement dense, urbain et rural. Enfin, ville frontière, Apurlé en présente les aspects fortifiés mais elle a pu également bénéficier de sa position pour faire du commerce.

PHOTO 6. Indienne de la côte dans la communauté d’Arbol Sol de Môrrope (Ouest du Lambayeque).
3. LA COTE NORD DE LA CONQUETE DES INCAS A L’ARRIVEE DES ESPAGNOLS
23Il s’agit d’une courte période au cours de laquelle peu de grands changements sont intervenus dans l’occupation du sol. Pourtant, les bouleversements politiques et administratifs et l’intégration de cette région à un empire très vaste et centralisé ont entraîné une sérieuse refonte de la vie économique, notamment de la production agricole et de la vie de relations. C’est, surtout pour les historiens et chroniqueurs espagnols, une époque sur laquelle le manque de textes écrits est partiellement compensé par les récits des contemporains et par une tradition orale assez digne de foi. On quitte ici la protohistoire pour entrer dans l’histoire proprement dite du Pérou.
a) La conquête inca
24Une réorganisation profonde suit la conquête définitive18ab. Les maîtres ont, en une cinquantaine d’années, laissé la marque incontestable de leur administration sur un pays conquis puis rattaché à l’empire inca. Ce dernier, le Tihuantinsuyo, est étroitement dirigé par l’Inca à partir de sa capitale Le Cuzco. C’est donc un système centralisé couvrant l’Equateur, le Pérou, la Bolivie et le Nord du Chili qui a intégré tout le Nord côtier du Pérou. Le royaume des Chimús devient, dès lors, simple province d’un empire extrêmement vaste et son administration va s’articuler sur celle du Cuzco, d’abord, puis, tout à la fin, de Cajamarca. Les gouverneurs, généralement quechua19, représentent l’Inca dans les provinces ou comarcas. Des curacas, choisis par contre parmi les nobles locaux, dirigent les curacazgos, unités fondamentales correspondant à un finage et ses habitants. L’organisation centralisatrice s’est imprimée dans le sol essentiellement par tout un réseau de communications. Ce sont les chemins incas qui permettent aux courriers ou chasquis de porter les nouvelles aux caravanes de porteurs, et, peut-être, de lamas, de faire affluer tributs et approvisionnements vers la Sierra, enfin, éventuellement, de faire dévaler de la Sierra vers la côte les armées de répressions. Ces voies « incaïques » semblent avoir existé avant la conquête, mais leur entretien et surtout leur articulation au réseau général sont un trait essentiel de l’occupation inca. Des tambos, ou relais, établis environ toutes les quatre lieues, permettaient aux caravanes de s’abriter la nuit et d’y trouver des approvisionnements. Elles survivront jusqu’à la création de la Route panaméricaine.
25La mita, « le tour », est le système qui permet aux gouverneurs de recruter à tour de rôle la main-d’œuvre nécessaire à tous les travaux et services publics. Cette corvée assume les tâches les plus diverses d’intérêt régional, comme l’entretien des canaux et greniers, ou impérial, comme la construction des forteresses, des routes et des ponts, et, enfin, les transports d’approvisionnement de toutes sortes qui convergent vers le cœur de l’empire. En plus des nombreuses ruines, l’empreinte incaïque s’est conservée par la toponymie et il est caractéristique de noter des noms quechua aux points stratégiques. L’actuelle Marcavelica est situé à l’emplacement le plus resséré de la vallée du Chira au point même où les Incas avaient établi un pont de radeaux liés et où se trouve, de nos jours, l’unique pont franchissant cette rivière. Jayanca était initialement à un carrefour de la grande voie côtière nord-sud, là où cette dernière quitte la vallée pour franchir un défilé. Chongoyape est à la tête de la vallée du Chancay. Le Nord côtier n’a donc pas été dévasté ni encore moins dépeuplé, mais il a perdu tout caractère de civilisation autonome pour devenir un centre de production et de recrutement de main-d’œuvre.
b) Le peuplement et l’activité économique
26La conquête de Pizarre commence par le Nord et la description de l’itinéraire des premiers conquérants comme celle des futurs chroniqueurs fait une place d’honneur à l’itinéraire qui devait mener les conquistadores de Tumbes à Cajamarca. Ils se révèlent tous d’accord quant à la remarquable mise en valeur et au peuplement dense des oasis et à l’entretien des canaux et des cultures. L’ensemble des oasis ainsi mentionnées correspond de très près à l’actuel ager avec pourtant une extension légèrement supérieure, déjà mentionnée plus haut. Aucune relation ne nous permet par contre d’avancer quelques données numériques sur le peuplement. Il reste sûrement, en dehors de toute activité urbaine, un maximum égal à la population active agricole contemporaine puisque la mécanisation actuelle affecte essentiellement des zones nouvelles et concerne des systèmes de cultures industrielles de haut rendement.
27L’organisation agraire a fait l’objet de rares publications20 qui ont le mérite de s’accorder sur les traits originaux de la répartition du sol, son travail et la destination de ses produits. L’ager de chaque cuacazgo se composait de plusieurs ayllus eux-mêmes divisés en trois parties fondamentales : la terre de l’Inca, celle du culte et la marka. Les proportions en étaient variables et nous ne savons rien de plus. La première partie était destinée à l’administration générale qui se chargeait en outre d’envoyer des denrées alimentaires vers le Cuzco et de pourvoir à l’approvisionnement des relais. La seconde couvrait les besoins d’un innombrable clergé représenté par les prêtres et les jeunes filles du Soleil vivant dans de véritables palais comme ceux de Jayanca21. La marka était le terroir de subsistance de la communauté. L’Inca possédait la terre22 et les villageois l’usufruit, quant au partage des tenures, il était effectué suivant la taille des familles. Les indications données par l’Inca Garcilaso23 ne peuvent être données qu’à titre indicatif. Chaque couple se serait vu alloué un tupu ou 3 ha de terre, autant pour chaque enfant mâle et la moitié pour une fille. C’est là une dotation qui nous paraît relever du régime de culture sèche et non de culture irriguée. Valable pour la Sierra que connaissait bien Garcilaso, l’information ne correspond pas à la côte où l’irrigation et le climat permettant une double récolte annuelle24 assurent des rendements au moins quatre fois supérieurs. Nous avons signalé avoir observé dans le Lambayeque des tertres correspondant à 3 ha par famille25
28Le problème le plus important reste de savoir si Yayllu est aussi universel qu’on le pense. Préincaïque, il semble s’être imposé pendant la grande expansion côtière du Tiahuanaco. Il apparaît d’après les chroniqueurs que, si les Mochicas de la côte nord le pratiquaient, les Tallans par contre l’ignoraient. Les Curacas des vallées du Piura et du Chira auraient possédé toute la terre qu’ils distribuaient à des métayers. Les chroniques restent muettes sur le fait de savoir si les Incas ont imposé l’ayllu, mais leurs avis concordent sur le maintien de fortes inégalités au profit de nobles et des Curacas sur lesquels ils appuyaient leur autorité26.
29Un dernier secteur, la pirua, était cultivé par l’ensemble des habitants et sa production alimentait les veuves et les orphelins ou les infirmes et les vieillards et pourvoyait les greniers de famine. Cette dernière part est à l’origine de tout ce qui a été écrit sur les aspects socialistes du système économique inca. On peut, enfin, supposer que, sur la Côte nord, l’organisation économique des Incas a été imposée en grande partie, si l’on se réfère à toute l’organisation des voies de communication et à l’importance des relais comme des greniers. Les formes communautaires relevées par les premiers Espagnols ne sont pas douteuses, mais elles semblent n’avoir concerné que la masse rurale côtoyant une noblesse beaucoup plus fortunée dont les terres étaient travaillées par des serfs ou yanaconas.
c) Le paysage rural
30Aux observations archéologiques que nous avons rapportées à propos de la mise en valeur sous les Chimùs s’ajoutent des précisions fournies par les deux chroniqueurs qui ont le mieux décrit les paysages, Ciesa de Leôn et Barnabé de Cobo27.Les deux Espagnols insistent sur l’importance des arbres dans les vallées, assurant un ombrage qui devait certainement être apprécié après les interminables étapes de pampas sous le soleil brûlant du Nord. Les arbres étaient plantés le long des canaux et des chemins et donnaient, de loin, l’impression d’une véritable forêt masquant le damier verdoyant des cultures irriguées. Les chroniqueurs limitent pourtant cette description paradisiaque aux vallées de Tumbes, du Piura, de Lambayeque et de Pacasmayo28 insistant déjà moins sur cet aspect pour les vallées de Chicama, Moche et Virù. Us expriment par contre un étonnement sans réserve devant la variété des plantes cultivées ainsi que leur présence simultanée dans chaque vallée.
31La côte nord du Pérou est accueillante pour toutes les espèces végétales de la Sierra, du monde tropical et même de la forêt amazonienne. Ce sera, donc, moins l’originalité des plantes qu’ils avaient déjà rencontrées, pour la plus grande partie, au Mexique et en Amérique centrale que leur incroyable variété et leur rassemblement dans les mêmes oasis qui vont étonner les Espagnols. Cet éventail, ils ne le retrouveront pas dans la Sierra, trop élevée, ni dans les vallées de la côte centrale et méridionale au climat déjà plus frais. Le tableau 10 montre l’imposant clavier agricole dont disposaient, au terme de plus de quatre mille ans d’expérience, les peuples côtiers du Nord du Pérou.
TABLEAU 10. Les plantes cultivées à l’époque incaïquec

32Très peu d’animaux domestiques, par contre, pour animer cette splendeur végétale. Le chien péruvien29, ou chuño, reste l’ami de l’homme et n’est pas consommé comme au Mexique où il a tenu lieu de porcin. Les auquénidés, d’origine de la Sierra, sont employés sur la côte dès l’époque mochica, mais en nombre restreint. Utilisés pour le transport par bât30, ils étaient également fort appréciés pour leur laine et leur chair. Les premiers Espagnols les baptisèrent d’ailleurs Carneros, ou moutons. Les cobayes, ou plus communément les « cochons d’Inde »31, formèrent, avec les canards musqués32, l’essentiel de l’alimentation carnée, peu importante semble-t-il par rapport à celle provenant de la mer.
33L’agriculture est, en effet, fortement secondée par une pêche active dont témoignent toute la poterie et les bas-reliefs des civilisations côtières. Il ne s’agit plus de la simple cueillette des prédateurs mais d’une pêche à partir de deux types d’embarcations, toujours en usage, le radeau de bois léger, au Nord de Sechura, et le radeau de jonc (caballito de totora), si typique des régions mochicas et des rives du lac Titicaca. Les poissons et les mammifères marins sont pêchés au large et font l’objet d’un véritable trafic vers l’intérieur, au même titre que les produits agricoles.
d) Les relations économiques
34Les grandes cités chimus semblent bien avoir péri, politiquement et économiquement, après leur soumission aux Incas. Que ce soit par mort violente, ou par le souci des vainqueurs d’éviter de gros foyers de civilisation et de fermentation politique autonome, la disparition des grandes villes reste mal élucidée. Par nécessité d’ordre stratégique, les conquérants ont multiplié les petites villes mais il ont, surtout, adapté le réseau urbain à une politique économique basée sur une production agricole emmagasinée dans des relais dispersés le long des chemins et partiellement exportée vers la Sierra. La vie de relations du Nord, tout en s’ouvrant, géographiquement, sur un empire considérablement étendu, se dilue paradoxalement en une infinité de bourgades d’artisans, de greniers publics, de casernes et de palais. Ceci implique en effet une activité fort complexe d’emmagasinement et de transports mais, pas obligatoirement, de relations commerciales. Ainsi, le dernier Inca établi à Cajamarca faisait venir son poisson frais de Cher-repe, situé à l’embouchure de la Saña et distante de 300 km. Les chemins côtiers, enfin, sont doublés entre Tumbes et Guañape par une voie maritime sur laquelle nous savons peu de choses33. Des radeaux à voile triangulaire auraient transporté jusqu’à trente tonneaux de marchandises dans le golfe de Guayaquil et même au nord. L’existence d’un trafic régulier vers le sud paraît très improbable à cause du courant de Humboldt. L’archéologie a bien mis à jour les témoignages de contacts chimûs avec les îles Galapagos, mais nous ne savons rien sur leur fréquence. Les voyages pouvaient être effectués à l’aller, grâce à l’alizé et au courant de Humboldt et, au retour, avec l’appui du contre-courant équatorial. Les Quechua, peu avertis des choses de la mer, ne semblent pas avoir poursuivi les expériences nautiques précédentes. Leur commerce maritime reste faible et leurs contacts marins avec les mondes non directement voisins ont été probablement moins indigents qu’il est coutume de l’écrire, mais malgré tout assez restreints.
35A la veille du débarquement de François Pizarre et de ses compagnons, à leurs portes même, les régions septentrionales restent un monde privilégié dans l’empire inca, climatiquement favorisé et remarquablement mis en valeur. Toutes les grandes vallées connaissent, à de rares modifications près, leur extension actuelle et les hydrauliciens de l’antiquité précolombienne ont imprimé dans le sol la trame fondamentale de l’organisation des aires cultivées. Les vallées des Chancay, Jequetepeque et Chicama connaissaient dès cette époque l’ordonnance des canaux et des surfaces irriguées correspondantes qui sont les leurs en 1968. La physionomie générale, pourtant, reste différente de l’actuelle, en l’absence des grands champs géométriques dénudés et des cultures industrielles, mais ces derniers ont moins d’un siècle et on peut penser que, jusqu’à la moitié du siècle dernier, le paysage agraire des oasis devait encore peu différer de celui que nous léguèrent les Mochica ou les Chimú. On retrouve encore ces paysages dans les zones de cultures et de peuplement indigène contemporain.
TABLEAU 11. Caractéristiques culturelles des civilisations septentrionales côtières

36L’unification politique et économique du Nord côtier a devancé l’unité culturelle régionale, chaque peuple conservant son idiome et, pour une grande part, ses coutumes et sa conception des rapports sociaux. Il appartiendra aux Espagnols de donner, grâce à une économie considérablement plus diversifiée, notamment par l’introduction de l’élevage et de plantes plus exigeantes, une physionomie propre à chaque milieu géographique. Ils vont mettre un terme aux particularismes culturels locaux, mais, en perdant leur âme, les peuples côtiers vont en revanche construire avec les nouveaux venus une mosaïque de « pays » très variés, lointains reflets de ceux de l’Ancien Monde.
B. LE NORD COTIER A L’EPOQUE COLONIALE
1. LES BOULEVERSEMENTS DE LA CONQUETE
37Les historiens espagnols, péruviens, créoles ou indiens restent divisés sur les causes de l’effondrement de l’empire inca sous les coups d’une poignée d’aventuriers. Une seule certitude intéresse cette étude : les changements très profonds intervenus dans le paysage, les races et l’ensemble des systèmes techniques et économiques après la chevauchée de Pizarre. Celle-ci commence dans l’île du Gallo, un peu au nord de Tumbes, pour se dérouler ensuite à travers le Piura et le Lambayeque, soit sur les deux tiers des régions que nous étudions ici.
38L’empreinte espagnole est laissée, dès ce voyage sans retour, au cours duquel Pizarre, avant même d’avoir découvert la vingtième partie de l’empire inca et affronté sa puissance, fonde la première ville du Pérou : San Miguel de Piura34 puis effectue la première distribution de terres. La centralisation de l’empire inca, excessive, mal supportée et cause probable de son effondrement rapide, est remplacée par celle du vice-royaume espagnol. La capitale Le Cuzco est déplacée à Lima mais, si le Nord côtier reste donc provincial, sa position devient moins excentrique. Provinces reculées de l’empire inca, tardivement occupées, historiquement et ethniquement très distinctes, les régions chimus vont devenir, tout au contraire, une pièce maîtresse de l’occupation espagnole. Les premières découvertes, côtières, fertiles et bien peuplées, elles devaient en effet attirer en priorité les nouveaux conquérants.
39La guerre civile va renforcer cette mainmise espagnole sur le Nord côtier. Elle oppose de 1544 à 1548 les conquérants aux envoyés de la couronne. Premiers venus, les conquistadores et les aventuriers de deuxième vague, la pire, s’accrochèrent à l’autonomie de leur pouvoir sous la conduite des frères de Pizarre, bien résolus, surtout, à exploiter le pays sans aucun frein. Le vice-roi représente la couronne, une hiérarchie administrative, l’exploitation méthodique des richesses et, par là même, une relative défense des indigènes, sujets du roi. Malgré un échec initial qui coûte l’existence au vice-roi Blasco Nuñez Vela, les forces venues d’Espagne sous la conduite du « presidente » Pedro de la Gasca font triompher l’ordre sur l’anarchie et, dès lors, l’exploitation méthodique des indigènes succède aux pillages et massacres. Or, le retour des forces royalistes s’est effectué peu à peu en longeant la côte septentrionale et en s’assurant le loyalisme des troupes par toute une série de donations de terres.
40Les provinces du Nord seront donc les premières administrées, encadrées par le clergé et profondément hispanisées. L’importance considérable de la législation royale sur les Indes, la bonne volonté des vice-rois, de leurs « visiteurs en province », de même que l’arsenal des décrets, ne doivent pourtant pas faire illusion. Le système centralisé du vice-royaume n’a sûrement pas l’efficacité de celui des Incas. Il n’en a, du reste, pas besoin, ni politiquement ni économiquement. Les Indiens, plus que l’Espagne, feront les frais, au cours de la première moitié de la période coloniale, des difficultés de Lima à se faire obéir en province.
a) Les bouleversements du peuplement
41Les conquérants, peu nombreux au départ mais vite renforcés à partir de 1548, dès la fin de la guerre civile, ne se dispersèrent guère en province où ils se cantonnent dans les ciudades de Españoles. Peu touché par la grande révolte indigène de 1536, le Nord côtier va être privilégié de ce point de vue. Initialement, trois villes d’Espagnols, Trujillo, Saña et Piura35, groupent les administrateurs et les propriétaires terriens, mais, fait très rare dans le reste du Pérou avant le milieu du xviie siècle, un nombre de propriétaires, encouragés par l’attitude très pacifique des indigènes comme par la douceur de la vie campagnarde à cette latitude, vont vivre sur leurs terres, à l’écart des villages d’Indiens36.Cette attitude correspondait du reste avec la législation sur l’établissement des Espagnols37 qui prescrivait des repartimientos séparés38. Les colons restent donc soit groupés dans les rares villes, soit dispersés dans les campagnes. Il est assez difficile de connaître l’ampleur de la colonisation espagnole pendant toute la période coloniale, du moins avant 179139.
42La population indigène semble avoir beaucoup diminué numériquement si l’on en croit toutes les chroniques et, notamment, Cieza de León qui arrive au Pérou au lendemain de la guerre pizarriste, en 1548. Le Nord côtier, qui avait été jusque-là épargné grâce à son éloignement des mines, est, cette fois, durement touché. Les désordres entraînent une plus grande rudesse des colons livrés à eux-mêmes tandis que de véritables fléaux font leur apparition, tels la variole et la rougeole, aggravés par la disette consécutive aux pillages et destructions. La reprise en main du Pérou par les autorités, s’effectuant par le Nord, abrège pourtant cette période d’anarchie qui fera sentir beaucoup plus longtemps ses conséquences catastrophiques dans le reste du pays et notamment dans la Sierra. Le Nord se remettra vite de ses blessures et, quoique éprouvé de temps à autre par des épidémies, restera la zone de peuplement indigène la plus dense pendant toute l’époque coloniale. A leur côté, les esclaves noirs introduits à grands frais sur les plantations de canne à sucre et dans les maisons où ils seront préférés comme domestiques constituent des groupes peu importants, localisés étroitement dans les vallées de Moche, Chicama et Saña, ou encore dans les agglomérations espagnoles.
43Enfin naît peu à peu la classe des cholos. Le véritable cholo est, au départ, un métis de sang issu d’un croisement de Blanc et d’indigène. Tenu en marge de la société espagnole et ne jouissant plus de la protection relative des réserves indigènes, il reste longtemps un déraciné40, mais, en même temps, un processus d’assimilation culturel correspondant à la christianisation et à la castillinisation altère la culture indigène tandis que le regroupement en village et l’adoption d’une économie de type européen commence à transformer lentement la mentalité ou, tout au moins, les façons de vivre41. A la veille de l’indépendance, la relative ségrégation des communautés indigènes les empêche encore de se fondre avec les cholos, mais leur éclatement, sous la République, est préparé par toute une évolution ethnique et, dès lors, cholos et indigènes de la Côte nord finiront par se confondre, métis ou non.
b) Les nouvelles données de la vie économique
44La venue des Espagnols a en effet diamétralement changé les données fondamentales de la vie économique.
45A un étatisme rigoureux contrôlant la production, la consommation et la redistribution régionale, sans l’intervention de commerçants et en l’absence de toute liberté et initiative individuelle, les conquérants ont substitué une économie du type de celle de l’Espagne féodale où les activités sont déjà très diversifiées. Dès lors, la production est commercialisée grâce au développement de la vie urbaine et d’une classe d’artisans et de commerçants. L’introduction de la monnaie et une révolution des transports, grâce aux animaux de bât et au cabotage, soutiennent techniquement cette société où l’esprit de lucre vient de faire irruption. Les Indiens de la Sierra, isolés dans leurs ayllus les plus reculés ou réduits en servage sur les grands domaines, ont certes été peu contaminés par le système, mais il n’en est pas de même sur la côte où les intérêts économiques des indigènes et des créoles s’entremêlèrent peu à peu, les réductions favorisant le développement d’un artisanat commercial et une certaine prolétarisation42.

PHOTO 7. San Pedro de Lloc, réduction coloniale du Sud de la vallée du Jequetepeque (Nord de La Libertad). Plan en damier ordonné autour de la « place d’armes ».
2. LA POSSESSION DE LA TERRE
46Adelantado, fondateur, par lettre royale depuis 1529, Pizarre a immédiatement usé de ses prérogatives pour créer des villes et répartir la terre et les indigènes. Deux systèmes, parfois confondus, sont à l’origine des domaines des colons ; l’encomienda, de nature féodale, et les composisiones, de caractère spécifiquement colonial. Enfin, une propriété indigène se maintient sur les marges de ces domaines.
a) L’« encomienda »
47Ce système est, au départ, politique. Faute d’établir immédiatement une administration, on charge l’encomendero de percevoir sur sa circonscription le tribut de la couronne43 Celui-ci sera prélevé sur les populations indigènes qui justifient ce repartimiento de indios. Les droits sont ceux du seigneur : répartition de l’impôt, désignation des corvées, recrutement de la main-d’œuvre nécessaire pour les travaux d’intérêt royal ; enfin, lotissement de la terre aux colons. Lui-même s’adjuge une terre qu’il fait travailler par des serfs ou yanaconas.
48Les droits théoriques des indigènes sont préservés puisque Yencomen-dero ne peut leur ôter la terre déjà cultivée. Il doit même protéger ces cultivateurs car le paiement du tribut dépend de leurs ressources. L’usurpation de la marka entraîne, évidemment, une diminution des recettes et lèse les intérêts de la couronne. Il y a certainement des aspects contradictoires dans le principe même de l’ encomienda et les germes de la spoliation des indigènes comme ceux des heurts avec les vice-rois qui vont occuper les légistes pendant près de deux siècles à diminuer le pouvoir des encomenderos.
49Tout d’abord, Yencomienda est limitée à la seule personne de son titulaire. Mais cette clause cède, comme toutes celles de ce genre, et la charge deviendra vite héréditaire pour deux, puis trois générations. L’enco-mendero, en principe, concilie les exigences de sa charge de percepteur, donc de protecteur des indigènes, avec celle de répartiteur de terres aux Espagnols. La structure même de l’ayllu le permet dans une certaine mesure. Elle aura au moins le mérite de donner bonne conscience aux autorités qui siègent à Lima et qui jugent administrativement de ces choses, faute de pouvoir se rendre sur place. L’ayllu était divisé en trois parties, dont deux réservées au service de la théocratie, et la dernière, seule, affectée à la subsistance de l’ayllu. Toutes les ordonnances des vice-rois se réfèrent donc autour de cette répartition traditionnelle. La marka indigène reste inviolable, l’église, le roi et les colons se partageant les terres de l’Inca et du « Soleil ». Le schéma initial fut bien souvent soumis à de rudes entorses mais demeura la base de l’établissement espagnol dans l’ensemble des provinces côtières septentrionales.
50La soumission des indigènes, la situation géographique et l’accessibilité aux « visiteurs », le rôle du clergé et l’importance que représentait pour le tribut une vaste zone bien mise en valeur et sensément peuplée créèrent une situation permettant de contenir les appétits privés, pourtant renforcés par la solidarité des autorités locales. Régions favorisées par rapport à celles de la Sierra, elles seront généralement confiées aux meilleurs administrateurs.
51L’encomendero partage avec le vice-roi le redoutable privilège d’établir les colons en fonction des ordonnances de Charles Quint44. Il se servira aussi lui-même. Certes, il touche une part confortable de deux mille pesos sur le tribut, mais sa charge n’est pas héréditaire45. Si le passage de l’encomienda à l’hacienda reste très obscur dans son déroulement et devrait attirer 1 attention des historiens nous en connaissons le terme, la permanence sur la Côte nord de propriétés appartenant à des familles directement ou indirectement affiliées à des encomenderos tels les Leon de Piura et les Roldan de Trujillo. En Libertad, Diego Mora, titulaire de la plus puissante de toutes les provinces septentrionales, avec les vallées de Chicama et Moche, possède sa propre terre dès 1549 où il introduit, peut-être le premier au Pérou, la canne à sucre et construit un moulin sur l’hacienda Trapiche de Chicama.
52Nous savons, par ailleurs, que les encomiendas privées se multiplient à un rythme d’autant plus surprenant que le territoire ne s’étend plus à partir de 1535 et que beaucoup d’Indiens ont péri. Il faut admettre que la charge était intéressante sur un plan territorial, même sans indigènes à commander. C’est ainsi que, pour tout le Pérou, les encomiendas privées46 passent de 427 à 695, et il faudra attendre près de deux siècles pour que les encomiendas passent entre 1621 et 1771 sous le contrôle de l’Etat.
TABLEAU 12. Administration coloniale à la fin du xvie siècle47

53Ce régime féodal, s’il n’est pas confondu avec l’appropriation du sol par les Espagnols, l’aura pour le moins favorisée.
b) Les « composisiones »
54Elles constituent l’armature foncière légale de l’établissement des colons espagnols. Du ressort théorique de la couronne, elles sont attribuées par l’encomendero sous réserve de faire confirmer ces donations par le vice-roi. Les terres ainsi distribuées ne semblent pas avoir été choisies en fonction d’un plan de colonisation. Comment, du reste, aurait-on pu procéder autrement ? Les ordonnances de la cour étaient à l’image de la bureaucratie espagnole et ne correspondaient à aucune réalité péruvienne. L’organisation théorique d’un village d’Espagnols est, en effet, le témoignage le plus saisissant de l’abstraction de la législation des Indes48.
55L’établissement des Espagnols est ainsi prévu :
56Terroir total 4x4 lieues 256 km2
571. Solar d’au moins trente personnes (village) 1x4 lieues 6 400 ha
582. Chacra (terres cultivables réparties) 1x4 lieues 6 400 ha
593. Dehesas (pâturages communaux).
604. Ejido49 (réserves pour les futurs colons).
615. Propio (terres publiques pour les dépenses locales).
626. Une hacienda pour le poblador 1/4 de ce qui reste ( ?).
TABLEAU 13. Passage du régime de la propriété incaïque au régime colonial

63Il y est précisé que l’on ne touchera pas à la terre des indigènes, mais les innombrables procès des communautés indiennes contre les Espagnols50 et les protestations royales de 1591 et 1631 contre les abus nous indiquent la fragilité de ces pieuses intentions.
64Les villages d’Espagnols n’existeront pas tels quels dans le Nord du Pérou où seules demeurent les ciudades de Españoles de Guadalupe, Saña, Trujillo et Piura qui ne correspondent en rien aux normes citées plus haut. Par contre, la propriété espagnole se répartira en grands domaines dispersés dans toutes les vallées fluviales. Au-delà du juridisme formel de la cour d’Espagne et de l’administration du vice-roi, c’est la localisation respective des propriétés créoles et indigènes et leur rapport de force qui intéressent l’histoire du régime foncier. Fort heureusement, nous possédons des données géographiques précises grâce à l’action du vice-roi Francisco de Toledo ordonnant, dès 1573, le regroupement des indigènes.
c) Les « reducciones »
65Leur création a obéi à plusieurs mobiles, tous avantageux pour la couronne, mais pas nécessairement défavorables aux intéressés. Il s’agissait de concentrer une population dispersée pour la mieux contrôler, évangéliser et imposer. On créait, ainsi, de grosses bourgades, à l’allure plus urbaine que villageoise, au centre des ayllus que l’on réservait aux indigènes ou, du moins, de la part que l’on voulait bien leur laisser. Déterminées, les limites des terres cultivées, des pâturages d’une réserve plus ou moins étendue, celle-ci devenait inaliénable et protégée par la loi, prenant nom de parcialidad ou de comunidad. Ce terme n’exprimait, du reste, que très imparfaitement le régime agraire des reducciones. La propriété individuelle qui avait existé avec le système des curacas va devenir la règle sur la côte. La conception personnelle du salut chrétien, et la propriété et le profit qui régissent l’économie des Espagnols, concourent à développer l’individualisme. Enfin, sans vouloir résoudre ici les énigmes historiques concernant l’attachement héréditaire des familles à leur lot sous le régime de l’ayllu, peut-on au moins signaler, d’après plusieurs chroniqueurs51 que les pratiques communautaires s’affaiblissaient, du Sud au Nord, dans l’empire inca. L’absence de tout esprit communal et le peu de goût pour l’entraide collective contemporaine laissent mal imaginer une forte structure communautaire antérieure dans les provinces côtières septentrionales où les groupes indigènes denses ont subsisté presque en vase clos, alors que, dans la Sierra, de véritables ayllus se sont perpétués dans des régions cependant fortement éprouvées par la colonisation52.Théoriquement, et dans l’ensemble pratiquement garantie dans son intégrité, la réduction assure, en échange, au vice-roi, la continuité du tribut et une réserve de main-d’œuvre, le vice-royaume et l’encomienda ayant repris, pour leur compte, la mita incaïque.
66L’équilibre s’avérera solide jusqu’à la fin de l’époque coloniale, mais des raisons moins généreuses, et même moins administratives, expliquent la survie de ces communautés indigènes sur la Côte nord. La localisation des réductions par rapport aux terres des créoles est, en effet, très significative. Toutes les communautés indigènes sont, d’après la relation d’Enri-quez53 et l’actuelle répartition, situées sur la partie terminale aval des deltas ou des vallées. Les Espagnols se sont réservés les terres les mieux pourvues en eau d’irrigation et les plus faciles à drainer.
67La vallée septentrionale s’organise donc d’amont en aval suivant une stratification sociale rigoureuse. La tête de la partie côtière est occupée par des estancias, ou propriétés privées d’Espagnols. Le site est stratégique et commercial entre la côte et la Sierra. Il est favorable par l’abondance et la pérennité de l’eau d’irrigation et l’absence de tout problème de drainage. Il l’est aussi par le climat nettement plus chaud qui rend les hivers plus agréables tandis que les trois mois de la saison chaude sont, en général, l’occasion d’un séjour en Sierra où la propriété possède ses pâturages et une maison d’été.
68L’hacienda de Chongoyape, sur le haut Chancay, qui s’est maintenue dans sa forme traditionnelle jusqu’en 1886, illustre bien ce type, systématique dans toutes les vallées du Nord. Cette exploitation cultivait dans sa partie la plus basse, en aval du village contemporain de Chongoyape, du maïs, puis du riz. A la hauteur de cette agglomération commençait la canne à sucre, exigeant un climat plus chaud et grosse consommatrice d’eau. Le sucre et l’eau-de-vie, l’agliar diente, faisaient l’objet d’un commerce fructueux avec les Indiens de la Sierra toute proche. Les troupeaux, enfin, conduits sur les chaumes de l’hacienda en saison sèche et fraîche, étaient ramenés en été sur les vastes pâturages que l’estancia possédait à Santa Cruz, vers 3000 m.

PHOTO 8. Sechura. Communauté de cultivateurs et de pêcheurs de l’embouchure du rio Piura. Réduction demeurée en très grande partie indigène.
69La partie médiane de la vallée, ample et encore bien pourvue en eau, est, au départ, le domaine des encomiendas et elle se transformera rapidement soit en domaines d’Espagnols par comisiones ou par transformation pure et simple de l’encomienda privée en estancia, soit en bien de main-morte, notamment à l’aval. Particulièrement significative apparaît l’histoire de la réduction des deux repartimientos de Collique et Xintu, parmi les plus peuplés à l’époque de la conquête. Celle-ci en fait deux encomiedas sous l’autorité respective de Blas de Atienza et de Pedro de Lezcano54. Les deux repartimientos sont concentrés en une seule réduction en 1573 qui va peupler un petit quartier, Collique, le cercado de l’actuelle Chiclayo. Peut-être l’énorme population décrite par Cieza de Leon en 154955 a-t-elle péri, mais, en fait, la population survivante est sûrement occupée et absorbée par les tâches des haciendas qui s’étendent sur les trois quarts du repartimiento.
70Le terme hacienda apparaît en effet pour la première fois, au Pérou, dans les vallées côtières du Nord, à propos de la relation du visitador Toribio de Mogrovejo, en 1593. La notion de taille est déjà le critère principal, l’hacienda étant la réunion de plusieurs estancias groupant elles-mêmes des cabanas ou canchas de ganado. Patapo, Pampa Grande, Saltur, Sipan, La Huaca, Pucala sont déjà formées à cette époque56, tandis que plus en aval les deux couvents franciscains de San Miguel de Picsi et Chiclayo ont obtenu en. bénéfice les haciendas de Tuman, San Miguel, Calupe, Pomalca et de nombreuses autres de moindre importance.
71La propriété créole et religieuse, enfin, cerne les villes de Ferreñafe et Lambayeque où elle entre en contact avec les communautés indigènes. Celles-ci occupent la partie deltaïque de l’oasis du Chancay, formant une bande continue depuis Eten jusqu’à Lambayeque. Leurs terroirs, mosaïques de petits champs menacés par le drainage, les recoupements des rios ou l’avance des dunes ne vont guère tenter les Espagnols. Ils ne peuvent être mis en valeur que dans le cadre de la petite exploitation et ont, enfin, le mérite de ne pas exiger l’eau d’irrigation, la nappe phréatique affluant sur la basse terrasse ou n’étant profonde que deux à trois mètres, sur la haute. Ils assurent donc la survie des indigènes à condition qu’ils se contentent de peu et évoluent dans un cadre technique rigoureusement adapté à l’entreprise familiale.
72Près de Trujillo, l’appétit des Espagnols semble encore plus considérable ; Moche, Mansiche et Huanchaco sont rigoureusement acculées au bord de l’océan et sont de dimension bien modeste. A Chicama, une même ligne ininterrompue et parallèle au littoral s’étire de Santiago de Cao à Païján. Jequetepeque, San Pedro de Lloc et Pueblo Nuevo sont par contre plus importantes, annonçant les fortes concentrations du Nord.
73La géographie de l’indigénat ne s’identifie peut-être pas encore avec celle de la pauvreté à l’époque coloniale, mais elle coïncide avec celle des terres marginales, pauvres en eau, mal desservies par de trop rares canaux déjà asséchés par les grands domaines de l’amont. Le Lambayeque doit sa relative concentration de populations indigènes au vaste delta du Chancay, mais encore plus à celui de la Leche. Sa vallée est bien, suivant le schéma déjà décrit, occupée en amont par les haciendas Mayascón et Batân Grande, mais son cours moyen et son delta, qui se perd dans le désert du Sechura, comme du reste la partie septentrionale de celui du Chancay, sont laissés aux communautés, faute d’irrigation pérenne.
74Le bas Piura correspond au même type, tandis que le Chira, au contraire, est laissé aux indigènes parce que le fleuve, trop abondamment pourvu en eau, roule de bord à bord quand de fréquentes inondations ne dévastent pas tout sur leur passage. Cas unique sur la côte péruvienne, les Espagnols établissent leurs haciendas sur le despoblado où leur élevage va mettre à profit les pâturages temporaires des pampas, ou tablazos, tandis qu’ils relèguent les Indiens sur les terres alluviales bien irriguées de l’oasis !
75Les réductions présentent donc à la fois un caractère de civilisation villageoise mais aussi l’entérinement de toutes les spoliations foncières antérieures à 1573. A cette date, les terres d’encomienda, les comisiones, les terres royales et celles de main-morte ne sont pas encore totalement ventilées entre elles. L’hacienda proprement dite ne fait que naître, elle a encore devant elle une longue évolution, mais le sort géographique des indigènes survivants est déjà fixé. Les zones marginales seront leur lot et la lutte séculaire pour l’eau est commencée, symétrique de la lutte pour la terre de leurs frères de la Sierra.
d) L’évolution de la propriété pendant la période coloniale
76L’étude de détails reste à faire, au prix d’un long dépouillement d’archives dont le regroupement et le classement est tout juste entrepris depuis quelques années. Seules les grandes lignes de l’évolution de l’appropriation du sol nous sont connues par la situation finale, ce qui ne nous indique rien sur les phases ou crise intermédiaires pour lesquelles nous possédons soit de trop rares cas particuliers, soit une législation pesante dont les intentions traduisent les problèmes sans que l’on sache s’ils furent résolus.
77Quatre grands traits se dégagent pourtant.
78— La stabilité relative des communautés indigènes.
79L’histoire juridique foncière du Pérou est faite essentiellement de l’écho des luttes entre les parcialidades et leurs voisins. La protection des réduc-ductions par la couronne est certes relative, mais elle empêche le dépouillement pur et simple et entrave la lutte sournoise marquée par les ajustements et empiétements des riverains créoles. Le vice-roi défend aussi la communauté contre elle-même en l’empêchant de vendre ses terres. Il la protège moins bien contre les caciques qui, héritiers des curacas, revendiqueront leurs terres jusqu’au xviie siècle, telle la famille Llontop de Mon-sefú57. Dédommagés sur la communauté et, le plus souvent, usurpant les terres de leurs administrés avec la complicité des autorités locales auxquelles ils apportent leur fidèle collaboration, les caciques sont souvent des spoliateurs plus dangereux que les hacendados voisins. Ils minent de l’intérieur la cohésion communautaire et affaiblissent sa résistance aux grands domaines qui l’encerclent.
80— La stabilité démographique qui suit la catastrophe de la conquête et des guerres pizarristes se double pendant l’ère coloniale d’un équilibre entre les hommes et la terre qui ne sera pas rompu avant le xxe siècle. Aucune des réductions fixées en 1573 ne disparaît ni semble avoir cédé du terrain au point de ne laisser à ses habitants que le choix entre la famine et l’émigration. La crise de la main-d’œuvre fournit un témoignage assez sûr dans cette hypothèse. Certes, des nuances régionales altèrent ce schéma optimiste. Les communautés du Chira et du Piura prospèrent et s’étendent. De nouvelles agglomérations surgissent après l’époque de la relation d’En-riquez ; le repartimiento de Colán éclate et la communauté de Miramar se crée en pleine époque coloniale, en aval d’Amotape qui elle-même se dédouble en deux agglomérations, Amotape et Vichayal. Tangarará subit le même sort et se développe au point de se scinder vers l’amont comme vers l’aval.
81Les communautés du Lambayeque se rétrécissent légèrement dans la zone de Ferreñafe et de Lambayeque mais conservent l’essentiel de leur aire. Il en est de même de celles du Jequetepeque. En Libertad, la proximité de Trujillo fait reculer Moche et se démanteler Huamàn et Mansiche tandis que, plus au Nord, commence le long étranglement de Chicama. Au total, la géographie des communautés sort peu retouchée au terme de deux siècles et demi d’une période coloniale fort calme, dans un continent bien à l’écart de l’évolution économique de l’Europe.
1. LE LENT FRACTIONNEMENT DE LA PROPRIÉTÉ CRÉOLE
82Dès 1539, l’appropriation du sol est réglementée par composisiones et à partir de 1569, la création des corregimientos a mis fin, sinon aux abus, du moins à l’arbitraire des encomiendas. Les réduction de 1570 à 1573 sanctionnent plus les spoliations antérieures qu’elles ne définissent les terres indigènes, mais elles mettent pourtant un terme au partage sans frein du domaine cultivé et de l’eau. De là commence l’interminable lutte entre les créoles et l’administration du vice-roi. Le sol et même l’eau vont faire l’objet de procès de restitution qui, sans entraîner le gage initial de la conquête, vont en cerner les limites et même, dans une certaine mesure, aboutir à quelques restitutions moyennant dédommagement « pour amélioration ».
83Le domaine créole étant fixé, la répartition interne va évoluer, fort lentement mais assez systématiquement, vers le fractionnement. Tout d’abord, les freins techniques gênent ou interdisent l’agrandissement des aires cultivées. L’eau constitue un véritable goulet d’étranglement et la faiblesse du marché intérieur et la nullité des exportations agricoles limitent l’intérêt de la concentration58.
84Certes, le mayorazgo, ou droit d’aînesse espagnol, évite théoriquement le fractionnement des domaines, mais cela serait surtout vrai si les familles avaient pour la terre le goût traditionnel des Européens. Le très grand nombre d’archives de ventes de propriétés rurales59 trahit à la fois le manque d’attachement et d’intérêt des créoles pour la terre et l’agriculture tant cette société restera fascinée par les activités minières jusqu’à la deuxième moitié du xixe siècle. Les grands domaines changent souvent de mains et sont vendus à de nouveaux colons qui ne peuvent évidemment pas les acquérir dans leur totalité. Le valeureux compagnon de Pizarre, Diego de Mora, s’était vu attribuer la totalité des vallées de Chicama et de Moche ; le soldat se fit agriculteur et diffusa la canne à sucre dès 1549. La vallée du Chicama, proche de Trujillo, fut donc bien mise en valeur ; or, malgré tout, elle était constituée à la veille de l’indépendance par quarante-quatre haciendas distinctes issues de la même encomienda.
85La famille Seminario arrive à Piura au xviiie siècle et s’y installe aux côtés des vieilles familles León et Arrese, puis acquière de très vastes domaines, qui vont à leur tour se fractionner au gré des nombreuses branches familiales. Cette région, probablement par son éloignement de Lima, a conservé le mieux la physionomie des premiers temps de la conquête, alliant à un système domanial de type féodal une forte stabilité foncière familiale. Le Lambayeque, région intermédiaire, est encore plus caractéristique puisque, aux côtés des domaines religieux relativement stables de l’amont, on constate un véritable émiettement des encomiendas de Ferreñafe et de Lambayeque.
2. LA CONSOLIDATION DES BIENS DE MAIN-MORTE
86Lee donations aux couvents et aux paroisses constituent une constante de l’histoire foncière coloniale du Nord côtier. Dès le début de la conquête, les biens de la couronne sont peu étendus dans le Nord contrairement au reste du Pérou. Cela tient à l’emprise considérable des ordres sur ces régions, justifiée par la nécessité d’endoctriner une forte population indigène.
87La couronne cède ses droits sur San Estebán de Malingas au profit de l’ordre de la Merced en Piura. Elle contraint les encomenderos Diego de Vega et Luis de Atienza, dès 1546, à doter de terres considérables les couvents franciscains de San Miguel et Chiclayo. L’encomienda de Monsefú, puis celle de Reque, sont de même manière transférées en bénéfice aux frères mineurs qui desservent ces grosses paroisses et celle d’Eten. Les augustins en Saña et Jequetepeque, comme les dominicains, en Chicama et Moche, sont richement dotés par la couronne au détriment des terres domaniales. Par la suite, un puissant mouvement de donations privées se substitue aux générosités officielles au point d’inquiéter les vice-rois. Une ordonnance interdit en 1754 aux membres du clergé d’être présents au cours de l’élaboration des testaments !
88Si les couvents et les paroisses, les hospices et les orphelinats deviennent de gros propriétaires, il s’agit pourtant de terres éparses et tronçonnées et l’enrichissement du clergé contribue donc au fractionnement, sinon de la propriété, du moins de l’exploitation.
3. NAISSANCE D’UNE MOYENNE PROPRIÉTÉ
89Elle se fortifie au cours de la période coloniale. Elle présente l’avantage de correspondre à une unité technique de production en fonction de l’irrigation et aussi d’une économie fermée. Les 50 à 100 ha irrigués de l’époque s’identifient au débit d’un canal secondaire. Ils assurent aussi les besoins d’une hacienda d’un produit déterminé, maïs, blé ou vigne. Seules les haciendas sucrières en Saña et Chicama d’une part, et d’élevage en Piura d’autre part, s’accommodent de la grande exploitation préservant ainsi la grande propriété. La vente ou la cession par héritage d’une des unités de production aboutissent donc souvent à une moyenne propriété. Cette dernière se développe surtout autour des agglomérations d’Espagnols, telles Lambayeque, Ferreñafe, Guadalupe, San Pedro de Lloc et Trujillo. Elle est enfin renforcée par la propriété des Caciques qui constituent de véritables domaines moyens au détriment de leurs administrés. Elle s’établit, auquel cas, dans les réductions mêmes.
3. NOUVELLES PRODUCTIONS AGRICOLES
90Les Espagnols, en modifiant profondément la structure agraire et surtout les fondements de l’économie, se sont appuyés sur des systèmes de culture importés du monde méditerranéen. Enrichissant considérablement le clavier agricole péruvien, déjà très varié, ils ont ainsi permis de tirer parti des ressources inemployées de la savane et des algarrobos, de multiplier les cultures vivrières et, en introduisant les plantes industrielles, de favoriser une économie commerciale, voire d’exportation. Enfin, conséquence non négligeable, en les faisant adopter et même généraliser par les indigènes, au cœur des communautés les plus reculées, les conquérants ont facilité le processus de cholificación, métissage qui se mesure peut-être moins, dans ce Pérou côtier, par les mélanges sanguins que par les altérations de la culture et du mode de vie.
a) Les cultures vivrières
91Les céréales méditerranéennes, pourtant favorisées par le climat côtier, sont, dès les premiers temps de la colonie, introduites dans les vallées du Nord et spécialement dans celles du Chicama et Saña. Le blé, préféré au maïs par les Espagnols, est alors cultivé pour répondre aux besoins régionaux des créoles, mais, aux xvie et xviie siècles, le Nord approvisionne aussi Lima, jusqu’à ce que la concurrence chilienne ruine cette culture au milieu du xviiie siècle. L’olivier, malgré quelques essais dans les environs de Trujillo, est découragé tant par le climat trop doux que par la concurrence de l’Espagne ; il survivra pourtant dans quelques très grandes haciendas. La vigne, par contre, va s’implanter de façon durable autour des villes de Trujillo et Saña, mais seule la région de Jayanca se spécialisera réellement, la viticulture s’y maintenant jusqu’à nos jours.
92D’autres plantes, sans être européennes, ont été introduites de l’Amérique centrale ou de Colombie et diffusées dans le Nord du Pérou, telles l’ananas et, surtout, le cocotier. Ce dernier sera le symbole de l’hacienda, dominée par les hautes silhouettes minces et bruissantes dont les files altières se croisent devant la maison du maître. Seule, la pulpe en est consommée et vendue telle sur les marchés urbains comme friandise
93Les fruits d’Europe tempérée sont peu acclimatables et seules la poire et la pomme vont paraître à la table du maître, aux côtés des agrumes qui font meilleure figure à cette latitude et sont plantés volontiers dans les exploitations des créoles. La banane est par contre adoptée immédiatement, comme partout dans le monde tropical, et va considérablement améliorer l’ordinaire des communautés.
b) Les cultures commerciales
94Le tabac, indigène par excellence, se développe fortement sous l’impulsion des créoles qui en font un produit d’exportation. Les têtes de vallées du Mord, serres chaudes et humides, sont alors consacrées à cette plante qui concurrence sérieusement la canne à sucre.
95Cette dernière a été importée du Mexique où elle était cultivée depuis son introduction par les Espagnols tout au début du xvie siècle. Le Nord côtier a le privilège, très contestable pour les noirs et les Indiens, mais certain pour l’économie régionale créole, de l’accueillir en premier. Deux haciendas se disputent cet honneur : celle de Juan Salinas de Loyola à Piura et celle du Trapiche à Chicama. En 1549, Pedro de Gasca voit dans cette vallée quatre moulins appartenant au vieux compagnon de Pizarre, Diego de Mora, encomendero de toute la région. La vallée de Saña60, en 1604, rivalise dans le nombre de trapiches avec celle de Chicama et la culture de la canne est, à cette époque, déjà destinée à l’industrie du sucre sur la plaine côtière et à la distillerie dans les têtes de vallées. Le riz, enfin, est introduit un peu plus tardivement et se développe surtout au début du xviie siècle.
96Les indigènes des communautés adoptent avec réticence l’ensemble de ces cultures destinées à un marché qu’ils ne peuvent guère atteindre. Il n’en sera pas de même pour l’élevage.
c) La révolution des animaux domestiques
97Ceux-ci, une fois les rares lamas anéantis sur la côte, sont introduits par les Espagnols qui font du Nord une véritable zone d’élevage de l’âne, de la mule et de la chèvre en Piura, du cheval et de la chèvre en Lambayeque et, dans une bien moindre mesure, des bovins en Libertad. Les communuatés indigènes adoptent l’élevage au point d’en tirer l’essentiel de leurs ressources sur la grande zone sahélienne qui longe la retombée des Andes de Marcavelica, en Piura, à Motupe, en Lambayeque. Dans les régions d’irrigation très incertaine, les Indiens de Môrrope, Tûcume ou Lagunas, dans les extrémités des deltas pauvres, harmonisent leurs activités en perpétuant les cultures traditionnelles aux côtés d’un élevage familial. La yunta, la paire de bœufs, tire l’araire, pièce maîtresse de l’outillage importé par les créoles. Les bâtons à fouir, les bêches et les pioches à casser les mottes, expression de la tradition mais aussi du retard technique et du manque d’animaux, se maintiendront jusqu’à nos jours dans la Sierra toute proche mais vont reculer peu à peu dans les communautés indigènes de la côte. L’adoption de l’araire et de la mule ou des bœufs qui l’animent sera corrélative de l’appropriation individuelle du sol, du démantèlement de l’esprit communautaire et, dans une grande mesure, de la culture indigène.
4. LA MAIN-D’ŒUVRE
98Grâce à son éloignement des régions minières, le Nord côtier a été épargné par la mita. La recherche de la main-d’œuvre n’en a pas été moins difficile pour les domaines coloniaux et celle-ci apparaît dans toutes les doléances des créoles. Deux solutions ont été adoptées pour remédier à cette crise, le yanaconaje et l’esclavage.
a) Le yanaconaje
99Le yanacona est, sous les Incas, un serf qui travaille la terre des curacas des nobles de l’Inca ou du « Soleil ». Il est soit nourri directement par distributions, soit par le prêt d’une petite terre qu’il travaille un ou deux jours par semaine et dont il a l’usufruit. Il ne peut quitter le domaine. Cette deuxième catégorie est celle adoptée par les Espagnols et elle correspond au servage européen. Le yanacona se voit confier un lot qui n’excède jamais 15 ha, un droit d’irrigation correspondant et il doit en échange une redevance en nature, la quarta, soit le quart de la récolte, mais parfois plus. Il prête ensuite ses bras à l’hacienda.
100Le système est d’un rendement médiocre mais correspond à une économie peu ouverte. Il présente en outre l’avantage pour le propriétaire de pouvoir résider à la ville et, surtout, de ne pas se préoccuper de la « chasse à la main-d’œuvre ». Le yanaconaje est systématique dans les domaines de Tumbes et de Piura où il est déterminé par l’éloignement et l’irrégularité extrême des ressources en eau. Il existe pourtant aussi en Libertad sous le nom de colonage où il se juxtapose à la culture de la canne à sucre par exploitation directe. Il permet alors de modérer les aléas de la monoculture et de tirer parti du supplément d’eau estival. Enfin, il assure une main-d’œuvre pour le curage des canaux. Il est associé à la polyculture de grande propriété.
b) Les esclaves
101Ce sont des Noirs importés d’Afrique. Le préjugé contre l’emploi de la main-d’œuvre indienne durera jusqu’à la fin du xixe siècle. On lui préfère les Africains, plus dociles et plus résistants. Il en est de même pour le service domestique. En 179161, on dénombrait 4 724 Noirs à Trujillo sur les 40 336 vivant au Pérou. C’est fort peu mais correspond au coût élevé des noirs et à la faible extension de la culture de la canne.
c) La stabilité de la main-d’œuvre
102La rigidité du yanaconaje et de l’esclavage assuraient aux hacendados une garantie d’effectifs. Dès 1573, les indigènes qui ont échappé aux colossales rafles de l’encomienda et qui n’ont pris ni le chemin des estancias ni celui des couvents, se trouvent à l’abri des réductions. Le Nord côtier est considéré, en effet, comme ayant échappé à la plaie de la dépopulation des communautés de la Sierra d’où, pour échapper à la mita et à des conditions trop précaires, les Indiens auraient fui vers les haciendas où ils se seraient établis volontiers comme yanaconas62. Toute l’histoire coloniale de la main-d’œuvre dans le Nord est au contraire liée au fait qu’une fois la répartition primitive achevée, il y a eu très peu de ponctions de main-d’œuvre indigène, volontaires ou forcées, dans les réductions. Le yanaconaje est héréditaire et s’entretient lui-même, l’esclavage aussi, mais il peut être renforcé par de nouveaux venus. La surpopulation ne fera sortir les indigènes de leurs communautés que bien plus tard.
5. L’APPARITION DES CARACTERES REGIONAUX
103L’époque coloniale a donc été géographiquement marquée par un bouleversement total faisant surgir les oppositions fondamentales ethniques, techniques et sociales qui constituent les traits essentiels de la géographie humaine contemporaine. Le choc initial a mis en place les éléments d’une confrontation de structures agraires, de sociétés, de types d’économie et de relations entre maîtres et serviteurs. Or, ceux-ci, après deux siècles de relatif équilibre au cours de la longue nuit coloniale, vont voir s’aggraver leurs oppositions en abordant la révolution économique contemporaine. Enfin, les physionomies régionales émergent de la longue et brumeuse gestation coloniale.
104Le Piura et, dans une même mesure, Tumbes et Olmos sur ses flancs, ont le mieux conservé l’essentiel de leur paysage. L’opposition entre les cultures anarchiques et sous ombrages des indigènes et les grands domaines d’élevage des créoles y est faible. La couverture d’algarrobos apporte sa note dominante à une région épargnée par les façons culturales du Vieux Monde. L’introduction des animaux méditerranéens sans modifier la nature en tire au contraire parti et l’âne, la mule et la chèvre se fondent dans un milieu qui était remarquablement favorisé pour ce type d’économie. Les indigènes, par communautés entières, adoptent cette nouvelle activité qui se juxtapose aux cultures aléatoires, sans les éliminer. La vie des Indiens est du reste peu séparée de celle des créoles. Ces derniers vivent sur les haciendas, attirés par la douceur des campagnes boisées et le naturel pacifique des autochtones.
105Le Piura n’a pas connu les soubresauts de l’agonie de la nation quechua ; véritable oasis de paix, il a vu s’établir, côte à côte, les indigènes et les Espagnols dans de vastes zones homogènes et, le système du yanaconaje, non lié ici à l’absentéisme des propriétaires, a établi de véritables contacts entre les deux communautés, adoucissant, par la force des choses, les aspérités du servage.
106Ce paternalisme et cette tranquille résignation passent par un synchrétisme hispano-indigène qui est marqué par la rapide adoption de la langue espagnole et de la foi catholique tout en conservant les coutumes et le rythme de vie. En fait, l’encomendero se satisfait de la castillanisation des réductions et de leur passivité et le curé de la participation aux offices et surtout aux processions. Les indigènes, demeurés chez eux et entre eux, apprécient, la grande tourmente passée, d’avoir préservé leur mode de vie, même s’ils sont réduits à la condition de yanacona.
107Le Lambayeque est le domaine de l’Eglise ; les franciscains gèrent les grands domaines où déjà la tache claire de la canne à sucre s’oppose aux vastes auréoles sombres de l’algarrobal ou du bocage des communautés. Ces dernières cernent, à l’Ouest et au Nord, les haciendas des couvents et des créoles. Un climat moins tropical, la non-résidence des hacendados et l’homogénéité des communautés expliquent, peut-être, la puissance d’une culture indigène qui s’exprime par le maintien vivace des coutumes et vêtements, et surtout de l’idiome d’Eten ou muchik. Déjà s’affrontent ici la grande propriété créole et les communautés indiennes géographiquement, ethniquement et techniquement.
108L’équilibre a par contre été vite rompu en Libertad et en Saña. La présence des deux villes d’Espagnols, les besoins de l’administration et du clergé, enfin, peut-être, l’héritage inca ont relégué une population indigène très diminuée sur la frange littorale, ultime refuge et misérable mosaïque de petits champs clos, face aux énormes étendues bien ordonnées et plantées de canne à sucre. La population indigène, strictement concentrée autour de ses églises, vit en économie de subsistance, ne parle plus sa propre langue depuis le xviie siècle et, démographiquement et culturellement anéantie, demeure à l’écart des grands domaines voisins. Sur ceux-ci, plusieurs milliers de noirs descendant d’Africains transplantés évoluent par longues files, coupent les grandes tiges roussies par le feu et animent en chantant mélancoliquement les lourdes meules de quarante trapiches. En Libertad, plus qu’ailleurs sur la côte, la vaste maison au noble porche, la chapelle et le moulin composent la trilogie de la servitude et de l’économie coloniale.
Conclusion
109A la veille de l’indépendance, la longue gestation de la société créole et métisse du Nord côtier est terminée. Tous les fondements raciaux et sociaux de l’économie contemporaine sont mis en place, mais les structures politiques coloniales ne peuvent accueillir l’esprit libéral qui souffle de l’Europe du siècle des lumières ni, bientôt, les idées de la tourmente révolutionnaire qui l’emporte. Elles ne sont plus préparées au bouleversement technique, à l’accueil des capitalistes et encore moins à l’affrontement des concurrences en économie de marché ouvert. L’écho lointain de 1789 se répercutera à travers toute l’Amérique latine avant de réveiller l’ultime citadelle coloniale espagnole : le Pérou. San Martin, pourtant, apportera son concours à Bolivar et Trujillo sera la première ville à se soulever à leur appel, entraînant immédiatement Piura puis Chiclayo. Le nom de « Libertad » récompensera le nouveau département du Nord côtier. La chute de l’oppresseur est le fait des créoles ; or, le carcan colonial était moins politique qu’économique. Les possédants péruviens veulent participer au grand courant de la révolution économique, dégagé de toutes les entraves de l’ancien régime.
110L’équilibre imposé entre les indigènes et les créoles, pourtant bien relatif, l’interdiction d’investissements étrangers et les monopoles commerciaux de l’Espagne sont les premières cibles des libéraux. La révolution créole manquera de tout contexte agraire. Les trois cents familles qui possèdent toute la terre traversent l’Indépendance sans ennuis, surtout celles du Nord qui ont opéré, derrière le comte de Torre Tagle, un virage qui, pour tardif, n’en a pas moins été politiquement salutaire. L’Eglise, plus liée au vice-roi, et un clergé souvent espagnol de naissance, effectuent un redressement plus délicat mais finalement profitable.
111Les irréductibles, les fidèles, les collaborateurs les plus compromis quittent le territoire en 1824 avec les dernières troupes qui avaient défendu le Real Felipe, le fort du Callao. Les créoles qui attendaient ce moment depuis les guerres civiles pizarristes du xvie siècle peuvent saluer l’aube d’une ère nouvelle. Les institutions libérales, même les plus généreuses en leur principe, comme l’émancipation des communautés indigènes, la révolution technique, l’ouverture de leur pays au commerce et aux capitaux d’un monde en pleine crise de croissance et les nouveaux marchés qui s’ouvrent à eux vont favoriser leur développement. La fortune est à celui qui saura la saisir et, à ce jeu, les lions créoles auront vite raison des chèvres indiennes qui émergent de plusieurs siècles ou millénaires d’oppression ou de claustration.
112Comme il va être vu au fil des chapitres suivants, le chemin parcouru depuis l’indépendance a été pavé de l’initiative créatrice féconde des premiers, mais les seconds en ont payé leur part de sol, de liberté et même de sang. La question indienne a pratiquement disparu du Nord côtier, mais elle a été remplacée par de brûlants conflits sociaux qui trahissent en clair des structures économiques et sociales explosives. La démographie galopante accentue sa pression et pèse de tout son poids contre les fondations de la société libérale. Pourtant, celle-ci, sur le Nord côtier, n’a pas failli à sa tâche de développement économique, contrairement à celle de la Sierra. Elle a développé la production et multiplié les emplois, mais il convient de voir si les courbes ascendantes de la population et du revenu sont régionalement satisfaisantes, si leurs poids respectifs sont des facteurs favorables de développement national et d’analyser la répartition des charges et des profits en fonction des structures contemporaines.
C. — LES POPULATIONS COTIERES ET LEUR DYNAMISME
1. LES SURVIVANCES ETHNIQUES
113Les groupes humains que nous avons décrits depuis la préhistoire se sont, à travers les invasions et les bouleversements profonds, pratiquement perpétués sur les mêmes aires, assurant une rare continuité au peuplement et à la mise en valeur. Leur fond, s’il a été stable, n’en a pas moins été altéré par des apports successifs qui ont modifié les caractères initiaux, sans nul doute, et qui ont aussi fait se côtoyer des humanités foncièrement opposées. Dans la deuxième moitié du xxe siècle, l’universalisme technique et l’évolution sociale comme l’âpreté des luttes politiques ont tendance à masquer les véritables contrastes fondamentaux des races en présence. Ceux-ci existent mais restent, pour le géographe, bien subjectifs.
114Le piémont nord abrite donc des hommes, sinon des peuples, d’horizons historiques et géographiques distincts. Ils abordent la phase la plus délicate de leurs relations et les phénomènes socio-politiques ne sont pas seuls en cause. La poussée démographique et le progrès technique ont fait une irruption fracassante sur cette frange pacifique des Andes, remettant en cause les équilibres du passé, s’attaquant aux préjugés, rompant l’autarcie démoéconomique des groupes, enfin, mettant en mouvement sur de vastes aires régionales et même nationales des multitudes prises dans l’impitoyable course à la survie ou par l’appât du gain de ce siècle sélecteur.
a) Races ou groupes sociaux ?
115La notion de race est-elle abolie au Pérou ? L’Indien, l’indianité sont-ils devenus des concepts socio-économiques ? L’économiste, certainement, et le géographe, dans une certaine mesure, sont tentés d’enterrer le problème racial, délicat d’abord quoique au Pérou heureusement assez faible et en tous les cas rarement aigu, même en période de crise. Ce qui est vrai pour l’ensemble du pays l’est encore plus sur la côte où les éléments visibles et audibles de l’indianité, le costume et la langue ont disparu. En fait, la définition souvent donnée par des économistes et des sociologues d’une « race de la pauvreté ou de la servitude » et non du sang ni de la culture, peut en partie s’appliquer à l’Indien de la côte, à condition d’y apporter quelques corrections.
116Les termes d’indigenas et d’indios sont indifféremment employés par les administrations péruviennes, le premier, par exemple, au ministère du Travail, et le second à celui des Finances, notamment à la direction de la statistique qui en dépend. Les communautés sont ainsi qualifiées de comunidades de indigenas et un véritable procès sur leurs « racines » doit précéder leur reconnaissance. Le recensement de 1961 est muet sur les problèmes de race, mais celui de 1940 a par contre tenu à délimiter les groupes ethniques. Cela fut fait au gré des capacités des censeurs, extrêmement peu ou pas préparés à une pareille tâche. La fantaisie des réponses reflète leur inexpérience, ou leurs préjugés, ce qui est pire. Les résultats ne peuvent être transmis ici que comme une indication de la survivance de la conscience indigène dans les communautés, sans indication numérique digne de foi. Les nombres bruts, à l’échelle du département et de la province, ne signifient rien. Seuls comptent ceux établis par districts qui indiquent la persistance de l’indigénisme culturel dans les zones de vieilles réductions. Le tableau est donc purement indicatif.
TABLEAU 14. Recensements de 1876 et 1940

1. Provinces créées entre 1876 et 1940, dépendant la première de Païta, la seconde de Piura.
117Malgré les graves lacunes du recensement de 1876 et l’inexpérience des censeurs de 1940, on remarque la persistance d’un fort noyau indien au Nord, c’est-à-dire dans le bas Piura, ainsi qu’en Lambayeque. Ces deux provinces correspondent évidemment aux zones de réductions. En ne distinguant pas les métis des blancs, l’administration agit sagement, le problème étant génétiquement, culturellement et psychologiquement inextricable. Classé indien, au hasard de sa réponse (20 % des cas), ou du jugement du censeur (80 %), l’indigène de la côte ne porte ce nom que dans l’administration, dans les universités ou encore chez les animateurs instruits de la commune. Sur la côte, on est en fait un cholo, terme imprécis s’il en est, signifiant métis au départ, mais appliqué sans discernement à tous les Indiens et métis de la côte par les blancs nés au Pérou. De cet imbroglio administratif, culturel et social, aggravé par les préjugés, il faut pourtant retenir deux groupes culturels : les indigènes et les créoles.
b) Les Indiens ou « indígenas de la costa »
118Génétiquement, le travail reste à faire et il est fort dommage que l’anthropologie physique de la Côte nord n’ait guère été étudiée. Il existe pourtant sur la côte un type physique distinct de celui de la Sierra.
119De taille moyenne-petite, l’Indien des communautés de la Libertad et du Lambayeque est identifiable surtout par sa silhouette trapue, son cou très court, son torse fort mais moins puissant que celui des Indiens de la Sierra et sa musculature courte. Le crâne est brachicéphale et parfois mésocéphale, mais jamais dolicocéphale, la face étant de type latéral aux pommettes saillantes. Le front moyennement court et modérément incliné est dans le prolongement de l’arête du nez, ce dernier étant légèrement épaté et busqué. Le pont nasal est lui-même de hauteur moyenne, la bouche étant large et les lèvres moyennement épaisses. Les yeux sont souvent obliques mais jamais bridés, enserrés par de petits dépôts de graisse. Généralement glabre ou presque, l’Indien de la côte a, par contre, une magnifique chevelure noire, abondante et raide. La couleur de la peau varie beaucoup du brun clair au brun foncé, nuancée de reflets cuivrés. Génétiquement, plus de 75 % des individus présentent la tache mongolique au cours de leur jeunesse et leur sang est, à 100 %, du groupe O.

PHOTO 9. Barriada de Piura. La poussée démographique s’est traduite en particulier par l’afflux de campagnards indiens de la Sierra ou de la Côte, vers les villes de la côte où ils établissent leurs huttes dans le désert ci proximité des cités.
120Leur origine est mal connue. La légende les fait venir de la mer, ce qui a cristallisé des hypothèses poétiques et aventureuses. Les conclusions scientifiques de Uhle puis de Rivet établissent un rapprochement troublant entre le groupe technique des Péruviens et des Mélanésiens.
121En fait, l’indianité reste une culture. La castillanisation des populations reste le critère absolu sur lequel on s’est souvent basé, à Lima, pour considérer qu’il n’y avait donc plus que des cholos sur la côte. C’est une généralisation hâtive et source d’erreurs et de déboires sociologiques. C’est d’abord oublier que le castillan a pénétré très lentement dans les réductions pourtant solidement encadrés par les missionnaires.
122Le Sec, déjà altéré par le muchik des Chimú puis le quechua des Incas, disparaît de Catacaos au siècle dernier, de même que la lengua pescadora ou Quignam des Chimú de la Libertad. Quant au muchik du Lambayeque, on le parlait encore, sous le nom â’idioma de Eten, dans cette dernière localité et à Monsefú en 191063. De nombreuses expressions ou mots, surtout en agriculture, ont été conservées, notamment à Catacaos, de même qu’une façon de parler traînante et chantante.
123L’outillage agricole et les cultures traditionnelles ont certes été modifiés, mais la persistance de la houe et de la bêche aux côtés de la charrue, voire du tracteur, a un aspect souvent plus sentimental que social. Quant à la pêche, le bateau à quille et à voile a augmenté le rayon d’action, mais le caballito de totora préincaïque, en Lambayeque et Libertad, comme le petit radeau de balsa, en Piura et Tumbes, franchissent par milliers la barre redoutable tandis que les occupants jettent dans l’eau des filets ou des nasses millénaires. La persistance d’une nourriture « indigène » à base de maïs et de haricots, améliorée par le riz, la banane et le pain de froment, s’exprime surtout dans les façons culinaires. La consommation de la chicha, ou bière de maïs, ajoute enfin sa touche la plus typique à ce tableau traditionnel.
124La vie sociologique est caractérisée par l’appartenance à la communauté plus qu’à une race, encore qu’il y ait une solidarité avec les réductions voisines, en Libertad et Lambayeque d’une part, en Piura de l’autre. La communauté n’est pas un notion clanique ni consanguine mais de solidarité et d’ancienneté d’habitat et de terroir et un fond commun de vêtements, mœurs, coutumes et fêtes. L’ensemble n’est, du reste, pas précolombien, c’est un synchrétisme indo-hispano-catholique. Le vrai problème n’est pas d’affirmer que ces groupes ont, ou n’ont pas, évolué depuis les Chimùs, mais de chercher à savoir si leur culture actuelle se distingue formellement de celle des créoles. Or c’est bien le cas.
125La religion reste très extérieure, peu pratiquée par les hommes, beaucoup plus par les femmes mais, aux dires des prêtres, sans profondeur sinon sans ferveur. La conception catholique du mariage est ignorée. La bigamie ou polygamie est quasi générale, avec la tolérance de l’Etat qui enregistre les conjoints sous le titre de convivientes et prévoit le dédommagement de la concubine et de ses enfants en cas d’abandon.
126L’Eglise a été très souple dans son adaptation aux mœurs du pays. Les fêtes religieuses, innombrables, coïncident avec les anciennes dans leurs dates et leurs préoccupations agricoles et dans leur aspect général fait de processions interminables. Celles-ci se déroulent dans une atmosphère de liesse, le cortège évoluant au son de l’orchestre, interrompu par des danses, ponctué de l’éclatement des pétards et fusées et progressant dans une sérénité fortement ébranlée par des libations généreuses. Les enterrements eux-mêmes donnent lieu à des cérémonies pittoresques où pleureuses et amateurs de chicha entourent également de leur sympathie la famille éprouvée.
127La sorcellerie reste, peut-être, le trait de culture le plus systématique et le plus original de cette société. Chaque village a ses guérisseurs et rebouteux qui, du reste, ont le double mérite de guérir parfois et de donner confiance à des communautés trop pauvres, éloignées et repoussantes pour les médecins officiels. On y compte aussi plusieurs sorciers, « bons ou mauvais », qui côtoient sans incidents le clergé et font recette en ordonnant la vie sentimentale ou les récoltes mais encore en jetant des maléfices. Ils sont en liaison avec ceux de la Sierra et même de la Selva, tandis qu’un village de guérisseurs, Salas en Lambayeque même, entretient le haut niveau de la médecine indigène soutenue par la visite annuelle des Callahuayas ou médicos bolivianos64.
128Les vêtements, critère cher aux recenseurs péruviens, constituent un élément incontestable de l’indianité chez les femmes à qui la robe et l’écharpe noires donnent un aspect triste et uniforme, accentué par la sévérité des nattes. Les coiffures restent pourtant le principal élément d’identification entre les groupes de Moche, Monsefû, Mórrope et Catacaos. Chargé de tous les péchés par le créole, l’indigène des communautés, s’il est attiré par les fêtes bruyantes et l’abus de la chicha, est un travailleur consciencieux, de caractère aimable et surtout patient. Enfin, il possède cette rare qualité d’équilibre qui lui a permis de s’adapter très rapidement à une langue, à une technique ou à un métier, tout en conservant l’essentiel de sa conception de l’existence. L’Indien de la côte a traversé des tourmentes historiques, économiques, sociales en sauvegardant sa cohésion, jusqu’au milieu du xxe siècle. Le surpeuplement interne, le camion et les migrations de travail, le déferlement de toute une civilisation technique et surtout l’irruption des loisirs et spectacles de masses, notamment le transistor et le cinéma, vont probablement avoir raison de cette résistance. Encore celle-ci est-elle plus forte qu’on le croirait, et les jeunes médecins courageux, les missions nord-américaines et canadiennes, les assistantes sociales et les équipes de logement populaire le soulignent tous.
129S’il nous fallait estimer cette population traditionnelle, en l’absence de toutes statistiques, après avoir visité à plusieurs reprises la totalité des districts du Nord côtier, nous dirions approximativement que seule la moitié de la population des anciennes réductions en Libertad, et les trois quarts en Lambayeque, et les quatre cinquièmes à Olmos et dans le bas Piura vivent en communauté de culture, sinon de sang.
130Le reste est constitué par des forasteros, étrangers au groupe, mais établis au village depuis parfois deux générations, voire trois. Ce sont eux les vrais cholos, génétiquement et culturellement parlant, aux côtés, il est vrai, de noirs et de Chinois.
c) Les Métis et les Blancs
131Les nouveaux districts formés en dehors des réductions à partir des haciendas et des couvents, de même que les agglomérations des grandes exploitations ont une population très mélangée de métis et mulâtres, d’émigrants de la Sierra, d’asiatiques et même de créoles. La culture indigène éclate ici moins par l’altération de la conception de l’existence et de la vie sociale que par l’absence de tous sentiment d’indianité et de toute coutume commune.
132Le métissage ou cholificación des anthropologues péruviens est bien, ici, culturel ; au-delà de l’adoption de la langue espagnole et de l’abandon des vêtements typiques, ce cholo de la côte entre dans le circuit des occupations diversifiées de la société péruvienne. Conducteur, ouvrier, employé de bureau ou policier, il est scolarisé dans une forte proportion et accède à des fonctions administratives ou commerciales importantes, ce qui n’empêche pas la plus grande masse de ses congénères de constituer encore la majeure partie du prolétariat urbain et rural dans toute la région côtière. Entre eux et les blancs, aucune limite génétique ou culturelle ne peut être sérieusement fixée.
133Le criollo ou créole est, certes, initialement un blanc né au Pérou et, dans le Nord côtier, de nombreuses familles remontent aux premiers temps de la colonisation : Castillans ou Estréméniens de la première vague, Anda-lous, Catalans et Basques de la seconde vague, mais aussi Portugais et Italiens. Ces derniers, notamment, sont assez nombreux. Venus tard, au siècle dernier, surtout en Lambayeque et Piura, ils ont particulièrement bien réussi dans le commerce, l’armée et l’administration. Les uns et les autres, cependant, se sont très vite « créolisés » ; ils ne se distinguent plus guère que par leur genre d’occupation et sont en voie rapide d’assimilation culturelle. Le créole, s’il n’a pas toujours le teint blanc, reste blanc « socialement ». Il occupe le sommet de la pyramide, porte un « nom » et a une famille, a fréquenté le collège et respecte la conception du mariage catholique dans toute sa rigueur hispanique.
134A la patiente réserve des indigènes s’oppose la vivacité des créoles, prompts à évoluer dans l’économie de profit et à tirer parti des ressources offertes par une économie et une société encore à la recherche de son équilibre. Volontiers attiré par les jeux de la politique, il a en outre une remarquable souplesse professionnelle qui lui permet de mener de front des fonctions administratives publiques et des opérations commerciales ou industrielles. Les créoles du Nord côtier, cependant, se distinguent sensiblement de ceux des autres provinces du Pérou. Si, dans ces dernières, la classe possédante se voit souvent reprocher son manque de goût pour les investissements non immédiatement productifs, celle de notre domaine est réputée pour son esprit d’entreprise et son goût du risque et du profit augmente du Sud au Nord, de La Libertad au Piura. Cela va, du reste, de pair avec l’attrait pour les relations humaines. Plus méfiant encore que les Liméniens envers la chose écrite, le Norteño lui préfère les contacts directs, ce qui l’entraîne à mener une vie sociale congestionnée et à consacrer beaucoup de temps à ses déplacements.
135Il domine socialement ; il possède le sol, soit la totalité des grandes exploitations et une très forte proportion des moyennes ; il contrôle la banque, l’industrie et le grand commerce ; enfin, il occupe tous les hauts grades des administrations publiques ou privées. Soutenu par sa caste, il demeure un privilégié.
136Le Pérou, et surtout le Nord côtier, reste cependant une terre épargnée par la lèpre du racisme où le créole assiste sans réactions odieuses ni maladroites à la forte poussée des cholos dans les classes moyennes et, même, vers les dirigeantes, moins préoccupé par l’éventuelle coloration des élites que par la menace que font peser les nouveaux instruits sur sa position de possédant. Les régions côtières du Nord du Pérou paraissent assurément, de ce côté, en bonne voie de régler les problèmes raciaux, si délicats par ailleurs dans la Sierra.
d) Les autres groupes
137Différents allogènes ont été introduits successivement pour remédier à la pénurie de main-d’œuvre, des Noirs d’abord, puis, après l’abolition de l’esclavage, des Chinois.
LES NOIRS ET LES MULATRES
138Ils constituent un groupe en voie rapide de disparition et déjà P. Rivet avait noté le fait et lui attribuait une origine génétique65. Le recensement de 1791 parle de 5 000 Noirs pour la province de Trujillo mais avec la mention « libres », c’est-à-dire affranchis, domestiques, mais aussi porteurs d’eau, pêcheurs, musiciens, etc. Les dénombrements étaient alors d’ordre fiscal et ne semblent pas concerner les esclaves bien qu’ils eussent été un remarquable signe extérieur de richesse et même de luxe.
TABLEAU 15. Nombre de Noirs par province (1940)

139En 1940, en faisant les mêmes réserves que pour les Indiens, on relève pour les provinces côtières nord (tableau 15) :
140Le petit nombre est dû à la rapide assimilation, et les mulâtres et les zambos (métis d’Indien et de Noir) sont généralement considérés comme blancs ou métis et non comme noirs. Les grosses différences entre les provinces de La Libertad et du Piura sont dues, à notre avis, à des conceptions des censeurs. Historiquement, les esclaves furent très essentiellement importés dans les vallées de culture de la canne, Saña, Trujillo, Chicama et Moche. Un certain nombre furent aussi installés dans le port de Païta, dans quelques plantations de canne de Piura, et la plus grande part comme domestiques dans cette province. Enfin, aussi subjective et partielle que soit l’observation visuelle, il ne reste pas, au bout de deux ans de pérégrinations dans ces provinces, une impression de noyaux noirs plus importants dans le Piura. La majorité d’entre eux a déserté la terre après la proclamation de la libération des esclaves, sous la présidence de Ramón Castilla le 3 décembre 1854. Le noirs se sont installés en majorité dans les villes et les ports, constituant un petit prolétariat souvent mieux adapté que celui issu des immigrants indiens venus de la Sierra : chauffeurs, mécaniciens, dockers, vendeurs de magasin, cuisinières et femmes de chambre.
141Par contre, ceux qui sont demeurés sur la terre sont allés grossir le flot des peones sans terre qui peuplent les districts nouveaux, créés de toutes pièces au milieu des grandes haciendas du centre et de l’amont des deltas. Las Lomas, Tambo Grande, Chulucanas et Salitral en Piura, Jayanca, Picsi et Saña en Lambayeque et Chocope en Libertad, tous districts fondés sur des grandes haciendas séculaires, évoquent, par leur pourcentage relativement élevé de noirs, ces grands domaines coloniaux travaillés par la main-d’œuvre africaine.
142Les réductions indigènes ont, en revanche, peu séduit ou retenu les nouveaux citoyens en quête d’un foyer situé hors des limites de l’hacienda. En 1940, Moche et Sechura n’en abritaient aucun, Túcume et Mórrope un seul, Monsefû une demi-douzaine et Catacaos n’en dénombrait guère plus de deux douzaines malgré son caractère plus cosmopolite, à proximité de Piura.
143Faute de cohésion culturelle, le noir est évidemment un déraciné de sa terre d’origine et de sa condition homogène servile ; c’est un individu totalement isolé, sans communauté et sans amicale d’exilés comme celles des immigrants de la Sierra. Peu servi par son origine sociale et culturelle, il ne peut prétendre entrer dans la société blanche, mais il est, paradoxalement, un type parfait de cholo de la costa, libre de toute entrave ethnique et bien adapté à la vie urbaine. Les villes du Nord sont encore trop réduites pour que le brassage estompe aussi vite qu’à Lima ses traits génétiques propres. Il garde encore un caractère et un tempérament particuliers ; généralement expansif et sympathique à tous, il ne porte pas la trace de son exil, contrairement aux Indiens descendus de la Sierra ou déracinés de leur communauté qui offrent au passant des quartiers populaires leur visage fermé au regard noyé d’infinie tristesse.
144Le Noir, venu des rivages atlantiques comme le créole, y a, contrairement à ce dernier, laissé la totalité de sa culture ; aussi est-il, dans un Pérou dont une des ouvertures tient au succès du métissage, un élément complémentaire doué et très bien adapté à la côte.
LES CHINOIS
145De 1857 à 1874, pour remplacer les Noirs libérés et partis se cacher dans les villes, on fit venir 87 000 Chinois à qui l’on s’efforça de faire effectuer un travail nettement plus rentable qu’aux anciens esclaves moyennant des salaires réduits au minimum de la survie et dans des conditions d’accueil et un climat policier qui ne font guère honneur aux hacendados de cette période.
146En 1874, l’expérience ayant pris brutalement fin, les Chinois entreprirent la patiente et minutieuse ascension sociale que leur frères mènent sur tous les rivages de l’océan Indien à l’océan Pacifique. Leurs descendants, Péruviens par le jeu des mariages avec des autochtones ou, quelquefois, ayant gardé leur nationalité malgré l’accueil généreux fait aux demandes de nationalisation au Pérou, ont depuis longtemps déserté la terre et tiennent la « boutique du coin ». Là, dans le maximum d’inconfort et de manque d’hygiène, ils débitent sans relâche tout ce qu’il est concevable d’imaginer. Les premiers arrivés et les plus habiles tiennent déjà de prospères bazars, notamment à Chiclayo, des restaurants, les célèbres chifa, ou encore contrôlent, de Pacasmayo à Ferreñafe, le commerce du riz et occupent une place importante dans l’administration publique et privée. Le tableau 16 indique pour 1940 le nombre des Asiatiques qu’il faudrait augmenter de 60 % pour exprimer la population jaune dans le Nord du pays en 1961.
TABLEAU 16. Nombre d’Asiatiques par provinces en 1940

147Les Chinois sont certes plus nombreux dans les grandes villes, mais les plus pauvres d’entre eux ne répugnent pas à s’installer dans les plus petits hameaux où ils mettent leur incontestable sens du commerce et leur opiniâtreté besogneuse au service d’une population indigène ou métisse sociologiquement peu préparée ni tentée par ce genre d’activité. A leur côté, du moins dans les grandes villes, quelques commerçants japonais renforcent le groupe des asiaticos. Mais la plupart d’entre eux ne sont pas naturalisés et font partie de l’imposante colonie étrangère, inséparable de la vie côtière péruvienne.
LES ÉTRANGERS
148Le célèbre ouvrage du Président de la République, Belaunde Terry, intitulé La Conquista del Peru por los Peruanos, porte surtout dans son titre un contenu politique de nature à éveiller la conscience nationale, mais il exprime aussi très nettement un état de fait démographique et social.
TABLEAU 17. Les étrangers dans le Nord côtier en 1961

149En 1961, on dénombrait dans les quatre départements côtiers du Nord 3 760 étrangers représentant 6,6 % des étrangers du Pérou. Si l’on tient compte qu’à cette époque Lima et le Callao en accueillaient 39 113, soit 70 %, le reste de la province en abritait 13 327, soit 23,4 %. Or, les départements du Nord côtier représentaient alors 16,8 % de la population totale seulement contre 60,5 % au reste de la province. La proportion d’étrangers dans le Nord est donc légèrement plus forte que dans le reste de la province. La provenance des étrangers pour chaque département montre l’importance relativement faible des Américains du nord, mais la position importante des Européens et la force du groupe asiatique. Quant aux Américains du Sud, ils sont représentés pour plus de 70 % par les voisins équatoriens, à Tumbes et à Piura.
150Ces étrangers jouent un rôle économique beaucoup plus important que leur nombre ne le laisse apparaître, mais pas nécessairement celui de chefs d’entreprise. Ce sont souvent des professeurs et surtout des techniciens anglo-saxons, français, allemands, des hôteliers suisses et belges, des commerçants spécialisés, fleuristes, photographes japonais, épiciers et restaurateurs italiens ou espagnols contribuant à créer, aux côtés des grosses sociétés étrangères, une impression de domination étrangère technique et économique heureusement tempérée par l’adaptation rapide des latins et la remarquable tolérance des Péruviens. Un grand nombre d’entre eux : Italiens, Espagnols et même des Suisses ou des Allemands se sont établis sans esprit de retour et leurs enfants sont des sujets péruviens.
2. L’EXPLOSION DEMOGRAPHIQUE
a) Les recensements
151L’analyse de la population péruvienne repose sur deux recensements effectués en 1940 et 1961. L’un et l’autre constituent des outils sérieux dans le cas de la Côte nord, quelque fondées que soient les réserves générales que l’on puisse faire à propos des résultats de 1940, quant à la Sierra et, surtout, à l’Amazonie. Réalisés par des équipes nombreuses aidées par la troupe, les collégiens et les professeurs, tous les instituteurs et les gardes civils, appuyés par une campagne de presse et d’affiches, ces recensements et surtout le second se heurtèrent à la méfiance traditionnelle de populations encore mal scolarisées. Plus de 50 % d’analphabètes, vivant le plus souvent très à l’écart des agglomérations, empêchèrent que les opérations en 1940 fussent précises dans les régions montagneuses et, quant aux régions forestières, on s’en tint aux rapports des missions et à des estimations. La côte, pourtant, grâce à une relative accessibilité, à la cartographie et à la couverture aérienne, fut mieux visitée, mais l’analphabétisme et l’habitat dispersé entraînèrent bien des omissions. Retardé pendant un an, aux fins de mieux le préparer,, le recensement de 1961 offre de bien meilleures garanties tant du côté des censeurs que des recensés. Au reste, les erreurs, du moins dans les départements de la côte, furent calculées, avec quelque vraisemblance de correspondre à la vérité, par une technique de sondages significatifs. Quelles que soient leurs inexactitudes, les résultats publiés donnent de très précieuses indications non seulement sur la population globale mais sur les taux de progression entre 1940 et 1961 et confèrent aux extrapolations concernant notre décennie une valeur d’approche utilisable, à défaut d’une rigueur de toute façon illusoire. En remontant au-delà de 1940, il nous faut nous contenter de dénombrements très partiels jusqu’à 1876, date du premier recensement général officiel. Dirigé avec détermination par notre compatriote Georges Marchand, il ne peut se comparer à ceux de 1940 et 1961, l’absence de censeurs qualifiés et de toute infrastructure administrative ayant entravé l’ensemble des enquêtes sur le terrain.
152La population côtière peut être classée de deux façons : topographique-ment, en dénombrant toutes les personnes vivant au-dessus de 2 000 m, comme l’a fait l’Institut de la statistique, et, administrativement, en comptant les provinces côtières (tableaux 18 et 19).
TABLEAU 18 Populations côtières suivant le critère des 2 000 m.

SOURCES : VI Censo de Población, 126.
TABLEAU 19. Populations côtières suivant les limites des provinces administratives

153Ces chiffres correspondent d’assez près entre eux et font coïncider, dans l’ensemble, les statistiques officielles établies par provinces avec ceux du domaine côtier étudié. La grosse différence dans les chiffres du Piura provient de la province d’Ayabaca, de caractère montagnard, mais située pour une grande part au-dessous de 2 000 m. A l’échelle du district, la corrélation entre les critères administratifs et topographiques est très rigoureuse, les terroirs côtiers étant séparés de ceux de la Sierra par un désert humain, et seuls quelques rares écarts de quelques familles échappent à cette règle pratiquement systématique.
b) La répartition des populations côtières
154La carte des densités par départements du Pérou montre à la fois l’importance du peuplement du Nord par rapport au reste de la province et son homogénéité dans tout le Nord. Cette dernière est encore renforcée par l’équilibre entre les départements côtiers et ceux de la Sierra voisine, ce qui est un autre trait remarquable au Pérou où la montagne est plus peuplée que la côte dans tout le Sud et même au centre si l’on excepte la capitale.
155La carte n° 29 est effectuée à l’échelle de la province, la plus petite unité administrative exactement délimitée et, donc, la dernière avec laquelle on puisse exprimer les densités. Elle souligne l’égale répartition des populations entre les provinces de La Libertad et du Piura mais l’inégalité de celles du Lambayeque. Seule la représentation absolue de la population laisse apparaître le caractère de peuplement en archipels soulignés par O. Dollfus qui est ici sur la côte évidemment lié aux oasis mais aussi aux ports et au ressources minérales littorales68. Aux bandes transversales des plaines alluviales s’ajoute donc un trait discontinu, côtier, dont l’importance va en grandissant du Sud au Nord. Les nuances climatiques s’inscrivent aussi, la population se dispersant et s’étalant vers le Nord à partir de la province de Lambayeque, le long de la retombée des Andes, en contournant soigneusement le désert de Sechura.
Fig. 29 et 30. Les pyramides des âges dans les départements côtiers du Nord

c) Le dynamisme nord côtier
156C’est celui de tout le Pérou qui connaît, depuis le début du xxe siècle mais surtout depuis une quarantaine d’années, une forte poussée démographique appuyée sur une baisse du taux brut de mortalité et sur la stabilité d’un taux de naissance donnant au pays entier un accroissement moyen de 2,23 % par an entre 1940 et 1961 passant entre ces deux dates de 1,7 % à 3 %. Le Nord côtier, qui a bénéficié d’une infrastructure médicale et scolaire meilleure que celle des autres provinces, semble en outre avoir profité de la croissance rapide de son économie. Il conserve un taux de croissance et une résistance au dépeuplement par émigration qui en font la région la plus démographiquement dynamique de tout le Pérou provincial (fig. 29 à 31).
L’ACCROISSEMENT DU NORD CÔTIER ENTRE 1940 ET 1970
157Issu de recensements entre 1940 et 1960, cet accroissement est extrapolé pour la décennie suivante. Il fait ressortir le dynamisme du Nord (tableau 20).
TABLEAU 20. Les pourcentages d’accroissement des départements du Nord

1. Instituto de planificación.
158En fait, les provinces côtières de La Libertad et de Piura ont progressé plus rapidement encore, c’est-à-dire à des taux voisins de celui du Lambayeque purement côtier (tableau 21).
TABLEAU 21. Accroissement de la population des provinces côtières

Figure 31. AUGMENTATION DE LA POPULATION DES PROVINCES COTIÈRES DU NORD ENTRE 1940-1961

159Faute d’une connaissance précise de l’immigration et de l’émigration entre 1940 et 1961, les renseignements fournis par le Censo sur l’accroissement brut de la population entre ces deux dates sont, apparemment, plus intéressants sur le plan économique que sur le plan démographique proprement dit. Le taux d’accroissement net entre 1940 et 1961 ne peut être connu, ni donc la fécondité réelle, et les pourcentages des hommes par rapport aux femmes sortent également bien faussés de l’examen des pyramides brutes départementales. Ces dernières doivent refléter, en effet, le départ des hommes vers le Sud en période de cueillette du coton, de moissons du riz et, surtout, les migrations d’hommes de la Sierra vers la côte.
TABLEAU 22. Tableau de la raison de fécondité et de la dépendance de fécondité pour quatre départements de la côte en 1940 et 1961

160Les coefficients de fécondité sont, en tout cas, fort élevés et s’approchent de la vérité car les migrations de travail concernent les hommes et les femmes venues de la Sierra qui ont émigré avec leurs enfants et sûrement avec les nourrissons.
TABLEAU 23. La fécondité dans le Nord et le Pérou. (Fécondité brute71.)

161La fécondité est toutefois moins forte sur la côte que sur la Sierra et, en 1940, furent publiés ses taux en fonctions de l’altitude et par province (tableau 24).
TABLEAU 24. La fécondité brute suivant l’altitude et la latitude

Totalité des provinces côtières de la République : 144.
162Un certain nombre de lois se dégagent de ce tableau qu’il faut pourtant analyser avec précaution compte tenu des erreurs assez nombreuses du recensement de 1940. La fécondité augmenterait du Sud au Nord, de La Libertad à Tumbes. Elle serait généralement plus forte en Sierra ; elle serait très nettement supérieure à la moyenne dans les provinces constituées dans leur majorité par de vieilles réductions indigènes Lambayeque et Piura. Elle varierait donc en fonction de trois facteurs : la latitude72, l’altitude et l’indianité73.
CONCLUSION
163La population de la Côte nord est profondément originale. Sa composition raciale est unique au Pérou avec une forte majorité d’indigènes de la côte ayant adopté la langue espagnole mais conservé les traits fondamentaux de l’indianité, physiquement et sociologiquement parlant.
164Cette population est, enfin, affectée par une croissance démographique dont le taux est supérieur à celui de la nation. La fécondité régionale est en effet plus importante que sur le reste de la côte et l’état sanitaire y est voisin de celui de la Côte centrale. Mais c’est surtout, comme il sera vu plus loin, la capacité des provinces côtières du Nord à fixer leur excédent naturel et à retenir une partie des émigrants de la sierra voisine qui explique la véritable explosion démographique du Nord côtier.
Notes de bas de page
1 Engel (F.), 93.
2 Ne pratiquant pas de rites funéraires susceptibles de nous transmettre des renseignements anthropologiques systématiques, ces populations ne nous ont laissé que quelques dépôts de cuisine où dominent les coquillages et les coquilles d’escargots, des restes de crabes et crustacés, des carapaces de tortues, enfin des arêtes de poissons et d’abondants ossements d’otaries. Quelques racines de joncs et des fruits sauvages complètent le menu de ces hommes dont l’outillage de pointes non polies ni même rectifiées par pression est représentatif du Paléolithique. L’ensemble de ces tertres reste muet sur les populations elles-mêmes, leur type, leur origine et leur densité. Ils n’apportent pas non plus de réponses à l’important problème du passage de la cueillette à l’agriculture. S’agit-il des mêmes peuples évoluant peu à peu ou d’une nouvelle vague de peuplement de tribus mésolithiques ? En faveur de la première solution on constate que les agriculteurs primitifs restent principalement des pècheurs et récolteurs, que les sites peuplés sont toujours à proximité de la mer et sont le plus souvent les mêmes attestant une continuité de l’habitat et des activités principales de cueillette.
3 Bird Junius, 27
4 Lagenaria et cucurbita
5 Gossypium.
6 Canavalia.
7 Les sites les plus connus sont ceux de Cupisnique au Sud du Jequetepeque, de Guañape dans la vallée du Virú, du Cerro Mulato dans celle du Chancay
8 Bas Virú, moyen Piura et Tumbès
9 Des centaines de huacas dépassent 15 m de haut avec des bases de 80 x 50 m dans les vallées des départements actuels de la Libertad et du Lambayeque.
10 Près de Túcume dans l’actuelle province de Lambayeque.
11 Collique (moyen Chancay) est situé près de la croisée de deux axes.
12 Kossok (P.), 164.
13 Kossok (P.), 164.
14 A l’exception des aires gagnées par de nouvelles ressources en eau provenant, grâce à des tunnels, du versant atlantique.
15 Compte tenu des pompes à moteur des haciendas.
16 Notamment les Tarucas, cervidés de taille modeste mais fort capables de ravager les cultures.
17 Les actuelles Pampa Grande du Chancay et Motupe.
18 Elle s’est effectuée en deux étapes principales. Dans un premier temps l’Inca Pachacutec(a), après avoir vaincu les armées chimú dans le Sud de l’empire, vers l’actuel Paramonga, aurait imposé un protectorat relativement libéral laissant toute autonomie au Grand Chimû. La conquête ne serait intervenue que beaucoup plus tard vers 1840(b), pendant le règne de l’Inca Yupanqui. L’emprisonnement et la dépossession du roi Miu-chancaman après deux longues années de sièges, massacres et destructions, semble indiquer que la chute du Grand Chimû fut assez violente. Le fait que l’énorme capitale, Chân Chân, n’ait pas été l’objet de descriptions traduisant une vive impression de la part des premiers chroniqueurs et des contemporains de la conquête espagnole laisse penser que la population de la ville avait été dispersée par les conquérants incas comme celle de toutes les grandes villes chimû.
19 L’empire Tahuantinsuyo s’est constitué par les conquêtes successives de la nation quecha au détriment des peuples voisins. L’Inca, son administration et la langue officielle sont quechua.
20 Basadre (T.), 22 ; Cieza De León, 53 ; Valgarcel (L.), 279.
21 Brüning (E.), 42.
22 Basadre (J.), 22.
23 Garcilaso, 102.
24 Cieza De León, 53.
25 Cf. ci-dessus II A4 b.
26 Rostworowski De Diez Canseco (M.), 245.
27 Cieza De León, 53 ; Barnabe De Cobo, 21.
28 Barnabe De Cobo, 21.
29 Canis caraibicus, petit et glabre. Canis ingae, de taille moyenne et au poil long.
30 Lama glama linnaeus. Vases mochicas cité par H. Horkheimer, Alimentación..., p. 26.
31 Cavia cobaye.
32 Mais pas la dinde (pourtant appelée «peru» au Brésil!) d’origine mexicaine ou caraïbe.
33 Gutierez de Santa Clara, chroniqueur du xvie siècle, cité par VALGARCEL, 279
34 Le site primitif est alors à Tangarara, en aval de Sullana, clans une presqu’île non inondable du rio Chira. La fondation aurait eu lieu en novembre 1531.
35 Cette dernière, ehangeant de site quatre fois, s’est confondue momentanément avec Paita, dans le dernier quart du xvie siècle.
36 Trujillo et Piura sont à l’écart de Moche et Tacalá.
37 Ordonnances de Philippe II, de 1573, citées dans recopilacion de las leyes de los reynos de las Indias 1680, tac similé de l’édition de 1791, Madrid, 1943, t. II, u. 43.
38 L’encomienda, dont la tradition remonte à la Reconquista, fut la base initiale de l’administration provinciale. L’encomendero se voyait attribuer le service des Indiens correspondant à un territoire de dimension très variable que l’on appela très vite repartimiento. Les administrés devaient travailler sa terre et celles des Espagnols qui dépendaient directement de lui, tout en conservant théoriquement leur liberté et leur terre. Enfin ils versaient un certain tribut, base essentielle du système. En revanche, l’encomendero assurait la protection physique et morale de l’Indien. Il le protégeait contre les colons abusifs et veillait à sa christianisation.
D’essence féodale, l’encomienda s’applique ici comme à une marche nouvellement conquise, habitée par des populations païennes considérées comme inférieures. L’encomendero communique avec les Indiens par l’intermédiaire de leurs chefs traditionnels, les caciques, qui sont généralement les descendants des curacas. Ceux-ci, par docilité et, surtout, par intérêt, rendirent possible la mainmise administrative sur les indigènes ainsi que leur hispanisation. Vencomendero va perdre son influence exclusive au fur et à mesure de la prise en main de l’administration par les envoyés du vice-roi, évolution propre à toute société féodale dépendant d’un système centralisé. Nommés à partir de 1565, les corregidores sont de véritables fonctionnaires qui coiffent plus qu’ils ne remplacent les encomenderos. La circonscription des corregimientos recouvre généralement plusieurs encomiendas. Malgré ces efforts de centralisation, il restera pendant toute l’ère coloniale et même au-delà, un divorce profond entre les intentions et les décisions de la couronne et la conduite des officiers royaux en province. Les corregidores, soucieux de leur popularité ou tout au moins de leur tranquillité, les encomenderos liés aux colons espagnols par mille liens de parenté, de race et naturellement d’intérêt, enfin les caciques qui perpétuent leurs privilèges ancestraux au prix d’une collaboration étroite avec les autorités locales, forment un monde soudé par la caste et le profit, assuré de son autonomie par deux cents lieues de désert, d’un millénaire de pratiques féodales et des lenteurs séculaires de la bureaucratie espagnole.
39 Le censo effectué par le vice-roi Gil ed Taboada (GRANA, 106).
40 Romero (E.), 241.
41 L’Eglise coloniale fait partie du monde féodal et, dans ses buts comme dans ses intérêts, reste liée à la monarchie espagnole. Officielle et intégrée dans le système administratif nouveau, la religion ne va pourtant pas s’identifier si étroitement au pouvoir public que sous la théocratie des Incas. L’administration du vice-roi et le clergé suivront des chemins certes parallèles et confondront souvent leurs intérêts matériels au nom d’une éthique morale commune, mais il n’en reste pas moins que face aux abus des colons et aux compromissions des officiciers, une partie de ce clergé, à tous les niveaux des hiérarchies séculière et régulière, s’efforcera d’adoucir la condition indienne. Plus attaché à l’Espagne, dont, faute de puissantes vocations, il provient dans sa grande majorité, qu’à la société créole, le clergé prendra à coeur de christianiser et de protéger ces authentiques sujets du roi. Le Nord, à cet égard, joue un rôle de premier plan dans l’Eglise péruvienne. Trujillo, tête d’évêché, étend son domaine jusqu’à Tumbes, donnant aux provinces côtières septentrionales une incontestable unité ; les circonscriptions religieuses coïncident avec celles de l’administration, soit les corregimientos correspondent aux arciprestagos et les repartimientos aux curatos
A ces dernières, appelées au départ doctrines, incombe la lourde charge de l’évan-gélisation, de l’éducation, de la charité et de l’hispanisation. Or, le Nord côtier est caractérisé par l’importance et la précocité des conversions effectuées par des ordres religieux.
Les frandiscains, outre leur maison de Trujillo, créent les couvents de Chiclayo et de Tumán et, de là, prennent en charge la conversion de Lambayeque où ils desservent également la paroisse de Monsefú. Les frères de la Merced se sont établis d’abord dans le Piura dès 1540, à San Miguel puis à Païta, tandis que les dominicains ont pris pied à Chicama puis à Trujillo et que les augustins s’implantèrent profondément à Saña et à Guadalupe. Dès le xive siècle, cette belle répartition géographique cesse et chaque ordre s’implante à Trujillo, suivi par les hospitaliers de Notre-Dame de Bethléem, puis par les jésuites qui y établissent la base de leurs missions vers la Sierra et l’Amazonie.
42 Romero (E.), 241.
43 Tribut variant du simple au vingtuple dans le Nord. Ex. : les vallées du Chicama et du Moche à Diego Mora et l’actuel district de Reque à Salvador Vasquez. (Gobernantes del Péru, p. 206, 168.)
44 21 mai 1534, malgré l’intervention contraire du père Bartolomé de Las Cases qui prévoit les abus de l’encomienda.
45 Séminaire de l’Instituto de Estudios peruanos tenu en août 1965 à Lima, sous la direction du Dr José Matos, directeur du département d’anthropologie sociale de l’Université de San Marcos.
46 launde Guinasi, La encomienda en el Périt, Lima, 1945. L’encomienda privée correspond justement à cette notion de propriété face à l’encomienda publique qui la recouvre et demeure administrative jusqu’à l’établissement des corregimientos à partir de 1569.
47 Il n’y a plus coïncidence entre Vencomienda et le repartimiento après la réforme de 1569. D’après Guillermo Lohman, El corregidor, p. 600.
48 Recopilacion de las leyes, t. II, p. 43. Ci-dessus, p. 93.
49 Le terme ne sera pratiquement pas employé au Pérou et a un tout autre sens, communautaire, au Mexique.
50 Archives du ministère du Travail, 193.
51 Romero (E.), 241.
52 Metraux (Alfred) et Gutelman, 177.
53 Levillier (R.), 168.
54 Le premier titulaire, Lorenzo Gaona, a été victime de la guerre pizarriste.
55 Cieza de Léon, 53.
56 Romero (E.), 241.
57 Rostworowski (Maria), 245.
58 L’appropriation de l’eau fait l’objet du chapitre VI ci-dessous.
59 Archivos nacionales del Peru, cf. chap VIII, A, 1, a, 6.
60 Fray Reginaldo de Lizarraga. Cité par Romero (E.), 241.
61 Grana, 106.
62 Romero (E.), 241.
63 Brüning (Enrique), 41
64 Glraud (Louis), communication orale.
65 Rivet (P.), 238.
66 Trujillo et Pacasmayo.
67 Piura, Païta, Talara, Sullana, Morropón.
68 Dollfus (O.), 84.
69 La raison de la fécondité est exprimée suivant le nombre des enfants de 0 à 4 ans pour 1 000 femmes de 15 à 49 ans.
70 La dépendance de fécondité est exprimée suivant le nombre des personnes de moins de 15 ans et de plus de 64 ans, pour 1 000 personnes âgées de 15 à 64 ans.
71 Le taux de fécondité brute est représenté, ici, par le nombre d’enfants vivants de moins d’un an pour 1 000 femmes de 15 à 44 ans.
72 Il s’agit plutôt d’une constatation que d’un facteur démontré, encore que la mortalité infantile soit plus forte, l’hiver, dans les départements du Sud que dans ceux du Nord.
73 Les migrations seront étudiées province par province dans les études du dynamisme régional de la seconde partie de l’ouvrage.
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