Chapitre II. Les vallées du versant oriental
p. 171-192
Texte intégral
1Les vallées du versant oriental qui s’encaissent dans le flanc amazonien du voussoir andin présentent un certain nombre de caractères communs. Les hautes vallées sont généralement adaptées à la structure ; quand elles coupent des axes de plissement c’est généralement à la faveur de failles de décrochement ou d’abaissements d’axe. Elles portent les traces des actions glaciaires et périglaciaires du Quaternaire au-dessus de 3000-3200 m. Les parties moyennes des grandes vallées ont un profil tendu ; les versants, redressés, passent localement à des gorges ; les affluents se logent dans les secteurs les plus fracturés ou au contact de volumes rocheux de nature différente. La forêt monte plus ou moins haut selon l’exposition. Cependant, suivant les vallées, les paysages présentent des variations liées à la géologie ou au climat local. Aussi leur description ne peut se faire qu’en partant de quelques exemples.
A) LES HAUTES VALLÉES
1) Les bassins supérieurs des rios Huachon et Paucartambo
2Les têtes du rio Huachon et du rio Rumichaca se creusent dans un haut plateau bosselé, culminant vers 4500 m, et qui a été récemment abandonné par les glaces après la dernière crue du Quaternaire (g’). A l’Ouest, les lourds plis et les barres de calcaires triasiques constituent généralement la ligne de partage des eaux entre le bassin du Mantaro et les vallées orientales. Cette ligne est parfois indécise par suite de déversement glaciaire comme à l’Est de Lulicocha. Les phyllades et les schistes paléozoïques sont en creux ; on y trouve les ombilics glaciaires dont le fond est rempli par des tourbières et des lacs et dont les versants sont empâtés de dépôts de pente plus ou moins soliflués. Les moraines des dernières poussées glaciaires sont peu lavées et elles ne sont pas altérées. Les rhyolites primaires sont modelées en lourdes crêtes bien que des ciselures de détail liées à l’inégale résistance des masses rocheuses mettent en valeur des pinacles séparés par des couloirs d’éboulis.
3Le passage du plateau aux vallées s’effectue par des gorges. Celles de l’Infernillo, à 4100 m, empruntées par la route de Huachon en amont de Rumichaca, entaillent des schistes métamorphisés et des rhyolites redressées à la verticale. Elles ont été creusées par les eaux de fonte sous glaciaire au Quaternaire récent et par les eaux de fonte des glaciers lors de la dernière phase froide accompagnée de l’installation de glaciers sur le plateau. Des dépôts périglaciaires lités, subactuels, se raccordent au talweg draîné par un torrent aux eaux claires. La gorge débouche à 4000 m dans l’étroit bassin proglaciaire de Rumichaca dont le fond plat est occupé par du matériel de lavage qui s’emboîte dans des lambeaux de moraines du Quaternaire récent (g”) qui ne sont pas altérées ; les blocs de rhyolites et de granites sont très frais. Le bassin est dominé par des grands versants rectilignes qui ont une pente de 30 à 35°. Ils sont développés dans des schistes cristallins. Leur base a été sapée par les eaux divaguant sur la petite plaine de lavage. Au-dessus, entre 4300 et 4400 m, le plateau entre les rios Rumichaca et le Huachon est creusé de cirques glaciaires en forme de vans, souvent dissymétriques. La paroi orientée au SW a été récemment déglacée et les rochers y conservent encore le poli glaciaire. Le versant exposé au NE est moins raide : rocheux dans le haut, il est sillonné de couloirs et drapé en bas d’éboulis de gélifraction. La dissymétrie est liée à la fois à l’exposition et à une suralimentation neigeuse due au dépôt de la neige soufflée par les vents d’Est (figure 25).

Fig. 25. — Rumichaca (haut bassin du rio Huachon). Modelé glaciaire et périglaciaire dans des granites et des rhyolites.
(1) lignes de crête ; (2) moutonnement glaciaire rocheux ; (3) gorges ; (4) remblaiement fluvioglaciaire de fond de vallée (Quaternaire récent) ; (5) talus d’éboulis périglaciaires couverts ; (6) versants rocheux avec éperons et couloirs.
On peut observer la dissymétrie des cirques glaciaires, présentant une paroi tournée vers le SW raide et rocheuse, tandis que le versant au NE est moins raide et tapissée d’éboulis.
4La vallée de part et d’autre de Huachon est particulièrement intéressante. L’ampleur des dénivellations (plus de 2.000 m séparent les sommets du Huangaruncho du village de Huachon), la pétrographie, la structure et l’exposition se combinent pour donner un jeu varié de pentes.
5Les volumes rocheux qui affleurent le plus largement sont granitiques : granite porphyroïde rose et, en aval de Huachon, microgranite à gros grains de quartz et à plagioclases emballés dans une pâte microgrenue composée surtout de quartz et de feldspaths alcalins. Ces microgranites voisinent avec des granites zonés et des gneiss à biotite. Ces roches sont intrusives dans les phyllades et les rhyolites primaires. Un bloc de calcaire massif est coupé par la vallée au niveau de Huachon.
6Sur les flancs du Huangaruncho, en contrebas des glaciers qui descendent jusqu’à 4600 m, on remarque des versants plans, rocheux, pentus (une trentaine de degrés) rabotés par les glaciers qui ont mis en valeur le réseau des diaclases. Des auges en U sont orientées par les fractures. Il s’agit d’une région récemment déglacée en contrebas de sommets se dressant à plus de 5000 m (figure 26).
7La vallée de Huachon est encadrée par de grands versants triangulaires, séparant les bassins des vallées latérales. Le modelé dans les granites roses aux différents étages permet de voir le comportement de la roche dans des milieux morphoclimatiquement différents.
8Dans l’étage abandonné depuis peu par les glaces, les volumes les moins diaclasés forment des tours, séparées entre elles par des couloirs d’éboulis. Des crêtes lourdes, culminant à une même altitude (4400-4500 m) dominent des cirques en fauteuil dont le fond est situé vers 4100 m.
9Entre 4000 et 3400 m, en contrebas des tours et des éboulis vifs, le granite est modelé en pentes raides (35°), rectilignes (entre les rios Huachon et Rumichaca). Sur les pentes au-dessus de Huachon les gels nocturnes sont fréquents pendant la saison sèche, mais le réchauffement matinal est rapide. La masse du Huangaruncho les abrite partiellement des pluies ; les précipitations ne doivent guère dépasser 800 mm par an. Aussi la forêt de « ceja de montaña alta » (le sourcil de la montagne) qui, sur les pentes arrosées peut grimper jusqu’à 3800 et même 4000 m (comme sur le flanc oriental du Huangaruncho où les arbres atteignent l’étage des surfaces récemment déglagées), est ici absente. Elle est remplacée par une végétation buissonnante qui comprend des lupins et des arbustes aux racines profondes ; un tapis de graminées verdoie pendant la saison des pluies.

Fig. 26 (ci-contre). — Croquis morphologique, d’après photographie aérienne, de la région de Huachon.
(1) lignes de crêtes ; (2) tours rocheuses ; (3) auge glaciaire très fraîche ; (4) petits arcs morainiques dans le fond de l’auge ; (5) versants rocheux plans, récemment déglacés, et quadrillage de diaclases ; (6) gorges entaillées par les rivières ; (7) versant plan couvert d’un manteau d’arènes ; (8) ravinements ; (9) lambeau de terrasse consolidée dans la première époque froide quaternaire (glaciation Mantaro) ; (10) ligne de faille ou de fractures guidant l’orientation des vallées.
Gr. r. : granite rose porphyroïde ; Gr. g. : granodiorite et granite gris à grains fins ; Rh. : rhyolithes paléozoïques redressées ; Pal. mét. : Paléozoïques métamorphisée (phyllades surtout) ; Calc. : banc de calcaire massif.
Hu = Huachon.
10Ces grands versants plans sont couverts par un manteau arénacé dont l’aspect change progressivement du haut en bas de la pente. En haut, vers 3800 m, un horizon noirâtre, sableux et probablement humique, épais de quelques centimètres couvre des arènes de désagrégation, faiblement rubéfiées à proximité de la surface. Le granite affleure sous plusieurs mètres d’arènes. En lame mince, la roche en place est peu altérée ; elle est parcourue par de grandes fissures qui traversent plusieurs cristaux. Dans les boules emballées dans l’arène ou dans les volumes en voie de désagrégation, on remarque que la biotite libère son oxyde ferreux qui se transforme en oxyde ferrique s’infiltrant dans les fissures ; il contribue à la coloration de l’arène. Le long des plans de clivage l’orthose est kaolinisée. La formation de l’arène est facilitée par la structure de la roche dont les gros cristaux jouent les uns par raport aux autres. L’infiltration de l’eau favorise la décomposition de la biotite ; l’oxyde ferrique ainsi libéré facilite l’altération qui reste limitée à l’orthose. La rapidité de la circulation de l’eau dans les grandes fissures entraîne l’attaque du fer des biotites mais ne permet pas des altérations plus poussées.
11Le gel, au cours des périodes plus froides et humides du Quaternaire était un agent efficace d’arénisation mais il ne concernait qu’une mince pellicule superficielle. Au cours des périodes plus chaudes, pendant la saison des pluies, l’eau s’infiltrant dans le manteau colluvial et la roche sous-jacente favorisait les altérations de la biotite. Gel des périodes « froides ». altération mais limitée sur ces pentes raides au cours de la saison humide des périodes sèches sont autant de facteurs favorables à l’arénisation de ces granites porphyroïdes fissurés.
12Vers 3400 m, au bas de la pente, la rubéfaction superficielle est plus nette ; elle affecte une couche d’une vingtaine de centimètres d’épaisseur. L’horizon rouge contient des argiles (illites et un peu de kaolinite ; analyse faite au laboratoire de géologie de Strasbourg). Dans les arènes décolorées sous-jacentes, l’illite et la kaolinite sont en proportion égale, mais, de même que dans l’horizon rubéfié, elles ne représentent qu’une petite fraction du poids des échantillons : 4 à 6 %. L’existence de ces argiles dans le manteau colluvial du bas de la pente est liée à un ensemble de facteurs convergents. D’une part, le ruissellement dans la couverture arénacée contribue au lessivage des particules fines qui s’accumulent en bas. D’autre part, les éléments fins, limons et argiles continuent de s’altérer pendant la descente, d’autant plus que les températures augmentent et que l’accroissement du pourcentage des éléments fins dans le manteau colluvial ralentit la vitesse de la circulation de l’eau favorisant ainsi la décomposition chimique.
13Ces versants plans représentent une surface d’équilibre mobile, reculant parallèlement à elle-même sous l’action du ruissellement aréolaire et probablement de la reptation. L’érosion latérale de la rivière au bas de la pente empêche le développement d’une concavité basale. Quelques ravins griffent les versants et leur tête recule par éboulements successifs ; ils naissent à partir d’arrachements en coups de cuillères.
14Au village de Huachon, le creusement de la vallée ne paraît pas avoir été très important depuis la première période froide quaternaire (glaciation Mantaro). Il a peut-être été freiné par des volumes rocheux résistants, coupés en gorge par la rivière en aval. Des dépôts de pente périglaciaires, à gros éléments anguleux, arrachés par la gélifraction au banc de calcaire massif, sont cimentés en brèche et plombés par une dalle de tuf. Ces formations de pente très résistantes, recouvrent l’ancienne terrasse partiellement cimentée qui n’est qu’à 4 ou 5 m au-dessus du talweg actuel. Les périodes froides du Quaternaire récent se sont accompagnées de la mise en place de dépôts de pente, médiocrement consolidés, qui se raccordent à une terrasse à gros blocs se distinguant à peine du lit du torrent.
15En aval de Huachon, l’aspect des versants change. La rivière tranche des rhyolites et des schistes métamorphisés redressés à la verticale. Elle est guidée par des fractures qui orientent ses affluents. De part et d’autre de Quiparacra, vers 3000 m, la rivière creuse sa vallée dans des granites gris à grains moyens. Les versants sont couverts en dessous de 3200 m par une végétation buissonnante et dense comportant de grandes fougères et dominée par des arbres d’une quinzaine de mètres de hauteur sur lesquels s’accrochent des épiphytes. Il s’agit d’une forme de forêt dégradée ; la forêt originelle subsiste par lambeaux, sur les pentes escarpées. Au-dessus de 3200 m règne la prairie parsemée de buissons.
16Dans le haut des versants affleurent des chicots rocheux ; des petites tours alternent avec des couloirs d’éboulis qui passent à de longs talus détritiques concaves vers le bas et couverts de végétation. Dans les déchirures qui griffent les pentes on voit que les blocs dégringolés des parois sont emballés dans une matrice argilo-limoneuse orangée, plus épaisse au bas du versant. Au débouché des vallons torrentiels, deux ou trois cônes-terrasses s’emboîtent les uns dans les autres. Leur altitude relative par rapport au talweg augmente vers l’aval.
17Le cône supérieur (t’”), près de Quiparacra, est à une centaine de mètres au-dessus de la rivière ; son matériel a une teinte orangée due à la rubéfaction superficielle. Les blocs de granite se désagrègent en arènes ; dans la matrice la biotite a disparu mais ses traces se notent à l’existence de petites taches rousses, les plagioclases ont blanchi et les quartz, oxydés, sont partiellement corrodés. Les cônes-terrasses intermédiaires (t), de 20 à 40 m d’altitude relative, ont des couleurs claires, grises. Ils contiennent cependant des éléments altérés et oxydés issus du démantèlement du remblaiement supérieur, mais les galets de granite sont généralement intacts. Le village de Quiparacra est construit sur une terrasse (t’) qui domine de 3 à 4 m la rivière ; cette terrasse est formée de gros blocs de granite qui peuvent atteindre une soixantaine de centimètres et de galets emballés dans une matrice sableuse, bien lavée où les limons sont absents.
18En aval de Quiparacra la rivière creuse des gorges de 10 à 20 m de profondeur dans les granites.
LA HAUTE VALLÉE DU PAUCARTAMBO.
19La ligne de partage des eaux entre les rivières descendant vers le lac de Junin et celles du bassin supérieur du Paucartambo s’établit sur le crêt des calcaires triasiques. La haute vallée du Paucartambo a été remplie par la glace au cours des périodes froides quaternaires. Les surfaces rocheuses sont polies au-dessus des ombilics, maintenant occupés par des lacs, fermés par des gradins verrous qui dominent l’auge de Victoria dont le fond est à un peu plus de 4.000 m. Entre Victoria et le village de Paucartambo, situé à 3000 m, la vallée s’encaisse en V en contrebas de petits cirques glaciaires, en fauteuil, dont le plancher est à 4100-4200 m.
20Les versants dominant le Paucartambo ont des pentes comprises entre 35 et 45° ; ils sont creusés de couloirs évidés dans les secteurs les plus fracturés entre des éperons rocheux conservés dans des volumes rocheux plus résistants. Le bas des couloirs est coupé de petites murettes qui retiennent une terre noirâtre où poussent quelques pommes de terre. Les talus d’éboulis périglaciaires, au pied de petits couloirs encore fonctionnels, sont formés de menus fragments de granite gris, à grains moyens, de quelques centimètres de longueur, aux angles à peine émoussés. Dans la matrice intersticielle qui s’accumule au bas du talus, les plus gros grains sont légèrement patinés, les quartz et les feldspaths sont fissurés et certains cristaux sont déchaussés des grains par le gel. Cependant, les quartz restent souvent enchâssés et forment des petites protubérances entourées d’un filet de mica blanc. En dessous de 200 microns, les cristaux s’individualisent, les quartz sont écaillés en cupules tandis que les plagioclases se divisent en lamelles. La concentration des quartz augmente et ils constituent 70 % de la fraction entre 100 et 200 microns ; ils ont des angles vifs. En dessous de 50 microns, le sédiment est formé par une farine de petits cristaux où les argiles sont absentes. Ces arènes sont des produits de la gélivation. Mais la quantité d’arènes dégagée de ces granites gris se réduit à la matrice, guère abondante, des talus d’éboulis. Nulle part les versants ne sont couverts d’un manteau de désagrégation analogue à celui qui recouvre les granites roses au-dessus de Huachon. En revanche, à l’étage des cirques, les aspects du relief sont les mêmes, malgré les différentes pétrographiques, le glacier entraînant le déchaussement des blocs entre les macrodiaclases, blocs qui restent suffisamment cohérents, dans le cas des granites roses, pour ne pas se désagréger en arènes.

Fig. 27. — Arènes de désagrégation sur versants granitiques du flanc amazonien des Andes.
A : arène de désagrégation prélevé à 1 m de la surface sur un versant de 30°, vers 3500 m au-dessus de Huachon ; roche mère : granite rose porphyroïde. Qdphi = 0,5 ; hé = 0,4 ; médiane = 2 mm.
B : arène de désagrégation périglaciaire, sur granite gris à grains moyens, vallée du Paucartambo, altitude 3600 m. qdphi = 0,5 ; hé = 0,35 ; médiane = 1,200 microns.
C : arène de désagrégation et produits de décomposition sur versant granitique couvert de forêt ; région de La Merced, altitude 700 m ; pente supérieure à 30° ; roche mère : granite rose porphyroïde. Echantillon récolté à mi-pente, à une cinquantaine de centimètres de la surface, qdphi = 0,8 ; hé = 0,5 ; médiane = 500 microns.
21Ainsi il semble que ce soit, dans ce matériel, l’existence des grandes diaclases permettant le quarrying par la glace, qui préside au défonçage des cirques, ce qui n’exclut pas le détachement de blocs rocheux des parois par effet de la détente. Par contre, en milieu périglaciaire, dans ce domaine tropical, le gel est actif, en surface, grâce à l’existence de la mésofissuration et de la microfissuration. La mésofissuration joue un rôle essentiel dans les granites gris, aux cristaux homogènes et bien imbriqués, tandis que la désagrégation granulaire permet la formation d’un manteau d’arènes sur les granites roses. La gélivation permet l’ouverture des fissures proches de la surface, amorce l’arénisation de la roche, qui se poursuit en profondeur, indépendamment du gel, et est facilitée par la fructuration des cristaux et activée par la décomposition des biotites qui libèrent leur fer.
22Entre Paucartambo et Yauyamayo, de 3000 à 2500 m, l’aspect de la vallée change. Les grands versants réglés, modelés également dans les granites gris, sont couverts par une végétation herbacée et buissonnante ; quelques chicots rocheux entre des couloirs d’éboulis émergent en haut des pentes. La vallée s’élargit entre des versants plus doux, griffés de petits ravinements et de coups de cuillères. Au débouché des vallons affluents, deux et parfois trois cônes-terrasses s’emboîtent en trompettes au-dessus des talwegs. Le cône supérieur est à 80 ou 100 m d’altitude relative. Les ravins qui l’attaquent font apparaître un matériel composé de gros blocs se désagrégeant, emballés dans une matrice orange ; il s’agit de dépôts de coulées torrentielles. Les cônes « moyens » dominent de 20 à 30 m de torrent. La vallée présente une succession de petites gorges creusées dans la roche en place et qui séparent des petits bassins allongés, aux remblaiements étagés et emboîtés. Ce modelé, tant des versants que celui des formes de remblaiements est très proche de celui décrit dans la vallée de Huachon, près de Quiparacra, aux mêmes altitudes.
23Ainsi les vallées supérieures du Huachon et du Paucartambo présentent un grand nombre de traits morphologiques communs. Les formes glaciaires sont très fraîches au-dessus de 4200 m. Le haut plateau disséqué en crêtes lourdes entre lesquelles s’encastrent des cirques en vans, a été englacé lors de la reprise du froid, que par analogie avec celle observée dans le bassin du Mantaro, on peut dater du Tardiglaciaire. La petite crue glaciaire du premier millénaire avant J.-C. a permis le remplissage temporaire des cirques et la descente des glaciers du Huangaruncho jusqu’à 4000 m ; ces derniers se terminaient vers 4400 m lors de la crue glaciaire du xixe siècle, c’est-à-dire 300 m plus bas, en moyenne, que dans les montagnes du centre. Les plateaux et les massifs dominant l’Amazonie bénéficiaient d’une plus forte nébulosité et de précipitations plus soutenues que les cordillères occidentales, du moins à plus de 4000 m ; aux étages inférieurs, dans les vallées et les bassins abrités des vents pluvieux, le climat est sec. On ne note pas de traces de la glaciation du Quaternaire ancien ; la rareté des calcaires n’a pas permis la consolidation des moraines de la glaciation « Mantaro » en brèches, comme dans les régions de la couverture mésozoïque. Les glaciers au cours du Quaternaire récent, ou l’érosion fluviale pendant les interglaciaires ont dû déblayer le matériel ancien.
24Les torrents, sortant des glaciers, étant peu chargés, sinon de sables et de graviers, ont creusé des gorges immédiatement en aval des grands appareils glaciaires. Mais des paliers ont pu se maintenir, comme à Huachon où le talweg ne s’est guère enfoncé depuis le Quaternaire ancien dont un témoin subsiste sous la forme d’une brèche de pente descendant jusqu’au niveau de la rivière.
25Les affleurements de granites sont importants. Dans les vallées entre 2500 et 3500 m ils donnent un même type de versants, accidentés par des tours dans le haut, plans dans la partie centrale et, à la base, couverts d’épais dépôts colluviaux. Dans les vallons latéraux, comme dans les vallées du versant pacifique au même étage, des remblaiements colluvio-torrentiels s’emboîtent au-dessus de la vallée principale. Le plus élevé, qui est également le plus ancien (t’”), doit correspondre à la période de la glaciation « Mantaro », tandis que les plus récents (t”), gris, qui ne sont pratiquement pas altérés, seraient du Quaternaire récent. Il faut remarquer que l’altération de ces dépôts quaternaires ne paraît pas plus poussée que sur le versant pacifique, aux mêmes altitudes. Ainsi il ne semble pas que dans les vallées profondément creusées dans le flanc amazonien des Andes, le climat ait été, au cours du Quaternaire, notablement différent de celui régnant, au même étage, dans les vallées pacifiques.
2) La vallée supérieure du Chanchamayo (rivière de Tarma)
26Les paysages de la vallée supérieure du Chanchamayo sont différents de ceux des têtes de la vallée du Paucartambo. Le haut du bassin est établi dans la couverture mésozoïque qui recouvre un Paléozoïque peu granitisé. En amont des gorges qui accidentent le Chanchamayo, la vallée de la rivière de Tarma et celle de ses affluents sont relativement ouvertes, s’élargissant à Tarma et à Palca. Ces vallées, situées à l’abri des vents pluvieux sont assez sèches. A Tarma (3000 m) les précipitations annuelles sont inférieures à 700 mm et les gelées nocturnes, pendant la saison sèche, sont rares et légères. Les versants rougeâtres ou blanchâtres, griffés de ravins rectilignes, sont couverts de buissons et piquetés de cactus.
27Les rivières se sont encaissées dans les plateaux de la puna en profitant des lignes de faiblesse de la structure ; elles réduisent l’ancienne « pénéplaine » de la puna à des crêtes dont l’altitude reste assez constante, vers 4200 m, mais dont le modelé varie en fonction des roches. Des rhyolites massives, très redressées forment des crêtes rubannées, dominant de quelques centaines de mètres le niveau moyen des interfluves ; il s’agit peut-être d’anciens reliefs résiduels au-dessus de la sur face de la puna. L’enfoncement du réseau hydrographique s’est fait en amont de la grande flexure orientale.

Fig. 28. — Croquis du réseau hydrographique dans la région de Tarma. Anticlinorium paléozoïque et sa couverture mésozoïque. On remarque la disposition de nombreux talwegs, orientés de l’WSW-ENE.
A= Acobamba; Ay= Ayabamba; H= Huacapistana; Hu= Huascay; P= Palca; Po= Palcamayo.
28De la puna à l’entrée des gorges, deux étages peuvent être distingués : celui des vallons entaillant la couverture mésozoïque et celui de la vallée entre Tarma et Palca.
29Les vallons dans la couverture mésozoïque sont orientés par la structure et les axes des plis, liés aux accidents du socle (fig. 28).
30Un très mince manteau morainique, discontinu, tapisse les têtes des plus hauts vallons, mais les périodes froides quaternaires se sont surtout accompagnées de la gélivation sur les versants rocheux. Les talus d’éboulis sont encroûtés par des carbonates, ce qui a permis leur conservation et favorisé la stabilité de la ligne des pentes.
31La région de Tarma Palca se caractérise par un modelé de lourds versants rouges violacés là où affleurent les séries paléozoïques surtout schisteuses et par des reliefs plus rigides dans les couches calcaires des synclinaux mésozoïques (crêt recouvert à la base de dépôts de pente). Ces versants encadrent le fond plat de la vallée, tout au moins à Tarma, qui est couvert de prairies verdoyantes et planté de rangées d’eucalyptus. Le tracé du réseau hydrographique paraît orienté par la structure.
32La rivière de Tarma semble suivre des accidents structuraux qu’il est difficile de noter sur le terrain car les formations de pente masquent la plupart des affleurements rocheux. Le Palcamayo suit probablement une ligne de fractures qui recoupe transversalement la barre calcaire constituant la terminaison NW d’un synclinal où sont conservées des séries mésozoïques. Le Trias, incliné de 45° vers le SSW, présente d’un côté une surface substructurale se dégageant des schistes et du flysch paléozoïque, de l’autre un escarpement de 300 m de commandement au pied duquel se développent des talus d’éboulis. Le Palcamayo traverse les calcaires à la faveur d’une faille de décrochement qui déplace d’une centaine de mètres les calcaires de part et d’autre de la vallée. Le Ricran emprunte dans son cours supérieur le synclinal mésozoïque, puis rejoint le Chanchamayo en empruntant une série d’abaissements d’axes successifs et de décrochements. La vallée du Tarmatambo, qui conflue avec la rivière de Tarma dans la ville même, est établie au contact du Paléozoïque et de la couverture mésozoïque. Le versant tourné au NE, sculpté dans le Trias, présente un escarpement calcaire couvert à la base de brèches de pentes périglaciaires et de sols rouges de décalcification ayant ruisselé. Le versant dans le Paléozoïque est plus lourd : son épais manteau colluvial, rouge comme les roches dont il est issu, est localement raviné.
33Dans le bassin de Tarma, encadré de versants rouges, convexo-plans, ravinés, le fond de la vallée est plat et les remblaiements étagés sont absents. On peut noter sur la rive gauche un replat discontinu, à une centaine de mètres au-dessus du plancher alluvial, mais sa surface ne porte aucun dépôt caractéristique.
34Le matériel de cette petite plaine montagneuse est fin et limoneux, tout au moins en surface. Au cours des périodes plus froides et humides du Quaternaire, le fond de la vallée devait s’exhausser lentement par suite d’un léger excédent de la charge par rapport à la capacité de transport du cours d’eau. En fin du cycle humide, la rivière peu chargée, descendant des hauteurs calcaires d’amont, déblayait, par érosion latérale, un matériel facilement délitable descendu des versants schisteux paléozoïques. L’enfoncement linéaire était freiné par la présence de la barre des calcaires triasiques, en aval de Tarma. Au niveau de cette barre on remarque sous les dépôts de pente, à une vingtaine de mètres au-dessus du plancher alluvial, des lambeaux de nappes fluviatiles dont les galets, frais, datent probablement des périodes pluviales du Quaternaire récent. La formation du plancher alluvial serait donc corrélative de la dernière phase froide et humide du Quaternaire au cours de laquelle les précipitations ne se capitalisaient plus en glace sur la puna mais alimentaient des rivières capables de déblayer le matériel colluvial à la base des versants ainsi que les nappes alluviales antérieures.
35L’élargissement de la vallée, à Palca, à une dizaine de kilomètres en aval de Tarma, est d’un style différent. La vallée est creusée dans un anticlinal paléozoïque faillé où affleurent des brèches volcaniques, des rhyolites redressées à la verticale, des calcaires noirs à grains fins et au centre des micaschistes et des phyllades. Le matériel est très broyé. Les roches dures sont cassées en petits cubes ou en prismes d’une dizaine de centimètres ; les schistes se délitent. Le modelé est mou. Les versants sont tapissés de grands paquets glissés et de loupes de solifluction ; des laves torrentielles se sont déposées au débouché des vallons latéraux. La surface des dépôts de pente est rubéfiée. Elle couvre un horizon gris, décoloré, reposant sur un matériel détritique marron peu altéré. On a ainsi sur les pentes les traces d’une évolution pédologique, apparemment absente des dépôts de Tarma. La ferruginisation superficielle et la décoloration de l’horizon inférieur indiquent l’existence d’un climat assez chaud pour permettre la migration et la précipitation des oxydes de fer au cours d’une saison humide et d’une saison sèche. Cette évolution pédologique est actuelle ou subactuelle ; elle indique la relative faiblesse de l’érosion sur des pentes de 20° et plus ; elle affecte la partie superficielle de dépôts colluviaux, probablement mis en place au cours de la dernière grande période humide.
36La rivière s’encaisse dans ses alluvions, à proximité des gorges, en aval de Palca.
3) La vallée du Huallaga à Huanuco
37Bien que située un peu en marge du cadre strict de l’étude, la vallée de Huanuco présente des paysages qui complètent la gamme de ceux déjà décrits dans les vallées orientales.
38Le haut Huallaga, qui draîne la région de Huanuco, descend des plateaux ondulés du « nœud de Pasco ». La vallée, à plus de 4000 m. porte les marques des glaciations du Quaternaire récent : petits ombilics allongés, fermés par des verrous en roches dures, sciés par le torrent. En aval de la région englacée au cours du maximum du froid au Quaternaire récent, la vallée s’encaisse en V entre des versants raides (40°), hérissés d’éperons rocheux que séparent des couloirs herbus. En suivant le talweg, la descente est rapide. En un douzaine de kilomètres, on passe de 4000 m à 3000 m.
39En amont d’Ambo, à 2200 m, la vallée s’élargit en un bassin, coudé, long d’une quarantaine de kilomètres, dont le plancher s’abaisse de 2200 a 1800 m. Cette large vallée est à l’abri des vents pluvieux. Huanuco, situé à 1900 m, ne reçoit que de 400 à 500 mm de pluies par an, entre novembre et mai surtout. L’air y est limpide et sec. Le ciel, d’un bleu intense, est souvent dégagé au-dessus de la vallée tandis que les plateaux de la puna sont couverts de nuages. Les plateaux au-dessus de Huanuco reçoivent des précipitations trois fois supérieures à celles de la vallée. A Huanuco, les gels sont absents ; la température moyenne annuelle est de 18,6° (annuaire statistique péruvien).
40La vallée du Huallaga est creusée près d’Ambo dans les séries du Paléozoïque supérieur et à Huanuco dans un batholite qui se compose de granites à grains assez fins. La roche contient 40 % de quartz (qui se présentent parfois sous le microscope en grandes plages à extinction roulante), 40 % d’orthose, 16 % de plagioclases et 4 % seulement de ferromagnésiens, surtout des biotites. Ce granite est localement pourri et se décompose en arènes. Les volumes moins fissurés et peu fracturés constituent des escarpements qui accidentent le haut des versants. Dans ce granite, pétrographiquement assez homogène, c’est l’inégal degré de fissuration d’origine tectonique qui guide la désagrégation.
41Les pentes, piquetées de grands cactus cierges, se couvrent de graminées pendant la saison des pluies. Elles sont réglées, à l’exception d’une convexité sommitale accidentée de ressauts rocheux. L’épaisseur du manteau colluvial augmente vers le bas. Une matrice sablo-limoneuse ne contenant pratiquement pas d’argiles emballe des boules qui se desquament aux angles. Des ravins rectilignes, profonds de 1 à 3 m, mordent les pentes lorsqu’elles sont supérieures à une quinzaine de degrés. A Huanuco, la coupe des sols du bas des versants montre un horizon superficiel, mince, marron clair couvrant un horizon rougi par des oxydes de fer qui facilitent la constitution d’agrégats. Sous l’horizon rubéfié une couche de 20 à 30 cm, gris clair, habille les dépôts de pente gris-jaune qui ne sont pas altérés. La rubéfaction est liée à la migration des oxydes de fer. Dans l’horizon décoloré, les biotites, peu abondantes, ont perdu leur fer. Mais les altérations ne sont pas poussées jusqu’à l’élaboration d’argiles. D’autre part, si la désagrégation granulaire a pu être favorisée par des précipitations plus abondantes, le gel, même au cours des phases froides du Quaternaire récent était sans effet sur les pentes inférieures du bassin de Huanuco.
42Les têtes des bassins de réception des vallons latéraux qui mordent dans les plateaux de la puna, à près de 4000 m, sont largement évasées. Entre les bassins et les cônes torrentiels qui s’étalent dans la vallée principale, les vallons ont un fond pentu, remblayés par des nappes alluviales et torrentielles, légèrement convexes dans leur profil transversal. Des rigoles se creusent au contact des versants plans et des alluvions. Les cônes torrentiels sont étages et ils s’emboîtent les uns dans les autres en trompettes (Enjalbert, 51). Le cône supérieur (t’”), à 100-150 m au-dessus du plancher alluvial actuel, est formé de laves torrentielles, au matériel jauni, rubéfié en surface et induré par un léger encroûtement ferrugineux. Le cône moyen (t”) est à 30-40 m. Il se dédouble souvent en deux niveaux séparés par une quinzaine de mètres (t” a et t” b). Sa couleur varie du jaune clair au gris. Il est entaillé en gorge par les laves torrentielles actuelles et subactuelles qui reprennent le matériel des laves plus anciennes. La couleur des laves actuelles est grise ; elles comprennent des blocs granitiques, plus ou moins arrondis aux angles, mais souvent par désagrégation in situ et une farine arénacée, très riche en grains de quartz et en orthose, non usés. Dans quelques vallons, un cône inférieur (t’) domine de 3 à 5 m les alluvions actuelles.
43Le cône supérieur, rubéfié (t’”) peut être rattaché au Quaternaire ancien ; les cônes moyens, gris, aux phases plus froides et humides du Quaternaire récent.
44Pendant le Quaternaire, même pendant les périodes plus froides et humides, le climat de la vallée de Huanuco a conservé sa dominante sèche. Les précipitations tombant des hauteurs permettaient le déclenchement des laves et coulées torrentielles qui descendaient jusqu’au fond du bassin. Sur les pentes, entre 2000 et 3000 m les pluies, en s’infiltrant dans le manteau colluvial, favorisaient la désagrégation du granite en arènes, mais sans entraîner la formation d’argiles. L’aspect le plus visible de l’altération des sols reste la rubéfaction superficielle qui est subactuelle ou actuelle.
45L’un des intérêts géographiques de la région de Huanuco est d’ofrir, sur sa frange septentrionale, l’un des contrastes morphoclimatiques les plus saisissants du Pérou. La route de Huanuco à Tingo Maria passe par le col de Carpish, vers 3000 m. La montée vers le col, en venant de Huanuco, se fait sur un versant sec, ensoleillé, aux pentes couvertes de champs de maïs, de fèves et de luzernes. Les villages ont des maisons aux toits de tuiles roses qu’ombragent des eucalyptus. Le col, léger ensellement dans la ligne de crête, est souvent dans le brouillard. Le versant raide, dominant le Chinchao, est couvert d’écharpes de brume presque toute l’année, au moins dans sa partie supérieure. Cette humidité constante favorise la fraîcheur de la température qui varie peu (une douzaine de degrés de température moyenne annuelle). Les précipitations dépassent deux mètres par an. Les masses d’air humide, venues de la cuvette amazonienne, en montant à plus de 3000 m se refroidissent adiabatiquement et provoquent une instabilité atmosphérique favorable aux pluies abondantes. Une forêt buissonnante, très dense, pratiquement impénétrable, s’accroche aux versants raides où les glissements pendant la saison des pluies sont fréquents. Cette forêt d’altitude comprend des arbres d’une quinzaine de mètres de haut, des Podocarpus et des parasoliers ; des épiphytes s’accrochent aux branches, des rhododendrons et des fougères arborescentes dominent des fourrés de bambous retombants, des petits palmiers et des fougères. Par suite de l’humidité atmosphérique et de la fraîcheur de la température, l’évapotranspiration est faible (20 à 40 % du total des pluies d’après Tosi 144). Le sol est jonché de troncs qui se décomposent, de feuilles mortes et de racines se nourrissant dans une couche humique, noirâtre, acide, mince au-dessus d’un horizon minéral gris, lessivé. Cet horizon, qui contient de petits fragments rocheux, surmonte parfois une zone noire, éluviale, d’accumulation qui passe rapidement, en une vingtaine de centimètres au plus, aux dépôts de pente ou à la roche altérée. Les glissements en paquets perturbent cette zonation pédologique qui ne se rencontre que sur les pentes de moins de quinze degrés.
46Ainsi, les versants de chaque côté du col de Carpish montrent le rôle de l’exposition dans l’évolution des formes de la montagne andine, entre 2000 et 3000 m sur le versant amazonien, les différences de paysages entre les pentes « au vent » et les pentes « sous le vent ».
B) L’ENCAISSEMENT DES VALLÉES DANS LE FLANC ANDIN FLEXURÉ
47La forêt de « ceja de montana alta » couvre partiellement, selon l’importance des défrichements et les morsures de l’érosion, les grands versants pentus des vallées du Chanchamayo et du Paucartambo, là où celles-ci se creusent dans le flanc flexuré du voussoir andin. Mais elle est moins dense et un peu plus pénétrable que celle de Carpish, mieux orientée aux vents pluvieux. Entre 2500 et 1500 m règne un climat tempéré où les températures moyennes annuelles varient de 14 à 18° et où l’on enregistre de très faibles différences mensuelles. Les écarts thermiques quotidiens atteignent une dizaine de degrés. Sauf pendant l’hivernage, le soleil brille chaque jour et chauffe les pentes qui, sous abri, ont des températures de 22° vers une heure de l’après-midi et se refroidissent ensuite plus lentement jusqu’à la tombée du jour (obs. pers. et Drewes, 44). Drewes. au cours d’une campagne de deux mois, en période des pluies, entre janvier et février, a noté qu’à Huacapistana, dans la vallée du Chanchamayo, à 1800 m, la température moyenne était de 17°, le minimum moyen de 11° et le maximum moyen de 25°. Dans la vallée du Paucartambo, à Yaupi bajo, situé à 1355 m, c’est-à-dire dans l’étage de transition avec celui du piémont, les températures pour les mêmes mois sont de 21,5° (moyenne mensuelle), de 11,8° pour le minimum moyen et de 30° pour la température maximale. Dans la même vallée, à Yuncan (1880 m), la température moyenne est de 17,9°. Le pluviomètre installé dans cette station par la Compagnie de la Cerro de Pasco enregistre 1250 mm de pluies par an. Les mesures faites par Drewes révèlent que la moyenne des températures maximales décroît du sol jusqu’à 30 cm tandis que les températures minimales augmentent du sol jusqu’à 1,60 m.
48Sous forêt, un matelas d’une dizaine de centimètres de matières organiques se décomposant en un mince lit d’humus recouvre un horizon minéralisé, sableux, coloré en marron dans la partie supérieure et partiellement lessivé. La forêt comprend de grands arbres élancés qui dominent des petits arbres d’une dizaine de mètres de haut et un lacis de lianes et de fougères. Des lambeaux de forêt sont conservés jusqu’à 3000 m. La transition avec l’étage de la prairie s’effectue brutalement. La couverture boisée ne revêt pas également les versants. Les pentes orientales, bénéficiant d’une meilleure insolation matinale ont, généralement été déboisées les premières, tandis que la forêt couvre encore la plupart des pentes occidentales ou tournées vers le Sud.
1) La vallée du Paucartambo
49De Santa Isabel à Yaupi bajo, la rivière s’encaisse profondément entre des versants raides (de 40 à 50°) et d’un millier de mètres de commandement. Les pentes sont sillonnées de ravins ramifiés en Y vers le haut ; dans le bas, elles passent à des gorges étroites tranchant les volumes rocheux résistants. Les versants sont couverts par la forêt de « ceja de montana alta ». La vallée est entaillée dans un granite porphyroïde rose, analogue à celui de Huachon auquel succède, un peu en amont de Yaupi bajo, des rhyolites paléozoïques primaires massives.
50Des tranchées qui coupent la pente font apparaître la roche en place qui se désagrège ; elle est coupée de grandes fissures bourrées de produits de désagrégation et de décomposition où pénètrent les racines des arbres de haut jet s’amarrant sur le versant. Le granite rose est friable ; il s’écrase généralement sous la pression des doigts. Autour des biotites, les auréoles de ferruginisation marquent le départ des oxydes de fer des micas. Les grands quartz et les plages d’orthoses sont traversées de grandes fissures ouvertes, de plus de 100 microns. La roche qui, à l’affleurement, se délite aisément, apparaît saine en lame mince, si l’on en excepte la déferruginisation des biotites. La roche, à proximité de la surface, est plus fracturée et fissurée que réellement altérée : les quartz et les orthoses sont frais, les argiles sont très rares. Il a été difficile de séparer quelques montmorillonites et très peu de kaolinite d’une arène de désagrégation couvrant un versant sous forêt dont la pente est de 35° (analyse effectuée au laboratoire de l’Institut de géographie de Paris). L’arène est plus rouge que celle prélevée mille mètres au-dessus, à Huachon, mais sa granulométrie n’est guère différente. Les gros grains ne sont pas non plus corrodés. Et pourtant la physionomie du versant n’est pas la même qu’à Huachon. La pente est plus forte, par suite d’un creusement récent, linéaire, de la vallée par la rivière. En rapport peut-être avec cet accroissement de la pente qui active l’érosion, l’épaisseur du manteau arénacé est moindre, rarement supérieure à 1 m ; souvent même la roche apparaît sous quelques centimètres de terre noire mélangée de fragments de granite se désagrégeant. L’évolution du versant se fait par glissements de paquets rocheux le long de plans de diaclases conforme à la pente ou à la suite d’arrachements en coups de cuillères provoqués par le basculement des grands arbres. Ces arrachements sont à l’origine des ravins qui griffent le versant et provoquent de grandes cicatrices rouges sur les pentes vertes, couvertes de forêt. C’est une forme d’érosion par paquets, qui est très semblable à celle observée, huit cent à mille mètres plus bas, dans la région de la Merced. En s’éboulant, les blocs se fragmentent et se désagrègent en arènes que la rivière déblaye facilement, évitant ainsi l’accumulation du matériel au bas de la pente.
51Il est très possible que le creusement rapide de la vallée, provoquant la formation de versants raides, ait favorisé des phénomènes de détente dans les tranches rocheuses proches de la surface. Cette détente se marquerait, à la fois par la mise en faveur des plans de diaclases plus ou moins parallèles à la pente et par l’élargissement des fissures parcourant ce granite porphyroïde. Les possibilités d’altération sont limitées par ce système de pentes raides et par la prédominance de l’érosion mécanique sur la décomposition chimique.
52Un peu en amont de Yaupi bajo, la rivière tranche en coup de sabre les brèches rhyolitiques qui constituent des parois absolument verticales d’une centaine de mètres de commandement. Dans le fond de la vallée, la rivière coule entre des blocs qui ne sont pratiquement plus déplacés, même pendant les plus grandes crues. Les galets sont rares dans le lit ; en revanche, des bancs de sables roses apparaissent en période de maigre débit. Les grains, provenant des granites roses, sont peu usés et ne sont pas altérés. Les blocs, éboulés pour la plupart des parois rhyolitiques, pavent partiellement le lit et ralentissent le creusement de la gorge sur la rivière.
53En aval de Yaupi bajo, la vallée s’élargit dans les schistes et les phyllades ; les versants mous, d’une quinzaine de degrés, ont un profil bosselé par les bourrelets de solifluction et les loupes de glissement. Ce modelé est caractéristique des schistes dans ce domaine déjà très arrosé et assez chaud, lorsque le creusement de la vallée par la rivière est retardé ou bloqué à l’aval par un noyau de roches dures. On en trouve un exemple analogue dans la vallée du Chinchao, avant les gorges par où cette rivière rejoint le Huallaga, en amont de Tingo Maria.
2) Le Chanchamayo
54Entre Corcapata, à 2400 m, et jusqu’à une dizaine de kilomètres en amont de San Ramon, à 1000 m d’altitude, la rivière s’encaisse entre de grands versants pentus qui se terminent souvent en gorge vers le bas. Le passage de la pente forte à la gorge s’effectue généralement à 200-300 m au-dessus du talweg. L’enfoncement total de la vallée diminue d’amont en aval ; à Huacapistana, il est d’environ 1500 m et n’est plus que de 500 m dans le secteur en gorge situé en amont de San Ramon. Sur les versants, la forêt dense d’altitude ou sa forme dégradée, plus buissonnante, remplacent la steppe à arbustes et à cactées de la région de Tarma.
55Ce secteur de vallées profondes correspond à celui où l’inflexion de la flexure est maximale. Le soulèvement, par flexure, s’est accompagné de failles et de fractures suivant d’anciennes directions tectoniques primaires, orientées NNW-SSE. Les volumes rocheux, on le sait, comprennent des batholites en intrusion dans les phyllades ; l’ensemble a été plissé à plusieurs reprises. Phyllades et granites sont intensément fracturés et se composent d’une multitude de blocs parallélépipédiques séparés par des fissures parfaitement visibles à l’affleurement. La dimension des blocs est en rapport avec la nature pétrographique des différents volumes rocheux. Allongés, et disposés parallèlement aux plans de schistosité dans les phyllades, ils sont plus cubiques dans les granites où, entre un réseau de macrodiaclases à l’échelle du mètre, on remarque des séries de méso-diaclases séparées les unes des autres par quelques centimètres.

Fig. 29. — Vallée du Chanchamayo à Huacapistana.
Gr : granite ; Ph : phyllades ; FF : contact, peut-être par faille, entre les granites et les phyllades.
(1) forêt d’altitude ; (2) buissons ; (3) lignes de crête ; (4) ravinements ; (5) arrachements et glissements, souvent stabilisés. Les pentes sont indiquées en degrés.
H = Huacapistana.
56Le Chanchamayo est, dans l’ensemble, adapté à la pente de la flexure, mais dans le détail, il profite de multiples accidents et suit des lignes de failles. Ses affluents se logent dans les secteurs les plus broyés ou au contact de volumes rocheux différents : ainsi la rivière de Huasahuasi qui conflue avec le Chanchamayo sous Huacapistana, creuse sa vallée au contact des granites et des phyllades (figure 29).
57Par suite de l’adaptation des rivières au quadrillage des failles, le réseau hydrographique a un dessin orthogonal. Il n’en serait pas moins nécessaire de posséder des cartes topographiques et géologiques pour pouvoir expliquer avec plus de précision la mise en place des rivières.
58La pente du talweg (pour autant qu’il soit possible de la mesurer avec exactitude) est, dans le secteur des gorges, trois fois supérieure à celle du secteur Tarma-Palca : 5 % contre 1,5 %. Le profil peut, localement, atteindre 10 % dans certains tronçons comme celui de Huacapistana.
59Dans le batholite, en amont de Huacapistana, la rivière dévale entre des blocs éboulés jusqu’à la confluence avec le rio Huasahuasi. Elle coule au pied de versants d’une soixantaine de degrés, de 300 m de commandement, passant au-dessus à des pentes moins inclinées, d’une trentaine de degrés. Les versants les plus pentus sont sillonnés de petits ravins ; parfois des paquets glissés ou éboulés, plus ou moins colonisés par des buissons, rompent la ligne de pente. La roche en place est fragmentée par un réseau de macrodiaclases verticales facilitant le déchaussement des blocs qui se divisent également en plaquette par mésofissuration. Les arènes sont peu abondantes sur ces pentes où les sols sont minces.
60Sous une mince couche de matière organique mêlée de sables et de gravillons, on trouve, reposant sur la roche en place, un mélange de fragments anguleux, d’arènes non triées et de rares limons.
61Pour l’évolution de ces versants pentus, entaillant une roche très fracturée, la densité et l’ouverture des diaclases jouent un rôle essentiel dans l’évolution des pentes.
62A Huacapistana, la roche est une granodiorite à grains assez grossiers. Elle comporte 30 % de quartz, en grands cristaux à extinction roulante prononcée et certains cristaux sont fracturés en damiers ; les feldspaths sont des microclines et des plagioclases complètement séricitisés, la bio-tite et la hornblende sont chloritisées ; entre les cristaux se glisse un filet d’épidote secondaire. Ces anciennes altérations hydrothermales et les fissurations ont été cimentées par du quartz et de l’épidote qui contribuent à consolider la texture de la roche. Les altérations des cristaux n’affaiblissent en aucune façon la roche, qui est dure et cassante à l’affleurement. Cependant, au cours du transport en rivière, les galets issus de ce granite se désagrègent assez rapidement ; il est probable que les chocs élargissent les fissures et favorisent la pénétration de l’humidité dans le galet, d’où la reprise de l’altération cristalline et la désagrégation de la roche. Ceci explique que ce type de granite soit peu répandu dans les nappes alluviales du piémont à la différence de celui provenant du batholite d’Utcayacu.
63L’évolution du versant s’effectue par le glissement de pans rocheux ou de blocs qui se fragmentent en éclats, mais sans libérer d’arènes. L’enfoncement du talweg étant ou ayant été rapide, la pente inférieure du versant se maintient, raide, supérieure à cinquante degrés. Au-dessus de la rupture de pente, le passage à un versant moins incliné se marque par le rôle joué par la reptation dans le manteau colluvial qui reste mince, reptation à laquelle s’associent différentes formes de ruissellement, du ruissellement diffus déplaçant des granules au ruissellement concentré en petits ravins.
64Entre 1700 et 1400 m la rivière coupe les granites d’Utcayacu. Il s’agit d’un granite leucocrate à deux micas où l’altération ancienne a été très poussée et où les cristaux disparus sont remplacés par un feutrage de grandes lamelles de muscovite et de chlorite. Comme pour le granite de Huacapistana, la roche a été « tectonisée » à plusieurs reprises et recimentée par la muscovite. Dans les volumes rocheux, les lignes de faiblesse sont constituées, avant tout, par une macrofissuration subverticale. Cependant, les versants sont moins pentus que ceux de Huacapistana. Ils ont une pente d’une trentaine de degrés ; ils sont plans, accidentés de chicots rocheux dans le haut. Les dépôts colluviaux, peu épais (quelques décimètres au plus), ne sont pratiquement pas altérés. Des blocs hétérométriques, anguleux (ce qui montre la faiblesse de la désagrégation granulaire), sont emballés dans une matrice non triée. Les argiles sont pratiquement absentes de même que les limons. Ce manteau détritique, meuble et perméable, est mobile par reptation et par ruissellement qui s’accompagne du nettoyage progressif des éléments les plus fins. Si le profil des versants est moins accentué à Utcayacu qu’à Huacapistana, la nature de la roche n’intervient pas pour expliquer cette différence. A Huacapistana, le talweg est situé dans le secteur d’inflexion maximale de la flexure et au point de redressement de la vague d’érosion régressive ; d’autre part, le batholite est placé en amont de volumes plus tendres, schisteux, plus facilement érodés. A Utcayacu, au contraire, le creusement récent est moins vigoureux qu’en amont et il est freiné en aval par l’existence de quartzites et de calcaires cristallins très résistants à l’érosion linéaire et que la rivière tranche en gorge.
65Dans les phyllades, les versants sont plans et conservent une pente comprise, dans le secteur entre Huacapistana et Utcayacu, de 30 à 40°. Les séries sont subverticales. Quand les plans de schistosité sont parallèles à la pente, la présence de lits de séricite facilite les glissements par paquets. Dans les schistes les plus tendres et les plus facilement délitables, la roche est décomposée sur plusieurs mètres d’épaisseur. Cette décomposition facilite la formation d’éboulements triangulaires, favorisée par le glissement au contact de la dalle schisteuse, lorsque la pente d’équilibre est sapée à la base. L’ouverture de la route, entaillant la base du versant, provoque de fréquents glissements de terrain et éboulements, surtout au moment de la saison des pluies.
66Des ces vallées, profondément creusées dans un matériel sans cohésion, à la fois par suite de la schistosité et de la fracturation, les tremblements de terre peuvent provoquer des éboulements de grands pans de versants : c’est ainsi que dans la vallée en amont de Satipo (situé au Sud de La Merced) une secousse séismique a déclenché un glissement de terrain sur plusieurs kilomètres de longueur, condamnant la route pendant plusieurs années.
***
67Le modelé de ces vallées suggère quelques remarques générales. Les hautes vallées, encastrées entre les plateaux de la puna et les grands massifs montagneux, se disposent généralement selon la structure. Elles n’ont pas été vigoureusement creusées depuis la « glaciation Mantaro », sauf dans de courts tronçons de gorges à l’extrémité des grands appareils glaciaires quaternaires. L’histoire du Quaternaire ou du moins ce que l’on en sait, paraît s’être traduite par l’évidement des cirques, par des retouches apportées à la ligne des versants. Les talwegs n’ont guère subi la vague d’érosion régressive sensible plus en aval.
68Entre 3000 et 2500 m le fond des vallées et le bas des versants sont caractérisés par l’importance des remblaiements détritiques quaternaires, les plus élevés et les plus altérés étant les plus anciens. Cependant, dans la vallée de Huachon comme dans celle de Paucartambo, la hauteur relative des cônes-terrasses, augmente d’amont en aval, avant le secteur des gorges ; parfois même des lambeaux de terrasses restent suspendus au-dessus de la rivière creusant des gorges dans la roche en place. Cette accumulation, plus importante, du matériel détritique, surtout au cours de la période froide du Quaternaire ancien, un peu en amont du secteur des gorges, est-elle liée à une poursuite du soulèvement entre le Quaternaire ancien et le Quaternaire récent ? L’entaille de ces dépôts, mais également de la roche en place sous-jacente, qui témoigne d’une reprise récente de l’érosion linéaire, est-elle due seulement à un accroissement de la capacité de creusement de la rivière, en rapport avec la diminution de la charge solide ou bien à des rivières creusant dans un secteur se soulevant ? Il est difficile de se prononcer. On doit de toute façon constater la différence entre les vallées en amont de la rupture de pente liée aux gorges, où l’enfoncement quaternaire est limité et le secteur des gorges, entre 2500 et 1000 m, où l’incision linéaire est récente et vigoureuse et commande l’évolution des versants.
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