(C)ouvre-toi(t)
p. 65-93
Texte intégral
Pour l’écriture de récits en formation
par Stéphane Michaud
On n’écrit pas ce que l’on pense,
on pense à partir de ce que l’on écrit.
Louis Aragon (1999)
1Je me souviens de ce professeur, l’abbé Pierre Pascal, qui, durant mon adolescence m’a fait « entrer en littérature » avec Ramuz et Malraux… du premier ordinateur PC pour le traitement de textes offert par mon papa au milieu des années quatre-vingt… de Mireille Cifali, toute petite et habillée en noir au fond du grand auditoire froid de ma première année d’université, disant : « Plus on sait, moins on sait… » et moi de penser : « Ça va être long, cette histoire… »
2Je me souviens de mon premier remplacement à l’école du XXXI-Décembre, dans le quartier des Eaux-Vives à Genève, alors que j’avais 20 ans et les élèves 12… de cette classe de campagne dans laquelle il fallait venir dès potron-minet pour allumer le poêle les matins d’hiver… de ce stage avec des enfants « freinétiques » de 8-10 ans qui fabriquaient eux-mêmes leurs textes libres avec des caractères mobiles d’imprimerie recouverts d’encre poisseuse…
3Je me souviens du premier ordinateur Macintosh Plus (le cube) que j’ai vu dans une classe au début des années nonante… de cette université d’été de l’Education nouvelle, dans le sud de la France, où j’ai compris que la pédagogie est un acte politique… d’avoir participé à la création d’une école active en réunissant cinq parents intéressés… de conserver précieusement la lettre du premier papa qui m’a écrit pour me remercier d’avoir été là pour son enfant.
4Je me souviens de ce groupe d’écriture automatique réuni chaque lundi soir autour de la grande table en bois de ma cuisine… du rituel de brûler les textes en fin d’atelier pour ne pas attiser nos tendances narcissiques… de ces démarches d’écriture qui libéraient nos imaginations en s’affranchissant des codes… de mes années laborieuses à l’université, où je n’aimais pas lire…
5Je me souviens des journaux qu’on écrivait la nuit pour sauver l’Afrique (ou du moins une école pour les enfants réfugiés touareg, à Niamey au Niger)… du Réverbère, revue d’écriture poétique en forme d’accordéon qu’on publiait quand on voulait… des onze petits livres écrits pour mes enfants… de ce jour à midi, sur le trottoir de la rue Adrien-Lachenal, quand le feu était vert au croisement des chemins professionnels.… de n’avoir pas compris une ligne de Césaire la première fois que je l’ai lu… de cet étudiant qui s’est servi d’un récit pour avouer qu’il avait accompagné un résident vers la mort… de Jean-Pierre Siméon qui se demande si la poésie pourra sauver le monde… de Jean-Paul Sartre (1964), nous invitant à penser « contre nous‑même… ».
6Ainsi, pour faire écho à Francis Loser (p. 45), qui lui-même reprend à son usage la fameuse formule de Georges Perec (1978) :
Je me souviens… Je me souviens… Il me semble que je pourrais continuer indéfiniment à dérouler le fil de ma mémoire qui, par association d’idées, me conduit peu à peu à reconstituer les morceaux du puzzle de mon parcours…
7Alors, je me souviens de mon arrivée à la Haute école de travail social de Genève (HETS) en 2010 et de la rencontre avec Josie Gay, qui m’a remis le crayon symbolique des ateliers d’écriture de la formation. Dans cette équipe de formatrices et formateurs convaincu·es par l’exercice, il y avait alors des personnages inspirants et inspirés comme Danielle Rudaz, Roland Junod, Jean-Roger Laforge, Mathieu Menghini et bien sûr Francis Loser, qu’il convient de nommer car « l’avenir d’un fleuve n’est pas son embouchure mais sa source »1. Depuis lors, je coordonne et défends ces ateliers d’expression dans lesquels écrire catalyse la pensée.
Ecrire
8Dans les pages qui suivent, je vais tenter de mettre mes pas dans les traces de celles et ceux qui m’ont donné envie d’écrire. Confusément, cela a commencé à l’adolescence avec l’envie de mettre des mots sur les émotions, sur ce vertige du devenir. L’écriture a dès lors fonctionné comme une boussole, m’aidant à me retrouver derrière tous ces dédales et méandres affectifs, amicaux, relationnels, sociaux et professionnels empruntés. Depuis ce moment fondateur, cette mue pendant laquelle le homard se retrouve nu (Dolto, 2018), sans carapace, je me suis souvent perdu à correspondre à ceci ou cela. Dans cette béance, l’écriture a toujours été un tuteur d’intégrité qui permet de me penser au-delà des différents rôles endossés. Mes inspirations pour aller vers la feuille se retrouvent dans les références que j’explicite aussi plus avant. Fondamentalement, elles viennent de l’éducation populaire, des classes d’imprimerie de Célestin Freinet, des courants d’écriture collective post-surréaliste (Oulipo & Co) et du « Tous capables ! », credo de l’éducation nouvelle. Comme évoqué, la rencontre avec Mireille Cifali lors de mes études a aussi été un moment-clé. Je me souviens des journaux que nous devions tenir en lien avec son cours sur l’intersubjectivité et du bien-être introspectif que j’en tirais. Les conséquences de ces sources sur mon écriture ont été de déscolariser celle-ci pour la tirer du côté de la créativité, de la sensibilité et de la réflexivité. C’est ce que je souhaite partager comme expérience avec les étudiant·es et les professionnel·les des métiers de la relation avec lequel·les je travaille.
Ecrire pour se former
Une histoire met des mots. Elle ne remplace pas la « théorie ». […]
Si la réaction première fut d’émotion, un récit peut déclencher ensuite un travail de la pensée, de la mémoire, une mise en liens
(Cifali, 2002, p. 11)
9Comme le rappelle Francis Loser (p. 39), des ateliers d’écriture sont donc proposés aux étudiant·es dès leur premier semestre de formation à la HETS. La finalité de ces espaces est de pouvoir éprouver, hors d’un cadre sommatif et de contingences de français technique astreignantes, la force de l’outil réflexif qu’est l’écrit. A travers lectures de récits et jeux épistolaires, la porte d’entrée se veut ludico-créative, surprenante et permettant de déscolariser d’emblée l’exercice d’écriture. Cette première étape passée, la consigne se focalise sur la professionnalité puisqu’il s’agit de décrire, d’écrire et d’analyser une expérience significative dans le domaine du social au sens large.
10Un dispositif pédagogique est alors proposé. En premier lieu, passer par l’oralité en racontant le début de son histoire à un·e collègue qui le·la questionnera en retour pour enrichir le récit de l’exposant·e. Cette « grande oreille »2 bienveillante et exigeante deviendra ensuite lectrice des différentes versions du texte pour le critiquer à chaque étape de manière constructive. L’exercice est abordé de la manière suivante :
Le récit de pratique présente l’avantage de rendre visible l’entremêlement des multiples dimensions mobilisées chez le·la futur·e travailleur·euse social·e en relation avec son environnement. Le schéma narratif d’un récit se structure autour des protagonistes, du contexte spatial et temporel avec une situation initiale, une intrigue, un développement et sa chute. La trame peut prendre appui sur les faits et gestes effectués, les paroles énoncées, les intentions poursuivies, les pensées qui ont traversé l’esprit, les sensations corporelles ressenties, les sentiments éprouvés autour de l’action décrite. Toute expérience est singulière et se déroule dans un contexte (lieu, moment, etc.), dans un climat particulier (tension, par exemple), au gré de rapports interpersonnels teintés d’affectivité (amour-haine…). Certes, le récit peut se rapporter à une action marquante. Toutefois, si l’on s’arrête un instant pour l’observer d’un regard distancié, le cadre quotidien de travail fourmille d’innombrables phénomènes, étonnements, questionnements à même d’alimenter un récit professionnel…3.
11Se mettre à raconter une histoire vécue dans un cadre professionnel enclenche la pensée et sa structuration, stimule l’imagination et amène à questionner les protagonistes et le contexte. Dans un premier texte, l’étudiant·e écrit donc une séquence professionnelle signifiante. On l’invite à revenir avec soin sur le déroulé des faits, à se reconnecter avec les enjeux et émotions de la situation, à en décrire les détails pour préciser la singularité du moment. Puis, dans un second texte, l’étudiant·e est amené·e à apporter un regard « après coup » sur le récit, tant sur la forme que sur le fond, en s’inspirant des questions suivantes :
Qu’est-ce que ce récit révèle de mon rapport au monde, à l’autre, à moi-même ? Quelles réflexions et/ou questionnements m’inspire cette lecture ? Qu’est-ce qui m’a touché·e dans ce récit ? Quelles résonances le récit suscite en moi ? Qu’est-ce que j’en comprends, j’en apprends ? Quelles compétences sont développées ? Comment cette expérience professionnelle est venue nourrir ma posture de travailleur·euse social·e ? Que puis-je dire de cette expérience d’écriture ? Qu’est-ce que cette expérience d’écriture a révélé dans mon rapport à l’écrit ?
12Se faisant, comme l’écrit Francis Loser (p. 58) : « Le récit professionnel avec son commentaire, constitue une introduction à l’exploration des pratiques ». Et l’exploration des pratiques professionnelles permet la mise au travail du·de la praticien·ne réflexif·ve, à savoir « [celui qui] se prend pour objet de sa réflexion, il réfléchit à sa propre manière d’agir, de façon à la fois critique et constructive. Critique, car il rompt avec la tentation de la justification et de l’autosatisfaction, pour mettre à distance, objectiver, comprendre. Constructive, car son but n’est pas de se flageller, mais d’apprendre de l’expérience, de construire des savoirs qui pourront être réinvestis dans les situations et les actions à venir » (Perrenoud, 2001).
13On pressent bien comment ces mises en mouvement intellectuelles peuvent contribuer à la réflexion formative sur la construction d’une posture professionnelle, définie comme « la manière de s’acquitter de sa fonction (ou de tenir son poste). C’est nécessairement un choix personnel relevant de l’éthique. La posture d’accompagnement suppose ajustement et adaptation à la singularité de chacun, accueilli en tant que personne. Elle suppose une compétence à passer d’un registre à un autre. [...]. Par la posture s’incarnent les valeurs d’un professionnel en relation à autrui » (Paul, 2004). Nous y reviendrons tout au long de notre propos.
Ecrire pour s’ouvrir à la complexité
14S’inspirant de Paul Valéry avouant que, tout bien pensé, il était rarement d’accord avec lui-même, on accorde à l’écriture du récit maints ressorts de déconstruction et de décentration forts utiles dans l’exercice de « l’art de l’ordinaire » de la relation (Puaud, in Dafflon, 2016).
15En considérant l’idée que la réalité n’est qu’un point de vue (lire ou relire à ce propos la fable indienne des aveugles et de l’éléphant4), on ouvre la porte à une posture professionnelle complexe et humble qui exclut les analyses manichéennes, les réponses toutes faites et autres dérives populistes univoques. L’écriture invite à se mettre à la place de l’autre et, se faisant, à se rendre mieux compte de différents angles de vue sur le monde. En cela, elle est un levier de ce que les éthologues et psychologues nomment la théorie de l’esprit, capacité centrale de la cognition humaine d’imaginer les états mentaux d’autrui, jouant ainsi un rôle primordial dans les interactions sociales, tant au niveau de la communication, de l’empathie que de la collaboration.
16Ce mouvement de décentration se travaille particulièrement dans les ateliers d’écriture lorsque, après avoir visionné une petite heure de documentaire sur la thématique du sans-abrisme, il est demandé aux étudiant·es de tenir le journal d’un·e des protagonistes « avec une imagination empathique pour mieux approcher sa logique, sa différence, sa complexité, sa richesse, ses envies et besoins. Cet exercice sensibilise à l’idée de faire “avec” et non “à la place” de »5. Prendre l’habitude d’opérer un déplacement de point de vue pour mieux appréhender la réalité de l’autre est un mouvement formatif cardinal. Déconstruire une vision simple et univoque du réel pour le reconstruire en appréhendant la subjectivité des variables en jeu est un exercice délicat qui a à voir avec une posture éthique. Imaginer différentes possibilités de lecture de ces visions du réel6 aide à considérer chaque personne comme non asservie, libre, insaisissable, non prédéterminée dans ses actes, capable de résilience et donc de trouver par elle-même les réponses à ses questions. En effet, lorsqu’on apprend que ce SDF était auparavant une personne comme vous et moi et que c’est à la suite du départ de sa femme qu’il a sombré, alors peut commencer le travail sur nos représentations qui permet, une fois celui-ci effectué, de rencontrer des personnes et non pas les étiquettes sociales de nos stéréotypes et préjugés.
17Travailler, entre autres grâce à l’écriture, la multiplication des points de vue sur la réalité, loin d’être un exercice de style à la Raymond Queneau (1947), permet ainsi une ouverture bienvenue pour minimiser les incompréhensions relationnelles qui sont légion dans nos métiers, surtout si on reste uniquement à regarder le monde depuis notre balcon et avec une seule paire de lunettes (Werber, 2000). Dans cette idée, tout mouvement qui permet d’élargir notre champ de vision est vertueux. A l’exemple du fait de mettre du tiers dans un récit, comme c’est le cas avec le malicieux écureuil Scratch de Martin Paillet (p. 41).
Ecrire pour allier émotion et cognition
18Le récit favorise souvent la mise en lumière d’une certaine « part sensible de l’acte » professionnel (Libois, 2013). Il permet de décrire – le cas échéant, de conscientiser – et de travailler la dimension émotionnelle ainsi que son cortège de résonances constamment à l’œuvre dans les métiers de la relation. Etre autorisé·e – toujours dans une recherche de réflexivité – à mettre des mots sur ce que je ressens nourrit la posture professionnelle et « oblige les praticien·nes à mener un réel travail […] pour ne pas être gouverné·es par les émotions, mais à ressentir ces dernières en vue de les retraduire en autant d’informations utiles pour décoder les tensions et autres dilemmes qui sous-tendent les situations professionnelles » (Loser & Romagnoli, 2019). Ainsi est bel et bien révolu le temps où il convenait de mettre sous le boisseau nos émotions pour « faire pro ». De la même manière que « c’est un peu court » (Rostand, 1897) d’imaginer une opposition dans le rapport théorie et pratique (Mezzena & Kramer, 2019), il est intéressant de ne plus opposer émotion et cognition pour que l’une et l’autre s’alimentent et s’enrichissent. Dans un récit, on peut, par exemple, rapidement reconnaître les êtres paradoxaux que nous sommes – le cœur a ses raisons que la raison ignore (Pascal, 2004) –, qui nous font donc agir parfois de manière irrationnelle. A l’exemple de la réaction de l’éducateur face à Sophia dans le récit de Djamel Belfouel (p. 26). Et, dans un mouvement parallèle, se réfléchir en situation en s’appuyant sur différents savoirs. Dans ce même texte sont en effet mis en avant des savoirs professionnels comme la non-montée en symétrie, le bruit du silence, la cigarette comme outil de médiation, le jeu avec le cadre (dedans/dehors), le geste éducatif du projet du cours de chant… On imagine que marier ainsi reconnaissance des émotions et expériences professionnelles va favoriser la rencontre et l’alliance et permettre de reconnecter les deux protagonistes dans une « commune humanité où la symétrie de nature prime sur la dissymétrie des fonctions » (Meirieu, 2018).
Ecrire pour se réconcilier
19Mais qu’est-il advenu pour que tant de jeunes parviennent à l’entrée des hautes écoles sur les pattes arrière par rapport à l’idée de se servir d’un crayon et d’une feuille pour penser ? Une des hypothèses de plusieurs sociologues est celle de l’échec de l’école en général et de la scolarisation de l’écrit en particulier (Perrenoud, 2001, 27-28 octobre). Souvenons-nous de la manière dont nous sommes entré·es dans le monde de l’écrit à l’école… Par quelle porte ? Celle de l’imaginaire qui nourrit la pensée ? Ou plutôt celle des règles à apprendre, de la phonétique des sons et des contraintes orthographiques, des accords alambiqués et autres Mèouèdoncornikar ? Il y a, à l’évidence, des options pédagogiques à (re)questionner, non ? Comment permettre à des enfants de 8-10 ans de faire récit sans brimer leur créativité sur l’autel du moule des codes du français technique ? Peut-être en s’inspirant, encore une fois, des pratiques des ateliers d’expression de textes libres des classes coopératives depuis bientôt un siècle (Freinet, 1924) ? Quel plaisir d’entendre, l’autre jour encore, cette enseignante d’école primaire7 – devant l’exercice d’un texte libre à produire – dire aux enfants de sa classe qu’elle les invite avant tout à exprimer leurs idées sans « avoir peur de faire des fautes » et qu’elle les accompagnera dans un second temps à mettre du sens à respecter un code commun parce qu’on a chacun·e envie d’être lu·e et compris·e. Et quel plaisir de lire alors des textes le plus souvent très originaux, invitant à la créativité du décodage car une fois sur deux incompréhensibles – n’en déplaise à Boileau (1998) –, mais prouvant que l’on peut faire acte de pédagogie pour que personne ne se sente bloqué·e face à la page blanche.
20Voilà ce que cela donne : « Pandan lé vakanz gé decol enfuser avec mé parran poure furie la pan de mi é reve un mon de zan peure. » Et après avoir mis du sens à faire l’effort de venir dans le code pour se faire comprendre d’autrui : « Pendant les vacances, j’ai décollé en fusée avec mes parents pour fuir la pandémie et rêver à un monde sans peur. »
21Au moment du lissage par le code, l’enseignante, à travers cette phrase pourra expliquer, reprendre et travailler mille choses sur le volet du français technique : stabilisation orthographique des mots pour se comprendre en lien avec leur étymologie, phonétique du son [ɑ̃] (pendant), accord pluriel (vacances), temps de conjugaison, extension du vivier lexical, sens et travail sur les prépositions (pendant, avec, pour, sans…).
22Ainsi, depuis Freinet, tout au long du XXe siècle8 et jusqu’à ce jour, on a pu voir le bénéfice qu’il y a à attiser l’expression à travers des jeux d’écriture qui privilégient la joie d’une expression singulière au respect de règles uniformisantes. C’est cette même idée qui est défendue dans les ateliers d’écriture à la Haute école de travail social de Genève, afin de « débloquer » les étudiant·es pour qu’elles et ils (re)trouvent du plaisir et ainsi se réconcilient avec l’écriture.
Ecrire pour décrire le théâtre du monde professionnel
23Comme le rappelle François Hébert (p. 23), le récit, lorsqu’il prend soin à détailler une séquence ordinaire de nos métiers, a comme mérite d’être dans le concret des questions posées et non pas dans des considérations creuses, générales et hors-sol. Il va alors servir à « penser le moment éducatif », à trouver des perspectives dans les impasses, à développer un imaginaire, une créativité, le quasi-monde, une esthétique, la dimension artistique du métier, un certain art de l’ordinaire… Il peut ainsi, de manière analogique à la posture réflexive, se poser comme un maillon opérationnel pour enchaîner théorie et pratique. Le récit donne à penser et donne à se penser pour mieux appréhender la complexité parfois paradoxale du monde. Il est un support pour arriver progressivement à se positionner, à affûter un argumentaire et une pensée critique (Junod, Romagnoli & Denervaud, 2017) face à « cette terrible chance d’exister »9 en tant que citoyen·ne en général et professionnel·le des métiers de la relation en particulier. De ces réflexions épistolaires pourront se nourrir des engagements, des résistances, voire des actions de désobéissance civile (Thoreau, 2016), des postures en lien avec une recherche d’équilibre continu et dynamique entre éthique de conviction et éthique de responsabilité (Weber, 1919).
24Ecrire, c’est d’abord décrire. Et quand on prend soin de la description – le diable se cache dans les détails –, on sent immédiatement une dimension poreuse avec l’analyse puisque, forcément, l’exercice donne à penser. Analogiquement, nous ne sommes pas loin de la méthode d’instruction au sosie qui consiste, dans le cadre de recherches en analyse clinique de l’activité (Oddone & Clot, 2015), à choisir une séquence de travail et à la décrire le plus finement possible à un·e sosie, qui devra ensuite remplacer le plus fidèlement possible l’exposant·e dans l’activité. Le but est alors de retrouver les détails, les micro-décisions, les critères de choix, les dilemmes… tout ce qui nourrit la posture professionnelle. Cela nécessite, pour l’exposant·e, d’ouvrir un dialogue réflexif avec ellui-même sur le sens de son activité et d’être capable d’en transmettre une partie. Cette transmission va avoir comme effet de mettre en lumière les multiples éléments qui constituent la compétence professionnelle en situation, éléments qui n’auraient pas forcément été signalés de manière spontanée et qui pourtant sont alors reconnus comme importants, voire déterminants pour comprendre ce qu’il se passe. De cette croisée des regards s’ouvre une discussion qui amènera à définir les invariants d’une pratique et, surtout, les mille petites pièces du puzzle qui la composent.
25Tout exercice, que ce soit un récit écrit ou oral, qui permet de sortir le métier de l’invisibilité est le bienvenu. L’entreprise est en effet celle de démystifier les professions de la relation pour mieux les définir. L’enjeu est que le récit permette de mieux esquisser ce qui fait une profession afin que celle-ci gagne en légitimité. Il y a ainsi à s’éloigner de ce que d’aucun·es nomment « l’insaisissable pratique » de la relation d’aide « au risque d’alimenter une culture professionnelle qui fait de l’indicible sa marque de fabrique » (Keller, 2016).
Ecrire pour apprendre
26Ainsi, l’écriture permet de documenter le métier et de garder une trace de l’expérience vécue. De récit en récit se nourrit l’apprentissage expérientiel de la boucle de Kolb (1983). Cela permet de questionner empiriquement une posture professionnelle et d’en dégager un vrai savoir d’expérience (Lochard, 2007) qui a autant de valeur – aux yeux de nombre de formateur·trices comme les contributeur·trices de cet ouvrage – que d’autres apprentissages plus académiques. C’était d’ailleurs, au début de ce siècle, l’ADN idéologique et structurel des Hautes écoles spécialisées de Suisse occidentale (HES-SO). Soit d’horizontaliser la reconnaissance des savoirs entre l’université et le terrain. Ce modèle a depuis été mis à mal par l’avènement décomplexé de la gestion néolibérale de nos institutions socio-éducatives. La typologie reverticalisée et détaillée des fonctions de formateur·trice (professeur·e ordinaire, professeur·e associé·e, maître·sse d’enseignement, collaborateur·trice scientifique, vacataire…) en est un exemple probant.
27Toujours est-il que le récit professionnel permet, envers et contre toute pression uniformisante, de se former en agrégeant la singularité de chaque expérience et ce qu’on peut en retirer. Il permet de revenir à l’individu, de reconnaître sa souffrance et de dire combien il m’importe (Hébert, p. 34), d’aller chercher chez lui la beauté de ses paradoxes et parier sur sa résilience (Cherbuliez, 2011).
28Le récit permet aussi de dire – n’en déplaise aux sophistes de la rationalité – l’attachement empathique plus que la distance professionnelle (Mottier, 2021). Il est un levier pour développer une éthique de la posture et plus précisément saisir « le moment éthique » de l’acte éducatif dont nous parle François Hébert (p. 26). En cela, il donne raison à Philippe Meirieu10 lorsque celui-ci explique que, puisque l’autre nous échappe heureusement toujours, on ne peut pas être tenu d’une obligation de résultat mais plutôt d’un effort éthique qui consiste à penser qu’on n’a jamais tout essayé pour aider cet autre.
29Au final, on le voit, si l’analyse des rêves est la voie royale vers l’inconscient (Freud, 2014), le récit est – comme nous le rappelle Francis Loser (p. 14) – la voie royale vers l’analyse de nos pratiques professionnelles. Il est à chaque fois une source potentielle d’apprentissage, tant pour son auteur·e que pour les lecteur·trices, car il met à l’œuvre l’ensemble des mouvements décrits dans les pages précédentes.
30Il est temps maintenant d’exemplifier la richesse de l’exercice à travers un récit écrit en 2014 dans le cadre des ateliers d’écriture de première année à la HETS de Genève par Cécile Dubée, travailleuse sociale. Elle travaillait alors au service social de la Ville de Genève qui ouvre, chaque hiver, un dispositif d’accueil pour les personnes sans domicile fixe. L’abri de protection civile dont il est question dans le récit est celui de Richemont, qui accueillait à ce moment-là les personnes considérées comme les plus vulnérables, les femmes et les familles.
Récit de Cécile Dubée
(C)ouvre-toi(t)
Je vois ces mains noircies.
Je sens les vapeurs de la soupe chaude.
J’entends des éclats de rires.
Je vois des regards fugaces, des regards tenaces.
Je sens cette forte odeur d’urine.
J’entends des sanglots.
Je vois des petits pieds trottinant.
Je sens les effluves d’alcool.
J’entends des cris.Je suis la porte épaisse d’un abri de protection civile.
De novembre à mars, on m’ouvre à 19 h 15 et on me referme à 8 h 15,
moments où les corps s’agitent pour se réchauffer et trainent avant d’errer.Je suis la porte de l’abri de Richemont,
Richemont qui accueille les pauvres en bas…Beaucoup de bagages transitent ici.
Bagages contenant des « accidents de vie ».
Valises, symboles de la fuite d’un pays en crise.
Sacs à dos de souffrance empêtrés parfois dans des addictions ou la maladie psychique…
Chariots pour remplir le vide, la solitude, la perte.
Ou encore des personnes venant seulement avec ce qu’elles sont,
et c’est déjà pas mal de se porter soi-même.Des passages, il y en a beaucoup.
Chaque soir, plus de 90 hôtes éphémères se posent, s’exposent, se terrent,
dans cet espace sans fenêtre, néons au plafond.
Et c’est sur un en particulier que j’ai envie qu’on s’arrête.
Un instant – sur mon pas.
Mardi 15 novembre, 19 h 15, on m’ouvre.
Je ne suis plus seule.
A l’intérieur, l’équipe éducative est prête,
prête à accueillir ceux qui attendent à l’extérieur.
On passe mon seuil et à chaque pas, je sens que ces êtres portent bien des fardeaux.Vendredi 12 décembre.
Il est 19 h 37 et en haut de la rampe qui mène jusqu’à moi,
je distingue une silhouette,
silhouette assez imposante.
Des sacs remplis d’affaires dégorgent de ce corps.
Il descend la pente.J’aperçois une écharpe remontée sur son visage.
Je devine un bonnet, juste posé au sommet de son crâne.
Le haut du corps de cet homme semble épais,
épais, car comme un oignon,
il y a plusieurs couches avant d’arriver au cœur, au corps réel.
Un sous-pull,
un pull,
deux pulls,
un gilet gris,
une veste beige,
une autre veste rouge…
Tout ça sur un même homme qui semble avoisiner les soixante hivers.Chacun de ses déplacements diffuse dans les pièces sa forte odeur corporelle.
Et même quand je ne le vois pas, je sens qu’il est là.Cet homme,
j’ai envie de le nommer, de l’inscrire quelque part, de l’ancrer, de l’enraciner.
M. Kowalski.D’une discrétion qui elle n’a pas de nom,
se renfonçant dans ses vêtements,
se fondant dans les murs de cet abri,
il se recroqueville en portant sa soupe à la bouche.
— Il me fait penser à un escargot.
Presqu’invisible…
Et pourtant… Il impose sa présence par l’odeur qui émane de lui.
Paradoxe de cette amorce de lien fugace.
M. Kowalski interpelle par son odeur mais repousse pour cette même raison.Son caddie est resté dans la rue…
J’ai entendu des bruits de couloirs.
Ils disent que cet homme amasse beaucoup d’objets,
qu’il les accumule.
N’ayant plus son caddie,
petit à petit, il rapporte ses sacs, le soir,
et se barricade avec, autour de son lit.« Dobry wieczór » – traduction « Bonsoir ».
C’est l’éducatrice qui s’adresse à M. Kowalski.
Pas de réponse. Pas de bonsoir. Pas de regard.Il pose ses sacs et se saisit du gobelet qu’elle lui tend
et qui lui servira à boire sa soupe.
L’équipe a d’ailleurs remarqué que M. Kowalski se nourrit peu le soir.
Il s’assied un moment sur le banc du réfectoire et regarde.
Qui ? Quoi ? Je l’ignore.« Dzien dobry » – traduction « Bonjour ».
En allant en douceur tirer les personnes de leur sommeil,
l’éducatrice s’adresse personnellement à M. Kowalski,
dans sa langue maternelle.
Pas de réponse. Pas de bonjour. Pas de regard.Un nouveau soir d’hiver. Un jeudi 10 janvier.
Assis sur le même banc dans le réfectoire,
M. Kowalski ne mange toujours pas.
L’équipe a décidé qu’elle lui proposerait directement à manger, plutôt que le buffet.
« Pan chce zupy ? » – traduction « Voulez-vous une soupe ? »
Hochement de tête, signifiant une affirmation.
L’éducatrice continue.
« Tez chleb ? » – traduction « Aussi du pain ? »
Hochement de tête, léger regard.Soirée du 2 février. 19 h 15. On m’ouvre.
Je distingue ses mains sales, ses ongles longs.« Dobry wieczór » – traduction « Bonsoir ».
Le regard de l’éducatrice croise celui de M. Kowalski.
Pas de réponse. Pas de bonsoir, mais ce regard !M. Kowalski a rejoint l’issue de secours,
petit espace dans un coin de l’abri,
transformé pour l’hiver en « chambre privative ».
Il l’a un peu choisie. On la lui a un peu imposée.
Son odeur, doublée de ses ronflements très prononcés
ont conduit M. Kowalski à quitter les dortoirs.
Il y avait eu beaucoup de plaintes.
Lui ne se plaint de rien.
Il a déménagé, sans mot.Dimanche 18 février. 19 h 15.
Les températures sont très basses.
Le plan « grand froid » est enclenché.
Ma poignée est gelée.
Les peaux pourraient y rester collées.
L’éducatrice est à l’entrée, elle enregistre les personnes.
M. Kowalski arrive vers elle, s’arrête.
Il n’a pas de carte d’admission.
« Privilège » de sa grande vulnérabilité ?Un matin de mars. 6 h 30.
L’éducatrice sort de l’abri.
Elle me tourne le dos.
Bouffées de fumée avant d’aller réveiller les derniers endormis.
Acte un peu moins pénible à remplir,
sans doute lié à la douce chaleur du printemps naissant.On m’ouvre de nouveau.
C’est M. Kowalski.
Il s’approche de l’éducatrice.
« Dzien dobry » – traduction « Bonjour ».
Pas de réponse. Pas de bonjour, mais un regard.
Un regard différent. Un regard plus affirmé.
Un regard adressé. Un regard qui relie.6 h 36, même matinée de mars.
« Masz kot ? » – traduction « Vous avez un chat ? »
Cette voix qui s’éveille n’appartient pas à l’éducatrice.
C’est bien celle de M. Kowalski.
L’émotion traverse celle à qui ces deux mots sont destinés.
Elle tente de reprendre ses esprits, de se rassembler.
Elle bafouille une réponse.
« Nie, nie, mam kot » – traduction « Non, non, je n’ai pas de chat. »
Yeux écarquillés. Son trouble ne se dissipe pas.
Malgré l’étonnement de la demande,
c’est cette voix qui l’a laissée bouche bée,
après plus de cinq mois de silence.M. Kowalski lui montre alors un sac.
Pas l’un de ses sacs,
mais un sac de nourriture pour chats.
Il prononce alors quelque chose.
Le réveil de la ville,
la circulation intense résonnent dans la rampe de l’abri,
et les mots de M. Kowalski se perdent dans ce vacarme.
Le visage de l’éducatrice semble exprimer une grande frustration.
La rue lui a volé ces mots,
mots qui se perdent avec les klaxons.
Elle lui demande de répéter.
« Tutaj, kto ma kot ? To jest dla kotek » – traduction « Ici, quelqu’un a un chat ? C’est pour un petit chat. » « Nie wiem, bo muszy pytac ? » – traduction « Je ne sais pas, mais je peux demander. »Il tend ensuite le fameux sac à l’éducatrice et rentre à l’intérieur.
Désormais, c’est l’éducatrice qui reste sans voix.Le « Dzien dobry » de l’éducatrice – traduction « Bonjour »
a finalement peut-être trouvé son destinataire
et la voix de M. Kowalski résonne encore chez elle.Vendredi 31 mars. 8 h 00.
On me ferme officiellement.
Pour les mois à venir,
ces personnes n’auront désormais pour seule compagne que la solitude de la rue…Vendredi 31 mars. 9 h 00.
Tirant leurs quelques bagages,
tout le monde est parti.Je vois un homme approcher.
Je sens une main sur ma poignée.
J’entends mon corps grincer.
Je me referme doucement.
Je repense à M. Kowalski.
Je me demande si l’échange auquel j’ai assisté
fut possible car j’allais justement être fermée.Je revois tous ces visages qui sont passés ces cinq mois à travers moi.
Je sens la clé s’insérer.
J’entends les oiseaux chanter.Et une question demeure :
Pourquoi ne me demande-t-on pas, à moi, si je me porte bien ?
Après-coup du récit
par Cécile Dubée (2014)
31Coucher des mots sur ma feuille, les déplacer, les modeler, leur donner la teinte souhaitée, la teinte ressentie au moment de l’expérience décrite… Cet exercice d’écriture fut réalisé avec énormément de plaisir. J’y ai trouvé des effets cathartiques, des portées réflexives sur ma pratique professionnelle ainsi que le sentiment d’avoir, au sein de cet espace, rassemblé « mon » personnage.
32La rencontre avec M. Kowalski eut lieu il y a trois ans. Les raisons m’ayant conduite à relater ces moments sont multiples. Tout d’abord, cet hiver, il a quitté l’abri PC suite à un important problème de santé. Je pense souvent à lui en me demandant comment il chemine désormais. De plus, écrire sur cet homme si discret qui me semblait déshabité fut symboliquement une tentative de le rassembler en l’« ancrant » sur ce papier.
33Dans l’après-coup de l’écriture de ce récit, j’ai pris conscience que la forme était vraiment au service du fond, de la profondeur de mon texte. La mise en page suit une certaine logique avec la présence de deux styles : l’un, linéaire, droit, plus strict avec des paragraphes et phrases alignés ; l’autre, plus aérien, plus flottant. Chacun des deux correspond à des moments particuliers. Le premier, le plus présent, apparait lors de la description de l’abri et de son contexte d’accueil ainsi que lors des moments de rencontre entre M. Kowalski et moi-même. Le second est présent lorsque l’écriture se centre sur la sensorialité.
34Ces deux styles dans la mise en forme sont aussi un peu à l’image de M. Kowalski et des personnes grandement précarisées que je perçois comme éparpillées et des travailleur·euses sociaux·ales incarnant du mieux possible une constance, une solidité.
35Mon choix pour la police d’écriture s’est porté sur une forme ronde que je trouve « volatile ». Peut-être était-ce lié à un besoin de « légèreté », de fugacité ? Ou bien est-ce encore un besoin de douceur pour donner corps par mes mots aux maux de ces personnes accueillies et à cette sensorialité si prégnante ?
36Le rythme du récit est donné par la mise en page, mais aussi par les phrases coupées en milieu de ligne. J’ai en effet accordé une grande place à la ponctuation, qui est vraiment au service du rythme souhaité. Je désire que le·la lecteur·trice puisse se saisir de la temporalité que j’ai tenté d’impulser par ce biais, qu’iel se sente immergé·e.
37Cette écriture, quelque peu morcelée, éparse, me parait refléter ce que j’ai pu saisir de la grande précarité : un monde intemporel, anachronique, éclaté, difficilement appréhendable, insaisissable, flottant. Nécessité d’aller voir au-delà des mots car ce « monde » de ressentis nous plonge dans un bain de sens sans sens apparents.
38Ce sont des rencontres au sein desquelles le verbe est fragile, fuyant et employé peut-être comme une tentative de donner corps à l’informe. Echanges dans lesquels un regard, une poignée de main ont plus de signification que les mots.
39Je pense que la force de mon récit se trouve dans le choix du narrateur : la porte de cet abri de la protection civile. Au début de l’écriture, elle s’est imposée dans mon esprit comme elle peut s’imposer aux personnes accueillies : bloc lourd et massif pouvant barrer l’accès ou s’ouvrir sur cet hébergement bas seuil. J’avais envie de faire vivre le lieu et que ce soit la porte, les murs, les plafonds qui décrivent l’ambiance et les sensations présentes. Toutefois, je n’arrivais pas à trouver comment un objet pouvait rendre compte du contact entre M. Kowalski et moi et surtout à m’autoriser cette audace narrative.
40La personnification de la porte en narrateur m’a permis de me laisser aller librement dans l’expression de la sensorialité du lieu. C’était un aspect auquel je tenais car selon moi « l’errance » a des couleurs, des odeurs, des sonorités et il m’était important de les restituer. Ce narrateur a ouvert la porte (un petit jeu de mot au passage…) à un miroir sur ma pratique professionnelle et m’a permis une prise de distance.
41Ce récit dans sa globalité (fond et forme) met en lumière une partie de ma représentation du métier de travailleur·euse social·e : utiliser les outils adéquats pour aller plus loin dans la réflexion et la réflexivité, mettre en sens et en mots, accompagner, transmettre, partager…
42J’ai pris davantage conscience en écrivant de la portée qu’avait pu avoir la constance de l’accueil auprès de M. Kowalski. Cette régularité a pu – ou non – faire émerger entre lui et moi une zone suffisamment sécurisante pour oser le contact et la rencontre.
43« Pourquoi ne me demande-t-on pas, à moi, si je me porte bien ? » Lorsque j’ai écrit cette question finale, je n’y ai vu que le jeu de mots, avant de mettre en exergue l’analogie entre la porte et moi-même. Avoir des assises narcissiques bien construites et solides est vraiment nécessaire pour l’exercice de cette profession. Par cette phrase, j’entends aussi le fait que lorsque ces personnes sont en capacité de nous prendre en considération, demander comment l’on va, cela montre une certaine connectivité avec leur intériorité permettant l’ouverture à l’autre.
44Cette expérience m’a vraiment questionnée et continue de le faire sur les répercussions de la fermeture estivale des hébergements d’urgence. Est-ce un moteur pour certain·es à prendre les choses en main et à avancer dans leurs démarches ? Est-ce une rupture supplémentaire ? Que reste-t-il du lien créé pendant ces mois ?
Second après-coup du récit
par Cécile Dubée (2018)
45Trois ans plus tard, à l’occasion de la publication du récit dans une revue de travail social11, Cécile Dubée a complété son commentaire initial par ces lignes :
46Que peut signifier « habiter » lorsque l’on vit dans la rue et dans un abri d’urgence ? Au contact de personnes grandement précarisées, le questionnement est amené à se modifier pour devenir « comment s’habite‑t‑on » ?
47Les réflexions sur l’« habiter » de celles et ceux qui sont désigné·es par les lettres SDF ont émergé en constatant que c’est presque toujours à la même place que ces personnes se trouvent. « Sans Domicile Fixe » donc, et pourtant, certaines s’établissent à des places précises dans l’espace public ; des signes d’appropriation en émergent.
48Vivre à la rue, c’est devenir un personnage public dans lequel l’intimité n’est quasiment plus accessible. On observe alors des abris de fortune, expression de ressources mobilisées afin de se protéger, non seulement des conditions climatiques, mais aussi des regards et tenter ainsi de s’approcher un minimum d’un sentiment de sécurité.
49Et puis, on aperçoit des êtres qui nous semblent en décalage, comme « au bord du monde »12. Ils sont, par exemple, extrêmement vêtus malgré des températures caniculaires, se couchant là où le sommeil les « fauche ». Les vertus que nous projetons dans nos maisons (intimité, sécurité, etc.) se trouvent-elles ailleurs ? Serait-ce dans ces vêtements, qui deviennent une partie d’elleux-mêmes et dont l’extraction est devenue impensable ?
50« Habiter suppose des modalités d’investissement psychique » (Furtos, 2001, p. 1). Ce fait n’est pas inné chez l’être humain, comme le démontrent chaque jour les personnes sans-abri dormant à même le sol. Selon Eiguer (2004), la représentation que tout un chacun a de son corps serait projetée sur l’habitat. On ne peut à ce sujet que sentir l’étroite relation existant entre l’habitat, le corps et les vêtements, qui peuvent être investis comme des extensions de l’organe de la peau. A ce propos, Ouaknin (1994, p. 34) dit : « […] il s’agit de lieux frontières entre un intérieur et un extérieur, limite et interface entre moi et le monde. Il ne s’agit pas d’enveloppes qui cachent, mais qui parlent et qui montrent. »
51La manière dont ces personnes habitent (désertent ?) leur corps interpelle. Elles donnent le sentiment de ne pas se (res)sentir ; de ne plus se sentir olfactivement, mais aussi de ne plus être vraiment là. Roussillon explique cette insensibilité comme une « défense paradoxale », caractéristique des stratégies de survie : « Le sujet se retire de lui-même, il se retire de son expérience subjective, il se quitte, se coupe de lui-même » (Roussillon, 2004). La personne s’amputerait alors d’une partie d’elle-même afin de ne plus être en proie à son vécu douloureux, de survivre. En se retirant d’elle-même, elle ne serait plus en mesure de pouvoir se sentir, s’entendre ou se voir.
Rebond de Stéphane Michaud
52Ce récit est d’une grande originalité, tant sur la forme que sur le fond. Les pistes de réflexion qu’il procure sont pléthoriques, on le voit bien à la succession des trois commentaires en huit ans de son auteure (les deux précédant ce texte et le troisième venant après).
53En écho au texte de Scratch (p. 41), Cécile Dubée amène, elle aussi, tout de suite un tiers pour le moins surprenant : la porte de l’abri. Cette porte pense, semble habitée de sentiments, a des envies (« Cet homme, j’ai envie de le nommer, de l’inscrire quelque part, de l’encrer, de l’enraciner »…) et se pose de grandes questions : « Pourquoi ne me demande-t-on pas, à moi, si je me porte bien ? » L’auteure explique le choix du narrateur, à savoir la porte, qui introduit un déplacement de point de vue qui ouvre la possibilité d’une « audace narrative » qui va catalyser les descriptions sensorielles.
54Ainsi, ce « tiers-porte » ouvre au symbolisme, mouvement artistique qui postule que le monde n’est pas que son apparence concrète et que sa compréhension ne passe pas uniquement par la connaissance rationnelle. Il n’y aurait pas à cloisonner les énergies ni les sens, sons, couleurs, odeurs, visions car leur créolisation (Glissant, 2010) permettrait de produire de l’inattendu pour évoquer et déchiffrer une autre réalité. Avec la porte de Cécile Dubée, on n’est pas loin des personnages symboliques de Maeterlinck (2005). Comme d’autres depuis Platon, ce chef de file du symbolisme s’inscrit dans l’idée que notre monde possède une âme qui anime l’ensemble de la création. Les âmes individuelles des minéraux, des plantes, des animaux et des hommes ne seraient que des émanations ou des aspects de cette grande âme cosmique. Le pas d’après nous amène logiquement vers le courant de l’animisme, qui postule qu’une force vitale se trouve en toute chose, y compris les objets, donc y compris les portes de nos maisons… « Sachant » cela, la sagesse passerait par une transformation du regard pour apprendre à regarder autrement. Sans aller plus loin, on peut constater le puissant ressort de décentration qui réside dans le récit en accordant à la porte de l’abri une quasi première place, supplantant presque le regard humain.
55Issu des ateliers d’écriture que j’anime à la HETS de Genève, j’ai donc choisi ce récit tant pour son fond que pour sa forme. Les premières phrases sonnent sans fioriture pour décrire le contexte. Sans chercher une quelconque exhaustivité, elles permettent de « faire image » et nous plongent dans l’univers des sans-abris d’une manière brute. Si Cécile Dubée était un·e écrivain·e, elle serait Ramuz13. Si elle était réalisateur·trice de cinéma, elle serait Melgar (2016). Il y a dans son écriture une force d’évocation dans l’ellipse métaphorique même de ses formules : « Sacs à dos de souffrance », « […] et c’est déjà pas mal de se porter soi-même », « il me fait penser à un escargot » ou encore la formule à double sens : « Il descend la pente »…
56Le déroulé chronologique, procédé au demeurant assez classique, est lui aussi bien efficace pour ancrer la temporalité de l’hiver traversé. Aussi, cela permet de dire que la porte souffre de la même solitude que les sans-abris, pendant les mois de fermeture des belles saisons. Cela va du « Mardi 15 novembre, 19 h 15, on m’ouvre. Je ne suis plus seule » au « Vendredi 31 mars. 8 h 00. On me ferme officiellement. Pour les mois à venir, ces personnes n’auront désormais pour seule compagne que la solitude de la rue… »
57Toute la description de M. Kowalski est remarquable de dignité. On sent que Cécile Dubée considère la personne au-delà de son étiquetage social – « Cet homme, j’ai envie de le nommer… » – cela dans une éthique de la posture professionnelle de très bon aloi. Le choix des mots est soigné, jamais dénigrant, même quand il s’agit de décrire le manque d’hygiène du protagoniste. On glisse naturellement vers l’analyse lorsque l’auteure décrit les couches d’oignon de ses habits, les multiples objets qui entourent l’homme et autres sacs-barricades. Elle l’explique d’ailleurs fort à propos dans son second écrit d’après-coup lorsqu’elle évoque « l’étroite relation existant entre l’habitat, le corps et les vêtements qui peuvent être investis comme des extensions de l’organe de la peau ».
58Tel le renard du Petit Prince (Saint-Exupéry, 2003), on voit la patience de l’éducatrice qui cherche à apprivoiser M. Kowalski sans lui mettre de pression, en le respectant, presque sans rien attendre en retour. Elle est dans un moment éducatif (Hébert, p. 23) inscrit sur le temps long, davantage dans un savoir-être qu’un savoir-faire. Elle plante une à une les graines d’une possible relation sans savoir ce qui va pouvoir en germer. Elle est dans l’art de la sérendipidité (Catellin, 2014), soit accueillir ce qui vient et trouver ce qu’on ne cherche pas.
59L’éducatrice – dont on fait aisément l’hypothèse qu’il s’agit de l’auteure – déploie des stratégies d’alliance en utilisant quelques mots de la langue maternelle de M. Kowalski. Se faisant, elle valorise et considère encore une fois l’autre comme une personne à qui elle souhaite avant tout redonner une dignité. Elle sait qu’il s’agit là d’un travail de longue haleine. Guy Hardy (2001) nous le rappelle lorsqu’il affirme qu’un des cœurs du métier du travail social est « à chaque fois que cela est possible de faire basculer les gens d’une posture de culpabilité à une posture de responsabilité ». Pour cela, il s’agit, dans le travail social, de valoriser chaque moment où l’on peut (re)donner du pouvoir d’agir à la personne concernée et de penser avec elle et non à sa place.
60« Il s’assied un moment sur le banc du réfectoire et regarde. Qui ? Quoi ? Je l’ignore. » On ne peut qu’être à nouveau saisi par l’efficacité de l’écriture, qui dit le fossé qui existe entre le monde de l’éducatrice et celui de M. Kowalski. Elle le sait et le respecte : « On ne peut pas comprendre les gens malades si on n’est pas malade soi-même… » (Michaud, 2021). Il s’agit là d’une occasion de réfléchir à notre place de professionnel·le de la relation d’aide et aux limites de notre intervention. Puisque nous avons compris depuis un moment les chimères de la toute-puissance et de la place de sauveur·euse (Karpman, 2020), on sait qu’on ne peut pas réparer ou soigner l’autre. On peut juste être présent·e pour lui dire qu’iel est capable de trouver par ellui-même les réponses à ses questions14. Et que nous sommes peut-être principalement là pour lui envoyer ce message de l’ordre de la prophétie auto-réalisatrice (Rosenthal, 1971), qui lui redonne justement du pouvoir d’agir (Le Bossé, 2016)…
61La carte n’est pas le territoire (Houellebecq, 2010). Au pays de l’art ordinaire de la relation, on avance en tâtonnant, délicatement, pas à pas, dans le kaïros de l’incertitude. Il y a des petits signes dont il faut se nourrir : « Hochement de tête, léger regard (…) mais ce regard (…) Un regard différent. Un regard plus affirmé. Un regard adressé. Un regard qui relie. » Peut alors surgir l’inattendu, le miracle de quelque chose qui fleurit après avoir été si longtemps en germe, « après plus de cinq mois de silence ». Ce sont ces rares et immenses moments-là qu’on espère. Quand on peut enfin s’appuyer sur le lien tissé subrepticement, fil à fil, d’un regard, d’un sourire, d’un hochement. Et que le sens de tous ces « petits moments de rien » se cristallise soudain. La solitude est morte. On est enfin deux. Alors, en effet, il y a de quoi bafouiller…
62Ce moment où M. Kowalski montre un sac de nourriture pour chats, qu’il veut offrir à l’éducatrice, exemplifie la théorie du don/contre-don de Marcel Mauss (2013). Se tisse alors entre nos deux héros un contrat social symbolique d’appartenance à une même société. M Kowalski est – un temps au moins – de retour dans la vie en voulant appartenir au même monde que l’éducatrice, à qui il atteste, par ce don, qu’il lui accorde sa confiance. Il revêt aussi le prestige de celui qui donne après avoir reçu dans un élan de réciprocité.
63Tout est dit. Le récit peut alors se clore avec la conscience d’avoir assisté à l’essentiel, à savoir une maille du tissu social distendu qu’on a pu quelque peu raffermir entre deux personnes qui se sont reconnues dans « une commune humanité » (Meirieu, 2018).
64Le premier texte « après-coup » de Cécile Dubée garde le souci d’honorer M. Kowalski, qui « cet hiver […] a quitté l’abri PC suite à un important problème de santé ». Elle fait par ailleurs un parallèle saisissant entre son écriture et le monde de la grande précarité : « […] un monde intemporel, anachronique, éclaté, difficilement appréhendable, insaisissable, flottant… » Quelle forte démonstration d’une posture réflexive à l’œuvre que celle de cette professionnelle qui se questionne sur le conscient et l’inconscient de son écriture et de son analogie avec le réel. Et cela jusqu’à la chute de son texte qui, lui-même, se finit sur un questionnement montrant bien que rien n’est acquis, que tout se rejoue à chaque moment et que cela requiert une vigilance, une veille dynamique et sans fin…
65La seconde analyse de 2018 montre le recul pris par l’auteure. Elle en dégage un regard plus méta sur le sans-abrisme et les manières qu’on a d’habiter et de s’habiter. On sent que l’expérience professionnelle et quelques nouveaux appuis conceptuels sont passés par là, ce qui lui permet de considérer cette problématique sociétale sous un angle autrement fourni. On atteint là une dimension philosophique qui donne à penser à nos constructions identitaires et au rapport avec nos habitats comme socle de sécurité.
66Pour finir, je citerai ce passage conclusif d’un mémoire de fin d’études en travail social qui vient d’être soutenu au moment où j’écris ces lignes (Monney & Thoma) : « Revenir à l’essentiel et à l’art de l’ordinaire de la relation, en privilégiant le savoir-être et une simple présence à l’autre. “Etre” plutôt que “faire”, être humain·e avec les publics plus qu’un outil d’expertise. Se mobiliser en défendant la nécessité de pratiques sociales de qualité. Pour privilégier un accueil de l’Autre dans son entièreté. Se mobiliser individuellement et localement – à échelle humaine –, puis de manière collective, pour petit à petit impacter le global. Nous voulons croire en cette possibilité de faire et d’être autrement. Nous rejoignons en cela […] les propos de Morin […] : “Ne pas sacrifier l’essentiel à l’urgence mais obéir à l’urgence de l’essentiel” […] “Etre”, pour ramener de l’art de l’ordinaire dans nos pratiques professionnelles. “Etre”, comme un acte de résistance. » (2021, p. 68-69). Cécile Dubée nous le démontre à merveille dans ses lignes.
Troisième après-coup du récit
par Cécile Dubée (2021)
Accueillir n’est pas seulement accorder une présence.
C’est au moins se rendre disponible à l’imprévisibilité de l’Autre‑homme.
Accueillir n’est pas une affaire de mise à disposition à l’Autre mais de disponibilité à l’Autre. »
Dominique Depenne (2014, p. 84)
67Au fil des rencontres, des réflexions, des lectures, se forgent non pas une, mais des expériences. Au fil de ces mêmes chemins, des certitudes se rompent, des regards se modifient. Et j’apprécie ces moments pendant lesquels mes convictions sont bousculées, et « mises à bien ».
68« Etre » résonne avec l’une des définitions que j’associe désormais à l’implication, à savoir se laisser bouleverser, impacter, toucher. Lâcher ses défenses et résistances. Ne pas entrer tout de suite dans l’explicatif, le savoir, l’étiquetage qui peuvent nous empêcher de rencontrer l’Autre. La porte de mon récit incarne d’une certaine manière cette implication avec toute la sensorialité et l’émotionnel qui en découlent. Elle représente une posture professionnelle à elle seule, en étant réceptive, c’est-à-dire à l’écoute de l’expérience qu’elle reçoit de l’Autre et j’ajouterai aujourd’hui également réceptive à l’expérience vécue d’« être avec ».
69Les premiers ateliers d’écriture m’ont invitée non pas à un « lâcher prise », qui impliquerait déjà une action de contrôle, mais à « accueillir ce qui vient » avec le moins de jugement et de retenue possible. C’est dans ce qui m’est apparu comme étant une continuité à ce premier élan que j’ai découvert, à travers un autre enseignement intitulé « Approche responsive des pratiques de travail social – phénoménologie du geste de répondre »15, une forme d’état similaire.
70Il s’agit d’instants pendant lesquels j’ai pu m’autoriser et m’autorise à ne pas être dans la réflexion, dans l’afflux des représentations et des étiquettes qui occupent bien souvent en premier lieu une fonction défensive (« s’il agit ainsi c’est parce qu’il est… » ; « elle est folle », etc.). En me laissant traverser par l’émotion, les sensations, j’accepte que, dans la rencontre, je suis aussi ce que l’Autre fait de moi par le biais de cette fameuse intercorporéité. Même si mon corps m’appartient, il est, dans une certaine mesure, également à l’Autre dans ce que ce dernier me fait vivre. Ce corps qui est à moi est pourtant vu, perçu, ressenti par l’Autre, tout comme le sien est vu, perçu et ressenti par moi. Ainsi, le fait que le sentiment d’appartenir au monde, d’exister, ne puisse se faire sans l’Autre, prend une autre dimension.
71Ces enseignements furent de magnifiques invitations à « Etre » et à rencontrer cet Autre, peut-être pas si différent. En effet, dans cet Autre que je peux percevoir comme totalement étranger, il y a pourtant bel et bien de la « mêmeté » : cet Autre pourrait être moi et je pourrais être lui, car n’appartenons-nous pas tous deux à la communauté humaine ?
72Toutefois, se reconnaître comme semblable ne veut pas pour autant dire se confondre avec l’Autre, cet Autre qui demeure bel et bien au centre de la pratique professionnelle. Mais de quelle manière l’est-il ? Caricatures (pas si caricaturales) : « Le sauver pour me sauver », ou encore : « Je sais mieux ce qui est bon pour lui et de quoi il a besoin. » Sans connaissance de soi, sans conscience de ses fragilités et de ses ressources, le risque de passer à côté de cet Autre (que l’on pourrait, par exemple, confondre avec soi) est important. Il parait dès lors fondamental de ne pas perdre de vue que, dans cette relation d’accompagnement, nous sommes deux êtres distincts.
73Au-delà de la prégnante sensorialité dont elle tendait à rendre compte, la porte de l’abri de Richemont symbolisait ce passage entre un dedans et un dehors. Dans mon récit, elle représente plus précisément le passage entre un espace anonyme qu’est l’espace public et un lieu au sein duquel l’identité des personnes accueillies est connue et reconnue et où chacune est attendue.
74Les hôtes, éphémères ou plus permanents, qui passaient durant les hivers16 le pas de l’imposante porte de Richemont ont déménagé en mars 2020. Changement d’adresse consécutif à la crise sanitaire. Changement de décor. Désormais, il y a plusieurs portes. La première est constituée d’une grille poreuse, mais qui remplit tout de même son rôle de délimitation entre un extérieur, qu’est le trottoir, et un intérieur, avec la présence d’une équipe de professionnel·les.
75Intra-muros, une lumière plus naturelle a remplacé celle des néons. Les dortoirs se sont mus en chambres individuelles, avec pour chacune fenêtre et porte. Toutes ces portes ont eu pour effet de très rapides retrouvailles avec une forme d’intimité, au sens des Avec Domicile Fixe (ADF) (Quaglia, 2005). Toutefois, pour certaines des personnes dormant en hébergement d’urgence depuis plusieurs mois, voire plusieurs années, ces espaces individualisés sont devenus des lieux de repli et les liens ténus qui existaient durant l’accueil à l’abri de Richemont se sont davantage distendus. Bénéficier d’espace collectif permettait-il au plus taiseux de demeurer malgré tout seul en présence d’autrui (Winnicott, 1958) et de se sentir ainsi appartenir à l’humanité ? Ce questionnement me remémore inévitablement la force de la présence silencieuse de M. Kowalski.
76Dans le prolongement de cette réflexion, d’autres ont exprimé ou manifesté le regret de l’accueil à l’abri de Richemont, qui représentait le temps du collectif, des rapports sociaux sans distanciation physique. Un temps où la poignée de main était normalisée, réaffiliant en soi à la communauté humaine et permettant ce double mouvement : toucher et être touché·e, sentir l’Autre tout en se sentant soi‑même.
77L’écrit incarne à lui seul différentes portes d’entrée, comme très justement déclinées par Stéphane Michaud. Il permet également ce double mouvement que je viens de citer car il invite à une profonde réflexivité portant aussi bien sur l’intra que sur l’interpersonnel.
78Ce récit et les réflexions qui en ont émergé ont forgé les prémices de mon travail de fin d’études (Dubée, 2019) à la Haute école de travail social de Genève, confirmant une fois encore le puissant déploiement de la pensée que l’écriture peut engendrer.
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Notes de bas de page
1Philippe Meirieu (2014). Conférence introductive à la formation de base en travail social. HETS-Genève.
2Armande von Wyss (2017). Formation continue sur des exercices du théâtre de l’opprimé d’Augusto Boal.
3Francis Loser et Stéphane Michaud (2017). Consignes données aux étudiant·es des ateliers d’écriture de première année à la HETS de Genève.
4Six aveugles eurent à décrire un éléphant en le touchant en différentes parties de son corps, et en en déduisant donc des représentations différentes.
5Danièle Warynski & Stéphane Michaud (2021). Consignes des ateliers d’écriture de troisième année à la HETS de Genève.
6Smoking / No smoking (Resnais, 1993). On ne peut que recommander la vision du film pour voir comment le réel peut être appréhendé d’une manière totalement différente à partir du simple fait de fumer ou non une cigarette.
7Patrizia Zumstein, institutrice pour des 8-10 ans à l’école de Bellevue, Genève, année 2020-2021.
8Voir à ce propos l’aventure de l’Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo). Consulté 16 avril 2021, à l’adresse https://www.oulipo.net
9Expression du grand écrivain haïtien Frankétienne entendue sur une scène de théâtre genevoise dans les années 2010.
10Philippe Meirieu (2014). Conférence introductive à la formation, HETS-Genève.
11Texte paru initialement dans la revue d’information en social et santé, REISO, le 1er mars 2018 avec le titre « (c)ouvre-toi(t) dans un hebergement d’urgence ». Consulté 24 avril 2021, à l’adresse : https://reiso.org/document?task=export.export&id=2748
12Référence au documentaire vidéo de Claus Drexel, Au bord du monde (2013).
13D’une manière subjective, j’associe Ramuz a un style vif, incisif, direct avec des phrases courtes et à la syntaxe simple et efficace.
14Tous capables ! Manifeste du Groupe Français d’Education Nouvelle, consulté 24 avril 2021, à l’adresse : https://www.cahiers-pedagogiques.com/Manifeste-du-Groupe-Francais-d-Education-Nouvelle
15En lien avec la pensée du philosophe Bernhard Waldenfels, cité en 2016 par Fuehrer et Pittet dans le module D6 : « La pensée critique face aux idées, au pouvoir et à l’action », donné à la Haute école de travail social de Genève.
16Et pour certain·es, l’été 2018 (projet pilote, Croix-Rouge genevoise) et 2019 (ouverture annuelle, Ville de Genève).
Auteurs
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