L’écureuil du moulin
p. 39-64
Texte intégral
Propos liminaires
par Francis Loser
1Avant de livrer le récit qui suit aux lectrices et lecteurs, il importe de brièvement situer quelques éléments contextuels qui entourent sa genèse. Ainsi, il convient de relever que son auteur, Martin Paillet, a rédigé son texte dans le cadre d’un cours d’écriture qui s’adressait à des étudiant·es en emploi1 en début de formation à la Haute école de travail social de Genève.
2Dans mon souvenir, les participant·es n’étaient pas totalement rassuré·es par l’objet de cet enseignement qui leur rappelait vaguement les cours de français et, pour le coup, pas les meilleurs souvenirs. Souvent associée à la grammaire, la syntaxe et l’orthographe, l’écriture incarne le poids de la rigueur académique, ce qui ne plaide guère en sa faveur. Même la lecture n’échappe pas totalement à cette pesanteur car elle évoque trop souvent les lectures obligées par l’enseignant·e ou le programme, mais aussi les analyses de textes et autres résumés pour attester que « nous ne nous sommes pas contentés de lire pour nous distraire, mais que nous avons compris, aussi, que nous avons fourni le fameux effort de comprendre » (Pennac, 1992, p. 150).
3Invité·es à parler de leurs lectures, bon nombre d’étudiant·es du groupe de Martin ont avoué ne pas lire et ne pas particulièrement apprécier cette activité. Pourtant, au fil des échanges, la parole s’est déliée et il est apparu que la plupart d’entre elleux lisaient des BD et des journaux, avaient lu la série des Harry Potter, mais également des romans dont iels parlaient parfois avec passion. Force est de constater que, dans leur esprit, la lecture était assimilée à une certaine forme de culture élitiste qui en biaisait leur représentation.
4Abordant un objet culturellement chargé, un cours d’écriture s’adressant à des étudiant·es en travail social tient un peu du défi et implique des aménagements en termes pédagogiques. Aussi, afin de permettre aux étudiant·es du groupe de Martin d’opérer un pas de côté, il a été crucial de créer un climat de confiance en jouant sur plusieurs tableaux.
5D’une part, plutôt que de tenir des discours sur l’importance que revêtent la lecture et l’écriture pour la pratique professionnelle, c’est une approche ludique et participative qui a été privilégiée. D’autre part, pour devenir une aventure partagée, le cours s’est tenu en petit groupe afin de permettre aux étudiant·es de socialiser leurs peurs et difficultés et se rendre compte qu’elles sont largement partagées. Enfin, je me devais de repenser ma posture d’enseignant, changement qui s’est traduit par une participation aux exercices proposés afin de réduire l’asymétrie enseignant-étudiant·es et ainsi concrètement signaler que le plaisir du jeu primait sur les impératifs académiques.
6Si la parole partagée était essentielle dans ce cours, il en allait de même du silence partagé quand chacun·e était penché·e, plume en main, sur sa feuille, participant ainsi à une communion des êtres attelés à l’émergence des idées et des mots pour finalement autoriser, au fur et à mesure que le papier se noircissait, des petites victoires sur le néant de la page blanche.
7Comme relevé dans la partie introductive de l’ouvrage, il est essentiel de ramener les étudiant·es à leur activité réelle, aux gestes concrètement effectués, y compris les plus infimes et les plus banals, afin de mettre en relief la part d’engagement affectif et corporel qu’impliquent les métiers de l’humain. Porter un regard renouvelé sur sa pratique professionnelle, en rendre compte de manière phénoménologique, est d’autant moins aisé que cela exige de conscientiser des gestes et paroles qui relèvent largement d’automatismes et de schèmes d’actions inconscients.
8Au fil du processus engagé en cours, les étudiant·es du groupe de Martin ont néanmoins réussi à se mettre en phase avec la rédaction d’un récit qui s’émancipe des écrits professionnels codifiés, et ainsi à s’extraire des catégories normatives du type juste-faux, subjectif-objectif, réel-fiction, etc. qui ne s’appliquent pas à l’univers du récit, même professionnel.
9Parmi d’autres pépites récoltées en fin de cours, il est possible de relever des récits fictifs censément écrits par des bénéficiaires ou un·e observateur·trice extérieur·e, ou encore des récits livrés dans un style allégorique. Certain·es étudiant·es ont mis à profit cet exercice pour revenir sur un événement marquant de leur pratique qui se rapportait à leurs débuts dans la profession, alors qu’iels n’étaient encore que des « bleu·es ». Le récit de Martin Paillet relève clairement de cette veine en dévoilant de manière vivante et humoristique un événement professionnel qui l’a passablement décontenancé.
Récit de Martin Paillet
L’écureuil du moulin
Eté 2015
Depuis environ trois ans, Scratch, un écureuil avec une tache blanche au milieu de sa figure et une fourrure brune étincelante, a élu domicile dans l’immense jardin du Foyer du Moulin. Cette grande demeure accueille des personnes en situation de handicap mental, encadrées par une équipe éducative.
Scratch passe ses journées à récolter les glands du grand chêne où il s’est confectionné un lit douillet. Il aime aussi narguer le chat du voisin, mais ce qu’il préfère, c’est d’observer les interactions entre les humains de ce foyer. Il lui arrive même parfois de s’introduire dans la maison par une fenêtre ouverte pour être au plus près de l’action et se documenter sur ces personnes.
En effet, dans sa jeunesse, il a eu la chance d’avoir eu comme professeur le fameux Père Castor, qui lui a conté de nombreuses histoires et lui a appris à décoder le langage des humains avec la faculté de lire leurs écrits.
Du coup, il se sent proche de ces personnes et les considère presque comme sa propre famille, et quand il voit que l’ambiance du foyer est morose, il se donne en spectacle devant les fenêtres afin de redonner le sourire à ses habitant·es.
Un samedi vers midi, Scratch, comme à son habitude, descendit de son arbre pour observer le moment du repas des habitant·es du foyer et constata qu’il y avait une situation particulière.
Depuis environ une semaine, le foyer accueillait, dans la chambre de dépannage, une bénéficiaire d’une vingtaine d’années, car ses parents étaient partis à l’étranger. Elle avait déjà effectué des séjours au foyer et possédait un bon niveau d’autonomie, données récoltées la veille à son sujet quand Scratch, curieux, s’était introduit en douce dans le bureau pour consulter le dossier.
Mais là, sa chaise restait vide, elle manquait à l’appel pour l’heure du repas.
Plus tôt dans la matinée, Scratch, qui était en train de sélectionner les meilleurs glands pour sa réserve personnelle, avait bien vu la jeune résidente partir se balader avec l’accord du jeune éducateur qui lui avait demandé de revenir à l’heure pour le repas de midi.
Scratch avait une certaine sympathie pour ce jeune professionnel car il aimait son côté blagueur et c’était aussi le seul, à son sens, qui respectait l’environnement en venant chaque matin à vélo.
Alors que le repas se déroulait sans la présence de la jeune fille, il vit et entendit, au bout de trente minutes, le jeune éducateur essayer de joindre cette personne en l’appelant sur son Natel. Aucune réponse. Mais où pouvait-elle bien être ? se demanda Scratch. Il n’aimait pas trop ce genre de situation et remarqua que les éducateurs commençaient à se poser des questions et étaient moins souriants que d’habitude. Dans ces cas-là, Scratch connaissait par cœur la procédure, car il avait volé l’an dernier ce document pour refaire le sol de son nid douillet et, à force de s’endormir chaque soir dessus, il en avait appris les différentes étapes.
Cette procédure disparition, mise en place par la structure à laquelle appartient le foyer, consiste à : téléphoner au directeur du foyer, commencer les recherches autour du foyer, du lieu de travail ou au domicile de la personne disparue et, au bout d’un certain temps, contacter la police, les proches et remplir le formulaire de disparition.
A la fin du repas, Scratch vit le jeune éducateur décadenasser son vélo et partir à toute vitesse tandis que l’autre éducateur restait au foyer pour assurer une présence. Scratch sentait bien cette atmosphère pesante qui s’amplifiait et décida donc de soutenir le jeune éducateur dans ses recherches, en sautant de branche en branche pour le suivre.
Scratch avait de la peine à suivre la cadence et se promit à son retour de commencer à refaire du sport et à baisser sa consommation de sirop d’érable fermenté.
Scratch passa donc le début de l’après-midi à suivre le cycliste à la recherche de la jeune pensionnaire dans divers endroits où potentiellement elle pouvait se trouver. Elle n’était nulle part et il voyait bien que le jeune éducateur était de plus en plus découragé et anxieux.
Alors que le jeune éducateur prenait le chemin du retour direction le foyer, Scratch entendit un bruit sourd et compris vite que le pneu du vélo venait de crever. A ce moment précis, le jeune éducateur, très énervé, balança son vélo à terre et déversa une série de jurons à haute voix. Scratch avait vraiment de la peine pour le jeune éducateur et fut surpris de voir autant de diversité dans ses insultes. Le jeune éducateur reprit ses esprits et poussa son vélo, sous un soleil de plomb jusqu’au foyer, pendant au moins vingt bonnes minutes.
Vers 15 h, comme les recherches n’avaient rien donné, les deux éducateurs présents décidèrent d’avertir la police et de téléphoner aux parents. Scratch voyait bien que les deux hommes présentaient un visage fermé et semblaient démunis face à la stagnation de la situation, mais ils avaient fait leur maximum selon lui et il trouvait étonnant comment ils arrivaient à masquer leurs émotions pour s’occuper de la meilleure façon possible des autres résident·es.
Un peu plus tard en fin d’après-midi, Scratch entendit le téléphone sonner et vit un éducateur courir pour répondre, mais comprit vite que c’était la police qui annonçait que l’on ne l’avait toujours pas retrouvée et que les recherches continuaient.
Finalement, vers 20 h, alors que Scratch se forçait à manger un peu, même si l’envie n’était pas vraiment là, il vit au loin des lumières bleues. C’était la police qui avait enfin retrouvé la jeune fille et la ramenait. Selon ses propos, elle s’était perdue dans le quartier et avait attendu tout l’après-midi sur un banc à un arrêt de bus.
Enfin, Scratch vit apparaitre de nouveau des sourires et un soulagement collectif était palpable, tout le monde était heureux de la revoir. Les habitant·es du Moulin ont fini leur soirée au foyer, avec tou·tes les résident·es au complet. Ouf… pensa Scratch, sacrée journée pour un petit rongeur comme moi !!!
Après-coup du récit
par Martin Paillet (2016)
10Je trouve intéressant d’avoir repris une de mes situations professionnelles marquantes et de l’avoir construite sous la forme d’un récit narratif spontané. Cela m’a permis d’avoir du recul sur la situation et de revivre cette journée d’un œil critique. J’ai fait le choix d’utiliser un regard extérieur (le personnage de l’écureuil) dans le but d’essayer de me demander comment une personne extérieure aurait interprété cette situation.
11De plus, avoir écrit cette situation avec des touches d’humour m’a permis de pouvoir l’analyser en dédramatisant la situation. En effet, ce jour-là, je me suis senti vraiment démuni devant ce cas de figure et angoissé. J’ai essayé de cacher mes émotions toute la journée car je devais garder une posture professionnelle face aux autres résident·es, mais je pense qu’une atmosphère tendue régnait au foyer tout de même. Certain·es résident·es venaient me demander où était la personne et pourquoi elle ne mangeait pas avec nous à midi. Ma réponse était assez franche en leur expliquant qu’elle était partie faire une balade mais que, pour l’instant, on ne savait pas trop où elle se trouvait.
12Heureusement que j’avais un collègue qui était présent pour me soutenir et qu’il avait déjà, par le passé, effectué le protocole disparition et donc connaissait bien la procédure. Même si je savais que cette procédure fait partie de nos documents et que ce cas de figure peut se produire dans notre quotidien professionnel, je me sentais quand même un peu responsable car c’est moi qui avais autorisé la résidente à faire sa balade.
13Le moment pénible que je redoutais de la journée a été de devoir téléphoner aux parents en vacances à l’étranger pour leur annoncer, en trouvant les mots justes, qu’on avait perdu leur fille. Finalement, même si, bien sûr, ils étaient inquiets, ils m’ont remercié pour la procédure de recherche que j’avais mise en place et m’ont expliqué que ce n’était pas la première fois que la police ramènerait leur fille.
14Je pense aussi que jamais, auparavant, je n’étais allé aussi vite à vélo pour quadriller le secteur à sa recherche et quand le pneu de mon vélo a crevé, j’avoue que c’était la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. J’ai lâché une série de jurons et maudit cette journée ; au final, cela m’a permis d’évacuer un peu la pression.
15De plus, quand on a averti la police, même si c’est impressionnant, je savais que je ne pouvais rien faire de plus et j’étais soulagé qu’elle nous aide dans cette recherche. Enfin, quand la police nous a ramené la résidente, je pense avoir vécu un grand moment de ma vie et un immense soulagement. Un lourd poids dans mon ventre est parti en une fraction de seconde, j’étais presque dans un état euphorique et avais un rictus dont je n’arrivais pas à me débarrasser.
16Aujourd’hui, j’ai déjà dû refaire appel à la police pour la recherche d’un résident égaré. Je pense que, même si on est toujours un peu inquiet sur le moment, je gère mieux émotionnellement cette situation et j’ai compris que cela fait partie aussi de mon travail et que cet évènement peut se reproduire à tout moment, même si on reste vigilant.
17Le choix de l’écureuil n’est pas anodin car c’est vrai que les arbres du parc autour du foyer servent de refuge pour de nombreux écureuils et qu’à chaque fois qu’un·e résident·e ou éducateur·trice en voit un, cela crée une admiration collective pour cette petite boule de poils. De plus, un jour, il y a vraiment un écureuil qui est rentré dans notre bureau et a mis une sacrée pagaille car il avait peur. Il grimpait sur tous les meubles possibles et est même monté jusqu’au 2e étage. On a ouvert le maximum de fenêtres pour qu’il puisse partir et, au bout de trente longues minutes, il a réussi son évasion en sautant sur l’avant-toit puis sur une branche d’arbre (il va bien, on le revoit de temps en temps dans le parc car il est reconnaissable avec une certaine tache blanche sur la figure).
18Enfin, quand je suis rentré de cette interminable journée vers 21 h, je me souviens d’avoir vu un écureuil immobile en train de me regarder pousser mon vélo. Cela m’a amusé et je lui ai souhaité une bonne soirée.
Rebond de Francis Loser
Préambule
19A la lecture du récit de Martin, ce sont d’abord mes expériences d’éducateur et d’assistant social qui ont refait surface. Avant de devenir un enseignant-chercheur en HES, j’ai effectivement œuvré pendant une vingtaine d’années dans la pratique en travail social et il m’en est resté une empreinte marquante, qui ne m’a jamais quitté. Il suffit que j’y repense pour qu’une succession d’impressions et de sensations se bousculent dans mon esprit, mais également dans mon corps. Tantôt c’est un visage, un regard ou un sourire, tantôt c’est une interaction, une émotion particulière ou encore une période de vie où se confondent les personnes accompagnées et les collègues qui remontent à la conscience, comme des faits bruts à la manière des « Je me souviens » de Georges Perec (1978/2019). Le tout est entremêlé et si certains faits portent encore leur charge émotionnelle, d’autres ne sont plus que des images de cartes postales que je regarde avec plaisir et nostalgie avant qu’elles ne s’évanouissent hors de ma conscience.
20D’un coup, c’est Jean-Paul qui apparaît devant moi, un adolescent trisomique de quatorze ans qui m’interpella alors que je quittais un centre de jour après y avoir passé une matinée à remplacer un enseignant spécialisé. J’étais en train de quitter les lieux et lorsque je me suis retourné pour voir qui me hélait dans le couloir, j’ai vu Jean-Paul débouler à grandes enjambées dans ma direction avant de me sauter dessus à bras-le-corps pour me faire la bise. Sous la charge corporelle et affectueuse de Jean-Paul, ma sidération était à son comble et des émotions contradictoires m’ont alors saisi, allant de la tendresse à la peur, en passant par un sentiment d’incompétence quant à la façon de réagir à ce type de situations, surtout dans un cadre professionnel.
21Une autre image surgit en moi et je me souviens de Nicolas, que le juge des mineurs avait confié aux bons soins du service de protection de la jeunesse dans lequel j’œuvrais alors pour l’aider à construire son projet de vie. Les raisons qui ont amené ce jeune de 17 ans devant le juge se sont perdues dans les limbes de ma mémoire, mais je me souviens de sa faculté à imaginer des projets professionnels plus beaux les uns que les autres. Un jour, c’est en complet et cravate qu’il est entré dans mon bureau en me parlant de sa décision de devenir un manager. Devant ma moue dubitative, il m’a alors fait part de sa parfaite connaissance des étapes nécessaires pour mener à bien son projet : il ne lui restait plus qu’à terminer sa scolarité obligatoire avant d’entrer dans une école secondaire et passer sa maturité pour ensuite mener des études supérieures en gestion et économie. Bigre, tout était donc bien simple alors que je m’évertuais à lui gâcher l’horizon avec un soi-disant principe de réalité et son cortège de propositions prosaïques, tels les bilans de compétences, les stages d’orientation professionnelle et autres programmes de rattrapage scolaire.
22Je me souviens de ces moments passés chez les gens autour d’une tasse de café italien ou turc, de thé à la menthe, de bols de bouillie de mil ou encore d’un verre de Porto. A chaque fois, j’étais saisi par l’ambiance, parfois tendue, souvent ambiguë, la plupart du temps chaleureuse, m’invitant à simplement à vivre un moment d’humanité partagée alors que j’étais censé garder le cap des objectifs fixés par mon mandat.
23D’un coup, c’est la figure de John qui me revient en tête et, plus précisément ce moment particulier où je tentais d’expliquer à ce père ghanéen les possibles bienfaits du placement en foyer de sa fille de quinze ans. C’était un jour d’été, une atmosphère de chaleur moite nous assaillait juste avant l’orage, et nous étions tous deux attablés à boire des bières dans une pièce qui s’assombrissait à mesure que le ciel devenait menaçant. Nous buvions des bières, nous parlions anglais, nous devisions librement en passant sans transition de la famille au projet professionnel, des enfants à la situation politique du pays de John et à ses rêves de retour en terre natale et, d’un coup, je fus transporté à mille lieues de Genève. Quant au placement de l’adolescente, il en serait question un autre jour ; il s’agissait d’abord de gagner la confiance de John.
24Je me souviens de Carlos, adolescent impétueux, qui avait de la peine à calmer ses mouvements d’humeur et, pour le coup, à mener à bien son apprentissage de carrossier. José, apprenti mécanicien, présentait le même profil. Outre le fait qu’ils étaient peu enclins à se soumettre aux règles et normes sociales, Carlos et José partageaient le même père, qui avait épousé, successivement, leurs mères qui étaient sœurs. Alors engagé comme jeune assistant social, j’avais hérité du suivi de Carlos et José, ce qui m’a placé, en termes de communication et de confidentialité, plus d’une fois devant des dilemmes inextricables.
25Je me souviens d’Helena, adolescente turbulente dont j’ai fait la connaissance par l’entremise du tribunal des mineurs. Son délit était d’avoir emprunté la voiture de son beau-père pour réaliser quelques tours de pâté de maison avant de l’encastrer dans une rambarde et de prendre le large. Timide, le regard sombre, elle était peu loquace et faisait bien souvent la moue lors de nos rencontres, sauf le jour où je l’ai raccompagnée dans mon véhicule. Elle y a trouvé une cassette de Frank Zappa que nous avons écoutée à sa demande pendant le trajet. Elle paraissait enchantée, et je lui ai fait cadeau de la cassette en espérant secrètement qu’elle allait de temps à autre la réécouter pour retrouver sa mine joyeuse.
26Je me souviens de Jacques, directeur d’un centre carcéral pour mineurs dans lequel je travaillais en tant que jeune éducateur. Tous les matins et tous les après-midis se tenaient, respectivement à 800 et 1 400 – formulation militaire pour 8 h 00 et 14 h 00 – une réunion de coordination institutionnelle, où un éducateur ou une éducatrice de chaque unité était amené·e à rendre compte des événements de la journée. Au milieu de la salle, tout en longueur, se tenait une table pouvant accueillir une quinzaine de personnes. Le directeur, grand homme longiligne au visage coupé à la serpe, se tenait à l’un des bouts, le plus souvent mains jointes sous son menton, prêt à nous écouter et à nous interroger sur la vie des groupes. A ses côtés était assis le responsable pédagogique, et les praticien·nes étaient appelé·es à s’asseoir tout autour. Les réunions étaient formelles et de courte durée, sauf en cas d’événement majeur, comme ce matin particulier où Patrick ne voulait pas se lever pour aller travailler. A chacun de mes passages, pour lui rappeler l’heure et ses obligations de la journée, il réagissait par des sons qui ressemblaient davantage à des borborygmes qu’à des paroles. Pourtant, à mon énième passage, sa parole s’est faite vive et percutante : « Et quand ça sera midi, tu me diras que c’est midi ?... T’es une vraie horloge parlante2 ! » Abasourdi par la remarque de Patrick et, surtout, par sa détermination à ne pas vouloir se lever, c’est avec un vague sentiment d’impuissance teinté de culpabilité que je me suis rendu en séance de coordination ce matin-là. Mes maladroites explications se sont heurtées aux mines renfrognées du directeur et du responsable pédagogique, qui m’observaient silencieusement. Mes justifications résonnaient du même son que produit un pot de terre qu’on entrechoque avec un pot de fer. A l’évidence, je n’étais pas à la hauteur de la fonction qui m’était confiée. Me souvenir de cet événement cuisant, qui se déroulait paradoxalement dans une ambiance glaciale, a fait surgir en moi quantité d’autres scènes de ma vie professionnelle où le silence et les regards fixes posés sur moi venaient sanctionner mes actions et comportements.
27Scènes plus souriantes : je me souviens des bureaux de l’administration transformés en petits salons privatifs agrémentés de plantes grasses et de posters qui trahissaient les goûts et passions des assistantes et assistants sociaux qui les occupaient. Dans un des bureaux, un collègue en mal d’exotisme avait placé au mur une tenture et une coiffe africaines, ce qui lui a valu la réaction de plusieurs bénéficiaires en provenance des régions subsahariennes, pour lesquel·les il s’agissait moins d’ornements décoratifs que d’objets chargés de pouvoir inquiétants aux possibles maléfices.
28Je me souviens du tribunal des mineurs, lieu solennel et ritualisé, dans lequel je devais me rendre de temps à autre pour assister à une audience de jugement organisée à l’attention des jeunes dont j’assurais le suivi social. Je me souviens en particulier d’une scène cocasse où le juge avait commencé à admonester un adolescent dont la trajectoire de vie empruntait une voie favorable. Après avoir esquissé quelques gestes maladroits pour attirer l’attention du magistrat, ce dernier m’avait finalement accordé la parole. Avec un froncement de sourcils, le juge saisit alors qu’il avait pris le mauvais dossier dans la pile. En me tournant du côté de l’adolescent, j’ai cru percevoir dans son regard un mélange de soulagement teinté de moquerie à l’égard des adultes qui s’arrogeaient, bien maladroitement, le droit de s’immiscer dans sa vie.
29Je me souviens d’être arrivé au pied d’un des bâtiments du complexe psychiatrique genevois au temps où j’animais chaque semaine un atelier d’art avec un groupe de détenus en crise, temporairement hospitalisés. Un jour, alors que je m’apprêtais à pénétrer dans le bâtiment pour animer une séance, j’ai été charmé par une mélodie familière qui provenait d’une chambre située au rez-de-chaussée du bâtiment. Pour mieux écouter, j’ai marqué un temps d’arrêt et j’ai alors reconnu le refrain de All you need is love des Beatles, dont la reprise en boucle s’est insinuée dans mon esprit. Cet hymne à l’amour insistant m’a entraîné dans un ailleurs, sorte de rêverie philosophique sur le besoin humain d’aimer et de se sentir aimé·e pour exister. La morsure du soleil de juillet m’a ramené à la réalité ambiante et au pourquoi de ma présence en ces lieux. Lorsque que je me suis remis en mouvement, les paroles des Beatles flottaient encore en moi, colorant d’une teinte nouvelle le sens de mon engagement en ce lieu.
30Je me souviens… Je me souviens… Il me semble que je pourrais continuer à égrener indéfiniment les événements surgissant dans ma conscience, mouvement qui me conduit peu à peu à reconstituer les morceaux du puzzle de mon parcours professionnel.
Retour au récit de Martin Paillet
par Francis Loser
31Suite à la lecture du récit de l’éducateur, bon nombre d’éléments de réflexion ont peu à peu émergé en moi, auxquels j’ai tenté de donner forme dans les lignes qui suivent. Certains développements sont des réflexions libres, d’autres se profilent davantage comme des analyses en rapport avec un aspect ou l’autre du récit, d’autres enfin constituent des prolongements théoriques de certaines notions en rapport avec le texte et son style.
32Si j’ai choisi ce texte, parmi tous les textes d’étudiant·es que j’ai eu le plaisir de découvrir, c’est qu’il m’a touché autant par son style que par la situation qu’il évoque. J’ai apprécié que l’éducateur revienne sur une expérience marquante dans laquelle il se présente aux autres dans un moment de vulnérabilité vécue dans son cadre professionnel sans tomber dans une introspection psychologique ou morale. Le récit s’en tient aux faits et illustre parfaitement le type de situations singulières auxquelles les professionnel·les de l’éducation doivent parfois faire face dans leur quotidien. Etonnamment, dans le récit de Djamel Belfouel, il est aussi question d’une fugue de résidente, ce qui tend à montrer qu’il s’agit ici là d’un type d’événement pas si exceptionnel.
Un journal de terrain d’un genre particulier
33Pour qui s’attend à découvrir les réflexions d’un éducateur, les premières lignes du récit sont quelque peu déroutantes car elles invitent le·la lecteur·trice à entrer dans une sorte de conte pour enfants qui, aussi attachant soit-il, parait bien éloigné de la réalité professionnelle. L’embarras initial du·de la lecteur·trice est encore accentué par le style indirect qui est employé. Ce n’est pas l’éducateur – qui a vécu une expérience cuisante – qui nous livre son histoire, mais un témoin extérieur pour le moins inattendu puisqu’il s’agit de Scratch, c’est son nom, un écureuil qui habite l’environnement boisé qui entoure le centre éducatif où vivent des personnes intellectuellement déficientes.
34La surprise passée, le lecteur comprend que Scratch est non seulement un écureuil curieux, mais également un ethnographe au regard acéré qui observe de près la vie du foyer et ses habitant·es, approche qui lui a permis de suivre les tribulations de l’éducateur. Or, celles de la journée qui nous est narrée sont plutôt inhabituelles. On peut imaginer le choc émotionnel vécu par l’éducateur découvrant la fugue d’une de ses protégées, situation anxiogène qui a dû faire voler en éclats ses repères temporels et spatiaux, de même que ses représentations du réel. Plutôt que de choisir un style dramatique en phase avec l’angoisse qui sous-tend l’histoire relatée, l’éducateur a pris l’option de la distance et de la légèreté en alliant humour et poésie.
35Un texte amusant a l’avantage de susciter le plaisir chez le·la lecteur·trice et, dans le cas présent, c’est précisément le ton humoristique qui, paradoxalement, souligne le pathos qui imprègne ce récit qui tient du cauchemar, du moins pour l’éducateur qui a perdu le contrôle de la situation.
36Alors que les éducateur·trices éprouvent déjà toutes les peines du monde à faire reconnaître leur travail, d’aucun·es pourraient être agacé·es par ce récit qui ne rend guère grâce à leurs habiletés professionnelles, celles qui sont si bien décrites dans le texte de Djamel Belfouel et le rebond de François Hébert. D’autres lecteur·trices, décideur·euses et managers du social en tête, pourraient être irrité·es par la narration de cette suite d’actions où l’agitation se mêle à l’inefficience, à rebours de ce qui est attendu d’un praticien qui, en pleine maîtrise de lui-même et de ses compétences, devrait appliquer des savoirs et modèles d’action standardisés en toute circonstance.
37De fait, le récit de Scratch vient heureusement nous rappeler que l’accompagnement éducatif relève, d’une part, d’une pratique contingente et, d’autre part, d’un engagement professionnel et personnel qui affecte profondément les praticien·nes. Comme déjà précédemment relevé, je trouve à la fois salutaire et courageux qu’un éducateur ose évoquer une situation professionnelle qui le désarçonne, inévitable face cachée de son activité, plutôt que de livrer une intervention qui le placerait, lui et ses habiletés, sous un éclairage avantageux.
38Pour revenir au récit, sous la plume de Scratch, le lecteur que je suis a été happé par les mésaventures de l’éducateur confronté à une situation qui le déroute alors même qu’elle engage sa responsabilité. Difficile de rester insensible à ce que vit le praticien, à ne pas sentir de l’empathie pour lui qui redouble d’efforts et de stratégies pour trouver une issue favorable à la fugue d’une des résidentes du foyer. Tout·e éducateur·trice, un jour ou l’autre de sa carrière professionnelle, a été confronté·e à une situation similaire où l’urgence et le sentiment d’impuissance s’entremêlent et viennent bousculer les évidences du quotidien. Alors que j’exerçais comme jeune éducateur, j’ai moi-même vécu une situation similaire. Une fillette trisomique accueillie en journée dans un centre de jour spécialisé avait, sur un coup de tête, décidé de rentrer chez elle. Dans un premier temps, je ne m’étais pas trop formalisé de son absence, mais une petite voix intérieure m’a soufflé l’idée de jeter un œil par la fenêtre du premier étage. Grand bien m’en a pris car, jambes à son coup, la fillette était en train de franchir le portail de l’institution. Dans la course-poursuite qui s’est ensuivie, je ne sais pas si c’est l’allure de la fillette qui m’a le plus surpris ou bien ma capacité à soutenir le sprint nécessaire pour la rattraper.
39Avec cette histoire de fugue, la narration de Scratch donne à découvrir l’expérience d’un éducateur, qui est à la fois banale et profondément dramatique et qui met bien en évidence la temporalité particulière inhérente à ce type d’événement, dans lequel entrent paradoxalement en tension un sentiment d’urgence avec une action contrariée où l’attente se commue en impression d’éternité. Un autre paradoxe mérite d’être signalé, à savoir la place occupée par la résidente dans ce récit. Alors qu’elle est la personne qui est à la source des tracas vécus par l’éducateur, elle y fait figure de grande absente. Cette absence et encore soulignée par les faibles éléments d’information que nous livre Scratch, pas uniquement sur la fugueuse, mais aussi sur la relation établie entre elle et l’éducateur, dont le métier relève précisément d’un service au service de la relation (Autès, 2013).
40Donnant sa force à l’intrigue, il convient d’évoquer un protagoniste qui avance masqué tout au long de la narration ; je veux parler ici de la tension inhérente à la situation de fugue, qui affecte l’éducateur et certainement aussi son collègue et les autres bénéficiaires du foyer. Si on prend le temps de s’y arrêter, nous découvrons effectivement que le récit est parsemé d’informations relatives au climat particulier qui régnait ce jour-là au foyer – l’ambiance du foyer est morose ; atmosphère pesante qui s’amplifiait. Phénoménologiquement parlant, cette description de la charge émotionnelle qui imprègne le foyer est intéressante à relever car elle amène à prendre en considération non seulement les événements et les interactions qui se déroulaient au foyer, mais également l’état émotionnel qui y régnait durant cette journée particulière. Cette cartographie esthétique renvoie à la notion de Stimmung, élaborée par Georg Simmel pour qualifier les interactions sensibles qui participent d’une perception réciproque (Carnevali, 2016). Au-delà du climat ambiant, le récit nous renseigne également sur les différents états émotionnels vécus par l’éducateur – le jeune éducateur était de plus en plus découragé et anxieux ; le jeune éducateur, très énervé, balança son vélo, etc.
41Comme la musique qui accompagne un film, la charge émotionnelle évoquée dans le récit vient en ponctuer la trame. Il y a un premier mouvement en crescendo – découverte de la fugue, recherches infructueuses – qui cède la place à un mouvement d’apaisement final – Scratch vit apparaître de nouveau des sourires et un soulagement collectif. Si le sens de l’écoute, de l’à-propos et le savoir-y-faire (Brichaux, 1993) constituent le cœur des métiers de la relation, le récit nous conduit vers un autre horizon, celui des émotions, bien souvent banalisé, voire parfois mis sous le boisseau pour répondre aux critères du professionnalisme, point sur lequel je vais revenir ultérieurement.
Eduquer et écrire, une affaire de sensibilité
42Si l’on examine de près la manière dont Scratch évoque la part sensible dans ses évocations, nous y découvrons que les praticien·nes sont à même de maîtriser leurs émotions, comportement qui est ici entrevu comme une capacité professionnelle : Scratch voyait bien que les deux hommes présentaient un visage fermé et semblaient être démunis […] et trouvait étonnant comment ils arrivaient à masquer leurs émotions pour s’occuper de la meilleure façon possible des autres résident·es. Dans l’étonnement formulé par Scratch, il est possible de déceler une certaine admiration, mais dans la mesure où le langage corporel – tonus, mimique, gestes, etc. – occupe une place majeure dans la communication non verbale (Winkin, 1981), il est permis de douter que la stratégie adoptée par les deux éducateurs ait fonctionné. Ou plutôt, si on reste proche des propos de Scratch, on peut se demander si elle n’a pas eu pour principale fonction de leur procurer une certaine contenance face aux bénéficiaires tout en respectant la doxa implicite du travail social, qui consiste à maîtriser ses émotions pour assurer une « distance professionnelle ». Cette clé d’interprétation est moins hasardeuse qu’il n’y paraît car elle trouve son prolongement dans les analyses après-coup que l’éducateur a produites sur son propre récit : « J’ai essayé de cacher mes émotions toute la journée car je devais garder une posture professionnelle face aux autres résident·es […] » Si cette façon de gérer les émotions, qui revient à les maîtriser, est largement répandue dans les milieux professionnels, elle interroge car elle consisterait à faire état d’« une relation potentiellement impliquante mais qui ne l’est pas, dès lors qu’il y a professionnalisme, expérience, compétences, principes déontologiques ou marges d’autonomie et stratégies » (Jeantet, 2018, p. 56). L’accompagnement des personnes procéderait ainsi moins des qualités sensibles, qu’il s’agirait de réfréner, que des compétences opérationnelles. Mais cette façon de concevoir le professionnalisme des éducateur·trices est quelque peu problématique car elle relève d’une conception dualiste du monde qui opère une scission entre corps et esprit, émotions et cognition, nature et culture, etc.
43Prendre connaissance de la fugue d’une bénéficiaire et devoir y faire face implique forcément une forte charge émotionnelle – dans son commentaire sur le récit, l’éducateur note, d’ailleurs, qu’il s’est senti vraiment démuni et angoissé. Par conséquent, les gestes et paroles qui ont suivi la découverte de la fugue ont nécessairement été imprégnés par les émotions qui accompagnent ce type de situation anxiogène.
44Il en va d’ailleurs ainsi dans les autres temps éducatifs, même ceux qui paraissent peu chargés en intensité. Dans la vie, des mouvements affectifs et sensoriels accompagnent l’ensemble de nos actions et de nos interactions avec le monde environnant. Que nous en soyons conscient·es ou pas, c’est le fait d’« être affecté » (Favret-Saada, 1990 ; Depraz, 2006) qui nous rend humain·es et qui nous permet d’évoluer dans le monde.
45En élargissant la question, il est assez paradoxal de concevoir que les praticien·nes seraient à même de suspendre leur subjectivité et leurs émotions alors même que le feeling constitue l’explication souveraine du savoir y faire en situation lorsqu’on interroge les travailleuses et travailleurs sociaux. Le feeling (to feel : « ressentir »), compagnon incontournable des savoirs pratiques, procède précisément d’une composante émotionnelle. Depuis les travaux de Damasio (2001), nous savons que les émotions sont pas incompatibles avec les opérations cognitives, mais en constituent l’élément indispensable car nous sommes des êtres de chair. Le corps permet de communiquer avec le monde et « nos pensées les plus élevées et nos actes les meilleurs, nos plus grandes joies et nos plus profondes peines, ont notre corps pour aune » (Ibid., p. 14).
46Si l’on revient à Scratch, il convient de relever qu’il ne s’encombre pas des mêmes réserves que les éducateurs sur le plan de ses sentiments. Alors même qu’il livre une série de descriptions des scènes observées depuis son arbre, il avoue sans détour « une certaine sympathie pour ce jeune professionnel » qu’il apprécie pour son côté blagueur et son respect de l’environnement. De même, lorsque la disparition de la fugueuse est révélée, il avoue qu’il n’aime pas trop ce genre de situation. De toute évidence, Scratch semble tout à fait à l’aise avec le monde des émotions et parle sans pudeur de ses sentiments et sympathies. Le fait que l’éducateur ait choisi de relater son récit par l’entremise d’un témoin imaginaire soulève un pan du voile de sa professionnalité pour nous livrer des facettes de sa subjectivité ainsi que les différents sentiments qu’il a éprouvés en situation.
47En recourant à un narrateur extérieur dans son récit, l’éducateur semble avoir mis en scène son ambivalence qui oscille entre, d’un côté, un prescrit professionnel qui s’impose à lui d’autant plus fortement qu’il est un jeune éducateur en recherche de repères et, d’un autre côté, sa part de sensibilité qui l’amène à traverser différents états d’âme comme n’importe quel·e praticien·ne engagé·e dans l’action. Dans un environnement socioculturel qui accorde crédit à une rationalité dégagée de l’expérience sensible, l’expression de cette ambivalence est intéressante à relever et interroge implicitement les principes normatifs binaires qui s’appliquent aux éducateur·trices et, plus largement, à tous les travailleurs sociaux et travailleuses sociales.
Quand agir, c’est aussi pouvoir imaginer
48Parvenu à ce stade de l’analyse, il est possible d’appréhender le récit de l’éducateur sous un nouvel éclairage. Scratch est-il uniquement le sympathique narrateur qui se plait à conter les tribulations d’un professionnel au cours d’une journée particulière, ou bien n’est-il pas aussi ce personnage qui, à l’instar de Jiminy Cricket incarnant la bonne conscience de Pinocchio, représente la part de réflexivité du·de la professionnel·le ?
49En revenant sur son récit, l’éducateur répond à cette interrogation en mentionnant explicitement avoir cherché à prendre de la distance : « J’ai fait le choix d’utiliser un regard extérieur dans le but d’essayer de me demander comment une personne extérieure aurait interprété cette situation. » La question de l’interprétation d’un événement interroge effectivement le sens donné par un·e acteur·trice à son expérience vécue. Dans son récit, l’éducateur semble bien conscient que le monde est plus complexe que ce que son seul regard peut en saisir, ne serait-ce que parce qu’il y a « […] ce qui se passe en coulisses, c’est-à-dire l’action avant ou après la scène, ou encore derrière elle » (Goffman, 1991, p. 215). En faisant appel à Scratch, l’éducateur use sciemment d’un stratagème visant à dépasser son point de vue, celui de l’intervenant pris dans un contexte, afin de considérer le déroulement de la journée selon un angle de vue distancié grâce au recours à l’imaginaire. La fiction vient ici enrichir le réel, de même que le sens de l’altérité implique un effort d’imagination pour se mettre à la place de l’autre afin de mieux la·le comprendre (Nussbaum, 2011).
50Dans la culture dualiste occidentale, il est à relever que la fiction suscite une forte ambivalence qui oscille entre une méfiance face aux simulacres et une fascination pour le jeu et le plaisir de de se laisser prendre au jeu (Schaeffer, 1999). Pourtant, le jeu et l’illusio qu’il autorise constitue une affaire des plus sérieuses et ne s’applique pas uniquement à la sphère des loisirs, mais concerne aussi le tact et les arts de faire (Certeau, 1990) et renvoie plus largement à l’ensemble des activités humaines (Huizinga, 1951 ; Goffman, 1973 ; Gadamer, 1992), voire à la créativité qui peut être envisagée « comme la coloration de toute une attitude face à la réalité extérieure […] un mode créatif de perception […] » (Winnicott, 1975, p. 127).
51Le récit, tout en se rapportant à l’action humaine, est bien davantage que la restitution plus ou moins fidèle d’un événement vécu. Comme nous l’avons évoqué en partie introductive, toute personne qui raconte construit un « quasi-monde » (Molino & Lafhail-Molino, 2003), particularité du récit qui vient interroger la frontière du réel et de la fiction.
52Contrairement à la modalité de l’analyse, qui fait appel à la pensée qui tend naturellement à rationaliser et à expliquer (Depraz, 2006), dans son récit professionnel, le praticien ne s’applique pas à tendre vers une objectivation de son action, mais il s’en tient à dérouler le film de son expérience en évoquant pêle-mêle ce qu’il a fait, dit, ressenti et pensé tout au long de l’événement relaté. Son récit constitue un acte d’écriture qui s’apparente à une expérience esthétique au sens donné par Gadamer (1992), à savoir une expérience humaine totale qui engage chez le·la créateur·trice une mobilisation qui relève indistinctement des dimensions corporelle, affective et cognitive. L’acte d’écrire oblige effectivement la main à coucher sur le papier des pensées qui ne sont pas coupées du corps et des affects. Paul Auster, parlant de sa façon d’écrire, estime pour sa part que :
Marcher, c’est ce qui attire les mots à toi, ce qui te permet d’entendre les rythmes des mots à mesure que tu les écris dans ta tête. […] Ecrire commence dans le corps, c’est la musique du corps et, même si les choses ont un sens, s’ils peuvent parfois en avoir un, c’est dans la musique des mots que commence ce sens (2013, p. 243).
53Pour approfondir la question de l’articulation entre le réel et la fiction qui sous-tend tout récit, il me paraît judicieux de faire un détour par le film Rashomon, réalisé par Akira Kurosawa (1950). Dans ce film, le réalisateur aborde le thème de la mort en s’intéressant à un samouraï dont le décès est rapporté par différents témoins qui multiplient les possibles versions de l’événement. Se succèdent ainsi la version d’un bûcheron, qui a découvert le corps dans la forêt, celle d’un bandit, puis celle de l’épouse du samouraï qui, tous deux, revendiquent être les auteur·es du crime et, enfin, la version du défunt qui, par la bouche d’une médium, raconte s’être suicidé. Le film de Kurosawa interroge non seulement notre rapport à la réalité, mais l’idée même que la réalité puisse exister. La fiction ne serait-elle pas de croire en une et une seule réalité plutôt que de concevoir plusieurs versions de la réalité ? Dommage que Scratch n’ait pas pensé à passer le relais à d’autres témoins, par exemple le collègue de l’éducateur, son responsable ou les résident·es du foyer, qui auraient pu nous faire découvrir d’autres pans de réalité de cette journée placée sous le signe de la fugue. Et de quelle façon cette journée aurait-elle pu être narrée par la résidente en fugue ? Dans le récit, il est dit qu’elle s’est perdue en chemin, mais peut-être, à l’instar de Scratch, a-t-elle passé son temps à scruter de loin l’éducateur, dont elle se serait entichée ou contre lequel elle aurait cherché à se venger à la suite d’un échange de paroles blessantes ? Le récit ouvre devant nous un « tiers monde de l’imaginaire » qui fait éclater le cadre binaire opposant réel et fiction, un troisième terme entre le vrai et le faux qui autorise le possible (Molino & Lafhail-Molino, 2003).
Quand agir, c’est mettre en scène
54Les réflexions qui précèdent amènent à considérer la question du point de vue que l’on adopte pour présenter ce qui serait le réel ; interrogation qui a finement été analysée par le photographe et réalisateur Raymond Depardon (2000), qui relève que toute prise de vue lui demande préalablement « de trouver ce que les Allemands appellent “Einstellung”, c’est-à-dire comment se situer par rapport à ce que l’on montre, et à quelle distance » (Ibid., p. 7). Il en va d’ailleurs de même des peintres qui, face à un paysage qui les inspire, se doivent de choisir où placer la ligne d’horizon qui va permettre de structurer leur création en respectant les perspectives. Pour Depardon, la manière de se situer face à une réalité à saisir interroge clairement les frontières entre réalité et fiction car, même lorsqu’il s’agit de réaliser un documentaire, il en va aussi d’une forme de mise en scène qui n’est pas toujours conscientisée par celle ou celui qui filme. Depardon note ainsi que :
[…] pendant longtemps […] je ne savais même pas que j’étais dans la mise en scène. Je pensais être dans le réel, étant témoin, et en fait j’étais metteur en scène. J’étais quelqu’un qui intervenait dans le réel. Sans m’en rendre compte, j’étais plus dans la fiction que je ne le pensais (Ibid., p. 90).
55Même si les éducateur·trices ne sont pas des photographes, le fait de devoir intervenir en faveur de bénéficiaires suppose de devoir prendre parti, ne serait-ce qu’en termes axiologiques. Et sur le plan praxéologique, toute intervention passe forcément par une forme de mise en scène qui définit les places et rôles de chacun·e. Deligny estimait pour sa part que l’éducateur·trice se doit de créer des circonstances (Tschopp, 2021), sorte d’agencement qui peut être assimilé à une mise en scène pour établir la relation à l’autre. François Hébert, dans son rebond, note à ce propos que « ce qui bloque au-dedans, dans nos murs, peut souvent se débloquer hors-les-murs (en voiture, par exemple) ».
56De même, par son jeu d’écriture et son recours à un témoin imaginaire, l’auteur du récit a orchestré une mise en forme de son récit qui peut être assimilée à une mise en scène où se voient s’entremêler les éléments factuels (le foyer, l’éducateur à son poste de travail, la résidente en fugue, etc.) avec les éléments imaginaires (Scratch, qui a pris connaissance des documents posés sur le bureau des éducateurs, par exemple). D’une certaine façon, ce mode de procéder est en phase avec la pratique éducative dont les gestes tiennent du tangible, du normatif, mais aussi du symbolique qui procède du jeu du « faire comme si… » (Winnicott, 1975). Le jeu symbolique n’est pas réservé au monde de l’enfance, bien au contraire, mais sous-tend l’ensemble des activités humaines (Bourdieu, 1980 ; Huizinga, 1951) et met en articulation la scène personnelle – celle de l’éducateur·trice ou du·de la bénéficiaire, avec ses pensées et ses émotions –, la scène relationnelle, qui sous-tend les interactions entre les différent·es protagonistes de l’accompagnement éducatif et, plus largement, la scène sociale puisque tout placement en foyer ressort de lois, d’un mandat et de prescriptions diverses.
57Pour en venir au style, si l’on croit son auteur, le caractère ludique du récit n’est pas totalement fortuit. Ce dernier, dans son analyse « après-coup » souligne en effet, d’une part, le côté spontané de son écriture et, d’autre part, l’intention réflexive qui a guidé son projet afin de revivre cette journée d’un œil critique grâce au regard distancié prêté à Scratch. A l’entremêlement entre émotions et cognition, fiction et réalité, s’ajoute ainsi le binôme action-réflexion. Dans le regard que porte l’éducateur sur son expérience, c’est bien ce jeu de tensions entre multiples polarités qui donne force et cohérence à son récit. D’une certaine façon, ce dernier se rapproche de la métaphore qui propose un détour par l’imagination pour mieux saisir le réel qui relève de l’ineffable (Brichaux, 2004). Cette façon de narrer l’intervention éducative présente l’avantage de contourner la difficulté de la mise en mots de l’action située et de rendre compte du métier de manière vivante et poétique. Elle en restitue non seulement ses enjeux et ses potentialités, mais aussi les contradictions, les dilemmes et la dynamique qui tout à la fois animent et saisissent le praticien engagé dans le feu de l’action.
58Où le récit s’écarte toutefois de la métaphore, c’est qu’il soulève le voile d’opacité qui entoure l’action (Vermersch, 1994) pour venir éclairer la façon dont les éducateur·trices s’y prennent réellement en situation. Cet exercice n’est pas si courant, selon François Hébert (2012) ; point de vue que soutient aussi Jacques Riffault (2013), qui note que les travailleuses et travailleurs sociaux n’écrivent pas pour mettre en mots leur pratique, mais pour justifier leurs interventions auprès des autorités, des médecins, des juges, etc.
Quand agir est une affaire de posture
59Parvenu à ce stade de l’analyse du récit relaté par Scratch, il importe d’approfondir ce qu’implique, pour les travailleuses et travailleurs sociaux, le fait de devoir prendre parti, question qui me semble être directement articulée à la notion de posture professionnelle. Cette notion de posture est souvent invoquée en travail social pour expliquer les valeurs qui inspirent l’action, légitimer le cap donné aux interventions ou justifier les prises de décision. Elle est cependant peu ou prou définie alors qu’elle renvoie au corps, aux émotions et aux cinq sens. Si l’acte d’écriture prend appui sur le corps, selon Paul Auster, il en va de même avec l’intervention sociale car « un individu ne peut pas faire autrement que d’être là en chair et en os » (Goffman, 1974, p. 36). Pour Hartmut Rosa (2018, p. 57), nous sommes placé·es dans le monde sur nos pieds et, par conséquent, toute « analyse des différentes manières dont les hommes entrent en relation avec le monde, en font l’expérience et le perçoivent, y agissent et s’y orientent, doit nécessairement commencer par le corps » (Rosa, 2018, p. 57). La posture professionnelle ne peut donc pas à être réduite à un positionnement, à une justification sur la manière d’agir, elle vient éclairer la manière dont les praticien·nes sont saisi·es par les interactions et situations rencontrées, leur assise corporelle et émotionnelle, leur position sociale, leur aisance à jouer avec les tensions en présence, etc. (Loser, 2018).
60Dans son récit, le positionnement de l’éducateur apparaît tout au long du texte et demeure en grande partie conditionné par la procédure qui s’applique aux situations de fugue. Toute application d’une prescription fait toutefois intervenir la part discrétionnaire des acteur·trices qui y sont soumis·es et leur part d’interprétation. Cette observation nous ramène à l’épisode où l’éducateur enfourche sa bicyclette pour partir, selon les termes de Scratch, à toute vitesse à la recherche de la résidente disparue. En essayant de trouver trace de la fugueuse dans divers endroits où potentiellement elle pouvait se trouver, le praticien a suivi la procédure instituée au sein de son foyer, mais la précision relative au rythme accéléré de l’action entreprise renseigne aussi sur la manière dont l’éducateur a interprété la règle et sur son état émotionnel du moment. Le lecteur ou la lectrice peut dès lors légitimement se demander si l’éducateur, parti à la hâte sur les traces de la fugueuse, s’est soumis à une norme d’action ou bien s’il a cherché à border son anxiété ? Peut-être s’agit-il d’un mélange des deux hypothèses ? Si l’on prend le temps de considérer l’étymologie du terme de fugue – du latin : fugere, « fuir », une troisième interprétation s’offre alors à nous. Pris par l’événement, l’éducateur n’a-t-il pas rejoué en miroir le mouvement corporel et émotionnel animant la résidente ? Nous retrouvons ici l’idée que les professionnel·les sont affecté·es par les personnes accompagnées, ce qui explique, par exemple, le jeu de montée en symétrie lors de certaines interactions. Pour ne pas être gouverné·es par leurs émotions, les praticien·nes sont ainsi amené·es à effectuer un travail émotionnel (Hochschild, 2003 ; Jeantet, 2018) pour conscientiser les enjeux personnels, mais également sociaux, qui traversent les situations professionnelles au travers d’une mise en perspective des affects ressentis en situation. Il convient en effet de préciser que les émotions ne sont pas qu’une affaire intime et demandent à être indexées aux règles de sentiments qui prévalent dans différents espaces sociaux (monde du travail, cérémonies officielles, etc.). Il s’agit ici de traduire les émotions en autant d’informations utiles pour décoder les tensions et les dilemmes qui sous-tendent les situations que rencontrent les praticien·nes (Loser & Romagnoli, 2019). D’une certaine manière, comme les compas et boussole pour le·la navigateur·trice, la mise au travail des émotions remplit, pour les professionnel·les de la relation, une fonction cruciale.
Fonction et apports du récit professionnel
61Si l’on en croit son auteur, le récit de Scratch a rempli une double fonction, à la fois cathartique et praxéologique (Cifali & André, 2007, p. 250). Fonction cathartique, car l’acte d’écriture délivre de la souffrance et, de fait, le jeune éducateur relève lui-même dans sa réflexion a posteriori que l’occasion qui lui a été offerte de revisiter son expérience lui a permis de revivre et évacuer la pression vécue ce jour-là. Ce récit est un peu l’histoire d’une « première fois », avec toute la charge émotionnelle que cela suppose. A la distanciation s’ajoute la fonction praxéologique car, au travers de son récit, l’éducateur a pu revisiter sa pratique et sa manière de fonctionner dans ce genre de situation singulière en établissant un parallèle avec une expérience similaire survenue ultérieurement dans son parcours professionnel. Depuis cette « première fois », il semble avoir intégré l’idée que la fugue fait partie des événements qui peuvent survenir dans un accompagnement éducatif et a progressé sur le plan professionnel – « sur le moment, je gère mieux émotionnellement cette situation ». C’est en revenant par l’écriture sur ses premiers pas dans le métier que l’éducateur a pu prendre conscience des apprentissages déjà réalisés, ce qui plaide en faveur d’un retour sur les expériences vécues – « On n’est pas vraiment lucide quand on n’écrit pas » (Meyer, 2006, p. 135) – et la mise en forme de la pratique au plus près des gestes effectués en situation.
62En proposant aux étudiant·es qui se forment à la HETS de Genève un cours d’écriture en début de formation, une des intentions pédagogiques poursuivie est bien de les amener à prendre conscience que le fait de coucher les mots sur le papier constitue un puissant moyen pour évoquer et élaborer la pratique quotidienne. Il ne s’agit pas uniquement d’évoquer des événements marquants, mais aussi d’entrer dans l’épaisseur du banal, des « temps faibles » (Depardon, 2000), qui émaillent l’intervention professionnelle. Ainsi, par la mise en mots de l’action professionnelle, le récit conduit les praticien·nes, et plus particulièrement celleux qui débutent dans la profession, à interroger leur rapport à soi, aux autres et au monde, processus encore renforcé lorsque les textes sont lus en petit groupe.
63Comme relevé dans la partie introductive de l’ouvrage, la réflexivité professionnelle ne saurait être assimilée à une simple description des faits et gestes menés en situation et se rapporter aux seules situations jugées problématiques (Perez-Roux, 2012), mais suppose de se poser en tant qu’objet d’un discours sur soi dans une visée amélioratrice (Brunel, 2008).
64Lors des séances d’analyse de pratiques en groupe, le récit professionnel ne constitue, de fait, que l’étape préliminaire du processus de réflexion qui va successivement se poursuivre par le jeu des questions, puis des hypothèses de compréhension avant la formulation des éventuelles pistes d’action. C’est par l’engagement dans ce processus que l’exposant·e peut passer du·de la praticien·ne réfléchi·e au·à la praticien·ne réflexif·ve (Donnay & Charlier, 2006). Pour assurer ce passage, le recours aux savoirs issus des sciences humaines et sociales s’avère hautement souhaitable, étant entendu que ces derniers ne s’opposent pas aux savoirs incarnés, aux savoirs en actes indispensables aux praticien·nes qui, comme le relève fort bien François Hébert, sont tenu·es d’inventer en cours d’action de véritables trouvailles pour muer les difficultés en ouvertures. Néanmoins, pour ne pas en rester à la seule dimension praxéologique et engager une réflexivité sur leur pratique, il importe que les praticien·nes parviennent également à repérer les enjeux psychologiques, sociopolitiques et historiques et les rapports de pouvoir qui traversent leur pratique.
65Si le recours aux savoirs théoriques est essentiel aux praticien·nes, ce n’est pas uniquement pour leur fournir des éclairages dans l’après-coup et leur permettre de théoriser leur pratique. Comme relevé plus haut, il importe de ne pas opposer la cognition aux émotions qui, dans le cours de l’action, occupent une place centrale. En tant qu’elles nous relient au monde, les émotions constituent des indicateurs pour repérer ce qui se joue au niveau des interactions interpersonnelles, qui sont, dans une large mesure, définies par les cadres normatifs. Il y a donc tout lieu de reconnaître la dimension esthétique de l’agir professionnel qui, par une mise en dialogue de la pensée et du sensible, ouvre la voie à une éthique pratique en phase avec ce qui se passe réellement en situation (Depraz, 2006).
66Pour illustrer cela, il est intéressant de revenir au récit de l’éducateur et à un des dilemmes auxquels il est confronté. Scratch nous apprend que la résidente est partie se balader avec l’accord du jeune éducateur qui lui avait demandé de revenir à l’heure pour le repas de midi, ce qui laisse entendre que le praticien a donné son feu vert en toute connaissance de cause. Pourtant, dans sa réponse, le praticien aurait pu privilégier la sécurité et le principe de précaution, conforté en cela par le fait que la résidente était en dépannage au foyer. Le récit de Scratch demeure étrangement silencieux sur ce qui s’est passé à ce moment-là pour l’éducateur, la manière dont il a vécu cette tension ; il nous apprend simplement que ce dernier a implicitement opté pour un principe de liberté fondé sur l’autonomie de la résidente. Cette façon de procéder cadre avec la déontologie actuellement privilégiée dans le domaine du handicap, à savoir une promotion de l’autodétermination des personnes. Peut-être que Scratch n’a pas été à même de saisir la délibération éthique à laquelle s’est livré l’éducateur, et nous ne pouvons pas lui en faire le procès. Comment un écureuil, aussi malin soit-il, peut-il faire la distinction entre éthique et déontologie professionnelle ? Cette interrogation renvoie à la posture professionnelle qui, pour les éducatrices et éducateurs, ne devrait pas se réduire à une maîtrise de leurs émotions couplée au respect des règles déontologiques. Comme relevé ci-avant, il s’agit tout au contraire que les professionnel·les soient en mesure de développer une sensibilité doublée d’une réflexivité afin de repérer et penser les dilemmes éthiques auxquels la pratique les confronte, une meilleure connaissance des fondements éthiques pouvant aider en cela.
Pour terminer et ne pas conclure
67Une morale du type « tout est bien qui finit bien » vient ponctuer la fin du récit de Scratch alors que l’éducateur, dans le second texte plus réflexif sur son récit, évoque un état quasi euphorique dû à l’immense soulagement ressenti lors du dénouement heureux de la situation et un rictus qu’il ne parvenait pas à faire disparaître. Ces derniers propos sont bien en rapport avec le fait que cette journée a constitué pour le professionnel une expérience extrême, pendant laquelle il s’est senti angoissé et totalement démuni. Ces éléments de précision, dans l’après-coup du récit, montrent qu’il importe de « considérer le texte non comme un objet clos sur lui-même et auto-finalisé, mais comme le support provisoire, contingent et incarné d’une expérience qui est prioritairement déterminante et qu’il s’agit de faire émerger pour elle-même » (Depraz, 2006, p. 5). L’acte d’écriture témoigne ainsi d’une étape de la pensée qui est en constant mouvement. C’est pourquoi j’ai repris contact avec l’éducateur pour l’inviter à relire son récit, à se replonger dans l’expérience narrée, cela dans le but de lui permettre de mesurer le parcours effectué depuis lors en termes de professionnalité.
Second après-coup du récit
par Martin Paillet (2020)
68J’ai trouvé l’idée intéressante qu’on me permette, après quatre années, de me replonger sur ce récit professionnel et de l’analyse qui en a découlé. En effet, c’est au début de mon cursus estudiantin que cet exercice nous a été proposé, avec comme consigne de décrire une expérience de terrain. De mémoire, je venais de terminer mon bilan de compétences, qui m’avait demandé de décortiquer de façon minutieuse différents aspects de ma professionnalité. J’ai donc vu, dans cet atelier d’écriture, l’opportunité « de rendre autrement », d’une manière moins technique et plus ludique, un récit d’une expérience vécue sur mon lieu professionnel.
69En relisant mon texte, je constate que la disparition de la résidente a été un élément marquant de mes débuts d’éducateur et m’a confronté pour la première fois à une situation sortant de l’ordinaire. Avec du recul, je pense que la gestion de l’imprévu est omniprésente sur mon lieu de travail, ce qui a pour effet de m’inciter à devoir m’adapter à un contexte donné et à affiner ma posture professionnelle au quotidien. Je remarque également que la répétition de ces situations m’a aidé, en tant que professionnel, à engranger une certaine expérience qui m’a permis de développer une pensée réflexive et d’appréhender ces moments de façon plus authentique et sereine. Le personnage de Scratch, à l’époque, m’a sûrement aidé à extérioriser mes émotions que j’avais essayé de masquer pendant cette fameuse journée par peur, peut-être, de perdre pied ou de transmettre mes craintes au sein du foyer.
70Je constate que, dans mon rôle d’éducateur, les émotions ont une place importante. En effet, au quotidien, j’incite les bénéficiaires à essayer d’identifier leurs émotions et à les exprimer dans un cadre le plus sécure possible. Je me permets donc aujourd’hui de formuler plus souvent mes propres émotions car je pense que, dans la relation, cela permet de considérer notre interlocuteur ou interlocutrice comme une personne et de développer un climat de confiance. Cependant, il est important de s’adapter à la singularité de chacun·e en trouvant un certain équilibre ou une certaine distance en respectant les règles proxémiques (Hall, 1971).
71Dans mon récit, j’avais fait le choix d’une vision extérieure à la situation par le biais d’un écureuil, afin d’avoir un autre point de vue face au contexte. Je trouve toujours cette idée intéressante car, régulièrement, je me questionne sur la façon dont certains évènements que j’ai vécus ont pu être perçus par autrui. Il n’y a pas qu’une vérité, mais de multiples interprétations ou clés de lecture face à un objet donné. C’est un élément que je trouve passionnant dans ma profession car, de nature curieux, pouvoir échanger et confronter mes idées me permet une certaine ouverture et m’éloigne un peu d’une pensée unique ou binaire, qui est parfois trop présente dans notre société.
72Si je devais réécrire ce texte, je pense que je serais allé encore plus loin dans l’imagination et j’aurais rajouté un personnage supplémentaire (par exemple : une coccinelle sur l’épaule de la résidente disparue, qui aurait peut-être permis de retracer la journée hors du foyer et d’avoir un autre point de vue). Cependant, cela aurait tenu de la pure spéculation car, finalement, nous n’avons jamais vraiment su le fin mot de l’histoire.
73Il est vrai que, dans mon récit, il y a très peu d’informations sur la jeune bénéficiaire disparue car, en général, quand le foyer accueille une personne pour un séjour de courte durée, nous demandons à la famille de remplir certaines données mais cela reste très succinct. Dans le cas de cette résidente, elle avait déjà effectué deux séjours au foyer qui s’étaient très bien déroulés et l’équipe avait constaté qu’elle était très autonome dans les actes de la vie quotidienne. Me concernant, c’était la première fois que je la rencontrais mais, quand elle est venue me voir pour me signaler qu’elle souhaitait sortir, je n’ai pas eu d’objection à sa requête en lien avec les informations que j’avais à disposition. Je me suis juste assuré qu’elle avait son téléphone sur elle avec le numéro du foyer (avec du recul, j’aurais pu vérifier également si elle avait suffisamment de batterie) et qu’elle rentre à l’heure pour le repas du midi.
74Ne la voyant pas revenir et en ne la retrouvant pas malgré le quadrillage du quartier, mon anxiété grandissait mais je ne pense pas avoir vraiment culpabilisé face à la situation. Je travaille avec des personnes et essaye de valoriser des principes comme l’autodétermination ou l’émancipation et accepte donc que le risque zéro n’existe pas. Mon rôle est de veiller à que les souhaits ou demandes de ces personnes se déroulent dans un cadre sécure. Ce qui passe, à mon sens, par l’implication de l’individu dans le processus du projet et en vérifiant qu’il a à disposition les outils ou conditions nécessaires pour le réaliser.
75Quand la police a ramené la résidente, j’ai été soulagé de la retrouver en bonne santé car, pendant cette longue journée, plusieurs scénarios peu optimistes ont traversé mon esprit. Je me souviens lui avoir exprimé mon inquiétude face à la situation vécue, mais aussi mon bonheur de la revoir parmi nous. Sa version a été de s’être perdue dans le quartier et d’avoir attendu un long moment sur un banc (lors de mes recherches, je suis passé plusieurs fois devant…).
76Au retour de ses parents, j’ai appris que c’était la première fois que la famille partait sans elle à l’étranger, dans son pays d’origine. De nombreux questionnements me sont venus en tête. S’était-elle vraiment perdue ? Voulait-elle exprimer ses émotions, sa frustration ou se faire remarquer en fuguant du foyer ? Néanmoins, toutes ces interrogations resteront sûrement sans réponse et, avec mon collègue, nous avons accepté sa vérité du moment, qui lui appartient.
77Concernant l’éducateur qui travaillait avec moi ce jour-là, même si j’ai senti qu’il était présent, il m’a avoué qu’il s’était mis volontairement en retrait et s’occupait plus des autres résident·es afin que je puisse apprendre et développer des compétences ou réflexes lors d’une telle situation. Peut-être était-il aussi soulagé de me confier cette sorte de « patate chaude »…
78Aujourd’hui, même si cela reste rare, il arrive qu’un·e résident·e s’égare. Il y a toujours le protocole, qui est un support utile, mais je pense que, de mon côté, je fais preuve d’un peu plus de souplesse car j’ai constaté que certain·es bénéficiaires aiment tester le cadre, et rentrent parfois avec du retard. Sans être dans un discours moralisateur, je fais part, alors, à la personne concernée que je me suis inquiété pour elle et que si elle veut rester un peu plus tard, c’est quelque chose qu’elle doit penser à nous communiquer afin de conserver une confiance réciproque.
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Notes de bas de page
1Dans le cadre de la formation HES en travail social, les étudiant·es ont la possibilité de suivre leur cursus d’étude parallèlement à l’exercice d’une activité professionnelle dans les secteurs de l’éducation sociale, du service social ou de l’animation socioculturelle.
2L’horloge parlante est un dispositif téléphonique qui donne l’heure précise de manière automatique et qui fonctionne depuis les années 1930.
Auteurs
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