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    Plan détaillé Texte intégral Quelques clés de lecture La place du récit dans la réflexion professionnelle Bibliographie Notes de bas de page Auteurs

    Écrire pour penser

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    D’où nous parlons et pourquoi

    Francis Loser et Stéphane Michaud

    p. 9-21

    Texte intégral Quelques clés de lecture La place du récit dans la réflexion professionnelle Récits et intervention sociale Récits et savoir professionnel Forces et limites du récit Pour terminer et non conclure Bibliographie Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    Quelques clés de lecture

    par Francis Loser et Stéphane Michaud

    1Quelle est la place de l’écrit dans une formation en travail social ? A quel aspect de la pratique professionnelle cet écrit prépare-t-il ? L’écrit en formation se veut-il uniquement académique, ou y a-t-il une place pour des écrits plus libres, plus créatifs, plus narratifs ou poétiques, plus introspectifs, plus personnels ?

    2Dans les années 1980, Josie Gay, une ancienne collègue de la Haute école de travail social de Genève (HETS) avait initié un cours d’écriture créative. Les deux soussignés – par ailleurs animateurs d’ateliers d’écriture – ont rejoint ce module et ont pu prendre la pleine mesure de l’intérêt que constitue l’initiation aux récits professionnels pour des étudiant·es en HES. Cette approche pédagogique s’inscrit dans les conceptions de la pédagogie active, celles élaborées par Dewey (2011), Freinet (1976), Montessori (De Stefano, 2022), etc. et qui nous sont chères. Nous défendons un enseignement dont les apprentissages ne reposent pas exclusivement sur des apports théoriques mais qui, au contraire, tient compte de l’expérience des étudiant·es, de leurs intérêts et motivations. Après plusieurs années d’enseignement en première année du programme de formation à la HETS et de nombreux échanges, l’idée d’un ouvrage mettant cette pratique pédagogique et rédactionnelle pleinement à l’honneur a germé. Ecrire pour penser veut encourager l’écriture de récits professionnels, en affirmant que tout le monde est capable de rédiger de tels textes et que ceux-ci contiennent un potentiel fécond de réflexion tant sur les gestes professionnels que sur les enjeux éducatifs, sociopolitiques et éthiques. La collection Pratique.s ayant pour ambition de valoriser les écrits de professionnel·les de terrain, elle était toute désignée pour accueillir le présent volume.

    3Afin d’éclairer la démarche qui fonde cet ouvrage, il nous semble utile de donner quelques clés de lecture. Les lecteur·trices le découvriront, les différents textes et parties se sont construits comme un « millefeuille », une couche après l’autre, dans la mesure où chaque contributeur·trice se devait de tenir compte de la contribution précédente avant de rédiger son propre texte. Ensuite, rebondir à partir de leur expérience d’animation d’atelier d’écriture en évitant toute forme de redondance. Finalement, mêler à leur réflexion un récit de pratiques tiré de l’un ou l’autre de leurs ateliers.

    4A l’exception de Mireille Cifali, qui signe la postface de l’ouvrage, cinq formateur·trices en travail social se sont ainsi prêté·es à cette démarche qui se voulait à la fois réflexive et créative. Pour le coup, iels ont été rechercher des récits élaborés par des travailleuses ou travailleurs sociaux expérimenté·es ou en formation afin d’en sélectionner un qui leur semblait emblématique pour cette publication. Ensuite de quoi, iels ont élaboré un texte en amont ou en rebond du récit choisi tout en y intégrant leurs éléments de réflexion. Parfois, les rebonds se sont passés en plusieurs étapes.

    5Le résultat final donne lieu à un texte dont le fond et la forme sont volontairement bigarrés, à l’image de la construction des postures professionnelles des travailleuses et travailleurs sociaux, qui émane d’un parcours diversifié donnant naissance à des savoirs à la fois idiosyncrasiques et communs au groupe professionnel. A la lecture, vous verrez que chaque contribution n’est ni conçue ni structurée de la même manière, intention qui ne concourt peut-être pas à la cohérence d’ensemble de l’ouvrage, mais qui a l’avantage de faire valoir une diversité d’expressions tout en créant des rythmes de lecture différents qui stimulent l’ensemble du propos. De fait, nous avons résolument misé sur une variété de styles d’écriture et de formes de pensée pour mettre en perspective la richesse constitutive de l’hétérogénéité des cheminements réflexifs des différent·es auteur·es réuni·es autour de ce projet.

    6Loin des dérives de standardisation actuelle, cet assemblage de contributions singulières est pourtant soutenu par un fil rouge essentiel : montrer que des professionnel·les pris·es « la main dans la pâte » sont capables de prendre la plume pour se réfléchir dans la singularité de la situation et développer des savoirs en action. Alors que Pestalozzi (Soëtard, 1994)1 soutenait que le développement de l’être humain repose sur les trois pôles que sont la tête, le cœur et les mains, il nous semble crucial de réhabiliter la place de l’être au centre de la formation, mais aussi du processus de professionnalisation des travailleuses et travailleurs sociaux. On dit souvent que ces dernier·ères ont de la peine avec l’écrit ; il convient toutefois de souligner qu’iels écrivent dans leur pratique, qu’il s’agisse du journal d’équipe, de comptes-rendus, de rapports d’activité, de documents pédagogiques telles les synthèses concernant un·e résident·e. Et si la rédaction de ces différents écrits constitue souvent une difficulté pour les praticien·nes, c’est moins sur le plan rédactionnel que sur le plan subjectif car, comme nous le rappelle Jacques Riffault, tout écrit met « en jeu tous les constituants de la professionnalité, du positionnement dans la relation à autrui, aux référents théoriques sur lesquels s’appuient les savoirs professionnels » (Riffault, 2013, p. 48). On le voit, écrire ne relève pas d’une simple prestation qui relèverait d’une compétence technique, mais est le fait d’un être humain constitué de chair et d’os. Et toute personne qui écrit, professionnel·le y compris·e, ne dépose pas sur le papier qu’un assemblage de lettres et de phrases, mais un récit contenant de manière entremêlée des informations factuelles, des éléments d’analyse, un horizon de sens et de la passion. Il s’agit ainsi de faire confiance aux praticien·nes dont les gestes, résultant autant de la sensibilité que de la pensée, sont innovants car en prise à des contextes contingents. C’est de cette complexité en situation que témoignent les récits professionnels.

    7Tout le monde n’est certes pas Annie Ernaux (1983, 1997, 2008) et en capacité de mettre en dialogue son histoire intime avec le contexte social et historique en parvenant à un dépassement de l’anecdotique pour le rendre universel. Toutefois, dans le cadre des ateliers d’écriture organisés au sein de la HETS-Genève, les étudiant·es se montrent capables de revenir sur un épisode de leur parcours de vie personnelle ou professionnelle pour en faire le récit et, ce faisant, en faire l’objet d’une réflexion portant à la fois sur soi, sur les autres, sur les gestes et affects appelés par les contextes d’interactions. L’exercice demandé est exigeant et soulève bien des appréhensions, du moins dans un premier temps, la difficulté initialement rencontrée se transformant peu à peu en prise de conscience, en changement du regard porté sur soi et ses compétences. Il n’est pas rare d’entendre que les travailleuses et travailleurs sociaux sont leur propre outil de travail et nous formulons l’hypothèse que le processus de transformation qu’autorise l’écriture de récits de pratiques alimente et développe cet outil. Se raconter en situation professionnelle est en effet une porte ouverte pour mieux se comprendre à travers ses forces, limites et besoins. Ainsi, l’identité narrative peut-elle être vue comme une composante importante de la construction de la posture professionnelle.

    8Alors qu’il est important de développer une écriture professionnelle qui s’incarne dans les rapports, les journaux d’équipe ou autres cahiers de transmission, il nous semble fondamental de garder ouverte cette porte d’écriture créative, réflexive, poétique, qui permet d’aller au-delà des visions univoques du métier et d’ainsi lutter contre une certaine forme de normalisation réductrice. De fait, si une telle approche est bénéfique aux terrains, elle mérite d’être entraînée dès la formation. La finalité de cet ouvrage est ainsi de défendre l’enseignement et la pratique de l’écriture créative et réflexive dans une formation de niveau universitaire. Dans les ateliers d’écriture créative, les étudiant·es développent un processus de création générant un apprentissage qui n’est pas prédéterminé et une reconnaissance autre que celle de l’évaluation plus classique des connaissances. Dans ces espaces, on redonne prégnance à la liberté pédagogique comme à celle d’écrire car il y est question de diversité et de singularité dans les échanges, les protagonistes se rencontrant, échangeant dans une communauté constituée de pair·es qui sont autant d’ex-pert·es empathiques. Ces espaces d’écriture créative amènent à questionner la scolarisation souvent laborieuse de notre rapport à l’écrit. Selon nous, il convient donc de promouvoir ce type de dispositifs pédagogiques alternatifs qui autorisent le contact avec une écriture plus libre, moins cadrée, porteuse d’un potentiel d’expression libérateur pour chacun·e. Donner accès à des pratiques d’écriture diverses permet « d’élargir le champ des possibles pour agrandir celui du pensable »2. Face à la complexité des situations adressées aux travailleuses et travailleurs sociaux, majorer ce sillon créatif constitue un enrichissement à tous les niveaux pour la formation et la pratique professionnelle. Pour reprendre la figure de l’artisan-couturier, écrire le métier en travail social, c’est expliciter les stratégies, les outils, les bidouillages et autres bricolages qui témoignent de l’activité des praticien·nes qui cherchent à raffermir, maille après maille, les liens humains malmenés et le tissu social distendu. Par ailleurs, lire l’autre, le ou la collègue qui fait autrement que soi, met en lumière les multiples manières d’être et d’incarner sa profession, les multiples manières de se regarder, de regarder les autres, de regarder le monde.

    9Promouvoir une écriture qui donne à penser et à agir sa pratique professionnelle nous permet de nourrir l’ambition que notre ouvrage, qui ne cible pas que des personnes concernées par le travail social (professionnel·les, étudiant·es, chercheur·es ou destinataires de l’action sociale), pourra rencontrer un large public. De fait, notre propos devrait pouvoir toucher les personnes qui s’intéressent à l’humain, entrevu dans sa complexité en tant qu’être à la fois de corps, de raison et de passion, vivant en résonance avec le monde (Rosa, 2018). Sont ainsi mis à l’honneur les savoirs d’expérience et autres savoirs sensibles qui constituent implicitement la trame des compétences humaines, qui sont à la fois instrumentales, communicationnelles et sociales. Au fil des contributions sont également évoquées la notion de réflexivité en tant que mise en perspective de soi et de travail de distanciation, mais aussi la question du désir d’apprendre (Bourgeois, 2018) et celle de la transformation de soi favorisant la construction d’une posture de sujet. Plus largement, l’ouvrage pourra intéresser les lecteur·trices captivé·es par l’écriture professionnelle, vecteur de l’identité narrative (Ricœur, 1986) et formidable support pour asseoir et affiner une posture éthique ouverte à différentes manières de penser et d’être au monde.

    10Nous ne pouvons qu’inviter les lecteur·trices à entrer dans les récits de pratique proposés, si parlants pour la profession en travail social. Nous commencerons par lire François Hébert, qui a longtemps pratiqué l’animation d’ateliers d’écriture avec des publics variés. De formation littéraire et linguistique, intéressé par les pédagogies nouvelles et l’écoute centrée sur la personne, il a été formateur à l’Institut régional du travail social de Paris Ile-de-France. Pendant sa carrière, il s’est penché sur le geste éducatif pour en souligner la créativité et la fécondité, ce qu’il met en perspective à partir du récit de pratique d’un éducateur, Djamel Belfouel.

    11Nous rencontrerons ensuite le récit anthropomorphique d’un autre éducateur, Martin Paillet, qui met en scène un drôle d’écureuil. Cette manière de procéder donnera fort à penser à Francis Loser qui a été, avant d’être enseignant-chercheur à la Haute école de travail social de Genève, éducateur social, assistant social et art-thérapeute. C’est sur la base de ses diverses expériences professionnelles – qui l’ont notamment conduit à s’intéresser à la supervision, aux analyses des pratiques et aux écrits de pratiques – qu’il propose un rebond inspiré par une perspective pragmatique et esthétique.

    12Cécile Dubée, travailleuse sociale et responsable de dispositifs d’hébergement d’urgence en Ville de Genève, nous offrira ensuite un récit au style ciselé qui sera commenté par Stéphane Michaud, enseignant, formateur d’adultes et pédagogue de l’éducation nouvelle, auteur et metteur en scène dans le milieu théâtral.

    13Danièle Warynski, animatrice socio-culturelle fortement inspirée par les valeurs de l’éducation populaire et formatrice d’adultes en Suisse romande, nous entrainera ensuite dans les pas du récit de Samia Leiser, alors étudiante en travail social et depuis peu travailleuse sociale hors murs dans la commune de Vernier.

    14Enfin, Vincent Gonin, toujours en formation à la HETS-Genève, nous offrira son récit de pratique, commenté d’une façon philosophico-poétique par Nicole Peccoud, formatrice en travail social et qui rédige actuellement une thèse de doctorat traitant de l’urgence sociale à Genève à travers une ethnographie de l’attente chez les personnes habitant des structures temporaires.

    15Nous aurons finalement l’opportunité de conclure cette lecture avec quelques propos bien sentis de Mireille Cifali, professeure émérite à l’Université de Genève, historienne en sciences de l’éducation, psychanalyste et grande connaisseuse du travail sur les récits professionnels.

    La place du récit dans la réflexion professionnelle

    par Francis Loser

    Récits et intervention sociale

    16Dans notre monde en accélération (Rosa, 2014), qui privilégie l’événementiel et l’immédiateté, le quotidien ressemble à une course-poursuite où le temps manque continuellement. S’arrêter pour écrire constitue assurément une démarche à contre-courant puisqu’elle implique de suspendre momentanément le tourbillon ambiant pour revenir vers soi et son activité professionnelle, initiative essentielle pour se sentir exister en tant que sujet et redonner une épaisseur à la vie ordinaire et au sens de nos actions. Prendre le chemin du récit pour s’y attarder constitue une forme de résistance ou du moins de distanciation pour nous ramener à notre condition incarnée d’être humain, sensible, vulnérable (Brown, 2021) et affecté par les choses de la vie et les gens (Favret-Saada, 1990 ; Depraz, 2006). En effet, chaque rencontre, chaque expérience entraîne dans son sillage son lot d’étonnement, de nostalgie, de satisfaction et de perplexité sur fond d’interrogations quant au sens de notre action. Pour comprendre ce qui se passe du côté des praticien·nes, aux côtés des compétences instrumentales, il importe d’y inclure la créativité ainsi que « la passivité, la sensibilité, la réceptivité, la sérénité » (Joas, 2008).

    17L’intervention sociale relève ainsi d’une esthétique, dans la mesure où elle procède d’un engagement à la fois corporel, affectif et cognitif (Loser, 2018) qui est au fondement d’une nécessaire subjectivation de l’activité (Cifali, 1994 ; Dejours, 2003) par laquelle les professionnel·les lui donnent sens et se la réapproprient.

    18Les conceptions managériales supposent un·e opérateur·trice rationnel·le qui maîtrise son corps et son environnement pour accomplir des tâches prescrites, finalisées et programmables. Pourtant, observée de manière phénoménologique, l’activité des travailleurs sociaux et travailleuses sociales ne suit pas le schéma des fins et des moyens (Dewey, 2011) dans la mesure où elle se déroule dans des contextes contingents et demande à s’actualiser sous forme de stratégies, de tâtonnements et de nécessaires réajustements pour faire face aux rebondissements qui surviennent inévitablement en cours d’intervention dans des situations à chaque fois singulières.

    19Dans l’accompagnement social, les récits professionnels nous le montrent, les fins émergent bien souvent des moyens, comme cette éducatrice qui, découvrant un adolescent installé devant un programme télévisé en pleine journée, opte pour jouer la surprise en s’asseyant paisiblement à ses côtés au lieu de l’admonester. Ce pas de côté par rapport à ce qui est habituellement attendu peut permettre de recadrer la communication et tient des trouvailles éducatives (Hébert, 2014), des arts de faire en situation (Certeau, 1990) combinant une temporalité de l’instant, où il s’agit de saisir l’occasion qui surgit (le kairos), à la mémoire des expériences professionnelles qui, au fil des ans, tissent la trame de l’expertise.

    20Les récits de pratique constituent à cet égard une excellente façon d’appréhender les contours, enjeux et implications tant personnelles que contextuelles présent·es dans toute activité. C’est dans les actes que la professionnalité se donne à voir. Et pour les praticien·nes, c’est seulement à partir des actions réellement déployées en situation qu’il leur est possible d’opérer des prises de conscience sur leur engagement, les paradoxes et dilemmes éthiques auxquels iels sont confronté·es sur le terrain (Loser & Romagnoli, 2019).

    21Si les récits professionnels parlent des gens que l’on a côtoyés ou accompagnés, avec lesquels on a collaboré ou bataillé, ils parlent aussi des lieux et de l’histoire d’une profession. En effet, en me remémorant les contextes dans lesquels j’ai évolué, l’incessant flux du monde et des mutations des pratiques m’est soudainement clairement apparu. Bien des lieux dans lesquels j’ai exercé n’existent plus ou ont été reconvertis. Bien des modèles de pensée ou des modes d’intervention en travail social qui paraissaient incontournables, voire innovants, ont été saisis d’entropie ou ont subi une mutation pour laisser place à de nouvelles façons d’interpréter les situations et d’envisager l’action. Alors qu’aujourd’hui on prône l’inclusion, je me souviens du foyer de Pinchat, un grand centre de jour médico-pédagogique qui avait trouvé place dans un ancien orphelinat genevois. Ce lieu constituait une belle illustration de ce que l’on nomme aujourd’hui un lieu ségrégatif. La plupart des enfants et adolescent·es accueilli·es dans ce foyer dans les années 1970 suivraient de nos jours une scolarité intégrée et plus personne ne regrette ces grands centres éducatifs coupés du monde. Sauf, peut-être, pour l’ambiance qui pouvait parfois y régner à l’époque où des soixante-huitards commencèrent à investir ces lieux austères pour y combattre les attitudes et les codes figés en insufflant un joyeux désordre. A l’heure des procédures, des objectifs et autres outils d’évaluation, comment ne pas avoir la nostalgie de cette insouciance et de cette légèreté de vivre ambiante ? Lorsqu’un·e professionnel·le empoignait à la volée son accordéon pour improviser un bal champêtre en plein couloir, il ne se passait pas beaucoup de temps avant que des têtes apparaissent et que la fête batte son plein. Sans programme ni objectifs affûtés, les enfants développaient alors leur coordination motrice et leurs compétences sociales dans la bonne humeur et le sens du jeu.

    22Contrairement au discours de la compétence et de la responsabilité individuelle, nous ne sommes pas des individus autonomes qui évoluons hors du monde, mais des sujets construits par nos expériences de socialisation et inscrits dans des contextes socio-historiques (Lahire, 2013). Les récits de pratique ouvrent ainsi une porte sur la professionnalité et les savoirs professionnels, qui sont des connaissances en actes pour les narratrices et narrateurs, mais pas uniquement. A l’instar des personnages des romans de Balzac qui dessinent la fresque sociale de leur temps, les interventions des praticien·nes construisent à la fois l’actualité et l’histoire de leur profession.

    23De tout temps, les récits ont suscité intérêt et fascination, ce qui n’est guère étonnant si l’on songe aux contes, aux textes mythologiques ou épiques et à l’art dramatique dont les tribulations se rapportent à l’action humaine, aux interactions interindividuelles qui se déroulent au sein d’une communauté, voire d’une société entière. Les récits des travailleuses et travailleurs sociaux ne sont-ils pas aussi des formes d’intrigue théâtrale qui font intervenir des acteur·trices engagé·es les un·es avec les autres, avec leurs désirs et projets, leurs jeux de pouvoir, d’amour et de haine, leurs stratégies sur fond de séduction, de tentatives d’emprise sur autrui ou d’esquives ?

    Récits et savoir professionnel

    24Au-delà du plaisir que suscitent le partage et l’écoute des récits professionnels, il convient de relever que ces derniers sont porteurs d’une forme de connaissance particulière qui soulève plusieurs questions.

    25La première interrogation concerne la frontière entre le réel et la fiction, les faits tels qu’ils se sont produits et leur interprétation par celleux qui les rapportent. Ainsi que le pensent Jean Molino et Raphaël Lafhail-Molino : « L’homme qui raconte construit un modèle mental des actions humaines et du monde dans lequel elles s’inscrivent » (2003, p. 23) pour construire un quasi-monde. L’acte d’écriture procède ainsi de l’imagination, qui allie les compétences cognitives aux compétences sensibles et vient interroger la frontière entre le réel et la fiction et, plus largement, la frontière entre l’objectivité et la subjectivité.

    26Certains récits professionnels n’hésitent pas à filer la métaphore, qui opère de manière paradoxale puisqu’elle décrit une réalité en la comparant à quelque chose qu’elle n’est pas. Alors que les professionnel·les éprouvent bien souvent de la peine à mettre en mots ce qu’iels font, le recours à la formule « c’est comme si… » les aide en cela. C’est ainsi que la ruche, la chorale, le navire, le jardin, le cocon ou encore le village ou l’équipe de foot sont venus à la rescousse de certain·es étudiant·es qui, empruntant une voie poétique, ont réussi à rendre compte de la réalité de leur lieu professionnel au moyen « d’un “muthos”, d’une “fable”, qui en atteint l’essence la plus profonde » (Ricœur, 1986, p. 129). La frontière entre le réel et la fiction renvoie à la question de Goffman (1991, p. 10) : « Dans quelles circonstances pensons-nous que les choses sont réelles ? » Cette question a largement été débattue en anthropologie, notamment par James Clifford (2003), pour lequel le « j’y étais » ne constitue pas un gage d’authenticité et de valeur absolue (Ibid., p. 274-275). Cette réserve n’empêche pourtant pas les anthropologues de continuer à rendre compte de l’organisation sociale des groupes qu’iels observent. Plutôt que d’opposer la subjectivité à l’objectivité, il faut plutôt s’évertuer à tenir ensemble ces deux termes de façon dialectique pour tenter une mise en intelligibilité des actions humaines, qui sont à la fois affaires de gestes et de paroles, de corps et d’esprit.

    27La seconde question relative à la connaissance qui s’attache aux récits concerne le caractère situé de l’action professionnelle, point déjà évoqué ci-avant. Cette forme de connaissance immanente prend appui sur les schèmes incorporés et quasi posturaux, les fameux « savoirs par corps » (Bourdieu, 1980) et autres schèmes d’action préréflexifs (Joas, 2008 ; Clot, 1998) qui se passent de concept. Engagé·es dans l’action, les praticien·nes sont à la fois inscrit·es dans une temporalité immédiate et happé·es par le jeu de ce qui se déroule autour d’elleux et en elleux. Dans le feu de l’action, iels doivent en effet agir sur-le-champ, en fonction d’une appréciation globale et instantanée de la situation pour tirer bénéfice des potentialités objectives et affectives qui surgissent au fil des interactions. Dans le cadre de l’action située, au-delà de l’inconscient freudien souvent invoqué en travail social pour appréhender ce qui se passe dans l’intimité de l’intervenant·e et dans ses relations aux autres, il y a tout lieu de mentionner l’inconscient pratique qui procède des automatismes, rituels et autres routines nécessaires à l’agir professionnel (Perrenoud, 2001) ainsi que l’inconscient socioculturel et historique qui imprègne toute vie collective et auquel les professionnel·les n’échappent pas (Bourdieu, 1980 ; Lahire, 2001).

    Forces et limites du récit

    28A travers sa structure narrative, le récit est en mesure de rendre compte de l’intrigue telle qu’elle prend corps au fil des interactions auxquelles les praticien·nes et les autres protagonistes prennent part. La restitution phénoménologique de l’action située, de la logique de « ce dont il s’agit » (Bourdieu, 1980), constitue assurément la force du récit. Toutefois, tout éclairage porte en lui sa part d’ombre et le récit n’y échappe pas dans la mesure où il rend compte du savoir pratique, qui demeure dans une large mesure opaque pour les intervenant·es (Vermersch, 1994 ; Clot, 1998). Certeau (1990) évoque à ce propos un savoir paradoxal, qui sait et s’ignore tout à la fois. Ainsi, note-t-il, quelque part, les praticiens savent : « “Quelque part” ? Où donc ? Ce sont leurs pratiques qui le savent – gestes, conduites, manières de parler ou de marcher, etc. » (Ibid., p. 112).

    29En tant qu’ils restituent « ce dont il s’agit » dans les pratiques, les récits professionnels rendent compte de l’intervention sociale à la façon d’un miroir et proposent un réfléchissement de l’action mis en mots dans l’après-coup. Aussi importants et significatifs qu’ils soient, les récits ne constituent toutefois qu’une étape du processus réflexif, celle qui correspond à la remémoration sensible de l’agir en situation. Cette première étape demande à être suivie d’une seconde étape qui autorise une élaboration plus approfondie, indispensable pour une mise en intelligibilité de l’action, de ses enjeux et finalités. Cette seconde étape, qui procède du pas de côté, peut intervenir lors des échanges lorsque les récits sont lus dans un groupe de pair·es ou, comme dans notre ouvrage, au travers d’un jeu de rebonds entre auteur·e et lecteur·trice.

    30Si l’on croit Jean Donnay et Evelyne Charlier (2006), il y a lieu d’établir des nuances entre le·la praticien·ne réflexif·ve et le·la praticien·ne réfléchi·e, ce dernier terme renvoyant au « professionnel qui décrit ses pratiques, ses conduites et ses vécus dans un langage quotidien, personnel en se référant à des actions précises, concrètes, des séquences-souvenirs contextualisées. Il prend comme référence sa propre histoire sans nécessairement l’expliciter » (Ibid., p. 68). Cette définition du·de la praticien·ne réfléchi·e semble pouvoir s’appliquer aux récits professionnels, qui ont l’avantage, comme déjà explicité, de décrire ce que vit l’intervenant·e qui tente de tenir la barre face aux événements auxquels iel est confronté·e.

    31Par rapport au·à la praticien·ne réfléchi·e, un pas supplémentaire peut être franchi avec le·la praticien·ne réflexif·ve (Schön, 1994), qui suppose que les professionnel·les puissent rendre compte de leurs actes tout en développant la conscience qu’iels en ont, de leurs implications et de leurs enjeux pour les mettre en discussion car il est question « de comprendre, d’extraire du savoir à propos de ses propres réflexions […] » (Ibid., p. 69). Il est ici question de passer de la narration à une « perspective sur les perspectives » (Thiébaud & Vacher, 2020), qui suppose de développer une capacité « de se poser soi-même, consciemment, comme l’objet d’un discours sur soi, de représentations de soi et de pratiques de soi qui deviennent le contexte de visées amélioratrices intentionnelles » (Brunel, 2008, p. 34).

    32Ce discours métacognitif et peu intuitif, en décalage par rapport à la culture orale priorisée en travail social, dépasse les seuls savoirs expérientiels et demande aux professionnel·les de faire appel à des apports multiréférentiels (Ardoino, 1993), essentiellement issus des sciences humaines et sociales, pour les aider à prendre conscience des cadres épistémologiques qui gouvernent leurs pensées et leurs actes. Pour les praticien·nes, il s’agit moins de se soumettre à des expert·es qui assènent leur discours disciplinaire que de se muer en chercheur·es situé·es dans un contexte de pratique qui « édifie une nouvelle théorie du cas particulier » (Schön, 1994, p. 91).

    Pour terminer et non conclure

    33Cette mise en abîme est cruciale pour penser l’intervention sociale dans sa complexité, mais, dans le présent ouvrage, nous avons toutefois pris l’option de nous focaliser sur l’intervention telle qu’elle est menée sur le terrain et telle qu’elle apparait aux yeux des professionnel·les. Cette perspective nous paraît essentielle car si elle est fortement présente dans les échanges entre professionnel·les, elle ne l’est que peu dans les ouvrages. C’est ce même constat que relève François Hébert lorsqu’il souligne que « la littérature concernant l’éducation spécialisée est très riche mais […] les exemples précis y sont rares ou allusifs quant à la recherche éducative vivante : les réponses qu’un éducateur peut inventer depuis sa place […] » (Hébert, 2012, p. 5).

    34En se situant entre le réel et la fiction, le rationnel et le sensible mais aussi entre le personnel et le collectif, les récits forment un terreau fertile pour saisir et penser les actions humaines, dans une perspective historique (Chapoutot, 2021), mais aussi professionnelle. Pour ce qui concerne le travail social, les récits des pratiques éclairent les conditions et contextes d’intervention des praticien·nes tout en donnant à connaître les questions existentielles auxquelles se confrontent les personnes qu’iels accompagnent.

    Bibliographie

    Ardoino, J. (1993). L’approche multiréférentielle en formation et en sciences de l’éducation. Pratiques de formation (analyse), 25-26. Récupéré le 13 juin 2023 de http://propos.orientes.free.fr/dotclear/public/Ardoino_J.__Approche_multireferentielle_des_situations_educatives_et_formatives__1992.pdf

    Bourdieu, P. (1980). Le sens pratique. Paris : Minuit.

    Bourgeois, E. (2018). Le désir d’apprendre. Paris : Presses universitaires de France.

    Brown, B. (2021). Le pouvoir de la vulnérabilité. Paris : Guy Trédaniel.

    Brunel, V. (2008). Les managers de l’âme. Le développement personnel en entreprise, nouvelle pratique de pouvoir ? Paris : La Découverte.

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    Vermersch, P. (1994). L’entretien d’explicitation. Paris : ESF.

    Notes de bas de page

    1Pestalozzi, éducateur et penseur suisse de la fin du XVIIIe, un des pionniers de la pédagogie moderne.

    2Conversation au Tam-Tam Café avec Yannick Cochand, entrepreneur socio-culturel, un jour du printemps 2016.

    Auteurs

    • Francis Loser
    • Stéphane Michaud
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    Voir plus de livres
    À propos de l’accueil libre

    À propos de l’accueil libre

    Mutualisation et tentative de définition d’une pratique fondamentale du travail social auprès des jeunes

    Laurent Wicht (dir.)

    2013

    Articuler diversité et genre

    Articuler diversité et genre

    Un défi pour les hautes écoles

    Monique Eckmann et Àgnes Földhazi

    2013

    Les Maisons chaleureuses

    Les Maisons chaleureuses

    Henri Cohen Solal et Dominique Rividi

    2015

    Roms en cité

    Roms en cité

    Témoignages, participation et politiques publiques

    Monica Battaglini, Monique Eckmann, Iulia Hasdeu et al.

    2015

    Manuel critique de travail social

    Manuel critique de travail social

    Véréna Keller

    2016

    L’inquiétude pour le monde et la pensée critique

    L’inquiétude pour le monde et la pensée critique

    Roland Junod, Simone Romagnoli et Jean-Marc Denervaud

    2017

    La prévention en psychomotricité

    La prévention en psychomotricité

    Exemples de dispositifs inédits

    Anne-Francoise Wittgenstein Mani et Juliette Bourquin (dir.)

    2018

    Traceurs de chemin

    Traceurs de chemin

    Parcours d’une pédagogue de la petite enfance

    Yolande Hauser

    2018

    Construire le rapport théorie-pratique

    Construire le rapport théorie-pratique

    Expériences de formatrices et formateurs dans une haute école de travail social

    Sylvie Mezzena et Nicolas Kramer (dir.)

    2019

    Les moutons blancs

    Les moutons blancs

    Une souffrance invisible

    Chloé Laborde

    2020

    L’expérience de la parole

    L’expérience de la parole

    Conversation formatrice au cœur d’une pratique de terrain

    François Keller

    2021

    Sur le sentier de la paix sociale

    Sur le sentier de la paix sociale

    Dix ans d’action citoyenne

    David Teti

    2022

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    2015

    Manuel critique de travail social

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    L’inquiétude pour le monde et la pensée critique

    L’inquiétude pour le monde et la pensée critique

    Roland Junod, Simone Romagnoli et Jean-Marc Denervaud

    2017

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    Exemples de dispositifs inédits

    Anne-Francoise Wittgenstein Mani et Juliette Bourquin (dir.)

    2018

    Traceurs de chemin

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    Parcours d’une pédagogue de la petite enfance

    Yolande Hauser

    2018

    Construire le rapport théorie-pratique

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    Sylvie Mezzena et Nicolas Kramer (dir.)

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    Une souffrance invisible

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    L’expérience de la parole

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    La médiation artistique en travail social

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    Enjeux et pratiques en atelier d’expression et de création

    Francis Loser

    2010

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    Joëlle Libois et Francis Loser

    2010

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    Avant-propos

    Stéphane Michaud

    Préface

    Stéphane Michaud

    L’écureuil du moulin

    Francis Loser et Martin Paillet

    La médiation artistique en milieu hospitalier : entre approche esthétique et approche thérapeutique

    Francis Loser

    L’accompagnement des artistes en situation de handicap

    Une approche par les ressources qui interroge les pratiques sociales

    Francis Loser et Barbara Waldis

    La posture professionnelle et la réflexivité en travail social envisagées sous l’angle ethnographique et esthétique

    Francis Loser

    Annexe 2

    Francis Loser

    Les visées de la Convention relative aux droits des personnes handicapées considérées à partir du terrain helvétique

    Yves Delessert, Francis Loser et Maurice Jecker-Parvex

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    Une approche par les ressources qui interroge les pratiques sociales

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    Loser, F., & Michaud, S. (2023). D’où nous parlons et pourquoi. In F. Loser & S. Michaud (éds.), Écrire pour penser. Genève: Éditions ies. https://doi.org/10.4000/15g5n
    Loser, Francis, et Stéphane Michaud. « D’où nous parlons et pourquoi ». In Écrire pour penser, édité par Francis Loser et Stéphane Michaud. Genève: Éditions ies, 2023. doi:10.4000/15g5n.
    Loser, Francis, et Stéphane Michaud. « D’où nous parlons et pourquoi ». Écrire pour penser, édité par Francis Loser et Stéphane Michaud, Éditions ies, 2023, https://doi.org/10.4000/15g5n.

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    Loser, F., & Michaud, S. (éds.). (2023). Écrire pour penser. Genève: Éditions ies. https://doi.org/10.4000/15g6g
    Loser, Francis, et Stéphane Michaud, éd. Écrire pour penser. Genève: Éditions ies, 2023. doi:10.4000/15g6g.
    Loser, Francis, et Stéphane Michaud, éditeurs. Écrire pour penser. Éditions ies, 2023, https://doi.org/10.4000/15g6g.
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