Préface
p. 7-9
Texte intégral
1Elle le regarde. Il la regarde. L’esquisse d’un sourire souligne leur dialogue silencieux. Sans un mot ils se sont compris. Aux autres participants ils ne diront rien de leur réaction vis-à-vis de Pierre, l’animateur de ce colloque, dont les propos sont à l’origine de leur échange « non verbal » comme disent les experts en communication. Pierre a vu mais il ne dira rien. Aujourd’hui comme hier il ne sait comment réagir et cependant il se sent gêné par ces silences assourdissants accompagnés de ces sourires complices qu’il ressent parfois comme du mépris à son égard. Alors il refoule son envie de crever l’abcès et simulant l’indifférence, poursuit, imperturbable, l’ordre du jour…
2Si vous rencontrez Pierre, dites-lui de lire ce livre. Elle aussi, lui aussi, si vous les rencontrez, dites-leur à ces deux autres qu’ils ne perdront pas leur temps à se plonger dans la lecture de ce texte ! Je suis sûr que vous les trouverez quelque part, dans l’une ou l’autre des nombreuses institutions sociales genevoises. Et sans aucun doute ailleurs, dans tous ces lieux où des femmes et des hommes ont choisi de se mettre au service des autres et d’en faire profession.
3L’objet de ce livre concerne donc le colloque des travailleurs sociaux et la méthode est celle de l’enquête. Mon intention, dans cette préface, n’étant pas de faire un résumé systématique du texte, mais plutôt de partager ici quelques réflexions issues de la lecture de celui-ci, je n’entrerai pas dans le détail du contenu que le lecteur appréciera de découvrir par lui-même.
4L’auteure est assise au milieu de la cohorte des travailleurs sociaux comme ces hommes et ces femmes réunis dans la caverne de Platon. Curieuse de comprendre ce qui se cache derrière les ombres dansantes des colloques fréquentés par ses pairs, elle décide un jour, de se lever et de sortir de la caverne pour affronter « la réalité du monde ». Loin des critiques stériles, des bruits de couloir ou encore des insatisfactions concernant les colloques, c’est alors une mise en lumière qui nous est proposée ici, une sorte de miroir tendu à tous ceux, fort nombreux, qui ont accepté de répondre à cette enquête sur le colloque. Qu’y voit-on dans ce miroir ? Le nombre, la foule des anonymes qui parlent de leur colloque singulier, unique, puis apparaît le travail du pluriel, des grands nombres, l’appareil statistique pour dire les pourcentages, retenir ceux qui sont significatifs puis soudain le miroir se brouille et nous voilà cherchant notre image singulière au travers des ombres sur cette photo collective. Ca y est, je me reconnais, j’y suis, c’est moi, c’est bien de mon colloque qu’il s’agit. Mais le décor a changé et ce n’est plus la fascination de mon image qui me paralyse devant le miroir tendu mais la jubilation d’être interpellé par tous ces auteurs, cette théorie qui vient éclairer de biais ce que je vis. C’est en effet toute la force de l’auteure de ne pas nous laisser fascinés sur la scène de notre colloque en nous proposant en toile de fond un décor théorique des plus pertinents assorti de nombreux questionnements propres à réinterroger notre expérience du colloque. Il y a là, indéniablement une méthode. Et, justement, la méthode est le second axe fort de ce travail. De la méthode il en fallait aussi pour mener à bien cette entreprise pharaonique consistant à organiser le traitement des données issues de ces centaines de questionnaires. Mais la méthode est aussi le thème récurent qui, tel un refrain, revient sans cesse comme ce qui devrait permettre de sortir le colloque des ornières de la routine, de la répétition stérile, des mêmes avatars.
5Reprenons. La méthode c’est le chemin. C’est aussi en cheminant à travers la lecture que me sont venues des pensées parasites. On peut tenter de les faire taire, les refouler en se recentrant sur le texte. On peut aussi se dire, et c’est ma méthode, qu’il y a là matière à réfléchir. Pourquoi en effet le thème du silence m’est-il apparu à plusieurs reprises ? Pourquoi m’est venue l’idée d’un colloque silencieux, une sorte de méditation collective où chacun, dans le silence absolu, serait invité à simplement écrire ce qui lui vient à l’esprit, dans cette expérience de vivre en groupe sans rien se dire… pour cette fois ? Pour faire pendant au thème de la parole sans aucun doute puisqu’il n’y a de parole vraie que fécondée par le silence qui la précède et la supporte. Colloque silencieux comme préalable à un colloque sur les colloques, proposition de l’auteure que je ne saurais qu’approuver tant il est indispensable aujourd’hui de réfléchir sur cet outil formidable qu’est le colloque dans la vie institutionnelle. Le silence est en deçà de l’écoute qui trop souvent n’est que suspension provisoire de ma parole. Le silence fait peur, menace souvent le déroulement, voire l’efficacité du colloque. On n’a pas de temps à perdre ! Et pourtant ! Ne pourrait-on s’y essayer ?
6La pensée. Le « travail du penser », comme l’écrivait si bien Anzieu. Ce texte en témoigne tout en montrant au passage non seulement la difficulté de penser en groupe mais encore plus de faire naître le groupe comme un être unique capable de penser. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que cela relève de la seule application d’une méthode par ailleurs indispensable. Il en faut plus. Il faut que le colloque ne soit pas une simple réunion de collègues appartenant à une même équipe mais une rencontre d’acteurs, chacun se sentant indispensable à la bonne marche du colloque. Ce n’est pas être prétentieux que de se dire que sans moi, sans ma participation active le colloque est amputé d’une présence importante, qu’il n’est pas tout à fait complet. Il en est de même lorsqu’un de mes collègues est absent, la pire des choses étant lorsque cette absence n’est ni excusée, ni signalée, simplement remarquée dans l’indifférence générale. C’est sans doute dans ces moments-là que l’on sent des trous dans le tissu de la pensée qui se cherche. Le travail d’équipe est une constante dans le travail social et je n’ai rencontré tout au long de ma carrière de formateur qu’un seul candidat qui regrettait ce travail d’équipe trouvant regrettable de ne pas pouvoir mesurer l’action sur l’usager à l’aune de sa seule intervention. Penser, être acteur, jamais seul, toujours avec les autres, inutile d’insister sur la difficulté et les nombreuses embûches que recèle l’équipe y compris lorsqu’elle se réunit en son colloque qui devient alors une sacrée caisse de résonance…
7Mais voilà qu’insensiblement je reviens au texte. Alors il me faut faire silence et laisser le colloque sous l’éclairage de la pensée de Nadia Moléa Féjoz que je remercie de m’avoir fait le cadeau d’écrire quelques mots dans cette préface. Préface qui n’avait d’autre but que de s’effacer rapidement devant le livre qui s’ouvre devant vous.
Auteur
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Claude Attinost
Psychanalyste, enseignant responsable de formation, jusqu’en 2005, à la Haute école de travail social de Genève
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